encore que le prince Omar, dit prince Écrevisse dans les revues de fin
d'année--on devine aisément pourquoi si on en a vu une--et étudiait chez
nous cet art de connaître les hommes dont la base est le noctambulisme.
Au cours de ses libres recherches, celui qui promène les
Haroun-al-Raschid dans les Bagdad lui fit, un soir, en l'un des grands
bars de la République, rencontrer en Géraldine sa Baudroubouldour
éternelle. Il la vit et l'aima. Et comme ce seigneur était un homme d'un
esprit infini, il sentit que, précisément parce qu'il l'aimait, il n'en
serait pas aimé. Il se prépara donc à être très malheureux, ou, si l'on
veut, à aimer seul, car c'est la même chose.
Elle s'étonnait elle-même, que dis-je? elle s'irritait, la bonne
créature, de lui être si rebelle, et, peu versée dans la théorie de son
art, elle n'entendait rien à ce qui lui arrivait.
--Comme c'est drôle, Pepetta, celui-là ne me dit rien du tout. Il est
pourtant prince!
Mais la guenuche se méfiait, d'instinct, rien, selon son adage familier,
n'étant plus rosse que la nature.
Chaque année, au retour de sa fête--car il y a des saints pour tous les
chrétiens--Géraldine s'offrait une joie professionnelle dont la saveur
est paradisiaque. Ce jour-là elle couchait seule. Elle redevenait
Aldine Gérat pour vingt-quatre heures. Pour se préparer à ce spasme
commémoratif, elle allait d'abord à la messe, et, si elle se trouvait en
fonds, elle versait sa bourse grande ouverte dans le tronc des pauvres.
Après quoi, elle se rendait au Louvre, le musée, s'entend celui «où l'on
ne va jamais, on ne sait pourquoi», puis, après une lente promenade
le long des quais de la Seine, «le plus beau paysage du monde», elle
rentrait, vertueuse, au logis, y tirait le verrou de la porte, et seule,
bien seule avec Pepetta, s'attablait goulûment devant le balthazar
strictement composé de mets à la provençale.
--Tout à l'ail, rien qu'à l'ail, aujourd'hui l'on pue, lançait la petite
macaque séparatiste, nous sommes dans le bastidon! Zut pour les hommes!
Et l'aïoli de succéder à la brandade, puis la divine bouillabaisse, dont
les ambroisies se mêlaient en un concert de gueule digne des anges.
--Ah! que c'est bon! ça sent Marseille!
--Dis qu'on y est!
--Je vois le port.
--Moi, le cours Belzunce.
--Ça vous remet du Nord.
--Une cigarette là-dessus, et madame n'a plus qu'à se coucher et dormir.
--Seule, Pepetta, pour ma fête!
L'un de ces soirs fériés pourtant elle avait dû forfaire à sainte
Aldine. Malgré les ordres donnés, le prince avait franchi la porte, et
il avait bien fallu le recevoir, les futurs rois n'étant pas de ceux
qu'entrave une consigne. Il avait d'ailleurs annoncé sa visite par un
splendide bouquet dont les fleurs jonchaient les cassolettes de l'aïoli
et les brûle-parfums de la brandade.
--Tant pis pour lui, qu'il entre, fit Géraldine qui tout de même s'était
tamponné la bouche d'un mouchoir parfumé.
Dès le seuil, Omar pensa tomber à la renverse. L'atmosphère était
pestilentielle. Il s'avança néanmoins, très pâle, et avec sa souriante
galanterie levantine, il s'excusa de son indiscrétion par la nécessité
où il était de courir en Chaonie le lendemain, par le premier train,
à cause d'une révolution très drôle, où du reste il risquait sa tête,
comme dans les opérettes. Il n'avait donc pas voulu disparaître à
l'anglaise sans dire adieu à ceux ou celles qu'il aimait, et l'ayant
vue, à l'église, derrière un pilier, si désemparée devant le tronc des
pauvres, il la priait, en souvenir du prince Écrevisse, de vouloir bien
distribuer dans sa paroisse un reliquat de liste civile, qu'il perdrait
certainement au jeu s'il retardait son départ d'un jour, et qu'il avait
laissé en entrant sur la banquette de l'antichambre.
Ce disant il vacilla et perdit connaissance, car l'odeur de l'ail lui
arrachait l'âme par le nez et c'était la chose dont il avait le plus
horreur au monde.
Lorsqu'il revint à lui sous les sels et dans l'aération des fenêtres,
Géraldine l'éventait doucement, et ne savait que lui dire.
--Je vous aime, murmura-t-il, adieu, vous ne m'aimez pas.
Puis il se leva pour s'en aller. La bonne fille était fortement troublée
par cette déclaration à voix douce dont un regard ardent, et d'elle bien
connu, confirmait la véracité.
--Monseigneur, fit-elle enfin, c'est beaucoup d'honneur.... Je ne
demanderais qu'à vous croire.... Mais l'amour, cela se prouve ... même à
nous autres.
--Que dois-je faire?
--Eh bien! embrassez-moi?
Et elle lui tendit les lèvres, gouffre rose de brandade. Tacoman V s'y
jeta et il y a laissé son âme. C'est l'acte le plus brave de sa vie,
sinon de son règne, qui ne commença que le surlendemain.
II
MUZARÈGNE
Dire que le Père Éternel ne s'occupe pas du bonheur des hommes, c'est
proférer, en un blasphème, un paradoxe et un lieu commun. A ceux qui s'y
risquent en ma présence, je me borne à répondre: On voit bien que vous
n'avez pas connu Géraldine!
Je viens de vous conter l'une de ses belles aventures amoureuses,
et j'en sais de plus belles encore. Toutes prouvent à l'évidence
la vénérable bonté de Dieu et sa clémence pour les souffrances de
l'humanité. C'est sur l'ordre de sa providence que Géraldine n'a jamais
dit non à personne. Elle ne le pouvait pas. Ça lui aurait cassé les
dents, selon sa propre expression.
Je l'ai toujours vue aller à l'amant comme une martyre chrétienne allait
au tigre, résolument, le camélia symbolique à la main, en guise de
palme. Lorsque je m'étonnais de la voir se distribuer ainsi comme la
manne, elle laissait tomber devant moi les voiles mal agrafés qui
drapaient ses attraits consolateurs et elle soupirait:
--Regarde!
Et il n'y avait rien à répondre.
C'était au temps où elle s'était embéguinée de Bricolet, son copain de
café-concert. Ce Bricolet n'était assurément qu'un pitre. Son «numéro»
consistait à se déformer la caboche, soit en distendant, soit en
contractant ses traits élastiques, et à imiter les masques japonais les
plus hideux et les plus hilares, par un artifice de grimaces dont le
succès était immense. Peut-être vous le rappelez-vous? Moi, je l'aurais
fait guillotiner, mais Géraldine le goba. Pourquoi les plus jolies
aiment-elles les monstres? Les fées nous le disent dans le conte de _La
Belle et la Bête_.
Toujours est-il que son erreur coûta assez cher à la folle divette.
L'affreux singe à la mode lui grugea d'abord les quelques banknotes qui
lui restaient d'une liaison de demi-caractère avec un gros vivandier
des Halles centrales, puis il la battit, comme on bat des pois secs au
fléau, à tour de bras, et il voulait l'astreindre au commerce dont la
casserole est l'emblème, lorsqu'elle fut sauvée de cette honte par son
aventure avec Muzarègne.
La voici:
Il y avait, parmi les instrumentistes de l'orchestre, un petit flûtiste
contrefait, à demi bossu, tout à fait cagneux, en outre affligé de
strabisme, qui répondait au nom de Muzarègne. Je ne crois pas qu'il eût
trente ans alors, mais ce que je puis dire, c'est qu'il excellait en
l'art de Tulou et de Taffanel, dont il était le meilleur élève, et que
sa place à ce café-concert lut donnait le pain quotidien. Maigre pain,
n'en doutez pas, plus souvent bis que blanc et rassis que frais, d'abord
parce que la vie pratique réalise peu les promesses du Conservatoire,
ensuite parce que, depuis la mort du grand Pan, peu de faunes s'adonnent
à la flûte et enfin pour cette raison que le pauvre Muzarègne relevait
mal son talent par les charmes de sa personne.
Il se savait laid jusqu'au ridicule et ne s'en consolait que chez lui
lorsque, seul avec sa «traversière» d'argent, il adressait, de loin, à
Géraldine, tous les chants de son âme éprise. Il l'aimait, en effet, à
en périr.
Chaque soirée où, sous les feux du lustre, elle venait étaler banalement
aux quinze cents rivaux anonymes de la salle les trésors de sa carnation
voluptueuse, lui, renouvelait les affres de sa joie dolente, et si, dans
le hasard des jeux scéniques, le regard de l'adorée se posait sur lui,
à l'orchestre, il s'effaçait derrière la contrebasse de Violier, son
voisin de pupitre et son camarade de la «pépinière», et il y couaquait,
effaré, et sans embouchure.
Géraldine, cela va sans dire, ne savait rien de cet amour clos à verrou
et à serrure. Non seulement elle n'avait jamais remarqué le tibi-cineur
difforme, mais elle a confessé depuis que, dans la masse confuse des
accompagnateurs, elle ne l'avait même jamais «vu». «Pouvais-je me
douter?» demandait-elle. Plusieurs fois, elle avait bien trouvé dans sa
case, chez la pipelette, des rouleaux de musique pour flûte, mais ils
étaient sans paroles, et pas signés. Comment veut-on que l'on devine?
Il y avait bien eu cette répétition où, insultée et maltraitée par
Bricolet, elle avait été défendue par ce petit machiniste--car elle
avait toujours cru que c'était un machiniste--qui s'était jeté entre
elle et la brute, et qu'on avait emporté, à demi assommé, couvert de
sang, dans l'ombre des coulisses. De quoi se mêlait-il, du reste,
le malheureux? C'était donc lui? Pourquoi n'avait-il pas reparu à
l'orchestre alors? Tout donnait à supposer qu'après l'esclandre, il
avait été remercié par le directeur. Elle s'expliquait les choses, à
présent. Était-ce bête, mon Dieu, de ne lui avoir rien dit, à elle,
Géraldine, à elle!
Un soir, quinze jours après, Violier, le contrebassiste, était monté
dans sa loge, et, tout ému, le brave garçon, il lui avait appris que son
camarade, un grand artiste, se mourait «à la lettre» d'amour pour elle.
Elle avait cru d'abord à une blague de théâtre. «On nous en fait tout
le temps comme ça. Mais cette fois, c'était du vrai, de celui dont on
claque.» Violier l'avait tellement bouleversée en le lui racontant,
qu'elle s'était mise à en pleurer elle-même toutes les larmes de son
corps.
--J'irai, fit-elle, c'est sûr!
--Dépêchez-vous alors.
--En est-ce là?
--Oui, il veut mourir. Il a brisé sa flûte. C'est le désespoir et la
fin.
--Tout de suite après la représentation, alors. Venez me prendre.
--Et Bricolet?
--Oh! Bricolet, j'en ai soupé, et on ne laisse pas mourir un homme,
c'est ça que le bon Dieu ne veut pas!... A tout à l'heure.
Lorsque, conduite par Violier, elle arriva au logis de Muzarègne, elle
voulut entrer sans retard ni préparation, comme on va au devoir, tout
droit. Le moribond était couché, et de chaque main, il tenait un tronçon
de sa traversière d'argent.
--C'est moi, sourit-elle, vous ne pouviez donc pas me le dire?
Et soulevant sa voilette, elle s'assit au pied du lit, rayonnante d'être
aimée, la bonne Géraldine, comme il faut l'être.
--Ainsi, tu m'aimes? murmura-t-elïe.
Le contrefait s'était dressé sous le tutoiement, devant l'apparition et
dans ses yeux aux regards croisés, une flamme courut, extraordinaire,
comme celle qui danse sur les marais. Puis sa bouche s'ouvrit en fleur
de béatitude, et il retomba, dénoué de son âme et consolé.
--Trop tard, gémit la courtisane, mais ce n'est pas ma faute, voyons!
Et elle le couvrit de baisers perdus.
Comme l'artiste était sans famille et presque sans relations, ce fut
elle qui le mena au cimetière où elle lui acheta une concession dont,
jusqu'à son dernier jour, elle entretint le jardinet. Elle avait fait
ciseler par le marbrier une flûte brisée sur la dalle funéraire. On l'y
voit encore sous le lierre.
De cet amour trop pusillanime, car Dieu veut qu'on ose aussi, et le
seul qu'elle n'ait pas couronné, Géraldine fut toujours hantée, même et
surtout aux heures brillantes de sa carrière aspasienne. Il lui cuisait
au coeur comme un remords. Il creusait un trou noir dans sa vie de
bacchante. Il y avait au paradis un homme qui l'avait non seulement
désirée, mais aimée, elle, elle, et qu'elle n'avait pu rendre heureux!
Lorsque je la voyais triste, la pensée vagabonde dans le vide, hors des
choses et des jours, et que je l'interrogeais sur sa mélancolie, elle
dégrafait son peignoir, et, les yeux mouillés de larmes, elle disait:
--Regarde, poète, regarde!
III
LE BEAU PHILIBERT
Encore une, voulez-vous, de notre vieille, amie Aldine Gérat--en
religion cythérenne Géraldine--la meilleure fille du monde, et, j'ose
ajouter, la plus honnête. Du reste, je vous convie à en juger.
Du temps qu'elle courait, comme le jeune Wilhelm Meister, ses années
d'apprentissage, les hasards de sa destinée l'avaient conduite à
Bordeaux. Peut-être y avait-elle était «transbahutée», car telle était
sa langue, par quelque viticulteur opulent, soucieux de donner une
Aspasie à l'Athènes de la Gironde. Toujours est-il que, tout de suite,
elle s'amouracha d'un lieutenant de la garnison et qu'elle «plaqua» son
Périclès pour cet Alcibiade. Il avait nom Philibert Torbier.
Il faut croire que ce Philibert Torbier était l'un de ces séducteurs
nés dont Lovelace est le type en littérature, comme Lauzun l'est en
histoire, car ses aventures galantes n'en laissaient pour ainsi dire
rien à glaner aux autres, et il n'était poules qui voulussent d'autre
coq dès que celui-là, dardant sa crête, chantait. Aussi ne comptait-il
plus ses duels, que Vénus, sa mère, lui faisait d'ailleurs, comme dans
les poèmes homériques, presque toujours favorables.
Seul, Balzac nous expliquerait par quelle loi de nature un Philibert
Torbier doit, logiquement, fatalement, de toute éternité, aimer une
Géraldine, mais l'aimer à en mourir et jusqu'à jeter à ses pieds ses
armes et son bouclier d'honnête homme.
J'omets de vous dire, et pour cause, qu'elle n'esquissa même pas un
geste de résistance. Reconnue «sienne» au premier coup d'oeil, elle fut
aussitôt dans ses bras, docile aux dieux, et elle le suivit, sans même
prendre congé du vieil oenophile, à son logis d'officier pauvre. Ils y
vécurent l'un de l'autre, insatiables de cette possession qui paraît
être la solution la plus scientifique du casse-tête chinois de la vie.
Comment le beau Philibert trouvait en Géraldine toutes les femmes en
une seule, c'est ce que, n'étant pas Balzac, je renonce à analyser. Il
ressemblait à un explorateur qui, après avoir fait le tour du monde,
se borne, satisfait, au philosophique voyage autour de sa chambre et y
découvre l'univers. Un soir, dans l'ivresse d'une passion sans cesse
accrue, il lui déclara son intention formelle de l'épouser.
Elle le regarda, béante d'abord, et puis elle éclata de rire.
Epouser Géraldine, en justes noces, ah! par exemple, c'était un comble!
Elle lui avait tout dit pourtant, tout avoué, sans réticence aucune.
Le Niagara n'était qu'une «cascade d'enfant» en comparaison de ses
cataractes!... Elle, la légitime d'un officier français plein d'avenir,
qui serait un jour le général Torbier!... Du reste, le mariage était
non seulement contre ses principes, mais au rebours de sa destinée
terrestre. A chacun et chacune son sort et son métier et le paradis,
à la fin, pour tout le monde! Que diraient ces dames de Bordeaux et
d'ailleurs?
Il ne l'écoutait même pas.
--J'ai l'honneur de te demander ta main, réitéra-t-il, très calme. Je
suis orphelin de père et de mère, libre de mes actes, et je t'aime. Pour
le reste, j'ai mon épée.
Et la lutte dura huit jours, acharnée; ils ne cédaient ni l'un ni
l'autre. Géraldine, pour le sauver, alla jusqu'à recourir à la fuite. Il
la rattrapa à la gare, la ramena et lui déclara qu'il lui laissait
une heure pour décider de son consentement. C'était trop clair, le
malheureux était atteint de démence amoureuse, celle que célèbrent les
poètes, qui, eux-mêmes, sont des fous.
Je vous l'ai dit, elle était foncièrement honnête. Elle comprit que cet
homme se perdait pour elle et que le suicide était au bout du drame.
Elle s'avisa donc d'un expédient.
--Eh bien, soit, fit-elle, c'est entendu, on s'épousera. Mais nous
n'avons pas le sou, ni toi ni moi, et jamais mise en ménage n'a plus
nécessité la fortune. Le luxe est mon élément. Fais-toi riche, et je
marche à l'autel.
--Bien, fut sa laconique réponse.
A quelque temps de là, la presse locale annonçait le mariage de M.
Philibert Torbier, officier d'infanterie démissionnaire avec Mlle Claire
de Mourcey, la charmante petite-fille du comte de Mourcey, le chef de
l'aristocratie bordelaise et ancien ambassadeur.
Le lieutenant n'avait pas soufflé mot de cette affaire à sa maîtresse.
Elle l'apprit par _La Petite Gironde_.
--Mes compliments mon cher, lui dit-elle en lui tendant le journal,
c'est beaucoup mieux ainsi et de toutes manières. Voilà notre roman
fini.
--En quoi? releva-t-il.
--Comment, en quoi? Et ta femme?
--Eh bien?
--Si tu l'épouses, c'est que tu l'aimes?
Philibert secoua négativement la tête.
--Alors, c'est elle qui t'aime?
--Oui, sourit-il, en l'étreignant pour l'embrasser.
Mais elle s'était soustraite d'un bond à l'étreinte.
--Minute, et pas de ça, Lisette! Je ne suis qu'une pauvre fille perdue,
mais je ne vole pas le bonheur des autres. Nous resterons bons amis, si
tu veux, mais pour le reste, mon petit, fais-en ton deuil, c'est réglé.
Foi de Géraldine, plus personne sous le baldaquin!
Et, cette fois, elle s'en alla tout à fait, «pour de bon». Il ne la
retint pas, mais quand elle eut disparu au tournant de la rue, il
s'effondra sur le lit, en sanglotant. Il l'avait vraiment dans les
moelles.
La presse ne mentait pas: Mlle Claire de Mourcey était charmante.
C'était une fine fleur de noblesse et le dernier bourgeon d'un bel arbre
généalogique épuisé de sève et marqué par la grande bûcheronne. Elle
avait vingt-deux automnes, car c'est au retour de la saison élégiaque
qu'il sied de nombrer les années vécues par ces êtres fiévreux, à la
voix brisée, que le poète Millevoye mène au mausolée sur les tapis d'or
des feuilles mortes. A défaut de ses père et mère, l'un et l'autre
disparus dès son enfance, elle avait été élevée par son grand-père,
le vieux diplomate, qu'elle avait en adoration et qui, de son côté,
idolâtrait sa chère petite malade. Que n'avait-il pas fait pour la
guérir, que ne ferait-il pas encore? Une partie de sa fortune avait été
dépensée à la cure, le reste était à la disposition du sorcier qui lui
conserverait son ange par un miracle. Hélas! où était-il, ce sorcier qui
n'avait qu'à venir et frapper le marteau de la porte?
L'hôtel de Mourcey est voisin de la caserne où le régiment de Philibert
Torbier campait alors, et l'une des distractions de la jeune fille était
d'y suivre, de sa fenêtre, les manoeuvres militaires qui l'emplissaient
de sonneries, d'exercices et de mouvement. Elle avait, entre tous,
remarqué le beau lieutenant, et peu à peu son coeur dolent s'était pris
et rendu à l'attrait que dégage, comme un fluide, le véritable homme
à femmes. Une nuit, le comte, qui la couvait jusque dans son sommeil,
l'entendit crier en rêve:
--Ah! pleurait-elle, mourir sans avoir été aimée!... C'est trop! Aimée,
aimée! ..
Bouleversé par cet appel douloureux au bonheur, le grand-père l'épia et
ne tarda pas à deviner son secret de vierge révoltée. Il alla droit à
Philibert.
Le comte de Mourcey n'était pas de ceux qu'embarrasse une situation
difficile, et, au cours de sa carrière politique, il en avait tranché
d'insolubles.
--Tout en ce bas monde, le bien nommé, disait-il, n'est que question
d'argent.
Telle était sa devise, et les renseignements qu'il eut sur le lieutenant
Torbier étaient propres à la corroborer. Mais Claire l'aimait. C'était
le sorcier demandé peut-être? Par conséquent, rien sur la terre, dans
les cieux ni l'enfer même, ne prévaudrait contre sa volonté de réaliser
le rêve de sa moribonde. Claire serait aimée.
L'entretien, commencé dans un café situé près de la Bourse, où il se fit
présenter officier, s'acheva le lendemain chez le notaire. La dot de
Mlle de Mourcey, formée par l'héritage de ses père et mère décédés, se
montait à quatre cent mille francs. Le grand-père y ajoutait un présent
de noces de cent mille livres. Le tout, en cas de veuvage, restait au
survivant du couple, y eût-il ou n'y eût-il pas d'enfants, en
toute propriété, par contrat. En outre, il y avait les espérances,
c'est-à-dire la fortune du comte. Elle devait, à sa mort, arrondir du
million le portefeuille du ménage.
--Or, je vais avoir mes quatre-vingts ans, monsieur, dit-il à Philibert,
avec un beau geste de talon rouge, vous n'aurez donc que peu de temps à
attendre, j'espère.
C'était ce mariage que les journaux girondins publiaient, avec ou sans
commentaires, dans la stupeur universelle. Il eut lieu cependant, mais
il assembla peu de monde à l'église, et le vieux comte de Mourcey
comprit à cette abstention respectueuse que, blâmé déjà de la
mésalliance par le parti dont il était le chef, il n'y regagnait rien
dans l'opinion populaire. Mais que lui importait, Claire était aimée
avant de mourir.
Elle ne le fut que trois mois à peine; l'automne suivant l'emporta
dans le premier tourbillon des feuilles mortes. Puis ce fut le tour
de l'octogénaire, que rien ne retenait plus en ce monde, et Philibert
Torbier eut le million promis--et gagné.
Géraldine, par l'un de ces coups de bascule qui sont la joie à la
fois et la philosophie de son art, rayonnait aux plus hauts degrés de
l'échelle sociale. Elle était grande usinière métallurgiste, et elle
occupait aux alentours du Bois de Boulogne un hôtel, enfin digne d'elle,
où douze larbins de haut style faisaient leur pelote. Un après-midi,
l'un d'eux, huissier d'antichambre, lui présenta sur un plateau d'argent
la carte d'un visiteur: Philibert Torbier.
--Comment! Il ose?... Il en a un culot!... Jamais je n'y suis pour ce
monsieur, vous entendez, jamais.
Mais il était déjà devant elle.
--C'est moi, je t'aime toujours, je suis riche, j'ai ta parole, viens,
ma femme!
Et il tomba à ses pieds, balbutiant, à demi évanoui d'amour, comme
l'exilé tombe sur le sol de la patrie rendue. Mais elle s'était jetée
sur le timbre d'appel.
--Alors, tu fais les poitrinaires, toi? cingla-t-elle.
Et s'adressant à deux laquais survenus:
--F...tez-moi cette crapule dehors.
Ils le ramassèrent le lendemain matin sur le paillasson de l'honnête
créature, avec deux trous dans la tête.
IV
LE BATEAU DE FLEURS
C'était un yacht, un joli yacht appelé _le Coromandel_. D'où lui venait
ce nom hindoustan, je l'ignore. Rien ne ressemblait moins en effet à ces
naïves pirogues, les «schelingues», carènes de cuir et d'écorce cousues
de filasse de cocotier, sur lesquelles on aborde en rade de Madras, à
travers trois barres terribles d'écume hurlante; car, non seulement _le
Coromandel_ était une merveille de construction nautique, mais encore
il ne tenait même pas l'eau en rivière, et il dormait, inutile et
dérisoire, dans notre doux port d'Asnières-sur-Seine.
Or, ledit _Coromandel_ avait bel et bien coûté les cent mille francs à
son propriétaire, jeune armateur de fantaisie surpris en pleine bohème
par le gros lot d'un héritage colossal, et décidé à se payer en un
seul coup tous les plaisirs dont il avait été sevré pendant les années
d'apprentissage. Charpenté en bois rares et exotiques, reluisant de
cuivreries miroitantes et aménagé pour les longs voyages, il était
tapissé de délicieuses lices mythologiques, meublé de pièces de haute
ébénisterie d'art et muni d'une artillerie culinaire propre aux plus
rudes combats de gueule. Et le fond de cale s'y lestait d'une provende
de ces bouteilles à tête d'argent, qui sont la gloire de la Champagne.
Pourtant, il demeurait amarré, le joli yacht, au port pacifique
d'Asnières, sans équipage, sans pilote ni capitaine, et comparable au
petit navire de la chanson, qui n'avait jamais navigué.
Il advint que les sieurs Titubard et Polanson, artistes dépourvus de
commandes, et quelquefois même de pitance, errant sur les bords de la
Seine, remarquèrent l'abandon du bateau de plaisance. Informations
prises, ils surent qui en était le propriétaire. Ils l'avaient connu au
temps de la «mélasse», où ils avaient d'ailleurs barboté ensemble, et
comme ils chassaient à «l'idée» de fortune, ils en attrapèrent, au vol,
une qui leur parut tomber du ciel. Le lendemain matin, ils sonnaient à
la porte du millionnaire, qui les reçut à bras ouverts.
--Nous ne venons pas l'emprunter d'argent, dit Titubard; d'abord parce
que nous sommes trop fiers....
--Pour te le rendre, interrompit Polanson.
--Il s'agit d'une affaire....