tous les amis de la race pensante et parlante: c'est que Turc pense sans
parler, et que l'homme parle sans penser. Il résulte de cette qualité
que Turc ne peut révéler à personne le plus ou moins de mal qu'il pense
de moi, et que vivant à la source même de mes secrets défauts, il ne
peut amener Médisance ni Calomnie à s'y désaltérer à mes dépens. De
plus, Turc, dont la place n'est pas dans les salons, me dispense
d'entrer moi-même dans ces salons, quoique ma place y soit marquée, et
cela par la raison bien connue que nous sommes inséparables. Or, comme
Médisance et Calomnie tiennent dans ces lieux peuplés leurs grands et
petits lits de justice, il s'ensuit que Turc m'évite de me soumettre aux
arrêts iniques de ces deux Furies, et que son amitié me vaut à la fois
le calme et la sérénité, qui sont les bases sur lesquelles repose ma
vie. _Felix qui potuit!..._
Le 1er mai 18..., le chevalier se réveilla maussade, et décrochant son
almanach de la muraille, il l'étendit sur ses genoux repliés, puis il se
tint ce petit monologue:
--Allons! c'est aujourd'hui, bien décidément! Il n'y a pas possibilité
d'en disconvenir. Le mieux, chevalier, c'est d'en prendre votre parti,
puisque vous avez été assez godiche pour donner votre parole!
Depuis un bon moment, Turc grattait à la porte et, pour la première fois
peut-être, son ami ne l'entendait point, tant sa préoccupation était
grande. N'y comprenant rien et craignant que son ami fût devenu sourd,
Turc imagina d'aboyer formidablement et comme il sied de le faire en
pareille perplexité. Le chevalier bondit à l'autre bout de son lit et
ouvrit la porte sans plus de façons. Turc sauta au cou de son intime et,
les yeux étincelants de joie, il commença à lui débarbouiller le visage
de manière à le dégoûter pour toujours de la propreté.
--Bon! bon! mon cher! criait le chevalier, oui, oui, c'est toi, je le
vois bien! Mais que diable! tu t'impatientes aussi! Et puis la vérité
est que je n'avais pas entendu. Allons, c'est fini: donne-moi une
poignée de patte et songeons à faire notre promenade apéritive! Il fait
un temps superbe, et, comme l'a dit le Père Malebranche, «le plus beau
du monde pour aller à cheval sur la terre et sur l'onde!» Va me quérir
ma culotte, et si tu es sage, nous.... Enfin tu verras!
Turc prit délicatement dans sa gueule la culotte de M. de Frileuse, et
cela sur le parquet même où elle reposait, et il la remit à son ami. Le
chevalier sauta à bas du lit en sifflant un air de chasse, si guilleret
et si plein d'harmonies lointaines que Turc en fit trois bonds par la
chambre, la queue en l'air.
--Vois-tu, disait le chevalier en délayant son savon avec le pinceau à
barbe dans un petit vase écorné, vois-tu, mon cher, je suis extrêmement
ennuyé ce matin, et je vais t'en dire la raison.
Et Turc, campé sur ses jambes de derrière, écoutait son ami avec le plus
vif intérêt, la langue hors de la gueule.
--La raison, dis-je, est celle-ci: que je serai obligé de te renvoyer de
bonne heure à la maison, parce que je passe la journée chez une dame de
la plus haute naissance, qui joint à cet avantage l'inconvénient d'un
goût prodigieux pour les tapis. Toi aussi, mon ami, tu aimes les
tapis; mais tu n'en établis pas assez la différence d'avec le vulgaire
paillasson où tu dors, ou même d'avec cet admirable gazon naturel sur
lequel nous allons nous rouler tout à l'heure.
Ici, le chevalier commença à se raser, et Turc dissimula mal un premier
bâillement d'appétit.
--Je vois, reprit le chevalier, que tu sympathises à mes ennuis. Bien
plus, tu viens de me dépeindre, avec ton esprit ordinaire, l'effet que
produit sur toute cervelle philosophique ce qu'on appelle le plaisir du
salon. Ah! le salon! on y bâille à peu près comme tu viens de le faire!
Mon père, qui était homme d'expérience, et que pour ton malheur tu n'as
pas connu, disait souvent ceci....
Et le chevalier, ayant lentement passé son rasoir sur le cuir, entama
en silence le rude poil de son menton, et il interrompit sa confidence.
Turc profita de ce laps de temps pour faire quatre sauts à la poursuite
d'un gros bourdon bleu qui venait d'entrer par la fenêtre, à cheval sur
un rayon de soleil.
--Eh bien, sais-tu, conclut le chevalier en essuyant son rasoir sur un
chiffon, que mon père fit jadis insérer dans _Le Mercure_ une satire sur
ce sujet, satire qui pour la vigueur et la portée du trait rivalise avec
les meilleures productions de ce pauvre Gilbert dont je t'ai raconté la
fin déplorable. En voici deux vers que je confie à ta brillante mémoire:
Non, l'ennui n'est pas né de l'uniformité,
Mais plutôt des rapports de la société!...
A cette belle citation que le chevalier avait lancée d'une voix sonore,
en marquant du rasoir les rimes et les hémistiches, Turc était allé se
blottir dans un coin et battait le plancher de sa queue, ce qui est la
seule manière qu'aient les chiens d'applaudir et les castors de bâtir.
--Bon! bon! modère ton enthousiasme, disait le bon M. de Frileuse, mon
père n'y avait point de prétention! Et maintenant tu peux venir prendre
les étrennes de ma barbe; mais tu me diras pas comme Andromaque:
Je ne l'ai pas encore embrassé d'aujourd'hui!...
En quelques instants le chevalier eut achevé sa toilette; il prit sa
canne à pomme d'argent, ouvrit la porte du jardin, puis celle de la rue,
et l'on entra dans la campagne.
La matinée était radieuse. Dans l'air frais et limpide, le paysage
se découpait en relief comme une broderie japonaise. Des chapelets
d'oiseaux s'égrenaient sur les bois, et tous les villages de la vallée
semblaient submergés par le débordement des moissons encore vertes.
Sur le pas des chaumières, des marmots barbouillés de beurre saluaient
l'excellent chevalier, sans quitter leurs tartines mordues, tandis que
Turc, riant comme un fou, poursuivait les canes jusqu'aux bords des
mares et les forçait de s'y réfugier. Ce après quoi il revenait à son
ami, tournait autour de lui, d'abord par devant et ensuite par derrière,
et puis filait comme une flèche et disparaissait dans les blés.
--N'est-il pas bien extraordinaire, songeait le chevalier en frappant
la route avec sa canne, qu'à mon âge je sois encore sujet à de telles
entreprises! Bon Dieu! qu'on a de peine à garder ici-bas sa liberté.
Si j'étais jeune et élégant comme Turc, passe encore! Mais à
cinquante-quatre ans inspirer des passions, n'est-ce pas bien
mélancolique! Mme de Vilanel est une aimable personne, je ne saurais le
contester. Elle joue admirablement de l'épinette et je l'ai vue broder
sur tulle de façon à dépiter Arachné. D'ailleurs, elle ne manque ni
d'esprit ni d'instruction et son caractère est des plus doux. Ah! si
nous nous étions connus il y a vingt ans! D'autant plus qu'à cette
époque Turc n'existait pas encore. N'est-ce pas, mon ami, il y a vingt
ans, tu n'existais pas encore? Mais qu'as-tu donc entre les dents?...
Dieu me damne, c'est une hirondelle!
Et le chevalier, ouvrant la gueule de Turc, y recueillit, en effet, une
pauvre hirondelle, demi-morte, que le gredin avait happée au vol. Fort
ému, M. de Frileuse prit un air sévère:
--Monsieur, fit-il, il est des tours d'adresse auxquels je refuse mon
admiration. N'espérez pas que je vous complimente. L'hirondelle est un
oiseau sacré. _Sacra avis!_
Et après avoir réchauffé l'oiseau dans son gilet, il le posa sur un toit
de cabane et continua son chemin. Turc suivait, l'oreille basse, la
queue entre les jambes, très penaud, c'est incontestable.
--J'ai peut-être été un peu dur pour Turc, songeait le chevalier. Le
sort de cette hirondelle est assurément un présage de celui qui m'attend
au château de Vilanel. Turc n'était que le truchement de la Providence.
Allons, viens, fit-il, je te pardonne. Mais, vois-tu, je ne suis pas
aujourd'hui dans mon assiette ordinaire.
A ces paroles, Turc se mit à sauter en poussant des gémissements de joie
jusque sur la poitrine du chevalier.
--Mais non, mais non! tu l'entends mal, lui criait celui-ci en riant. Tu
fais pour m'attendrir des jeux de mots atroces. _Assiette_ est là pris
au figuré et non pas dans le sens que tu désires.
Tout à coup Turc dressa les oreilles. Une cloche venait de sonner parmi
les arbres, qui annonçait le voisinage du château.
--Tu le vois, je suis attendu. C'est la cloche du déjeuner. Tous les
ans, à pareille date, mon couvert est mis là, chez cette excellente
comtesse de Vilanel. On attente à ma liberté par des mets succulents; on
met ma raison à l'épreuve de la truffe. Tu as bien raison d'aboyer, car
qui sait si ce beau soleil ne doit pas éclairer ma défaite? Quant à toi,
mon pauvre camarade, je ne puis te présenter à la comtesse à cause des
fameux tapis dont je t'ai parlé. Mais le pays est très joli, rempli de
sites charmants et de points de vue dignes du pinceau de l'abbé
Delille. Promène-toi et reviens me prendre à trois heures. Tu trouveras
certainement dans le village une auberge sortable, et peut-être feras-tu
quelques honorables connaissances.
Turc s'élança dans le pays, tandis que le chevalier sonnait à la grille
du château.
Sur le perron enguirlandé de fleurs nouvelles, en fort bel apparat et
entourée de tout son domestique, Mme de Vilanel attendait son chevalier.
Elle était habillée du vert le plus tendre et le plus significatif, et,
au milieu du renouveau des bois et des prairies, elle semblait quelque
Flore un peu mûre. Les épaules nues, mais dignes de l'être, émergeaient
d'un cadre de dentelles noires et frissonnaient d'aise aux hardiesses
des Zéphyrs. Elle avait à la main un mouchoir brodé, et, un peu serrée
dans son corsage, se tenait droite et immobile dans une pose pleine de
prestance.
Dire de Mme de Vilanel qu'elle avait été très belle eût été pour le
moins de la mauvaise foi, car elle l'était encore assurément. Ses yeux
étaient restés ceux de la jeunesse, purs et candides, deux pervenches,
auraient dit les poètes de ce temps-là, et sa bouche mignonne et rose
avait gardé la forme d'un sourire. Une inaltérable bonté resplendissait
dans tout cet aimable visage, et il fallait l'entêtement du chevalier
pour avoir résisté dix ans à l'amour de la pauvre comtesse.
Car elle l'aimait, cela va sans dire; mais elle l'aimait depuis dix ans,
ce qui appelle une explication.
L'année même de son veuvage, c'est-à-dire dix ans auparavant, Mme de
Vilanel, qui n'en avouait que trente-deux alors, avait fait la rencontre
du beau chevalier, lequel n'en comptait que quarante-quatre, et depuis
cette rencontre elle avait déclaré qu'elle ne se remarrierait plus.
Mais contre ce pauvre serment de veuve, Amour et Hasard avaient ligué
leurs coups, tant et si bien qu'à la troisième visite qu'il lui rendit,
M. de Frileuse comprit qu'elle en voulait à sa liberté. Touché cependant
de la naïveté du sentiment tendre qu'il inspirait, il crut devoir à son
honneur de s'expliquer avec la comtesse et, lui prenant doucement la
main, il lui avait parlé de la sorte:
--L'illusion, noble dame, habite vos yeux charmants. Écoutez-moi: je
suis bon tout au plus à faire un ami passable, Dieu m'ayant créé vieux
garçon pour l'éternité. Le célibat est pour moi non seulement une
vocation violente, mais une condition même d'existence. Il est des gens
qui naissent «quatrième au whist» et je suis de ces gens-là. J'ai
des manies coriaces, des habitudes de chat-huant, sans parler de mon
caractère qui m'est parfois insupportable à moi-même. Joignez à cela une
aversion folle pour tout ce qui est indissoluble et jugez si je puis
être pour vous l'époux rêvé!
Et Mme de Vilanel, souriant tristement, lui avait répondu:
--J'attendrai!
Mot charmant qui avait versé dans l'âme du chevalier des torrents
écumeux de perplexité. Puis, en le reconduisant jusqu'à la grille, elle
avait ajouté:
--Je n'ignore point, monsieur, que désormais je ne vous verrai plus.
Tous vos efforts vont tendre à m'éviter; les hommes sont ainsi. Je vous
demande donc une grâce dernière; mais permettez-moi de me l'accorder.
Nous sommes aujourd'hui le premier jour de mai: tous les ans à pareille
date, je vous attendrai sur le seuil de ma maison. De quelque endroit
où vous soyez, vous viendrez?... Le jour où vous ne m'y verrez plus,
n'entrez point, je serai morte ou je vous aurai oublié.
Et elle reprit, les yeux pleins de larmes:
--Une visite par an est-ce trop demander?
--Je vous donne ma parole de gentilhomme, fit le chevalier très ému, que
tous les 1er mai, à onze heures, je sonnerai à la grille du château de
Vilanel.
Et après avoir baisé la main de la pauvre énamourée, il s'éloigna,
non sans pester intérieurement contre la vocation impérieuse qui le
maintenait célibataire.
Or, cette visite était précisément la dixième que le chevalier lui
rendait. Aussi dès qu'elle l'aperçut, son visage se colora de tous les
tons joyeux de l'aurore. L'ingrat vit à ce signe qu'il était toujours
aimé. Une telle fidélité ne laissa point de l'intimider d'autant plus
que la comtesse, selon les rites de la galanterie, était demeurée sans
bouger et l'attendait du haut du perron, entourée de ses gens immobiles
et graves comme des hérons qui digèrent.
--Toujours charmante balbutia-t-il, en l'abordant.
--Et vous toujours exact! fit-elle; merci. Un somptueux déjeuner était
préparé dans la grande salle. Le chevalier offrit son poing ganté à
la comtesse, et tous deux prirent place sur leurs fauteuils à grands
dossiers.
Le soleil éclatait magnifiquement sur un riche surtout d'argent et
rebondissait des ciselures jusqu'aux tapisseries à fond blanc ou des
chasses royales alternaient avec de fraîches bergeries. Douze portraits
d'aïeux prolongeaient jusque dans la pénombre de la haute cheminée
seigneuriale leur fière procession d'hommes vaillants ou fameux, à
chacun desquels l'ovale du cadre formait comme une auréole d'or, et,
dans les glaces, se multipliaient à perte de vue. Au travers des grandes
fenêtres, on voyait se dérouler un parc aux arbres séculaires, aux
gazons semés de corbeilles fleuries, aux allées profondes, et dans la
pièce d'eau se refléter, nette et tremblante, la silhouette du vieux
château Louis XIII. Le printemps envoyait aux convives ses plus doux
arômes et ses plus magiques harmonies auxquels se mêlaient les senteurs
également suaves des rôtis appétissants; et, par-dessus tout cela,
la comtesse, ivre de bonheur, souriait, ah! de quel sourire! à son
bien-aimé chevalier.
Cependant celui-ci n'était pas à son aise. Tantôt à droite, tantôt à
gauche, il se penchait machinalement et comme cherchant quelque chose
dont il n'avait pas conscience. Le malheureux! Turc lui manquait! Il ne
savait que faire de ses os de poulet!...
Pendant ce temps, la comtesse, qui n'avait point d'appétit, contemplait
le chevalier qui, par contenance, dévorait, et sous cet aspect encore
elle le trouvait admirable.
--Savez-vous bien, mon ami, lui dit-elle tout à coup, que je vais avoir
quarante-deux ans.
Le chevalier laissa retomber le verre qu'il avait à la main. Le reproche
si fin et si naïvement exprimé lui était allé droit au coeur. Il se
sentit envie de se jeter aux pieds de la pauvre femme et de lui demander
pardon.
--Est-ce bien possible, s'écria-t-il, mais c'est affreux, cela!
--Ah! chevalier, dit la comtesse qui s'était méprise, je n'en avais que
trente-deux il y a dix ans!
M. de Frileuse ne répondit point; mais fort troublé, il tendait
machinalement à Turc absent son assiette sous la table, et cela avec une
constance si réjouissante qu'un domestique, placé derrière lui, le tira
discrètement par la basque pour l'avertir.
--Bas les pattes, donc! cria le chevalier, enchanté de trouver ainsi une
diversion, et se tournant vers la comtesse, il ajouta:
--Cet animal est insupportable!
Mme de Vilanel fit un signe et le domestique se retira dans sa stupeur.
--Maintenant, mon ami, dit-elle, nous voilà seuls.
M. de Frileuse restait bouche béante. Cette fois pourtant il fallait
bien parler. Il se leva, vint à la comtesse, lui prit le bout des
doigts, et avec sa singulière tournure d'esprit ordinaire:
--Quel âge pensez-vous, comtesse, qu'eut le divin Ulysse quand il aborda
dans Ithaque?
--Oh! chevalier! fit la pauvre femme qui recula toute rouge.
--Je vous jure, madame, que vous vous méprenez; car si je ne suis pas
Ulysse, vous êtes à tout le moins Pénélope, et c'est là ce que je
voulais dire. Or tout est là. Je n'avais jamais cru à Pénélope. La
fidélité jusqu'à présent m'avait semblé l'apanage des chiens, témoin cet
Argos dont parle précisément Homère, et qui au bout de vingt ans expire
de joie en revoyant son maître. Mais je vous rends les armes, et je
demeure convaincu. Seulement, comtesse, je suis plus vieux que ne
l'était Ulysse, et je constate qu'il est grand dommage qu'on apprenne si
tard des choses qu'on a tant d'intérêt à savoir dès sa jeunesse.
--Dites-vous vrai? s'écria-t-elle, et cédez-vous enfin?
--Je le devrais, sans doute, car depuis un moment je sens que je vous
aime de tout mon coeur. Veuillez pourtant considérer quel avantage il y
aurait pour vous et pour moi à rester de bons amis, et souffrez que je
vous démontre....
--Chevalier, interrompit-elle, en se levant avec fierté, je puis encore
attendre!
Et elle s'assit devant l'épinette à laquelle elle fit murmurer une
vieille romance, douce et triste comme l'amour qui habitait son âme. M.
de Frileuse était aller se planter sous une tapisserie représentant une
chasse au sanglier. Il semblait y contempler avec une attention profonde
la course d'une meute de lévriers et les groupes disséminés des piqueurs
dont les trompes sonnaient des fanfares; mais de fait il ne songeait
qu'à sa déplorable situation. La meute qu'il voyait, c'était celle de
ses torts envers la comtesse, et les fanfares qu'il entendait sonner
étaient celles des reproches qu'il adressait à son égoïsme. Pendant
ces réflexions la romance accentuait son mélancolique refrain.
L'attendrissement gagnait le coeur du chevalier. Il se sentait environné
des regards de tous ces braves aïeux de la comtesse, un peu rodomonts,
mais si bons enfants dans leurs cottes de mailles, leurs cuissards et
leurs casaques rébarbatifs. «Feras-tu, semblaient-ils lui dire, cet
affront à la noble race des Vilanel?» Et puis par les fenêtres ouvertes
le printemps lui envoyait de si bonnes bouffées de renouveau. Petit à
petit, la vieille romance se fit plus tendre, puis elle s'éteignit dans
un soupir. Le chevalier était aux pieds de la comtesse.
En cet instant trois heures sonnèrent. L'un des battants de la fenêtre
la plus voisine heurta le mur violemment et renversa une chaise avec
fracas. Un corps noir, boueux, hérissé, s'était élancé avec un joyeux
jappement. C'était Turc qui, à l'heure dite, venait chercher son ami.
--L'horrible bête! chien stupide! s'écria la comtesse épouvantée.
Le chevalier pâlit et, sans en écouter davantage, il se releva, prit son
chapeau et sa canne à pomme d'argent, et salua cérémonieusement Mme de
Vilanel; puis, après avoir sifflé Turc, il sortit et s'en alla chez lui,
célibataire comme devant.
L'année suivante, quand, fidèle à sa parole, il revint au château le 1er
mai, la comtesse ne l'attendait pas sur le perron; mais il fut accueilli
à la grille par une meute effroyable de chiens de toute sorte, hurlant
comme un troupeau de furies. Mme de Vilanel avait épousé dans l'année le
noble vicomte de la Paludière, grand chasseur devant Dieu et dresseur
émérite de chiens courants, couchants, d'arrêt, etc., et même de chiens
savants.
--Pour un que j'avais, songea le chevalier, c'était bien la peine! Ah!
la femme!
Et il s'éloigna.
LES PETITS ROMANS DE GÉRALDINE
I
L'AIL
Nul n'ignore, sur les boulevards, que notre bonne Géraldine--celle-là
même dont j'ai mis en scène de mon mieux, au théâtre du Vaudeville,
l'aventure véridique avec Tacoman, roi de Chaonie[1]--s'appelait au
civil, qui est le triste réel, Aldine Gérat, et qu'elle était de
Marseille.
[Note 1: PETITE MÈRE, comédie en quatre actes, 29 avril 1903, théâtre du
Vaudeville (Voir _Théâtre d'Emile Bergerat_).]
Elle y avait débuté, hélas! de toutes les manières, à la fleur
printanière de ses ans, non que les Phocéennes y soient plus précoces
que les autres, mais par l'effet d'une prédestination qui, vous vous en
souvenez, rayonnait de toute sa personne. Lorsque le bon Dieu se mêle
de les faire lui-même, il les fignole, et il n'y a plus qu'à tomber à
genoux ou fuir, car elles dégagent l'irrésistible.
Géraldine a toujours évoqué en moi l'image de ces filles de la mer que
l'amoureux Sanzio accroche à la conque triomphale de Galatée et dont il
fait, autour d'elle, flotter les perfections rivales. Mais c'était la
brune, l'aînée du soleil, la plus statuaire, celle qui dessine le mieux
sa forme nacrée, aux contours pleins et sinueux, sur le saphir bordé de
corail de la Méditerranée. Je pense toutefois que Raphaël lui eût perdu
les mains dans le casque à torsades de ses cheveux d'ébène et noyé
les pieds peut-être parmi les écumes de la conque, car elle avait les
extrémités lourdes, mal venues et, pour parler un peu la langue de mon
temps, tranchons le mot, les abatis canailles.
Le journaliste marseillais, félibre ardent, qui le premier en fit sa
muse, l'avait découverte à la halle aux poissons, un jour férié de
bouillabaisse. A la jucher de là sur le plateau d'un beuglant oriental
de notre sainte Canebière, il n'avait pris que le temps de l'initier à
l'un des services de l'emploi d'artiste, et je dois dire que l'élève en
avait remontré au maître tout de suite. «Ah! qu'elle était douée!»
me disait-il encore longtemps après, au souvenir de ces leçons
délicieusement inutiles. Pour les autres, il s'était borné à lui
composer par mode d'anagramme, un nom d'affiche aussi transparent que
typique, et sans grand effort de génie, il avait renversé Aldine Gérat
en Géraldine. Là-dessus, elle était partie pour la gloire.
Si cette charmante vierge folle avait ainsi payé son virginal tribut à
la Provence, sa lumineuse terre natale, j'ai pu me convaincre qu'elle
avait totalement oublié--ce qui est assez rare--jusqu'au nom du
sacrificateur. Ce trait-la peint en raccourci. Géraldine, en amour,
n'aima jamais que l'amour même, et le dernier, pour elle, fut toujours
le premier. Pourtant, le félibre lui avait décerné des vers; mais que
voulez-vous? elle ne pouvait pas fermer la patte toujours ouverte où
palpitait son coeur de tourterelle. De tous les heureux qu'elle a faits
en ce monde, le seul que, la porte passé, elle n'ait jamais oublié fut
Tacoman, roi de Chaonie. Il est vrai qu'ils étaient créés: l'un pour
l'autre, car Dieu aussi les appareille.
Laissez-moi vous conter leur première rencontre.
L'histoire ignorera toujours quel fut celui qui, de Marseille, l'amena à
Paris, et les interviews les plus pénétrantes n'ont jamais tiré d'elle à
ce sujet qu'un geste navré d'insouvenance.
--Tout ce que je puis vous dire, déclarait-elle, c'est que je n'y
suis pas venue seule, ça, j'en suis sûre. Mais qui? Voilà. Un blond,
peut-être?
Toujours est-il qu'elle y était venue et qu'en deux tours de reins, ceux
des néréides autour de la conque de Galatée, elle y avait tombé les
maîtresses du genre. Un souper sans Géraldine, il y a dix ans, à Paris,
n'était qu'un souper de province, quelque lugubre médianoche. Aussi les
forts experts en joie, ne s'en offraient-ils qu'avec elle. Elle s'en
réveillait sous la pluie des pierreries enveloppées de chèques, comme
des pralines de devises, et elle les croquait sans compter, pour suivre
la comparaison, au vif déplaisir de sa fidèle Pepetta, soubrette à l'âme
pessimiste.
Pour Pepetta?... à moi, Emmanuel Frémiet!... car, en vérité, le grand
animalier pourrait seul silhouetter la guenuche. Elle aussi, elle était
Marseillaise, mais pratiquante, irréductible sur l'accent vainement
raillé, sur la cuisine à l'huile, sur les coutumes, les modes, les
croyances de terroir et sur le légendaire orgueil séparatiste des
Provençaux. Ah! se retirer là-bas dans le bastidon, sur la côte, y semer
des aulx, y battre la brandade, y élever le porc et les poules, et vivre
là jusqu'à mourir, «sans homme», tel était le rêve du petit singe.
L'arrondissement de sa pelote lui eût permis de le réaliser plus d'une
fois, car la place était bonne entre les meilleures, mais toujours,
au moment du départ, la «tuile» tombait dans le potage. Incapable de
résister au moindre béguin, la patronne y usait tous les protecteurs. Du
sein ouaté de l'opulence, on retombait aux maigres bras de la dèche,
et Pepetta grinçait en se grattant les crins: «Madame vient encore
de perdre sa position!» Et elle vidait sa réserve sur les genoux de
Géraldine, le seul être humain qu'elle aimât. Hélas! le pauvre bastidon
«sans homme», quand y battrait-elle la brandade?