--Qu'est-ce que tu fais du _Coromandel_?
--Rien, leur répondit-il; il ne marche pas, il est mal fait, manqué; il
ne vaut que son bois de flottage. Je cherche à le vendre.
--Combien?
--Je ne sais pas, moi. Ce qu'on voudra. Auriez-vous acquéreur?
--Si c'est plus de cent sous, non, fit le facétieux Polanson. Mais il y
a locataire.
--Qui?
--Nous, ou les rats qui le rongent.
--Quels rats?
--Tous ceux d'Asnières. C'est un crible, _le Coromandel_! Donne-nous la
préférence.
--Sur les rats?
--Oui, au même prix.
Le jeune armateur se mit à rire.
--Elle est bien bonne. Mais, qu'en voulez-vous faire?
--Oh! rien à te cacher: un bateau de fleurs.
--C'est la seule chose qui manque à la Ville Lumière, résuma Titubard,
l'homme pratique du couple.
--Tiens, mais ce n'est pas bête, avait acquiescé le maître du yacht.
Et, gaiement, il leur prêta le petit navire, en souvenir du bon temps de
la vache enragée.
--Mais dépêchez-vous de le prendre, ajouta-t-il, parce qu'on va me
donner un conseil judiciaire.
Huit jours après, quarante invitations, lancées d'une main sûre,
atteignaient à domicile l'élite de ce Tout-Paris des premières sans
laquelle rien ne se fonde ni ne se consacre. Notre vieille amie
Géraldine, qui en était, à cette époque, par sa liaison avec un
gentilhomme fameux dans nos fastes galants, reçut individuellement la
sienne. Titubard et Polanson avaient négligé de convier le prince à la
fête, et cet oubli voulu suffisait déjà à en fixer le caractère bien
japonais et libre de toute servitude sentimentale. A l'inauguration d'un
bateau de fleurs, il ne faut que fleurs sans attaches.
--Comprends-tu ma déveine, me disait-elle, en montrant la charmante
carte illustrée par Willette, c'est pour mardi!...
--Eh bien?
--Comment, eh bien? Le mardi, c'est le jour du prince. Je suis à lui
tout entière, le mardi, c'est réglé comme du papier à musique!
Et elle soupirait, vertueuse:
--Pour une fois qu'on a l'occasion de s'amuser!...
_Le Coromandel_ stationnait au pont de la Concorde, où il avait été
remorqué à grand'peine. Grâce au crédit des actionnaires,--car ils
avaient trouvé des actionnaires!--dûment réparé, calfaté et mis en état
d'équilibre, il rivalisait de stabilité avec les établissements de
bains dont la chaude saison orne la Seine. L'été, cette année-là, était
admirable. Dans les ténèbres légères et transparentes des nuits de
juillet, la ville luisait, diamantée, comme les gemmes et les pierreries
dans le velours bleu des écrins, et la rivière, semée de reflets et de
feux, semblait y doubler la Voie lactée. La soirée, en vérité, était
si amoureuse qu'elle eût rendu le moins païen crédule à l'influence
magnétique de Vénus sur les êtres et les choses, et je m'attendais, en
arrivant, à la voir présider à l'ouverture du commerce dont Titubard et
son copain allaient doter solennellement la France.
Si l'Aphrodite n'y était pas, elle était du moins représentée par les
meilleures prêtresses de son culte, et notamment par Géraldine, que
j'aperçus, dès le seuil, en écartant les tentures.
--Eh bien, mais ... et le prince? grondai-je.
--Que veux-tu, mon petit, je n'ai pu y résister. On ne voit pas ça tous
les jours. Du reste, il n'arrive jamais là qu'à minuit, au sortir du
cercle, et il n'est que neuf heures. Le temps de croquer quelques
sandwichs, de les arroser de deux ou trois coupes et de faire un tour
de valse, soit avec toi, soit avec un autre, et je vole au devoir
professionnel, hélas! Mon coupé est là-haut qui m'attend sur le quai.
Et elle se perdit, de bras en bras, éclatante de joie, folle de baisers,
innocemment lascive, telle que Dieu l'avait créée, la belle bacchante,
dans les soutes du _Coromandel_.
--Le patron du bateau, s'il vous plaît?
La question venait de m'être adressée par un personnage galonné, au
visage rébarbatif, aux façons cassantes, qu'il ne me fut pas difficile
d'identifier fonctionnaire. C'en était un, en effet, l'inspecteur des
berges. Et Polanson parut.
--Qui vous donne le droit de stationner ainsi sous le pont, le long du
quai, et où est le papier qui vous y autorise?
--J'ignorais, fit le tenancier, qu'il en fallût un, et vous m'étonnez.
Le bateau est de création nouvelle et c'est le premier de ce genre que
l'on voie dans la chrétienté.
--Circulez, fût la réponse.
--Soit.
Et Polanson fut détacher l'amarre.
A moins de débarquer piteusement les quarante invités, distributeurs
de gloire, de rater ainsi le lancement et de voir l'affaire sombrer à
jamais sous le ridicule d'une telle débandade, il n'y avait que cela à
faire, en effet: détacher l'amarre. Titubard, esprit prompt, fut de cet
avis, et comme le bateau commençait à glisser doucement dans le courant,
il n'hésita pas à se mettre à la barre, tandis que Polanson sautait au
poste de vigie.
Ce fut charmant d'abord. Illuminé de lanternes vénitiennes multicolores
en guirlandes, au rythme des czardas de l'orchestre tzigane, _le
Coromandel_ descendait la rivière constellée, tantôt à droite, tantôt à
gauche, parfois au centre, avec une fantaisie incomparable. Ainsi, de
Paphos à Lesbos, la conque aérienne de l'Anadyomène attelée de colombes.
Mais, comme le voyage n'était pas dans le programme, quelques têtes
passaient aux écoutilles et d'autres se dessinaient à la rampe de
l'entrepont, visiblement interrogatives.
--Où allons-nous donc?
--Je ne sais pas, leur criait Polanson, du haut de la vigie, mais si ce
n'est pas au poste, c'est au Havre.
Entre ceux et celles à qui la plaisanterie semblait mauvaise, Géraldine
la trouvait détestable, et jamais belle Géorgienne enlevée pour le harem
par des marchands d'esclaves ne poussa de cris plus aigus sur la troïka
de ses ravisseurs.
--C'est ma position, clamait-elle, on me fait perdre ma position!
A présent, _le Coromandel_ avait pris l'allure folle de ce «bateau ivre»
chanté par le poète verlainien. C'était miracle qu'il ne se fût pas
brisé sur la culée d'un pont. Des barques s'étaient mises à notre
poursuite. Les tziganes râclaient éperdument. Les rives fuyaient. Le
bateau de fleurs n'était plus qu'un bateau de perruches sur lesquelles
un vautour plane. Géraldine menaçait de se jeter à l'eau toute habillée,
ce qui n'était pas beaucoup dire. Titubard était calme à la barre.
Polanson nommait les paysages à tue-tête: «L'île de Billancourt ... les
Moulineaux ... le Bas-Meudon....» comme un guide. Ce fut là que nous
abordâmes, je n'ai jamais su comment, par la clémence de Neptune sans
doute, et un nouveau fonctionnaire monta à bord, plus rébarbatif que
le premier, et non moins galonné, je vous assure. Celui-là, c'était
l'inspecteur de la navigation.
--De quel droit circulez-vous sur la Seine?
--Du droit d'épave, sonna Polanson.
--Avez-vous un constat de navigabilité?
--Naviguer, c'est l'avoir, jeta Titubard, de fait sinon de droit.
--Voyons votre machine?
--Quelle machine?
--Pascal a dit: «Les fleuves sont des chemins qui marchent.» Nous venons
du pont de la Concorde en nous laissant aller, par une simple loi de
physique. Lisez Pascal.
--Votre yacht n'est pas en état de tenir l'eau. Il y faudrait pour vingt
mille francs de réparations.
--Prêtez-les-nous. D'ailleurs, où votre magistrature voit-elle un yacht
là où il n'y a qu'un ponton d'amour?
--Je vous arrête.
--Ah! monsieur, quel service vous nous rendez! s'était écriée Géraldine
qui était le bon sens même. Et, se tournant vers moi:
--Quelle heure est-il?
--Ecoute, fis-je....
Minuit sonnait au cadran de l'église ... l'heure du prince!... Elle
venait de perdre sa position.
Quant au _Coromandel_, il reprit la sienne, celle de petit navire, qui
ne s'arrête ni ne circule, et les rats de Meudon y achevèrent en six
mois la besogne des rats d'Asnières.
--Ce qui prouve, disait Titubard à Polanson, qu'il n'y a rien à faire
en France pour les idées neuves et hardies et que l'avenir est au
Nouveau-Monde, décidément.
CONTES FÉERIQUES ET RUSTIQUES
UN DUEL DARWINISTE
On lit dans les journaux allemands de la semaine: «Notre célèbre
naturaliste Lutz de B... vient d'être tué en duel par le philosophe
darwiniste Wilfried M.... Cette mort semblera d'autant plus douloureuse
que la cause du duel était en elle-même futile.»
Futile!
Sous un genêt, à la lisière du bois qui sert de promenade aux
habitants de la petite ville de C..., un scarabée dormait dans l'ombre
tremblotante. Le temps était radieux, car la fin de mai à été clémente
en Allemagne. Le soleil submergeait la plaine et les houblonnières.
Advint Lutz, le savant naturaliste. Les naturalistes marchent
silencieusement, coiffés de panamas à larges bords, et ils fouillent
buissons et haies avec des pinces d'acier souple.
Tout à coup Lutz tomba en arrêt et on l'entendit s'écrier: «Scarabeus
mirobolans!» Sur quoi le coléoptère effrayé s'envola. Par les prés,
par les futaies, à travers les fougères, Lutz courait, sautait et
trébuchait, sans quitter sa proie des lunettes. Quelle chasse!
Il arriva ainsi au bord d'un étang où Wilfried, le darwiniste, était
assis, les pieds dans l'eau, et étudiait les moeurs des libellules,
amoureusement.
--Docteur, cria Wilfried, ce scarabée vous a-t-il fait du mal?
Pour toute réponse, Lutz, entr'ouvrant la boîte de fer blanc qui
lui battait sur les reins, montra que le Mirobolans manquait à sa
collection. Et il reprit sa chasse autour de l'étang.
Bourdonnant de terreur, éperdu et l'élytre fou, le pauvre scarabée
tournoyait sur le miroir et il ne savait plus où il allait. Il entendait
autour de lui siffler dans le vent le filet du naturaliste. Hélas, un
mur blanc!...
Le mur blanc comme la neige des pôles resplendissait au plein midi. Le
scarabée s'y heurta et tomba dans l'herbe. Là, brisé, et reployant ses
petites pattes meurtries et ses ailes inutiles, il demeura immobile et
le coeur gros, comprenant que sa dernière heure était venue.
L'homme ne pardonne pas à la beauté libre.
Lutz le tenait entre ses doigts maigres, et il était content. Une
dernière ruse, le scarabée la tenta: il fit le mort. Pauvre ruse de
bête! Le naturaliste prit dans sa boîte une épingle, longue, longue
comme une lance, et la lui enfonça dans l'aile gauche, et le satin de
l'aile craqua. Ainsi transpercé d'outre en outre, le Mirobolans fut fixé
sur le liège. D'abord il ne remua pas, dans l'étonnement de sa douleur.
Et puis voilà que tout son pauvre petit corps d'émeraude et d'or frémit;
il agita les pattes en une convulsion, et on sentit que s'il avait eu
une voix, il aurait poussé un cri épouvantable.
Il balançait la tête de bas en haut, comme pour s'élancer, et il
cherchait un point d'appui pour s'arracher de la lance. Mais partout
l'air, rien que l'air, l'air tout à l'heure encore sa joie et sa vie,
mais à présent l'air traître et complice, l'air élastique et sans prise.
Et dans cet air, l'odeur méphitique du camphre qui montait et
l'asphyxiait et l'empoisonnait lentement.... Wilfried s'était levé: il
était très pâle. Il marchait vers Lutz, accroupi sous le mur blanc.
Tout proche du scarabée et presque à sa portée, les rebords de la boîte
s'étendaient. Oh! pour les atteindre, quels efforts terribles! Mais
il ne parvenait qu'à tourner sur l'épingle, dans sa plaie, comme une
girouette au vent, et de plus en plus il s'enfonçait dans le pal, vers
le lit de camphre délétère. Wilfried allait d'un pas rapide, comme pour
le secourir.
Autour du supplicié les libellules, les belles mouches bleues, les
papillons bariolés, les hannetons curieux, voltigeaient pleins de
pitié, car les bêtes s'aiment dans leur impuissance. Et puis le doux
bruissement des feuilles, les danses hiéroglyphiques des rayons, les
clapotements du lac, le printemps, l'amour, la vie partout, et lui,
fixé, le coeur traversé d'une longue lance immobile, hélas, mon Dieu,
quelle torture!
--Bourreau! dit Wilfried, bourreau!
Lutz regarda le darwiniste et se prit à sourire. Alors, le coeur ulcéré,
la flamme aux yeux:
--Lâche! fit Wilfried.
Et il souffleta le tortionnaire.
Lâche est une grosse injure, et un soufflet appelle la mort. Comme ils
étaient tous deux ardents et forts, ils entrèrent dans le bois, et ils
s'arrêtèrent dans le silence d'une clairière, sombre et sans horizon.
Lutz, l'âme gonflée de rage, la joue rouge, tenait de la droite une
épée et la brandissait furieusement. Le philosophe, calmé, songeait au
scarabée, son frère, qui était mort, et il appuyait la pointe de son
arme sur le sol verdoyant, espoir des trépassés. Le soir venait. Un
rossignol chanta.
Le rossignol chanta la mort du scarabée sur un mineur grave et solennel;
puis reprenant en majeur, il entonna je ne sais quelle marche guerrière
qui excitait à la vengeance. Et le duel commença au milieu d'un choeur
général de tous les oiseaux de la forêt, amis et admirateurs du
magnifique Mirobolans.
Lutz était vigoureux et retors. Wilfried, frêle, était brave. Au premier
choc l'épée malhabile de celui-ci sauta de sa main dans une fougère et
il se vit désarmé. Le choeur des oiseaux redoubla de vaillance, et le
darwiniste, la tête baissée, songeait à son frère, le scarabée, qui
gisait, roide, sur l'horrible épingle. Lutz s'approcha pour frapper son
ennemi.
--Suis-je une bête sans défense pour que tu m'assassines dans les bois!
dit Wilfried.
Et, bondissant sur son épée, il la ramassa et fondit sur le savant
cruel, à l'improviste, la pointe en avant. Et lui, le savant doux, il le
transperça à son tour, de part et d'autre, de telle sorte que la lame
ayant rencontré le tronc d'un chêne-liège, s'y ficha. Le cadavre de Lutz
resta debout, retenu par la garde du glaive.
Et comme les oiseaux ne chantaient plus dans les ramures voisines,
Wilfried dit à voix haute:
--S'il est un Dieu et si ce Dieu est juste, qu'il nous juge.
Aussi ne faut-il pas croire les journaux allemands, ni quand ils disent
que la mort du célèbre Lutz de B.... a eu une cause futile, ni quand ils
disent autre chose.
LES BOTTES DE 28 KILOMÈTRES
_A Octave Mirbeau_
Mon cher Mirbeau, crois-tu aux rêves, je veux dire à leur sens
métaphysique? En voici un que j'ai eu la nuit dernière, et dont tu me
donneras la clef sans doute, car tu en es, sinon l'objet, du moins la
cause.
Je venais de lire ton petit dernier, _La 628 E-8_, et, comme tout le
monde, je m'étais laissé entraîner par cette verve belliqueuse qui te
signe grand tapin des combats de l'Idée moderne. Mais sous ces espèces
nouvelles de chauffeur d'auto philosophique, vêtu d'ours, et casquette
en scaphandrier de l'espace, tu m'inspirais une jalousie que notre
vieille amitié même ne suffisait pas à calmer. Je n'en dormais plus,
de ta soixante à l'heure. Enfin, il m'en fallait une, sous peine d'en
perdre mes esprits animaux, et ça, tu sais, c'est la camisole de force.
Je vendis tout et j'engageai le reste. Elle valait trente-deux mille
francs, prix d'artiste. Je ne la marchandai même pas. Je l'eus,
dédaigneux des contingences.
--Voici, dis-je au génial fabricant, il me la faut vertigineuse. Mirbeau
m'embête. Est-elle vertigineuse?
--Garantie pour course à la mort, fut la réponse.
--Ce n'est pas assez. Puis-je, dedans, monter au Brocken, comme Faust,
en dix minutes, pendant une nuit de Walpurgis?
--Avec ou sans Méphistophélès, au choix.
--Tope donc.
--Et je partis.
--Bon voyage, poète! me cria-t-il, et c'était le mot juste, mais j'étais
déjà au diable, sans savoir où j'allais, bien entendu. On va!... Le
spasme est là, à dire d'experts, quand ils avouent.
Je ne menais encore que le train où les poules échappent, et je sortais
à peine de l'enceinte quand, d'un coup d'oeil, j'embrassai, comme au
vol, la silhouette fugitive d'un homme gigantesque qui, sur le banc de
l'octroi, cirait ses bottes.
Vue banale, assurément, si cet homme ne m'eût lancé un regard oblique
que l'érubescence de ses paupières enflammées me fit attribuer à mauvais
présage. Il me parut aussi que les bottes qu'il cirait étaient énormes,
antiques, et assez pareilles à celles des postillons de berlines qui,
maintenus par leur poids en équilibre, dormaient à cheval, et debout,
d'un relais de poste à l'autre. Et comme la route s'ouvrait, large,
aérienne, aimantée, j'accélérai ma vertigineuse.
Or, je n'avais dévoré que douze kilomètres environ quand l'homme aux
bottes passa, jambes ouvertes, par-dessus ma tête, en l'air, et s'effaça
sous l'horizon. Avais-je déjà la fièvre, cette fièvre propre au sport
de la vitesse? Non, mon pouls donnait la normale. Alors, quel était ce
gymnasiarque qui bondissait ainsi, léger, dans pareilles bottes, sur une
voiture à demi déchaînée? Un nuage caricatural, sans doute, formé et
emporté par le vent.
Mais, fait étrange, à seize kilomètres plus outre, il se dressait,
perché sur une borne miliaire, d'où, pour inspecter la profondeur d'un
bois où's'enfonçait la route, il dardait son regard rouge. Impossible
de douter, au reniflement de ses narines pileuses comme à la bave de sa
langue pendante, qu'il ne flairât quelque proie dans la forêt, et pour
l'atteindre, je multipliai mes voltes. Il ouvrit le compas de ses
guibolles, et prittt! disparut par delà les cimes.
Plein de foi dans la voiture invincible qui me portait comme Élie son
manteau prophétique, je la précipitai dans l'ombre verte des chênes,
à la poursuite de l'homme aux bottes ailées. Il ne sera pas dit, me
jurai-je, que la science--et quelle science! mon cher Octave, celle
même qui réduit la distance à une hypothèse--le cédera à je ne sais
quelle vision fantomatique dont le mirage ne relève que du conte. Nous
allons voir si des bottes, de simples bottes archaïques, l'emportent sur
une machine de trente-deux mille francs, garantie méphistophélesque, et
signé d'un mécanicien auprès duquel Archimède et Vaucanson ne sont que
des constructeurs de polichinelles. Et je la lançai à une telle allure
qu'elle faillit, dans une clairière, écraser un petit garçon tenant deux
fillettes par la main et qui, d'après ma notion des choses, y cueillait
des violettes pour la fête de la Mère l'Oie.
Comme je m'étais arrêté net, ainsi que l'on s'arrête quand on débute,
l'enfant me pria de le prendre, lui et ses soeurs, dans la vertigineuse,
pour le sauver d'un méchant homme qui voulait les boulotter tout crus,
et sans sel ni poivre, riait-il. Je les empilai donc en un petit tas
au fond de la voiture et je repartis à soixante-dix à l'heure. Le
puérophage m'attendait à l'orée du bois. «Humph! humph! renâcla-t-il, ça
sent la chair fraîche dans ta roulante.» Il fallait fuir. On ne badine
pas avec les ogres. La course commença, course terrible qui, dans mon
songe, mettait aux prises l'idéal et le réel, ou, si tu le préfères, le
vieux jeu avec le nouveau. N'oublie pas que mon fabricant m'avait jeté
dûment l'injure trop méritée de poète.
Quel que fut le développement de la vitesse sans limites de ma
vertigineuse voiture de course à la mort, elle était inférieure à celle
où, grâce à ses bottes, le Polyphème des gosses pouvait parvenir,
puisqu'il n'avait qu'à écarter les genoux pour faire sept lieues d'un
empan. J'étais donc sûr de succomber, comme la raison succombe à
la folie, lorsque le garçonnet me fit observer que cette mesure de
vingt-huit kilomètres était fatale et que l'ennemi ne pouvait ni
l'augmenter, ni la réduire.
--C'est sept lieues, toujours, et ni plus ni moins. Donc, tu n'as tantôt
qu'à ralentir et tantôt qu'à activer la machine pour rester en deçà ou
en delà du pas magique.
Ainsi parla le malicieux Petit Poucet, et je crus, à l'ouïr, entendre le
jeune David auner la trajectoire de sa fronde au front de Goliath.
Et voici qu'à son conseil, la main sur une roue docile et sensible comme
un ressort de montre, je précédais ou suivais, l'esquivant toujours, le
Polyphème retombant une lieue trop près ou trop loin.
Nous arrivions ainsi, en cette chasse fantastique, à je ne sais quelle
région dénudée et sablonneuse, semée d'ajoncs fleuris d'or, au travers
desquels la mer bleuissait. A son bruit familier à mes oreilles, et
comparable à une grande toile qu'on déchire, je jugeai que nous n'étions
qu'à deux lieues environ de son gouffre, et j'allais serrer les freins
de la vertigineuse pour ne pas y choir quand l'enfant me cria:
--Va donc, lâche tout, il est perdu!
Et l'ogre imbécile, en effet, de son enjambée géométrique, s'écarquilla,
et s'en alla tomber dans les eaux jaillissantes. Notre élan, d'ailleurs,
à nous-mêmes, était tel que nous ne stoppâmes que dans les premiers
flots.
Croirais-tu, mon cher Mirbeau, que notre coquin de puérophage nageait
comme Neptune lui-même? Pour aborder un rocher, formant îlot, où il
pensait se tirer d'affaire, il avait retiré ses bottes, qui, toutes
flottantes, vinrent échouer sur le rivage. En vérité, c'est un étrange
rêve!
Mon petit Tom Pouce, fou de joie de voir ainsi onduler les bottes comme
des algues déracinées, s'était élancé de la voiture, et, suivi de ses
deux soeurettes, qui n'avaient pas lâché leurs bouquets de violettes,
il courut les repêcher sur la grève. Puis il les chaussa. Je t'ai dit
qu'elles étaient immenses, mais elles s'étrécirent à la mesure de ses
pieds d'enfant. Polyphème hurlait sur son îlot. Et lorsque les bottes
furent chaussées, le gai petit voleur prit sous chaque bras l'une et
l'autre des bouquetières, la brune à gauche, la blonde à droite, il fit
un pas de vingt-huit kilomètres et s'enfuit, l'ingrat, chez la Mère
l'Oie.
Je mis, comme bien tu penses, pour le rattraper sur les chemins, la
vertigineuse à l'allure de la course à la mort, mais je ne sais pas où
elle demeure, hélas! la Mère l'Oie--et je me suis réveillé.
Es-tu ferré en oniromancie? Qu'est-ce qu'il veut dire, ce songe-là?
Peut-être ceci, que les poètes sont pour quelque chose dans l'invention
du spasme de la vitesse, et que le bon Perrault réclame. Fais-tu sept
lieues à la seconde sur ta 628 E-8? Il y a des bottes qui les font, de
vieilles bottes, mon cher Octave.
CENDRILLON EN AUTOMOBILE
Décidément, c'est une série, mais je commence à être inquiet. Il doit y
avoir quelque part un fabricant d'autos qui m'hynoptise. Car enfin je ne
suis pas professionnel et n'ai point par conséquent «l'idée fixe». Donc,
qu'est-ce qui m'arrive?
Je viens de raconter mon songe des bottes de sept lieues et comment
pendant un temps énorme, qui n'a peut-être duré qu'une seconde, je me
suis dérobé à la poursuite de l'ogre puérophage, grâce à une électrique
prodigieuse, et de marque bien française, appelée «la Vertigineuse». Eh
bien! la nuit dernière, elle est revenue me hanter. Pourtant, j'étais
rentré chez moi en omnibus, escargotiquement.
Pendant le premier sommeil, ou, pour parler savamment, la période
hypnagogique--car j'étudie mon cas--je me trouvais dans une espèce de
gentilhommière, moitié castel et moitié ferme, comme on en voit encore
en Bretagne. C'était à l'heure de la tombée du jour, qui s'éteignait
sous les bois environnants, mais illuminait encore, embrasait même une
superbe route carrossable, droite comme une règle plate, amour des yeux,
qui passait devant le seuil du logis.
Dans la salle commune et centrale, ornée de vieux meubles ouvragés,
bahuts, armoires, hautes chaires, dressoir, huche à pain, aux cuivreries
miroitantes, s'ouvrait une vaste cheminée seigneuriale, au manteau
écussonné, avec ses landiers en fer forgé dressés en lampadaires,
son attirail symétrique de vaisselle d'étain et des lices de chasses
vivifiaient de leurs tons, vert-de-grisés l'atmosphère mordorée de
l'habitacle. Quatre personnages étaient assis autour d'une table
oblongue, le gentilhomme, sa dame, leurs deux filles, tous en habit de
cérémonie, et ils y prenaient un repas étrange. Ce repas n'était fourni
que par une citrouille démesurée placée au milieu de la table oblongue,
et dans laquelle ils plongeaient tour à tour leur cuillère, d'un geste
d'automates.
Aucun autre plat que cette citrouille. Ils la vidaient en silence,
comme un pot de confitures, sans en entamer la croûte vermillonnée et
chastement voilée de dentelle. Et à chaque lambeau du sorbet, ils en
crachaient la graine, qu'une nuée de rats se disputaient entre leurs
pieds immobiles.