Ce ne fut pas long. En trois heures de temps, plaidoyer compris, Loys

Égarot écopa ses trois ans de prison, un par heure. Le président Thomas

Mévère ne badinait pas avec les «spéculateurs éhontés, déshonneur de la

République d'affaires». La foudre de l'arrêt reçue, le foudroyé se leva

et d'une petite voix triste, il dit:

--Un mot?... Je n'ai jamais mis le pied à la Bourse, et je suis

incapable de mener à bien l'une ou l'autre des quatre opérations

élémentaires de l'arithmétique.

--Alors, fit l'austère magistrat, comment expliquez-vous le désastre?

--Par ma scrupuleuse probité. Ils voulaient que je «centuplasse». Je

n'ai pas eu le temps, voilà tout.

Et il se remit aux gendarmes, dont l'un, du reste, était de sa

clientèle.

Dans sa prison Loys se refusa à tout adoucissement, sauf à celui de

correspondre en toute liberté avec sa femme et sa fille, expédiées à

la Jamaïque, à la garde de la vieille nourrice qui l'avait élevé à

Marseille, et qui, dûment rentée par lui, finissait ses jours dans le

bien-être à Port-Louis, sa ville natale. «Prends soin d'elles, Pépina,

lui avait-il écrit, comme autrefois de ton petit, elles sont avec toi,

maman-nounou, ce que j'aime le plus au monde.»

Mais ce qu'il aimait le plus au monde, c'était Inès, sa fille,

ravissante blondinette de douze ans, et que le désespoir faillit enlever

lorsqu'il lui fallut se séparer du cher papa, si beau, si gai, si doux à

tous, «plus enfant qu'elle», disait la mère, et à qui elle faisait ses

additions, le soir, après dîner, sur la table.

Quant à Mme Égarot, il l'avait rassurée en ces termes: «Ne crains rien,

je ferai mon temps et, dans trois ans, je serai là-bas, avec vous deux

pour toujours. Courage, à bientôt.»

Or, il fit son temps, en effet, sans en dérober une heure à la justice

de son pays, et quand la liberté lui fut rendue, il ne devait plus rien

à personne, sinon le centuplage des fonds hasardés sur son crédit, ou,

si l'on veut, le manque à gagner desdits fonds, déjà confiés, du reste,

à d'autres agioteurs.

Loys Égarot avait dit la stricte vérité au tribunal, il ne savait pas

calculer, et personne n'aurait pu se vanter, sans mentir, de l'avoir vu

à la corbeille. Mais il était marqué d'un signe terrible et doué,

de toute éternité, d'une vertu d'attraction inouïe et fabuleuse. Il

inspirait confiance, irrésistiblement. Dieu l'avait créé charmeur de

gogos. Il suffisait qu'il parût quelque part et n'importe où, pour que

les hommes tinssent à lui remettre leurs écus, les femmes leurs diamants

et les enfants leurs billes; et il ne pouvait pas ne pas les prendre, on

l'aurait suivi jusque dans la mer, comme les croisés fascinés par Pierre

l'Ermite allaient derrière ce moine Saint Sépulcre.

De telle sorte qu'il en avait été réduit à inventer, pour les

satisfaire, des mines d'or hypothétiques, des lacs de naphte

visionnaires et des chemins de fer intersidéraux où se signait son vrai

génie, celui du poète. Ce qu'il en souffrait, c'est à ne pas le dire,

mais il obéissait à sa destinée.

Il arriva à la Jamaïque juste à temps pour y fermer les yeux de sa

vieille nourrice, et, comme elle n'avait ni famille, ni héritiers, il

rentra naturellement dans la pension qu'il lui servait, comme dans le

dépôt qui lui en garantissait le service. C'était un revenu de trois

mille livres, et il se jura de s'en contenter pour lui, sa femme et sa

fille, et sauf de toute entreprise.

Inès était dans sa quinzième année, mais les fruits d'or mûrissent vite

sous ces latitudes rayonnantes des Antilles, et elle en florissait

dix-huit; aussi avait-il eu peine à la reconnaître quand, la gorge

étranglée d'émotion, il lui avait ouvert les bras, sur le quai de

débarquement. Elle paraissait, d'ailleurs, s'être familiarisée aux

manières anglaises, et sa bonne mère de même. «Je m'y ferai comme à

tout le reste, avait pensé l'enfant de Marseille, pourvu qu'elle m'aime

toujours.» Puis, dans le jardin de la pauvre Pepina, plein de belles

fleurs et de riches oiseaux, il se mit à traîner les heures, oubliant,

oublié, paisible enfin, et vivant la vie oisive de ses rêves.

--Mon ami, lui dit un jour sa femme, avant ton arrivée nous recevions et

rendions d'agréables visites. La société de la ville était fort aimable

pour nous. Je sais que tu ne veux voir personne, je le comprends; mais

tu exagères. Et puis, notre Inès s'ennuie. Entr'ouvrons un peu notre

porte. On ne demande qu'à te connaître.

--Et qu'à m'apporter de l'argent, hein?

--Je n'osais pas te le dire.

--Ah ça! mais, malheureuse, tu veux donc que ça recommence?

--Oh! des Anglais, si pratiques!

--Eux, ils sont encore plus enragés que tous les autres. N'insiste pas,

ma bonne, non.

--Et Inès? Je te le répète, elle s'ennuie.

Le «papa» regarda la «maman» et comprit.

--Quoi, déjà? soupira-t-il, en se laissant tomber sur un banc, en trois

ans.... Et ... qui est-ce?

--Un Français.

--A la bonne heure. Il s'appelle?

--Ne t'en irrite pas.... Jean Mévère.

--Est-ce un parent du magistrat?

--Qui t'a condamné, oui: c'est son fils.

Loys Égarot, loin de «s'en irriter», leva les yeux en l'air, comme pour

y prendre un ordre de Bourse céleste.

--Ah! par exemple, à la Jamaïque, sourit-il. Son fils! Qu'y fait-il?

Il y apprend le grand commerce, dans la première maison de l'île,

Streebs and Sons.

--Mais sait-il que je n'ai pas un sou de dot à donner à ma fille?

--Il sait tout, et ne demande rien.

--Qu'il vienne, alors.

Et Jean Mévère vint, ou plutôt il revint, car la maison de Pepina, pour

lui aussi, contenait tout ce qu'il aimait au monde. C'était un garçon

actif, intelligent et bien fait, mais particulier en ceci qu'il avait

sous le front la même barre devant le Droit que son futur beau-père

devant le Chiffre. Pour se soustraire aux études du Code et des

jurisprudences, il s'était, dès la sortie de collège, enfui à Londres,

d'où ses patrons, les frères Streebs, l'avaient détaché sur la grande

usine de distillation qu'ils ont à Port-Louis au milieu des champs de

canne à sucre.

La présentation fut simple. Jean plut à Loys, autant qu'un homme peut

plaire à celui à qui il enlève sa fille. Le «spéculateur éhonté»

n'objecta au mariage immédiat du moins, que l'âge trop tendre d'Inès,

et il en reporta la date à trois années au delà pour qu'elle eût ses

dix-huit ans.

--Quant au douaire, plaisanta-t-il, il est de six millions, mais en

dettes, selon la doctrine de l'honorable magistrat votre père.

Ce disant, il paraissait chercher encore dans les nuées un nouvel ordre

de Bourse providentiel. Puis, les paroles échangées dans une poignée de

mains, il s'en fut, la canne à la main, visiter la ville.

L'excellente Mme Égarot n'avait rien inventé de l'intérêt passionné

qu'il y inspirait depuis son débarquement, et tout de suite les gens

furent aux portes comme aux fenêtres. Il ne s'y méprit pas une minute,

ça recommençait, et il en allait de son charme extraordinaire dans les

îles comme sur les continents, à l'étranger comme en sa patrie. Au

passage de l'homme aimanté, les magots dansaient dans les coffres-forts,

les tiroirs se tiraient tout seuls, les bas de laine s'agitaient aux

vitres, les valeurs, les bank-notes, les chèques jonchaient ses

pas comme feuilles d'automne. Si son procès l'avait illustré, sa

condamnation, sa prison, son exil le revêtaient d'un prestige universel

et d'un crédit de magicien. En quelques mois, la maisonnette de Pepina

devint le centre des affaires de l'île, et la ruelle où s'ouvrait son

auvent, la «rue Quincampoix» de ce Law malgré lui. Il lui fallut encore,

avec son génie de poète, imaginer les mines aux gisements les plus

absurdes, les mers souterraines d'huile d'olive, les aviateurs qu'on

siffle dans l'espace comme un chien docile, l'application des nuages

à la cotonnade, que sais-je; il ne désespéra ni les gogos ni les

ingénieurs, et il lui revint une fortune immense.

Si immense que, les trois ans écoulés et la date du mariage échue, Loys

Égarot voulut qu'il fut célébré à Paris et retourna en France sur son

yacht sans pareil, nommé _la Pepina_. Le père de son jeune gendre,

l'illustre Thomas Mévère, était allé le recevoir à Marseille.

--Je suis heureux, salua-t-il, et plus que personne, de vous voir

victorieusement remonté sur votre bête. Mon fils Jean fait un beau rêve!

--Sans doute, sourit Loys, puisqu'il aime ma fille.

--Mais autrement aussi, je pense? avait souligné l'austère magistrat.

Mlle Égarot est un parti de roi?

--Elle n'aura pas un sou, monsieur le président. Tout ce que j'ai gagné

appartient à mes créanciers, d'abord, et, s'il en reste, à ma chère

femme.

Le d'Aguesseau moderne pâlit.

--Vous voulez rembourser vos victimes?

--Recta, mon juge.

--Vous êtes fou!

--En quoi?

--Je vous dis que vous l'êtes.

Et il faut croire qu'il l'était, en effet, et qu'on le serait comme lui

dans la partie, de vouloir payer ses dettes, car, à la sortie de la

mairie, le jour du mariage, le «spéculateur éhonté» et flétri par la

vindicte publique, poussé doucement dans une auto entre deux aimable

spécialités, fut hospitalisé, comme on sait de reste, dans la maison

dite de santé où il vient de mourir.

Pauvre Loys Égarot, qui ne savait pas calculer!

LE SIEUR «ON»

Je sortais de Saint-Cyr, et sur un assez beau rang, entre parenthèse, le

bon cinquième de la liste, et j'avais, avec les camarades, festoyé ce

succès par un déjeuner dînatoire aux alentours du Palais-Royal. On était

encore à la belle saison et, comme nous n'avions pas laissé que de faire

sauter force bouchons sonores à diverses santés concurremment chères,

nous éprouvions le besoin, selon le mot de mon cousin Charles, de nous

«évaporer dans la verdure». Le vieux jardin des Tuileries étant le plus

proche, nous y allâmes à la file, et lorsque nous y fûmes, nous nous

dispersâmes sous les marronniers.

Inutile de vous dissimuler que j'étais un peu étourdi par l'abus inusité

du vin de joie. Mon cousin, qui s'en était aperçu, jugea amica et sage

de me tenir compagnie: «Marchons, veux-tu?» Et il m'entraîna dans une

allée ombragée qui longe la terrasse du bord de l'eau et où il n'y a

jamais personne. Lorsque nous l'eûmes cinq ou six fois arpentée, aller

et retour, d'un bout à l'autre, je criai grâce et demandai à m'asseoir,

et me jugeant assez «évaporé», Charles acquiesça, en riant, à mon désir.

Nous prîmes des chaises à la pile, et les ayant disposées à l'abri d'un

socle de statue qui projetait une ombre délicieuse, nous partîmes en

causerie. Pour de jeunes officiers français, elle n'ouvre guère, on le

sait, que deux chemins, et elle n'a presque que deux thèmes, l'armée et

les femmes. Nous avions épuisé le second pendant le déjeuner, mais

le premier restait inépuisable à nos rêves d'avenir. Dans quel corps

allions-nous être versés, l'un et l'autre? Mon cousin en tenait pour

l'Afrique; moi, pour l'Est et la frontière, car, en ce temps-là, le sang

de ma race me bouillait aux veines et je croyais à des tas de choses

auxquelles ma foi militaire a fait tristement faillite.

--Ce qui me plairait de l'Afrique, me disait Charles, ce serait d'y

servir sous le fameux général de Madiran, qui y commande. Il est la plus

franche gloire du métier, à l'heure présente. Mais pourquoi ris-tu?

Et je riais, en effet, car, cette franche gloire, elle était double et

elle fournissait ses deux légendes.

--Je n'imagine pas, lançai-je, le plaisir qu'il peut y avoir à être

commandé par le plus grand cocu de France et de Navarre.

A peine avais-je émis cette belle sentence que, dressé devant moi, un

homme me tendait sa carte:

«Général comte de Madiran.»

Il faut faire le tour des statues. Mais il était trop tard. Je tirai

donc ma carte, en silence, et j'en fis l'échange classique avec mon

offensé:

«Jean-Myrtil de la Galonière.»

Grand, sec, hâlé, les cheveux taillés en brosse, l'oeil d'acier, le

général ressemblait à un sabre. Il fallait, à l'aspect, lui défalquer

dix ans sur les soixante que lui attribuait l'annuaire. Charles buvait

son héros des yeux, mais très pâle de mon aventure. J'étais pour lui

déjà un homme mort, les duels de Madiran étant, dans l'armée, comme des

contes de fées de l'escrime. Et j'attendais. Le général, le front

baissé sur ma carte, semblait la lire et la relire ainsi qu'en rêve.

Brusquement il me regarda, et, d'une voix presque émue:

--Mon enfant, j'ai dû épouser votre mère.

--Mais n'importe, relevai-je bêtement, je suis à vos ordres.

Cette niaiserie de blanc-bec ne l'avait pas distrait de sa rêverie

singulière.

--Vit-elle encore, votre charmante mère?

Mon cousin répondit pour moi par un signe d'affirmation muette. Le

terrible sabreur d'Afrique s'était retourné et il s'en allait en serrant

ma carte dans sa poche, lorsqu'il revint à nous en demi-cercle:

--Alors ... comme ça ... j'en suis de la confrérie?

Et le coup d'oeil dont il appuya sa question était si énigmatique qu'il

me désarma de toute contenance.

--De Navarre?... soit, je suis Basque ... mais de France?... Voyons!

Devant cette ironie à la française, je perdis entièrement la boule:

--Mon général ... on me l'a dit! balbutiai-je.

Et, pour le coup, il se mit à rire:

--Combien vous faut-il de temps pour me l'amener par les oreilles? Fixez

vous-même. Un mois? Six mois? Davantage?

--Qui?

--Celui qui vous l'a dit.

--Comment, celui?...

--Eh bien, oui, le sieur On... ou pour lui transmettre ma carte. Vous

l'avez, ma carte. Mon adresse est dessus. Prenez un an, prenez-en

deux, et revenez me voir, avec ou sans le sieur On. Et rappelez-moi au

souvenir de votre charmante mère. Il s'en est fallu de ça ... que vous

ne fussiez mon fils.

Et, sans saluer, il disparut, nous laissant, Charles et moi, dans

l'hébétement que vous imaginez.

--Tu vas le chercher, hein? me dit mon cousin.

Le sieur On?... Naturellement.

--Qui est-ce?

--Est-ce que je sais, moi! Mais _il faut_ que je le trouve, il y va de

mon honneur, cousin.

La recherche du sieur On est l'exercice mohicanesque auquel il faudrait

astreindre les agents de police ou détectives; mais qui est le Vidocq

qui peut se vanter d'en sortir? Le sieur On, où est-il? Partout et nulle

part, omniprésent, omniabsent, ubiquiste, réel et fabuleux. Ouvrez à

la lettre O le Bottin de Paris, de la province, tous les dictionnaires

d'adresses, vous n'y trouverez point le nom de On, avec ou sans

particule, et pourtant la famille est innombrable, que dis-je?

universelle. Les On se cachent sous tous les noms de l'honnête homme,

stupide, génial ou médiocre. Beaumarchais en a démasqué un, le comique

qu'il appelle Basile, et Shakespeare un autre, le tragique, Iago; il

résulte de leurs deux types que soit pour la calomnie, soit pour la

médisance, mortelles d'ailleurs à l'envi, le sieur On, c'est vous, moi,

et toute l'espèce humaine, des deux sexes s'entend, car il n'est femme

qui ne soit une Mme Onne.

J'avais d'abord accepté avec enthousiasme la tâche imposée par le

général, et c'était, au tribunal intime de ma raison, la réparation

juste et «propre» de l'injure. En découvrir l'éditeur responsable, soit

le premier qui l'avait de son plein gré lancée dans la circulation où je

l'avais recueillie pour en souffleter directement l'intéressé. Je me mis

donc en chasse, aidé de Charles, puis seul, car, au bout d'un mois, mon

cousin se lassa de l'inutilité de la vaine entreprise.

Personne ne savait ce que je voulais dire, ou bien c'était le secret de

Polichinelle, ou encore le: «D'où sortez-vous?» évasif de ceux qui

«s'en lavent les mains». Les hautains, friands de la lame, ne me

reconnaissaient aucun droit de m'enquérir à ce sujet, et, sous

l'éventail, les dames Onne s'esquivaient en un sourire.

--C'est l'aiguille dans la botte de foin, me disait Charles; tu y uses

ta force et ton temps, et, qui pis est, tu deviens grotesque.

Des marches, démarches, visites, voyages et le reste où je me dépensai,

moi et mon argent, pour dénicher l'insaisissable sieur On, on ferait

un roman comme _Gil Blas_ de Le Sage, aussi aventureux et aussi

philosophique, n'en doutez pas, car, en six mois, des bas-fonds aux

cimes j'ai exploré dans toutes les classes la société contemporaine--et

éternelle.

Un jour, enfin, nous fûmes avisés, Charles et moi, de notre destination

militaire: c'était lui qui allait dans l'Est, et moi en Afrique,--ô

dérision!--dans le corps même de qui? Du général de Madiran.

Il fallait en finir. Je m'abattis chez lui, un matin, désespéré,

honteux, mais décidé à prendre à mon compte l'outrage anonyme. Je

lui avais fait une seconde fois passer ma carte: «Jean-Myrtil de la

Galonière», et j'attendais dans le salon qu'il voulût bien me recevoir.

Ce fut une adorable jeune fille qui me fit cet honneur à sa place. Elle

entra, radieuse et épanouie dans la splendeur de sa vingtième année,

les mains ouvertes, avec le geste céleste qu'un Raphaël prêterait à

une Aurore dissipant la brume nocturne.... Mais je n'ai pas à vous la

décrire, et vous savez aujourd'hui pourquoi.

--Mon père vous prie de l'excuser. Il a sa crise de goutte et il traîne

un peu au lit, contre ses habitudes. Mais il va venir, je le précède,

étant chargée de vous abréger le temps.

--Mademoiselle.... bégayai-je.

Et ce fut tout, car je la regardais.

Le général parut presque aussitôt. Il avait la jambe gauche entourée

d'une couverture de cheval et il s'étayait d'une canne. L'Aurore

disparut sur un signe paternel.

--Cette fois, fit-il, ça y est, voyez, c'est la retraite, et la Faculté

me la sonne. Plus de jambes, plus de Madiran! Mais laissons. Avez-vous

trouvé notre homme, m'amenez-vous le sieur On par les oreilles?

--Hélas! mon général, mais vous ne devez rien y perdre. Me voici et ma

vie est à vous. Vous m'obligeriez de m'en soulager.

--Et la maman?

--Je vous en prie. Du reste, je compte bien me défendre.

--Contre un podagre? Et puis, je vais vous dire, reprit-il en reprenant

le ton railleur qu'il avait eu aux Tuileries, vous m'en avez prêté dans

la gloire de Sganarelle. Le plus grand de Navarre, je n'y contreviens

point, mais de France, de France, voilà où commence le calomnie! De

France!!!

--Reste la réparation, monsieur le comte.

--Oui, eh bien, il y en a une, mon enfant.

Et, d'une secousse de l'épaule, il m'indiqua la porte par où venait de

s'envoler celle qui est devenue ma chère Éva.

LAZOCHE, PEINTRE D'IDÉAUX

Parmi les membres honoraires de cette fameuse société des

_Place-aux-Jeunes_ qui a tenu en échec pendant sept ans et bouleversé du

haut un bas la paisible bourgeoisie des Ternes, il y avait un peintre

nommé Lazoche, qui était un bien drôle de corps.

Lazoche avait été découvert par Saintonge, l'un des sept titulaires, et

présenté par lui à la société comme _un bonhomme très fort_, et n'ayant

pas son pareil pour l'article Venise, article alors fabuleusement

demandé par les débitants de peinture. Les Venises de Lazoche lui

étaient prises sans marchander, quoiqu'il ne mît pas plus d'une heure à

les exécuter, et cela, disait Saintonge, à cause de leur couleur locale

«à tromper les pigeons de Saint-Marc». Lazoche, d'ailleurs, ne vivait

que de cette production, exclusivement. Inutile de dire qu'il n'avait

pas mis les pieds dans la ville des doges: cela se voyait du premier

coup d'oeil et il ne cherchait pas à duper le monde.

La première fois que Lazoche était allé offrir une de ses toiles à un

marchand, voici, sur son récit même, comment la chose s'était passée.

J'entre au hasard et je dis:

--C'est une vue du Grand Canal; combien allez-vous m'en donner?

Le marchand la regarde et me répond, comme je le dis:

--Avec votre signature, rien! Sans la signature, trente francs.

Moi, je demeure stupide. Quelques jours après, je renouvelle

l'expérience avec un autre, qui me tient exactement le même langage.

J'ai renoncé à comprendre, voilà tout.

Et le brave garçon ajoutait avec mélancolie:

--Peut-être ce nom de Lazoche est-il composé de syllabes fâcheuses, ou a

t-il été déjà compromis pas un barbouilleur précédent!

Cette veine trouvée, Lazoche la suivit sans se torturer l'imagination

pour varier son sempiternel Grand Canal. Si un jour il avait placé

dans sa toile le Palais des Doges à gauche et la gondole à droite, le

lendemain il flanquait la gondole à gauche et à droite le Palais des

Doges, implacablement reflété dans les mêmes eaux et baigné sans

rémission par le même ciel de cobalt pur, dit ciel italien. Et quand

Saintonge le taquinait sur ces ciels d'azur exaspérants:

--Que veux-tu, lui répondait le bon Lazoche, je ne sais pas faire les

ciels orageux, je n'en ai pas dans l'âme!

Saintonge lui apporta un jour une photographie de Venise, dans laquelle

le susdit Palais Ducal était vu de face. L'étonnement de Lazoche fut

profond. Pendant une semaine, il resta tout troublé, n'osant pas se

risquer et représenter le Palais autrement que de profil, et craignant

d'y perdre son pain:

--Je n'en aurais que quinze francs, fit-il en rendant la photographie à

Saintonge.

Au bout de deux ans de ce métier, à deux Venises par semaine, Lazoche

fut pris d'un vertige. Il se crut du talent, et voulut exposer; il avait

besoin de lire, enfin, sa signature sur une toile au Salon. Autant

valait pour lui se jeter à l'eau tout de suite; les marchands le lui

firent amèrement comprendre.

--Mais enfin, leur disait-il, qu'est-ce que ça vous fait que j'expose?

--Et si vous alliez être reçu! répliquaient les autres.

--Eh bien, justement!

--On verrait donc au Salon des Venises signées Lazoche! Vous n'y pensez

pas! Mais alors, malheureux que vous êtes, qu'est-ce qui prouverait

désormais que toutes les Venises sont de Ziem?

--Je ne comprends pas!

--Ah! vous ne comprenez pas? Eh bien! sachez, monsieur, qu'il est urgent

pour l'écoulement de vos produits dans l'intérêt de notre industrie,

que toutes les Venises que l'on fait et surtout les vôtres soient

éternellement de Ziem! Comprenez-vous maintenant?

--Oui, fit Lazoche, trop bien et trop tard! Je faisais là un joli

métier, miséricorde!

Et il sortit en enfonçant son chapeau avec un tremblement. De ce jour,

il renonça aux Venises anonymes.

Pour apprécier l'héroïsme du sacrifice, il faut savoir que Lazoche

n'avait pas, non seulement d'autre ressource, mais d'autre talent, et

que le pauvre garçon était marié. Cette atroce fabrication lui avait

faussé l'oeil et la main au point qu'il n'était pas bien sûr lui-même de

pouvoir copier proprement un pot, une carotte ou un bâton de chaise. Le

peu qu'il y avait en lui d'artiste s'était noyé dans l'indigo du Grand

Canal et le vermillon du Palais des Doges. Il s'en plaignait tristement

à ce farceur de Saintonge, le jour même de sa mésaventure, au dîner

mensuel de la société.

--Qu'est-ce que je vais faire maintenant?

--Mon cher, on a attribué pendant cent ans et on attribue encore, à dire

d'expert, tous les tableaux de Guardi au Canaletti. Qu'est-ce que ça te

fait d'être pris pour Ziem, je te demande un peu!

--Mais c'est Ziem qu'on prend pour moi. Ça, je ne veux pas!

--Pourquoi, alors, ne tenterais-tu pas de l'orientalisme? Là, tu ne

feras du tort à personne et les chameaux sont à tout le monde.

--Je ne sais pas faire les chameaux.

--J'ai pourtant vu de toi des gondoles!... Tu t'exagères les

différences. Les chameaux ou les gondoles!... Tiens, c'est à peu près la

même forme!

Et Saintonge, avec un bout de crayon essayait de démontrer sur le mur

cette absurdité désolée.

Nous avons dit que Lazoche était marié: sa femme et lui formaient bien

le ménage le plus extravagant de toute la bohème ternoise. L'atelier

leur servait à la fois de salon, de salle à manger, de cabinet de

toilette, de cuisine et de toute salle imaginable. C'était un labyrinthe

dont Lazoche seul connaissait les détours, inextricables pour tout

autre.

Contes de Caliban · 第 3 / 15 段