Sur le degré de l'âtre, où bouillonnait une marmite pleine d'eau pure,

un chat, la queue ramenée sur les pattes en chancelière, les regardait,

ces rats, sans les voir, et les écoutait sans les entendre, étant sourd

et aveugle, vieux d'ailleurs comme Mathusalem, et plus épilé qu'un

manchon piétiné par une farandole.

A ce moment, l'hallucination hypnagogique se détermina en rêve pur et,

tous mes sens étant débridés, je me vis assis moi-même sur l'escabeau de

la cheminée, à côté d'une autre et troisième fille, effacée jusque-là

dans l'ombre, et qui, avec une épingle à cheveux, remuait les cendres du

foyer pour y chercher une pomme de terre.

--Avez-vous faim? lui demandai-je.

--Toujours, fit-elle, et depuis seize ans.

C'était son âge.

--Votre nom?

Elle me montra les cendres.

Tout à coup, une sonnerie de cor retentit au dehors et, des bois

assombris aux gazes violettes, trois haquenées blanches suivies d'un

palefroi harnaché d'argent apparurent sur le seuil de la salle. Le père,

la mère, les deux filles en costumes de cour montèrent sur les chevaux

et, par la route droite comme une règle, amour des yeux, s'en furent au

bal chez le Roy.

La fille au nom de cendres les suivit longtemps du regard et elle se

prit à pleurer. Je n'ai jamais rien vu d'aussi joli, dans le laid, ni

d'aussi laid dans le joli, que cette petite servante, mais ses larmes

m'ouvrirent son coeur et je compris qu'elle aimait le Roy. Je versais à

l'état de somnambulisme et mes perceptions étaient extralucides.

--Vous êtes savant, fit-elle, ne ferez-vous rien pour moi?

--Savant, non, souris-je, mais poète, et à ton service. Que désires-tu?

--Aller au bal de la cour et y arriver avant elles.

--Elles, qui?

--Mes méchantes soeurs et ma marâtre.

Qui m'expliquera pourquoi je lui posai l'absurde question suivante:

«Cendrillon, as-tu les pieds roses?» Je crois très fermement qu'il entre

de la démence dans les rêves. Elle ne me répondit pas, mais, courant

à la marmite, elle en renversa le couvercle et sauta dans l'eau

bouillante. Je poussai un cri d'effroi, mais son visage, transfiguré

par la souffrance, rayonnait comme celui des martyrs. Ah! oui, elle

l'aimait, le Roy! Rapidement, je l'enlevai et l'assis sur l'escabelle.

Elle avait les pieds chaussés de cristal, et si petits, si petits en

leur gaine adamantine, que l'impératrice de la Chine en serait morte de

jalousie, je vous assure. Deux roses-thé dans deux verres de Venise!

--A présent, tiens ta parole, poète, me cria-t-elle, avec une moue

d'enfant gâté.

Je tirai donc mon talisman. Il est à tout faire et ne me quitte pas.

Puis, m'étant mis en communication--allo! allo!--n'oubliez pas que

c'est un songe--avec les omnipotents que vous savez, ou plutôt que vous

ne savez pas, je m'approchai de la citrouille et je lui jetai les rimes

nécessaires à toute bonne incantation.

La cucurbitacée se transforma en automobile.

C'était encore une fois «la Vertigineuse», chef-d'oeuvre de la mécanique

française, et le dernier mot passé, présent et futur de la locomotion

terrestre.

--Tu vois, fis-je, petite Cendrillon, c'est ton carrosse. Tous les

poètes, grands ou petits, morts ou vivants, te l'offrent par ma voix,

à cause de ton amour. La malle des Indes, que l'on appelle aujourd'hui

l'Express-Orient, ne va que le train de tortue auprès de cet éclair à

pneus. Tes soeurs et ta marâtre, fussent-elles déjà dans la cour du

palais royal, tu seras au bal plus vite qu'elles.

--Hélas! danser avec lui sous mes guenilles!

Et elle étalait les oripeaux dont elle était fagotée. Mais voilà

que, complices des poètes, tous les vieux meubles, bahuts, armoires,

s'ouvrirent à la fois et jetèrent à ses pieds charmants et roses les

pièces innombrables d'une garde-robe quintiséculaire, où toutes les

modes de nos mères, aïeules, bisaïeules et bien au delà étaient

représentées. La coquette n'en voulut que les dentelles. Toutes,

donc, se détachèrent, malines, valenciennes, vénitiennes, qui sont de

l'alençon démarqué, anglaises que réclame Bruxelles, et les auvergnates

de Velay, et les espagnoles aussi, qui, s'entrecousant d'elles-mêmes

autour de la jeune fille, la vêtirent d'une robe arachnéenne, où son

jeune corps de vierge transparaissait dans la plus chaste des nudités

triomphantes.

Pour moi, j'étais déjà à mon poste de chauffeur, le poing à la roue,

comme le pilote l'a au gouvernail.

--En avant, Cendrillon, et au bal du Roy!

Impossible de me rappeler, dans le triste état d'éveil où je suis,

pourquoi tous les rats, métamorphosés en cyclistes, couraient autour de

nous, en avant, en arrière, dans le vent de «la Vertigineuse». Toujours

est-il qu'il en était ainsi. Seul, le vieux chat, sourd et aveugle,

était demeuré auprès de la marmite. Il y philosophait, selon moi, sur le

sens de l'aventure, mais sans s'en étonner le moins du monde, sachant

fort bien que les dieux (s'ils peuvent ferrer les talons de Mercure

d'ailerons avec lesquels il fend et traverse les sept ciels de l'espace

en moins de temps que je n'en mets à l'écrire) se jouent, à plus forte

raison, des impossibilités de la vitesse et pour deux bonnes rimes nous

octroient des voitures-fées.

Elle a épousé le Roy, elle est reine, et, à présent, elle nous méprise.

Elle ne veut à la cour que des savants en _us_. Mais pas un d'eux n'a

encore pu lui expliquer scientifiquement comment, en se trempant les

pieds dans de l'eau bouillante, on peut avoir des pantoufles de verre.

Aussi écrivent-ils: «de vair», dans leur ignorance des choses de

l'amour. De «vair», les pantoufles de Cendrillon. Ah! les imbéciles! Tel

est mon rêve.

LE DIABLE EN BRETAGNE

Je pense à vous, bonnes gens de la glèbe, sur qui la nuit tombe si vite

déjà dans la campagne déverdie, et à qui novembre tinte, avec celui des

trépassés, le glas du chômage hivernal. De ce Paris qui flamboie en

vos rêves et où vous avez quelque gars peut-être jeté dans la mêlée

ouvrière, je vois, la-bas, entre mes livres, le hameau breton, noyé dans

la brume violâtre dont s'encrêpent à présent nos crépuscules; je marche

à vous par les sentes ravinées où les vaches se hâtent d'elles-mêmes à

la litière; je reconnais les chaumières grises aux toitures rousses, où

floconne lourdement le pompon de fumée, panache de la marmite; et je

viens pour vous distraire, car les tueurs de temps vous oublient.

Pour mon compte, soyez-en sûrs, si l'en était maître de sa vie, je

n'emploierais la mienne qu'à vous raccourcir les heures lentes pendant

le sommeil de la nature, car vous êtes le public idéal des conteurs.

Vous croyez. Oui, vous croyez, comme au moyen âge, au temps où les

douces et gaies légendes de notre florilège ethnique allégeaient

le servage et trompaient la misère. Vous restez, devant le foyer

rembrandtesque, où le lard de la Noël se saure, l'auditoire des

«mystères» et des soties, plus crédules aux fées qu'aux anges peut-être,

mais francs gausseurs du diable, amis des douze apôtres de N.-S.

Jésus-Christ. Cet état d'âme, contre lequel ne prévaudra pas, à dire

d'experts, la «gratuite» la plus obligatoire, est précisément celui

qu'il faut à l'art des tueurs de temps, _vulgo_: poètes. Donc un fagot

dans l'âtre, et écoutez celle-ci, que les enfants peuvent ouïr, tandis

que le grillon porte-bonheur crisse comme un mur qu'on râcle et chante

aux joies de la flamme.

Si vous n'avez pas connu Jean Kerlot, c'est que vous n'avez connu

personne, car, pendant soixante bonnes années, on n'a vu que lui dans la

paroisse. De plus avisé, qu'on en cherche! Aussi a-t-il laissé du bien

à sa parenté, mais non pas, hélas! son intelligence, à preuve ce beau

moulin sur la côte, aujourd'hui sans ailes, et qui n'est plus habité que

par un couple de corbeaux centenaires, déplumés.

Jean Kerlot était parfait chrétien, le recteur a pu le dire, sans

mentir, sur sa fosse. On l'a vu du reste au paradis, dans la propre loge

de saint Pierre, en train de lui parler, comme je vous parle et de

lui raconter les bonnes farces qu'il faisait au diable sur la terre

bretonne. Car vous n'ignorez pas qu'en Bretagne, dès qu'il y vient

travailler, messire Satanas devient très bête. C'est la Vierge qui veut

ça et aussi Madame sainte Anne, à Auray, nos protectrices.

Jean Kerlot le savait, et il en profitait à bénédiction. Du plus loin

qu'il l'apercevait, derrière les meules entre lesquelles il se cache

pour effrayer les enfants, il lui jetait son chien aux mollets et le

forçait ainsi à se montrer, avec des javelles plein les cornes, par

conséquent ridicule, comme un épouvantail à moineaux.

--J'aurai ton âme! lui criait le marchand de ténèbres.

--T'auras rien du tout! rigolait le Breton, et il l'invitait, par défi,

à boire une bolée.

Le diable a toujours soif, c'est son châtiment, et comme un gindre

devant un four, je n'ai pas à vous l'apprendre. C'est même pour ça qu'il

sort le plus qu'il peut de l'enfer embrasé et multiplie chez nous ses

visites. Mais il préfère le vin de pomme au vin de vigne. Habitude prise

dans l'arbre du paradis terrestre.

Or, un jour qu'ils étaient attablés ensemble, verre à verre, dans la

propre maison de compère Jean, le rusé Breton dit à son hôte:

--Voilà février, mon Lucifer; il va falloir s'occuper des semailles.

Veux-tu faire un pacte avec moi?

--Si c'est pour ton âme, entendu, j'accepte d'avance.

--Vère, tu vas trop vite! Faut se tâter d'abord et se mettre à

l'épreuve. Je me méfie de ton honnêteté!

--C'est ton droit, grimaça l'autre; mais ces messieurs les curés

exagèrent: je suis fidèle à ma parole.

--Le pacte serait pour deux ans, alors?

--Tope. Qu'est-ce?

--Si, pendant deux ans à la file, c'est ma récolte qui est la plus belle

du pays....

--Eh bien?

--Eh bien, pour commencer, je la partage avec toi.

--La part du diable?

--Oui. Est-ce dit?

--C'est dit. Signons.

--Je ne sais pas écrire.

--Une croix suffit.

--Une croix? Tu ne le voudrais pas! Crachons par terre.

Et ils crachèrent. Puis Jean s'en fut à son champ et il l'ensemença de

graines de navets, entièrement, et d'un bout à l'autre.

Au mois d'août, la récolte était la plus belle. Jamais on n'avait vu,

voire en Bretagne, pareille pelouse de grappes jaunes, hautes, larges,

épanouies comme des fougères.

--Es-tu content? demanda le diable.

--Oui, je le suis. A présent, le partage. Veux-tu le dessus ou le

dessous de la récolte, ce qui est en terre ou en dehors? Choisis.

Et comme le Déchu n'entend goutte aux choses du bon Dieu, il choisit

le dehors, à cause des magnifiques fleurs jaunes. Mais, ainsi que

vous pensez, il ne put rien en faire et, même en Angleterre, pour les

bestiaux, il ne parvint jamais à en vendre les fanes.

L'année suivante, deuxième du pacte, Satanas jura de ne pas s'y laisser

reprendre. Quand le temps du partage fut venu, le voilà qui se présente

à Kerlot, le rusé, et, tout de go, sans prendre le temps de lui donner

le bonjour:

--Cette fois, je veux ce qui est en terre.

Or, le Breton avait semé du froment dans le même champ, et c'était les

épis de blé, gros comme en Égypte, qui le couvraient d'une chape d'or

merveilleuse. Il en eut plein son moulin. C'est ainsi que le paysan se

servait du démon pour sa fortune.

On m'a affirmé qu'en Normandie le Malin est beaucoup moins bête, et

cela tient probablement à ce que les Normands n'ont ni pèlerinages ni

pardons, et sont donc moins protégés que les Celtes. Toujours est-il que

Jean Kerlot en faisait voir au «nôtre» de toutes les couleurs de la

mer, et Dieu sait si elle en change! Le diable de Bretagne s'acharnait

cependant sur le meunier matois, je crois bien que c'était à cause de

son cidre, du pur jus, à la vérité, et il ne lâchait point l'espoir

d'avoir son âme.

--Vends-la moi, ami Jean, et fais ton prix?

--Je ne dis pas non, traînait l'autre, en mâchonnant un brin de romarin;

mais j'ai trois enfants et je ne suis pas encore assez riche pour

mourir. En outre, j'ai promis une belle aube en dentelle au pasteur de

l'église, et c'est cher, à Rennes, ces chemises à chanter la messe! Si

encore mon moulin était moins vieux! Mais il a cent ans à cette heure,

et il ne prend plus le vent. Il est vrai qu'il n'en souffle guère depuis

que les arbres grandissent autour.

--Abats les arbres.

--Des chênes! moi, un Breton? C'est comme si tu me conseillais de

démolir nos calvaires. En vends-tu, du vent, Satanas?

--Je vends de tout, fit le Maudit, déjà pris au piège.

--Eh bien, je t'en achète.

--Pour le coup, c'est-contre ton âme!

--Avant ou après confession?

--Avant. Sois probe, voyons.

Il est certain, en effet, qu'après confession elle ne valait plus rien

du tout, puisque, lavée dans l'eau de miséricorde, elle montait droit

comme un I, légère et blanche, au jardin céleste. Jean en convint, mais

il voulait, en fait de vent, un vent de première qualité, continu, sans

saute, un vent de moulin, et, cela va sans dire, point d'avaries ni aux

ailes, ni aux chênes, ni aux haies, ni même aux fleurs. A la moindre

tuile tombée d'un toit, dans le village, fin du pacte, point d'âme!

--Combien de temps t'en faut-il?

--Jusqu'au moment où il n'y aura plus rien à moudre.

--Ça va. Je souffle.

Je ne sais pas pourquoi diable le diable s'était transformé en lièvre

pour souffler ce vent-là sur le moulin Kerlot, mais il est constant

qu'il en fut ainsi. Vingt personnes dignes de foi l'ont vu, de leurs

yeux vu, tapi dans un fossé sous cette forme, y diriger l'air d'un

chalumeau qu'il avait aux babines. Le moulin tournait nuit et jour et,

non seulement il tournait sans repos, mais il tournait seul dans tout

le canton, et les autres, immobiles sur les coteaux les mieux situés,

semblaient être d'antiques tours de télégraphe aérien hors d'usage.

De telle sorte que toutes les moissons y furent apportées, que les sacs

s'empilaient, dedans et dehors, chez l'astucieux gausseur du diable et

qu'autant de bons écus de trois livres tombaient dans son bas de laine

arrondi et pareil à un étui de jambon. Mais tout a une fin, même en

meunerie diabolique, et il ne restait plus de sacs à broyer que pour

une journée, lorsque, tout à coup, les ailes se ralentirent, molles, et

cessèrent de battre.

Jean Kerlot avait couru au fossé:

--Eh bien, ça ne va plus? Qu'arrive-t-il? N'as-tu plus de poumons, ou

renonces-tu à mon âme? Elle déborde de péchés, pourtant, tous capitaux,

et tu vas manquer une proie d'élite. Je n'ai plus que vingt-quatre sacs

à passer sous la meule, après quoi, c'est convenu, tu m'emportes.

Le lièvre souffla plus fort, puis de toute sa force et enfin même

démesurément. Les ailes du moulin restaient inertes. Alors, Satan

déchaîna l'ouragan. Les fleurs déracinées jonchaient les prés hérissés,

les arbres tordus se couchaient sur les haies déchirées, les tuiles des

maisons volaient en disques: une répétition de la fin du monde! Enfin,

ce fut le tour des ailes, qui, détachées par la tempête, disparurent

comme des cerfs-volants dans les tourbillons.

Jean Kerlot, pour sauver son âme, les avait sciées sur le moyeu.

On n'imagine pas à quel degré le diable est bête en Bretagne.

LES DEMI-AMES

Le jour où, la boîte au dos et la pipe aux dents, je découvris pour la

première fois, à travers son rideau d'élyme gris, la petite grève d'or

dans laquelle fort probablement je mourrai, un couple en arpentait le

sable. Il marchait à petits pas, frileusement, comme des vieillards qui

se chauffent au soleil, et suivait exactement les lignes sinueuses et

les demi-cercles d'écume que tracent les vagues vertes en bavant. Les

prenant pour des amoureux en quête de solitude, je me gardai bien de

les déranger, et je piquai mon chevalet à l'ombre d'un rocher taillé en

forme de sphinx allongé, qui est bien le produit le plus extraordinaire

de l'art statuaire de la mer.

Mais ils m'aperçurent et vinrent à moi. Ils riaient, la bouche ouverte

sur les dents, sans mot dire, en sauvages, et je vis qu'ils étaient plus

jeunes que je ne l'avais imaginé d'après leurs démarches sautillantes. A

eux d'eux, ils n'emplissaient pas l'urne de quatre-vingts ans. La femme

avait dû être assez jolie, mais l'homme était superbe encore. Avec ses

traits nets et simplifiés, on l'eût dit taillé lui aussi et modelé

largement par la mer dans un bloc de quartz.

Aux réponses qu'ils firent à quelques questions banales, je ne tardai

pas à m'apercevoir que j'avais affaire à un couple d'innocents ou, comme

on dit ici, de «diots». D'ailleurs, ils ne prononçaient pas un mot sans

se consulter longuement du regard, et le geste que l'un hasardait,

l'autre le reproduisait aussitôt, et comme une ombre sur un mur. Le

soir, lorsque je pliai bagage, ils marchaient encore dans les baves

multicolores de la marée descendante, qu'ils avaient suivie presque à

l'horizon.

Et comme je m'informais d'eux auprès du cabaretier de la route:

--Ah! me dit-il, vous avez vu les Demi-Ames?

--Les Demi-Ames? fis-je, assez étonné de la désignation.

--Oui, reprit-il; on les appelle ainsi parce qu'ils n'ont qu'une âme

pour deux.

Des Bretons qui buvaient se mirent à rire, et grâce à l'appât des

bolées, j'obtins que l'un d'eux me contât l'histoire singulière des

Demi-Ames de la Roche-Pelée.

--Lui, fit le conteur, il s'appelle Élie; elle, on l'appelle Anne-Marie.

Ils sont bel et bien mari et femme, tels que vous les voyez, avec leurs

apparences d'amoureux sempiternels. Figurez-vous, monsieur, qu'ils

étaient aussi futés et fins auparavant qu'ils sont aujourd'hui simples

et sans idées. Mais surtout Anne-Marie, que nous avons tous connue

piquante comme tête de chardon et tout à fait avisée. Lui moins.

«Ils venaient de se marier, lorsqu'Élie prit engagement pour la pêche

au port de Saint-Malo, sur la _Belle-Sophie_, capitaine Géflot, car il

était gars de flétan (marin de Terre-Neuve). Dès avant le départ, fixé à

deux jours de là, le pauvre Élie, en manoeuvrant les tonnes de saumure

sur le pont, tourne du pied, glisse et tombe à la mer. Comme il ne

savait pas nager, il se perd, et voilà son corps, à la dérive. Toute la

nuit on le chercha, dans un rocher et dans un autre, et tout le long de

la côte. Mais point de corps, point d'Élie. Lorsqu'un matin on vint dire

à Anne-Marie, laquelle ne savait rien encore:

«--Il y a sur la grève de la Roche-Pelée un cadavre tout blanc qui

ressemble à ton homme si ce n'est lui.

«Car il fallait la ménager.

«Elle y va et le trouve amarré sur ce rocher qui est tout pareil à

une bête couchée, avec une tête de femme. Pour tout le monde et pour

vous-même, si vous eussiez été là, le gars était mort. Mais pour elle,

il ne l'était pas. Il faut croire aussi que le bon Dieu fait des

miracles. Toujours est-il qu'elle se colla sur lui, comme un

minard (pieuvre), bouche à bouche, à croire que leur nuit de noces

recommençait. Où avait-elle appris ce remède, cette Anne-Marie? Pendant

des heures et des heures, elle lui souffla dans la poitrine, sans

débrider des lèvres, et, monsieur, elle l'a fait revenir, car c'est lui

que vous avez vu tout à l'heure.

Et le narrateur breton ajouta:

--Seulement, pour le ressusciter, elle a été obligée de lui passer la

moitié de son âme.

Et le cabaretier conclut:

--Voilà la cause pour laquelle on les appelle dans le pays: les

Demi-Ames. Mais ils sont inoffensifs, et vous n'avez rien à craindre

d'eux, quand vous dessinez sur la grève. Est-ce triste, une fille si

malicieuse! la voilà «diote» à présent.

Aujourd'hui, jour des Morts, j'ai appris que les Demi-Ames s'étaient

envolées. Ils sont morts ensemble presque à la même minute et dans la

même heure. On les a trouvés dans leur chaumière assis devant l'âtre

éteint, et côte à côte sur deux escabeaux rapprochés.

Un vieux Breton m'a dit:

--Moi, je me demande qui va les prendre?

Oui, qui va les prendre? dites-le moi. Car les Demi-Ames n'avaient

qu'une âme pour deux, et là-haut on veut des âmes bien entières. Que ce

soit Satan ou le bon Dieu qui les jugent, ces juges exigent une âme par

corps. Leurs lois sont formelles. Quand ils se réincorporeront pour

l'éternité, comment le pauvre Élie arrivera-t-il à faire entrer la

sienne, la vraie, celle qu'il a perdue à l'eau, dans le fourreau déjà

à moitié rempli? Il lui en sortira donc une partie hors du corps? Et

d'autre part, Anne-Marie, dépourvue de sa moitié d'âme, avec quoi

remplira-t-elle sa gaine demi-vide? Peut-être, et je le crois, avec le

surplus de celle d'Élie et ce qu'il y en aura hors de lui. Alors ils se

tiendront une fois encore, et j'incline à penser que n'importe où on les

enverra de la sorte, soit toujours unis, ils se trouveront dans le vrai

paradis.

L'ENFANT PERDU

A une portée de fusil du hameau breton que j'habite, il y a une ferme

importante, appelée la Ville-Eyrnaud, du nom de son fermier, ou plutôt

de sa fermière, Jacquemine Eyrnaud, car Pierre Eyrnaud est mort l'an

dernier. Dieu ait son âme!

Établie dans une espèce de manoir, d'ailleurs sans caractère et

d'un style hybride, la métairie se relie par de hautes futaies de

châtaigniers et des allées magnifiques à cette forêt de Ponthual, sombre

et légendaire, qui fut et redeviendrait, au besoin, un repaire de

chouans. Un «doué», ou ruisseau aux eaux intermittentes, sépare le corps

d'habitation de ses dépendances, potagers, vergers, étables et prairies;

il aboutit à un vivier devenu une canarderie tumultueuse, comique,

toujours en batailles d'ailes ou de becs. Un radeau, vert de graminées,

y flotte et se déplace, et c'est sur le pont rustique qui la traverse

que, le soir, au soleil tombant, la mère Eyrnaud préside à la rentrée de

ses vaches. Les enfants qui les mènent, avec des baguettes de coudrier,

ont l'air de les pousser avec des rayons.

Puis, c'est le tour des chevaux, reconduits à l'écurie par les gars de

la fermière. Elle les voit venir, blancs sur le vert bruni des sentes,

écartant du garrot les éventails des fougères, et quand ils ont bu au

«dormoir», chacun à leur tour, elle est contente et s'en va à la soupe.

Au loin, l'orchestre de la mer enfle ses rumeurs, et les lignes

violettes des bois tremblent à l'horizon.

La mère Eyrnaud a sept enfants. Elle les a tous allaités, élevés et

gardés. Elle les aime profondément. Ils l'aiment également.

--Ah vère dam, oui, par exemple!

Et, cependant, elle est toujours triste.

Nul ne peut se vanter de l'avoir vue une seule fois rire ou chanter au

rouet, et non seulement depuis la mort d'Eyrnaud, mais même auparavant.

Une ride, creuse comme une ornière, lui fait deux fronts sous un seul

bonnet. Et ils ne savent pas, les gars, ils n'ont jamais su la cause de

sa mélancolie. Eyrnaud non plus, ne l'a pas sue, le pauvre cher homme!

Quand, de son vivant, il la surprenait les yeux perdus, l'ouïe tendue

au bruit des chemins et l'âme toute hors du corps, il soupirait et lui

disait:

--A la fin des fins, Jacquemine, tu n'es donc pas heureuse?

--Très heureuse, Pierre, tout va bien.

Mais elle repartait à rêver. Alors, il branlait de la tête et s'en

allait fumer sa pipe au bord de la canarderie.

Une seule chose la tirait de son brouillard. Régulièrement, aux temps de

la moisson, quand on embauche des gars pour les travaux de la récolte,

elle s'activait. C'était elle qui recevait ceux qui venaient se proposer

à la ferme, qui traitait avec eux et leur versait la bolée de cidre.

Elle les examinait longuement, anxieusement, les tâtait et les faisait

causer. Ceux qui avaient vingt ans étaient tous pris et acceptés,

fussent-ils ivrognes avérés et fainéants reconnus. S'ils n'avaient pas

d'outils, elle leur en procurait, et s'ils prolongeaient plus que

de raison la sieste de quatre heures, elle empêchait Eyrnaud de les

malmener.

Un jour, il en vint un qui était faible et contrefait, un pauvre «diot»

comme on dit ici, plus propre à mendier son pain qu'à le gagner.

--D'où es-tu? lui demanda Jacquemine.

--De Saint-Brieuc.

--Ton nom?

--Je n'en ai pas. Je sommes enfant trouvé.

--Sors-tu de l'asile?

--Da, j'en sortions, comme vous me voyez.

L'infortuné avait les vingt ans requis. La fermière devint pâle et

s'accrocha à la table pour ne pas défaillir.

--Je te garde, lui dit-elle, tu vas rester ici, et je te nourrirai.

Elle s'empara du «diot», le décrassa, l'habilla et le fit coucher dans

sa chambre. Il resta un mois entier à la Ville-Eyrnaud, inutile et béat;

il y serait encore si Eyrnaud ne l'avait, un soir, remis sur le chemin

de Saint-Brieuc. Il retourna à l'asile, et il conta son aventure aux

Enfants-Trouvés.

Contes de Caliban · 第 9 / 15 段