A onze heures, Lazoche donnait un tour de clef à l'atelier et s'en

allait chercher le déjeuner, invariablement composé de deux petits

pains, d'un litre de vin, d'une tranche de galantine truffée, d'un

cornet de crevettes et d'un morceau de brie que l'on mangeait sur le

coin de la table, au milieu des tubes de couleurs, dans les papiers

mêmes qui les avaient enveloppés. Cela évite de laver les assiettes et,

comme disait Mme Lazoche, l'_aria_ de se mettre en cuisine. Le reste du

café de la veille, réchauffé sur le poêle, complétait le repas, repas

de paresseux s'il en fut. Dans la journée, Lazoche confectionnait ses

Venises et Mme Lazoche s'habillait: cela durait jusqu'à cinq heures.

Lasse, molle et traînante, elle allait d'un coin à l'autre en bâillant,

s'allongeant ici sur le canapé, oisive, puis s'accoudant à la fenêtre

et regardant dans la rue sans voir, une heure entière; enfin, elle

s'asseyait devant le miroir et commençait à se démêler lentement,

coiffait son poing de petits bonnets, jouait avec le chat, perdait le

temps de toutes les manières, jusqu'à ce que le jour tombât. Alors, elle

se ficelait à la hâte et descendait aux provisions; une fois dehors,

elle recommençait à flâner aux devantures de magasins, à lire les

affiches de théâtre, à promener son indolence, et elle rentrait toujours

trop tard pour faire le dîner qu'elle improvisait. La seule chose qui

la secouât un peu de sa torpeur, c'était un billet de spectacle pour le

soir, car elle raffolait du théâtre.

Le pauvre Lazoche adorait cette marmotte, et l'idée de la voir privée

de son bain matinal, par exemple, l'épouvantait plus que la misère pour

lui-même. D'ailleurs, un secret instinct l'avertissait que cette femme

tenait plus au bien-être qu'à l'amour; il sentait qu'elle ne résisterait

pas au moindre changement dans ses habitudes et qu'elle avait la

fainéantise dans le sang.

Il avoua un jour à Saintonge, atterré, qu'il se félicitait de ne pas

avoir d'enfants de sa femme, bien qu'il en eût désiré ardemment, tant il

craignait que la maternité fût mortelle à ce tempérament de harem.

Il fallait donc aviser à trouver quelque autre métier. Confectionner de

nouveau des Venises de contrefaçon qui le rendaient complice d'un vol

véritable, il ne put s'y décider. Selon le conseil de Saintonge, il

tenta de l'orientalisme; mais aucun marchand ne voulut de ses chameaux,

même sans signature: on les trouvait, poliment, trop personnels. Alors,

il fit des fleurs, mais quelles fleurs, grand Dieu! Les plus indulgents

les prenaient pour des feux d'artifice. Un marchand lui écrivait: «J'ai

attentivement regardé le bouquet que vous m'avez envoyé; c'est sans

doute le bouquet du 14 Juillet que vous avez voulu représenter.

Croyez-en, monsieur, ma vieille expérience; il est des choses que la

peinture ne peut pas rendre; les feux d'artifice et les feux de peloton

sont de ce nombre. J'ai l'honneur de vous saluer.»

Enfin, le hasard vint en aide au déplorable Lazoche, et lui fit

découvrir à la fois sa voie artistique et la fortune. Un matin, on

heurta à sa porte.

Lazoche, qui n'attendait personne et auquel son concierge ne montait

jamais ses lettres, hésita d'abord à ouvrir, craignant ce que les

bohèmes appellent, depuis Pyrrhus, une tuile.

--Monsieur Galoix, fit une voix timide.

A ce nom bien connu, Lazoche jeta vite la couverture sur la baignoire où

la paresseuse s'étirait voluptueusement, et il courut à la porte.

--Quel honneur! fit-il pour dire quelque chose.

A la vérité, Lazoche était inquiet de cette visite. Ce Galoix n'était

autre que le charcutier auquel, depuis quinze jours, il prenait sa

galantine à crédit, car il était à bout de ressources:

--L'honneur est pour moi, monsieur, répliqua l'autre. Mais je crois que

je vous dérange! ajouta le charcutier en rougissant jusqu'aux oreilles,

car, dans la buée d'eau chaude et de cigarette, il venait d'apercevoir,

comme coupée par la couverture, la tête de la baigneuse qui le

regardait, nonchalante. Vous avez un modèle?

--Non, dit Lazoche, qui ne put s'empêcher de rire à l'idée de ce modèle

posant dans une baignoire, c'est ma femme que je vous présente.

Le charcutier rougit plus fort, ne sachant s'il fallait saluer ou se

voiler les yeux. Et, pour se donner une contenance, il se retourna vers

une des toiles accrochées à la muraille:

--Ah! monsieur! on n'a pas besoin de demander si c'est Venise. Quel joli

endroit tout de même. Vous y êtes allé?

--Moi, non, fit Lazoche, mais j'ai un parent qui y a demeuré six

semaines: c'est tout comme!

--Assurément, dit Galoix. Mais voici ce qui m'amène.

Et il tira le peintre par la manche, jusqu'à la fenêtre.

--Je vais être père, monsieur Lazoche, et Mme Galoix désirerait avoir

un bel enfant; c'est le premier après dix ans de mariage. Mais un bel

enfant, vous entendez!

--Il n'a tenu qu'à vous, monsieur Galoix.

--Sans doute, sans doute. Cependant, tout en me ressemblant, comme il

convient, et ce que je désire naturellement, nous voudrions qu'il eût

quelque chose de mieux encore. Ah! monsieur Lazoche, il y en a de si

jolis, au parc Monceau, de ces poupons gros et gras. Vous êtes artiste,

vous savez ce que je veux dire.

--Pas trop, jusqu'à présent, dit le peintre, qui roula une cigarette.

--Tenez: si par exemple vous vouliez me peindre un de ces marmots dont

je vous parle avec de bonnes joues rebondies, des cheveux frisés, et des

yeux grands comme ça, qui vous regardent!... Vous le pouvez, avec votre

talent! J'irais bien jusqu'à cent francs, monsieur Lazoche.

--Mais quel usage.

--C'est bien simple: je le pendrais dans notre chambre, de sorte que

Mme Galoix l'aurait sans cesse devant les yeux. Elle finirait par se

pénétrer de cette image, et au jour attendu nous aurions un bel enfant,

monsieur Lazoche.

--Ça se fait donc, ces choses-là? hurla le peintre en regardant le

charcutier avec ébahissement.

--C'est infaillible, mon cher monsieur. Ma mère vous le dirait,

quoiqu'elle ne fût qu'une paysanne, si elle était encore de ce monde!

--Mon cher monsieur Galoix, l'idée est excellente; elle me plaît

beaucoup, elle est faite pour plaire à tous les artistes. Mais causons.

D'abord, de quel sexe le voulez-vous, cet idéal? Car, si vous avez une

petite fille, songez combien il est regrettable qu'elle naquît avec une

tête de garçon, et vice-versa!

--Je n'y avais pas réfléchi, dit le charcutier. Moi d'abord, j'aimerais

mieux une fille.

--Et Mme Galoix, un garçon, c'est tout naturel, reprit Lazoche, qui

voyait s'ouvrir devant lui toute une industrie nouvelle. Cela peut

s'arranger. Mais fille ou garçon, sera-t-il blond, sera-t-elle brune? Il

faut bien nous entendre.

--Moi, je la voudrais brune.

--Alors, Mme Galoix le veut blond, évidemment. Je le ferai châtain,

monsieur Galoix, et la nature choisira. Comptez sur moi, vous aurez

votre idéal après-demain.

Et il prit congé du charcutier.

Dès que celui-ci fut au bas de l'escalier, Lazoche piqua une tête et

se mit à danser sur les mains, avec tous les signes d'un enthousiasme

évident. Puis il prit une belle toile blanche et l'installa sur son

chevalet.

--Joues rebondies, songeait-il, cheveux frisés et de grands yeux qui

vous regardent. Telles sont les données; c'est l'idéal de ce charcutier!

Essayons.

Et il commença à tracer un grand cercle, il dessina deux petits cerles

parallèles, et un autre plus petit sous ces deux-là; et ayant rempli les

uns de bleu, et les autres de rouge, il vit que cela était déjà bien

et représentait à miracle le visage, les yeux et la bouche de l'idéal.

Alors, il continua de travailler dans ce sens, et quand il eut parachevé

ce chérubin, il s'en fut le porter à son charcutier.

--C'est surprenant, lui dit Galoix, et même je reconnais quelques traits

de ma propre physionomie.

--Je m'en suis inspiré, salua le peintre.

--Voilà vos cent francs, monsieur Lazoche.

Mme Galoix restait confondue d'admiration, et il était facile de

constater que ses yeux étaient déjà pris par cette pleine lune et que le

charme opérait. Cependant, elle émit une observation:

--N'auriez-vous pas pu, dit-elle, lui ajouter quelques ornements, un

ruban, ou une fleur, par exemple, ou même lui mettre une main tenant un

hochet?

--J'y avais pensé, madame, mais j'ai craint que fleur ou hochet,

l'ornement ne se reproduisît à quelque place imprévue sur le corps du

nouveau-né. Ce sont là, d'ailleurs, des détails supplémentaires qui

doivent être l'objet de commandes à part et qu'on ne peut prendre sur

soi d'entreprendre sans un désir formel et réitéré de la famille.

La chance voulut que l'enfant de la charcutière ressemblât

épouvantablement à cette boule enluminée. L'événement fit du bruit aux

Ternes: les commères en parlèrent, et il vint d'autres commandes à

Lazoche. Aussi multiplia-t-il ses idéaux. Il en fit pour tous les corps

de métiers et pour tous les goûts, son atelier était rempli de têtes

d'enfants, rondes, ovales ou carrées, rouges ou pâles, graves ou

souriantes, expressives ou neutres. Il en avait un choix inépuisable

pour boulangers, bouchers, herboristes, papetiers, rentiers ou

militaires retraités, pour tous les états. Il en inonda le quartier et

il y gagna beaucoup d'argent. Tous les enfants faits aux Ternes à cette

époque ont été parfaits sur ses modèles.

Aussi au dîner des _Place-aux-Jeunes_, Saintonge proposa-t-il de rayer

Lazoche de la liste des membres honoraires et de le reléguer dans la

catégorie des membres arrivés.

Lazoche n'a pas eu de postérité.

ORDERIC LE «BABUINEUR»

La vérité, si vous voulez l'entendre, c'est qu'on calomnie le moyen âge.

Je sais de beaux et bons esprits qui le regrettent. Est-ce bien leur

faute? Quant aux poètes, jugez-en d'après ce conte, traditionnel chez

eux, et beaucoup plus véridique que de l'histoire, telle qu'on l'écrit

aujourd'hui du moins.

L'an 1400, c'est-à-dire trente-neuf années avant que le déplorable

Gutenberg, de diabolique mémoire, eût à jamais avili, en le banalisant

par l'imprimerie, l'art mystérieux des lettres, il y avait à

Saint-Evroult-en-Ouche, commune normande, depuis lors disparue, un

admirable monastère, où l'on copiait encore les manuscrits à la main.

Aussi le Saint-Esprit planait-il sur cette douce abbaye, ruche de

savants Bénédictins.

Son prieur s'appelait Thierry de Matonville. Il était bon helléniste et

meilleur latiniste, et la théologie n'y perdait rien d'ailleurs, car

c'était le temps béni où l'on menait de front et de concert l'étude

d'Aristote et de saint Augustin sans qu'ils se nuisissent l'un à

l'autre. Nul ne doutait, dès le vivant du saint homme, qu'il ne fût

marqué d'avance du sceau du Christ et qu'une bonne place ne l'attendit

au paradis. Il avait d'ores et déjà son compte de miracles, si l'on

tenait normalement pour tels les splendides copies--_codices manu

scripti_--qui sortaient du monastère pour enrichir les «librairies» des

rois, des princes, des évêques et des belles châtelaines aux aumônières

d'or brodées.

Il y employait sept moines calligraphes, triés sur le volet entre

les meilleurs «peintres de mots» du royaume de France. Comme ils ne

signaient pas leurs chefs-d'oeuvre à cause des règles de l'humilité

claustrale, leurs noms sont aussi ignorés que ceux des ciseleurs de

cathédrales. On sait seulement que l'un des sept était un certain

Orderic qui, avant--et après--sa résurrection, fut la gloire du

«babuinage».

Je n'oserais jurer que ce vieux terme technique de «babuinage» vous soit

très familier. Il embrasse tous les travaux divers de l'art somptueux

des manuscrits, l'écriture d'abord, puis les ornements marginaux ou

autres, lettres ornées, culs-de-lampe, vignettes, miniatures enluminées,

dessins en couleurs, armoiries, et coetera. On recule à arrêter sa

pensée sur la somme des talents de toute sorte dont se composait le

génie babuineur; encore ne parlai-je point de l'érudition qu'il y

fallait universelle. Mais le prieur en avait à lui seul pour ses sept

moines, et c'était comme un autre Alcuin guidant les siens à travers les

ombres fulgurantes de la Bible sous l'oeil impérial de Charlemagne.

Les peintres de mots étaient réunis, dès l'aube, dans une sorte de

cloître à arcades, à ciel ouvert pendant l'été, abrité d'une verrière

pendant l'hiver, qu'on appelait le «scriptorium», ou salle à écrire. Ils

y avaient chacun leur pupitre, leur haut tabouret, leurs calames, leurs

godets d'encres variées et leurs feuilles de papier de soie blanc et

velouté, plus les compas, règles et équerres. Devant eux, sur un lutrin,

le parchemin du modèle s'éployait. Au centre du scriptorium, sur une

vasque d'eau vive, un cadran solaire, cirque des heures, en marquait la

course dans un silence de Thébaïde auquel le P. Thierry de Matonville

présidait, assis dans sa haute cathèdre en bois sculpté, et le menton à

la main, prêt à tout renseignement sur les textes et variantes, doux de

sa science immense.

Les chroniques ne disent pas quels étaient précisément les six livres,

chrétiens ou païens, monuments vénérables de la parole transmise et

sauvés des barbares, que calligraphiaient les autres Bénédictins du

scriptorium. Sans doute était-ce, selon toute apparence, la Bible

d'abord, puis le traité de la musique de Boëce, et encore les ouvrages

universels de Cassiodore, surnommé le «héros des bibliothèques». Ils les

transcrivaient doctement du gothique, sans ponctuation, ni interlignes,

en jolis caractères arabes, avec des plumes affûtées comme des becs

d'oiseaux, alternativement trempées dans les quatre encres: la noire,

la rouge, la bleue et la verte. Celle d'or et celle d'argent étaient

réservées aux armoiries et au nom de Dieu, quand il passait, rayonnant,

dans les textes.

A Saint-Evroult, les déliés--d'ailleurs célèbres--étaient exécutés à la

plume de vautour; un Père, bon arbalétrier, en entretenait la provende.

Quant à l'encre rouge--ou _rubrum_, d'où rubrique, ainsi qu'on sait

du reste--le saint prieur la faisait venir directement de la mer

Tyrrhénienne, où des moines pêcheurs de l'Ordre l'extrayaient pour lui

des madrépores.

Et j'aurai tout dit de ces admirables manuscrits, aujourd'hui si rares,

quand j'aurai signalé aux amateurs l'impeccable correction de leurs

_cuslos_ ou réclames, qui sont, au bas de la page précédente, comme

l'appel si aimable du premier mot de la page suivante. Thierry de

Matonville y veillait en personne.

Mais venons à Orderic.

Pour cet artiste extraordinaire les renseignements sont certains. Sur

son lutrin, à lui, c'était le cygne de Mantoue qui chantait, et le cygne

de Mantoue, c'est Virgile.

De l'aveu des Pères de l'Église eux-mêmes, Virgile, qui d'ailleurs a

pressenti la venue du Rédempteur, est le poète dont le verbe, si humain

soit-il, s'est le plus rapproché de l'idiome rythmique que l'on parle

dans la maison du bon Dieu. Il n'y a là-dessus aucun doute.

Or, Orderic s'était uniquement voué et consacré à l'oeuvre virgilienne;

il la «babuinait» et il ne babuinait qu'elle, depuis un quart de siècle,

à un vers par jour, pas davantage, mais avec quelle main prodigieuse! Le

prieur en pleurait de béatitude dans sa stalle ajourée.

Il se promettait bien de ne pas mourir sans l'avoir vue complètement

«babuinée» et digne d'être offerte, dans l'étui nacré de perles, sinon

au bon roi Charles VI, qui était déjà fou, du moins à Mme Isabeau de

Bavière, sa chaste épouse allemande.

Il y avait longtemps déjà qu'Orderic avait terminé la copie des

dix «Bucoliques» qui ne fournissent que huit cent trente-six vers,

malheureusement--et aussi celle des «Géorgiques» (les quatre) qui se

totalisent, hélas! à deux mille cent quatre-vingt-dix-huit hexamètres,

sans plus. Restait la sublime _Énéide_, préservée du feu par Mécène, qui

est resté, de ce fait, immortel.

L'_Énéide_, je vous le rappelle pour l'intelligence de ce beau conte

du temps passé, s'étale et se déroule sur _douze mille trois cent

vingt-neuf_ alexandrins. Le moine y travaillait depuis dix ans et il

n'en était qu'à la fin du sixième chant (soit à quatre mille sept cent

cinquante-quatre vers), et le poème en a douze, mais il n'en a que douze

à l'inconsolable chagrin des hommes.

Il est vrai que, à un vers par jour, et les dimanches et fêtes

défalqués, Orderic lui-même ne pouvait guère aller plus vite. En outre,

cet artiste unique et tel qu'on n'en verra plus jamais de pareil, était

un réceptacle de péchés, et véritablement un de ces moines légendaires

que le Rabelais de l'Italie, Théophilus Folengo, a décrits d'après

lui-même dans son _Merlin Coccaie_, un chef-d'oeuvre que je nomme en

rougissant. Hélas! c'était à peine si, à force d'autorité sainte, le

vénérable prieur de Saint-Evroult parvenait à contenir son convers

génial, et, il faut bien le dire, persécuté tout vivant par le diable,

qui n'est pas littéraire.

Par malheur, Thierry de Matonville fut rappelé là-haut le soir même où

Orderic achevait le cul-de-lampe doré du sixième chant de l'_Enéide_.

Il mourut sans bruit, le menton à la main, dans sa cathèdre, et cinq

minutes après, il reprenait cette pose à la droite de Dieu, n'ayant pas

eu la joie de pouvoir offrir le Virgile complet à la reine de France.

Son maître et seigneur parti, Orderic, sans frein, sema le scandale

triple et quadruple dans la vallée d'Ouche, car il retomba dans les rêts

du tentateur qui, je le répète, déteste, entre tous, les lettrés.

Les choses durèrent ainsi pendant nombre d'années, et Orderic put mener

à bien le septième, le huitième, le neuvième et dizième, voire le

onzième chant de l'_Énéide_. Le travail restait toujours magnifique;

cela s'explique, en hagiographie, par ce fait que l'ange gardien

du moine, qui l'abandonnait à la porte de tous les autres lieux de

perdition, revenait le flanquer à celle du scriptorium et le soutenait

au pupitre en l'éventant de ses ailes fraîches.

Le douzième et dernier chant de l'_Énéide_ comprend, je vous le

remémore, neuf cent cinquante-deux vers.

Un vendredi 13, au moment même où, à la suite d'un repas sans mesure, il

«babuinait» le neuf cent cinquante et unième et avant-dernier, celui-là

même où Turnus, tué par Énée, tombe, les membres glacés du froid de la

mort (_solvuntur frigore membra_), Orderic, par une coïncidence étrange,

dont Satan menait l'aventure, succombait lui-même subitement à une

apoplexie foudroyante. Son ange gardien n'eut que le temps d'ouvrir les

bras pour le recevoir.

C'était fini, le Virgile de Saint-Evroult, faute d'un vers, et du

dernier, était perdu pour les royales librairies, trésors du genre

humain. Et le cataclysme se doublait de cette désolation chrétienne que

le moine, n'ayant pas eu le temps de se repentir de ses péchés, et par

conséquent d'en être absous, s'en allait là-haut sans viatique.

Son ange l'emporta tristement au tribunal de l'Éternel.

Je vous ai dit en commençant que l'on calomnie le moyen âge. Mais

allez donc aujourd'hui lui faire honneur de cette foi naïve aux dogmes

évangéliques qui, du son des cloches envolées, du prisme féerique des

vitraux, de la joie de ses fêtes fleuries, adoucissait les plus rudes

servages!

On espérait en 1409, avant la découverte de l'imprimerie, et

l'espérance, c'est le bénéfice de la croyance. Qui dira si, sur cette

terre pleine de secrets ténébreux, qui dira si mieux ne vaut pas croire

que savoir! Toujours est-il que les misères humaines s'égayaient d'un

paradis de rêve où l'orthodoxie tolérait les plus grandes libertés et

laissait entrer l'art du peuple, si naturaliste fût-il, comme on le voit

dans les sotties et les mystères. Rome ne s'est jamais fâchée que, le

dimanche, sur les places et devant l'église, le bon Dieu fut représenté

avec une grande barbe, le Diable avec des cornes de bouc, la sainte

Vierge en robe de brocart d'or, et l'Eglise sourit quand les poètes leur

prêtent des dialogues.

L'âme du pauvre Orderic était si lourde de péchés sur les ailes

de l'ange, que son sort éternel en semblait écrit d'avance; elle

s'enfourchait d'elle-même, sans jugement, dans les tridents de Lucifer

et de ses aides, par la loi seule de la pesanteur.

--J'espère, ricana le prince des ténèbres, que, celle-là, vous ne me la

chicanez pas? Je la réclame d'office.

--Pardon, fit une voix, plaidons.

Et l'on vit descendre d'une haute chaire l'excellent Thierry de

Matonville.

Le Mal haussa les épaules.

--Allons-nous donc procéder par dénombrement homérique pour une somme de

péchés, tous mortels et dont un seul me donne ce moine, et avons-nous du

temps à perdre?

--Nous en avons, dit le prieur, nous sommes en éternité.

Et il s'adossait à la croix de Jésus-Christ, qui lui en prêtait l'appui

miséricordieux.

--C'est bien simple, reprit Lucifer avec colère, inutile de saliver,

j'ai le relevé desdits péchés, le voici. Il suffira d'en chiffrer le

total pour éclairer la religion du juge.

--Combien? demanda Thierry.

--Avec ou sans les véniels?

--Les véniels ne sont pas de ton ressort. Ils ne font encourir que le

purgatoire, qui est hors de tes États. Les péchés mortels seulement.

Leur nombre?

--Douze mille trois cent vingt-huit, ricana le Démon, en se caressant

les cornes comme on s'effile les moustaches.

--C'est beaucoup, en effet, fit le juge.

--Pas pour moi, fit le Diable.

Mais le prieur avait pris la parole. Il dit:

--Il y a eu sur la terre un poète qui non seulement a parlé, mais qui a

enseigné aux hommes la langue surnaturelle, divine, paradisiaque, que

l'on parle entre anges et saints, et qui, Père de la nature, est la

tienne.

--Oui, c'est mon cher Virgile, confirma le Créateur.

--Combien a-t-il laissé de vers pour éterniser cette langue de miel?

--Je l'ignore. Les as-tu comptés, l'abbé?

--Douze mille trois cent vingt-neuf, soit un de plus que les péchés

mortels de mon pauvre Orderic, ici présent, qui les a tous babuinés,

sous mes yeux, en un manuscrit extraordinaire et digne de Mme Isabeau de

Bav....

La sainte Vierge l'interrompit d'un geste, car il allait s'embourber.

--Elle ne parle que l'allemand, dit-elle.

Et celui en qui réside toute justice établit l'équation suivante:

--Douze mille trois cent vingt-HUIT péchés d'une part, de l'autre douze

mille trois cent ving-NEUF vers de Virgile, la balance penche pour

Orderic, mais d'un vers, il a de la chance!

Satan s'était élancé:

--Un instant, clama le méchant, le moine n'a pas babuiné le dernier vers

du douzième chant de l'_Énéide_. Donc les péchés égalent les vers. Or, à

égalité, c'est la règle, je l'emporte.

--Alors l'Éternel secoua la tête, étendit son sceptre et dit au moine:

--Retourne à Saint-Evroult calligraphier ton vers.

Et c'est ainsi qu'Orderic ressuscita.

Mais il était temps, car quarante ans plus tard le miracle eût été

impossible ou inutile, à cause de Gutenberg et de sa bête d'invention.

SCIPION GARSOULAS

Vous a-t-il été donné d'assister à la séance mémorable où Scipion

Garsoulas, député de Provence, obtint le plus beau succès d'hilarité

parlementaire que l'histoire du suffrage universel disputera un jour à

celle de la gaieté française? Ce fut prodigieux, on se pâmait sur tous

les bancs, le Palais-Bourbon ondulait de rire. Mais aussi quel «assent»

que celui du jeune orateur du Midi! Il semblait que tous les petits

cailloux de la Méditerranée roulassent dans le gosier de son

Démosthènes. Il dut quitter la tribune et la session s'acheva sans qu'il

remontât aux rostres.

Pourtant Scipion Garsoulas était un homme de haute intelligence, plein

d'idées, de savoir et de courage civique, appelé certainement à un grand

sort politique. A Marseille on voyait en lui un second Barbaroux. Il

ressemblait en effet à cet Antinoüs de la Révolution, et, aussi beau

que lui, il avait plus de force verbale. Il sombra d'un seul coup, et

à jamais, dans cette séance fameuse. «L'assent» était impossible,

terrible, trois fois celui de Tartarin et du légendaire Marius des

galéjades. A Paris chez ces blagueurs du boulevard, un nouvel essai

était inutile. Il avait trente ans. Il se tut.

Léon Gambetta, qui, seul, avait résisté à la traînée de poudre du fou

rire, essaya pourtant de le repêcher, et c'est cette histoire que je

vous conte. Je la tiens d'ailleurs de lui-même.

--Ça se guérit, lut dit-il, en lui serrant la main à la buvette, et, si

vous voulez, je me charge de la cure.

Scipion secoua la tête. Il était très fin d'esprit, et, bon opportuniste

déjà, il excellait à balancer le pour et le contre des choses.

--Me guérir? fit-il, et la Cannebière? Elle est le boulevard des

Italiens du Midi. Les nouvelles élections sont proches.

Et en effet la situation lui posait ce dilemme: ou, renégat de

l'articulation originelle, ne pas être réélu par les Phocéens; ou,

fidèle à «l'assent», être condamné au mutisme dans l'Assemblée. Perte du

mandat ou langue coupée, au choix.

--On vous trouvera quelque siège ailleurs, insista le tribun qui menait

alors la France, mais guérissez-vous, par patriotisme.

Et cette flatterie avait décidé Garsoulas à la cure.

Contes de Caliban · 第 4 / 15 段