Cette dot, à la vérité, n'était qu'une espérance. Elle était formée

des revenus locatifs d'un immeuble à six étages, sis rue de Rome, dont

Bélise était propriétaire. Elle en occupait elle-même le deuxième avec

sa fille, et comme celle-ci, en dépit de la prescription biblique, avait

déclaré devant le notaire en personne que jamais elle ne quitterait sa

mère, et que le mariage était, à ce prix, ni plus, ni moins, on s'était

accommodé pour partager l'habitacle, spacieux du reste, et où il n'y eut

d'indivis que la salle à manger et le salon de famille. Eraste, ai-je

besoin de le dire, aquiesça à tout ce que voulait Araminte, et, huit

jours après les noces, il jouissait de cette béatitude que symbolise

l'image gastronomique du coq en pâte.

Si le titre de belle-mère est devenu, grâce aux physiologistes du

mariage, synonyme de mégère, Bélise n'était vraiment pas une belle-mère.

Nul n'en mérita moins l'injure que cette douce dame, discrète, toujours

affable et gaie, et, si jolie encore, (car elle avait dû l'être à

miracle) dans la Saint-Martin de sa quarantaine, que Clitandre, expert

en cette horticulture, la comparait à une rose de Noël poudrée de neige.

Pauvre Clitandre! Dédoublé de son cadet, il ne s'amusait guère, à

Levallois, en son logis sans écho et désormais trop vaste, surtout les

jours de terme. L'art du carambolage lui devenait plutôt rebelle, car,

lorsqu'on n'y préexcelle pas tout de suite, les professionnels vous le

diront, on en reste toujours à la moyenne bourgeoisie. Pour cette raison

et d'autres d'ordre sentimental, il résolut de se rapprocher de «sa

famille d'élection», multiplia ses visites rue de Rome, notamment à

l'heure expansive des repas, et accepta enfin, avant qu'on le lui eût

offert, de transporter son lit de fer et ses quatre chaises de paille

dans une garçonnière de l'immeuble qu'un congé rendait disponible.

Bélise regarda son gendre qui regardait sa femme qui regardait par terre

en ce moment.

Vous savez les conséquences, de ces hospitalisations indécises,

désespoir des concierges, dont la parenté seule signe les baux et

présente les quittances.... On ne vivait d'abord que sous le même toit,

on vit bientôt sous le même plafond, par pure économie de gaz et de

chauffage. On avait sa serviette blanche le dimanche, on a son rond

toute la semaine. Si le cadet est de la même taille que l'aîné,

s'ils ont la même pointure, ou peu s'en faut, de pieds, un contour

approximativement identique de boîte crânienne, pourquoi divers

tailleurs, chapeliers et bottiers pour chacun de nos mutuellistes?

Un seul suffit, et le même. Et vient le tour de la bourse: un jour,

l'anneau qui divisait les deux pochettes glisse sur le côté vide, tombe

on ne sait où, s'égare...--et ça y est!

--Je me sens encore à Levallois, disait Clitandre à Éraste qui regardait

sa femme, qui regardait sa mère, dont le délicieux sourire, fixé sur la

tenture, semblait en refléter le ton jaune.

En ces instants de gêne, et pour eux, Clitandre en avait trouvé une bien

bonne. Il se levait, piquait droit au couple et s'écriait en agitant les

bras comme ailes de moulin:

--Eh bien, et ces neveux et nièces, pour quand est-ce? Qu'est-ce que

vous faites donc au lit depuis un an?... Voilà l'oncle!... Il attend.

Et de croiser les bras dans l'attitude. Puis il reprenait un petit

verre.

Ce qui devait advenir advint, vous l'avez deviné du reste. Outre que les

vingt-deux mille livres de revenu s'écornaient du manque à gagner,

du loyer de la garçonnière, des frais supplémentaires d'alimentation

commandés par une magnifique fourchette et d'appels réitérés à

l'escarcelle mal nouée du faible Éraste, la jeune épousée était harassée

d'une assiduité, à la fois ruineuse et indiscrète, qui tournait à la

pure cohabitation.

--Je n'ai pas épousé ton frère, lança-t-elle un soir dans l'alcôve, à

son mari, fort énervé d'ailleurs par des coliques.

--Ni moi ta mère, eut-il le tort de répondre.

--Ingrat! fit-elle, trop significative.

--C'est bien. Demain, je rentrerai au magasin. Ma place est chaude.

Et Araminte pleura toute la nuit, dans la ruelle.

C'était leur première dispute. Il s'en excusa sur son indisposition.

Mais elle fut suivie à bref délai par une deuxième, puis

quotidiennement, par vingt autres, toujours plus aigres.

--Mes chers enfants, soupirait Bélise, votre bonheur se disloque.

Quoique Clitandre sentît venir l'orage, car il n'était point sot, et

loin de là, il n'en perdait pas une bouchée. L'aîné était sûr du cadet,

et plus encore le brun du blond. «Il ne me flanquera pas à la porte

peut-être, se disait-il, et, d'ailleurs, reste la belle-mère.» Quel rêve

satanique berçait-il dans cette idée de derrière la tête, c'est ce que

vous saurez tout à l'heure.

Le dimanche suivant, les cloches sonnaient la fête patronale d'Araminte.

On devait la festoyer par un dîner fleuri, suivi d'une réception en

vue de laquelle Clitandre se mit en frais de poésie. Il pinçait de

l'acrostiche. Mais le potage annoncé, Araminte refusa de s'asseoir

à table, et cela sans excuses ou prétextes, délibérément, dans

l'expression d'une volonté immuable. Elle voulait en finir, et ce

soir-là, par une esclandre.

--Puisque nous sommes à l'auberge, faites-moi servir dans ma chambre,

dit-elle à son mari.

Et, précisant la situation, elle le somma de choisir entre «son frère et

sa femme».

Le malheureux, usé par les débats journaliers d'une lutte intestine et

comprenant qu'il y allait cette fois de son bien-être, s'en vint, la

tête basse, à Clitandre, et à son: «Qu'y a-t-il?» répondit, atterré: «Tu

la rases.»

--Je m'en vais, alors?

--Va-t'en, oui.

--Où?

--A Levallois. J'irai t'y voir.

--Ne te dérange pas. Bon appétit, et à demain.

Le lendemain, en effet, un peu avant midi, Clitantre se faisait annoncer

correctement chez Éraste. Il entra ganté de blanc, rasé de frais, frisé

aux petits fers et tube du dix-huit reflets des grands jours.

--Je ne te tiendrai pas longtemps, distilla-t-il. Je viens t'aviser

d'une bonne nouvelle. Je fais une fin, à ton exemple: je me marie.

--Toi?

--Moi-même. Mon mariage, comme le tien, accorde l'amour et l'intérêt.

Elle est charmante, elle ressemble même, en mieux, à ta femme, et elle

a vingt-deux mille livres de rentes. Du reste, tu la connais, Éraste,

puisque c'est ta délicieuse belle-mère, la rose de Noël poudrée de

neige.

Et, saluant dans les rites:

--J'ai l'honneur de te demander sa main.

Éraste, écarquillé, le regardait, stupide.

--Es-tu devenu fou, Clitandre?

--De l'épouser? Qui m'en empêche? Rien dans les moeurs, rien dans les

lois, et je l'aime. Puis-je la voir? Veuille m'annoncer, je te prie.

Et, après une brève disparition, le cadet reparut avec sa femme.

--Maman vient de sortir, susurra Araminte d'une voix toute de miel, mais

vous déjeunez avec nous, n'est-ce pas, mon frère?

Et Clitandre y est encore. C'est le coup dit de la belle-mère.

LE CRIME DU MOULIN AU MOULIN DU CRIME

La boîte au dos, la pipe aux dents, j'errais en quête d'un «motif» de

paysage. La matinée était radieuse,--mon âme aussi. Je dois vous dire

que, ce qui me l'illuminait d'allégresse artistique, c'était moins

l'atmosphère féerique d'or fluide où baignaient les bois, les champs,

les hameaux, que certaine garbure dont je m'étais lesté, en bon peintre,

à une auberge de rouliers du carrefour des six routes.

Dans notre art--étudiez les maîtres, le père Corot surtout--le motif

est le site synthétique où se résume le caractère d'une campagne

circonscrite. Le motif, tranchons le mot, est une idiosyncrase, et je

l'avais tranché devant l'aubergiste. Il avait paru me comprendre.

--Mais nous avons ça ici, s'était-il écrié, en me désignant l'une des

six routes du carrefour, celle qui descend en lacet dans le vallon. Il

y a là, sur un étang, un vieux moulin abandonné qui fera sûrement votre

affaire. C'est, votre idio...

--... syncrase.

--Oui, à moins que vous n'ayez peur des revenants?...

Peur des revenants, diable! est-ce que le moulin était hanté? Il ne m'en

coûta pour le savoir qu'une autre tournée du vin topaze.

--Monsieur l'artiste devait avoir entendu parler d'un crime accompli, il

y avait quelques années, dans le pays, et qui était aux causes célèbres?

Un enfant noyé par son oncle et sa tante, une affaire d'héritage?... Ah!

il en était venu de ces journalistes!... Pour voir le chien surtout.

--Quel chien?

--Mais le chien qui a repêché l'enfant dans l'étang et a ramené son

cadavre.... C'est moi qui en avais la garde.

--De qui?

--Du chien. Mon auberge ne désemplissait pas.

Je n'avais point souvenance de cette histoire qui, d'après sa date,

coïncidait d'ailleurs avec l'année que j'ai vécue en Norwège, dans les

fiords, à travailler les effets de neige. Et comme, d'autre part, mon

naturalisme appréhende peu les revenants, je pris congé de l'aubergiste

et j'enfilai, la boîte au dos, la pipe aux dents, la venelle du moulin

du crime.

Il ne m'en avait rien dit de trop, c'était l'idiosyncrase! Imaginez un

éboulis de solives et de pierraille retenues seulement par les sarments

du lierre et le treillis des parasites; sur l'amas de ces trous brodés,

une toiture effondrée, crevée, comparable à une toile d'araignée en

loque; une roue morte sur le moyeu, embobinée de lianes aquatiques comme

l'est un rouet de l'étoupe du chanvre; l'écluse comblée, sans traces de

margelles, talus d'urticées et d'herbes folles d'où surgissait un genêt

sauvage aux grappes cuivrées,--et là-dessus, là-dedans, partout, des

nids chantants et des vols d'ailes. Quant à l'étang, une vasque des

jardins du paradis, bleu comme les ciels vénitiens de Ziem, où, dans

le friselis d'une buée rose, bruissaient des nuées de névroptères aux

élytres irisés et nacrés. A gauche, entre les glaïeuls lamellés, dressés

en faisceaux d'épées, et les patènes vert-de-grisées des nénuphars, une

barque dormait, à peine remuée, sans amarre....

L'inspection du «motif» ne fut pas longue. J'en trouvai tout de suite le

point de vue sur la rive opposée de l'étang, en face du moulin croulant

qui, reflété à angle droit, y doublait ses décombres. J'avais planté mon

petit chevalet à l'ombre d'un castel Louis XIII, encadré d'une futaie

de hêtres centenaires, dont l'abandon s'accordait au délabrement de

sa dépendance domaniale, et je commençais à mettre bien en toile mon

admirable paysage, lorsqu'il me sembla ouïr sur la route du vallon le

bruit ouaté d'un roulement d'automobile. Et il en déboucha une, en

effet, dans la solitude. «Des touristes, pensai-je, ils vont passer?»

Mais la voiture s'arrêta devant le moulin et il en sortit aussitôt deux

hommes, une femme, un petit garçon et un chien de terre-neuve.

Toute superstition écartée, la composition du groupe était assez

étrange, et je dus, pour ne pas en rester frappé, me souvenir que le

troisième verre de vin topaze avait été suivi, sur le pas de l'auberge,

d'un quatrième de surcroît, dit: coup de l'étrier. Sans doute il

m'embrumait un peu la rétine? Ma mise en toile cependant était d'un

dessin ferme.

La femme, passable seulement de visage, se moulait élégamment dans un

costume tailleur, net d'ornements, de teinte neutre. Les deux hommes,

l'un brun, l'autre roux, tous deux quarantenaires, se signalaient,

par l'allure souple et la carrure athlétique, sportsmen exercés et

pratiquants. L'enfant était gai, vif, et il caressait le terre-neuve qui

semblait l'adorer. Je les observais, sans être vu, de l'ombre du castel,

et je m'assurai dans cette certitude que les «revenants» n'étaient que

de simples photographes en chasse, comme moi-même, de vues pittoresques.

L'homme roux en effet était allé retirer du fourgon de la voiture une

boîte de forme usuelle et reconnaissable, et, venant droit au castel,

il en avait ouvert la porte avec une clef que lui avait probablement

confiée l'aubergiste, gardien de la double ruine, puis il avait disparu

dans les chambres. Enfin, une fenêtre du premier étage s'était ouverte,

à volets battants, et une voix avait crié:

--On voit l'auto.... Otez l'auto!...

Sur cette indication de perspective, le brun avait poussé la roulotte

derrière le moulin, en sorte qu'elle fut hors de l'orbe de l'objectif,

et, passant sur la rive gauche, il avait sauté dans la barque qu'il

amena, en ramant, au pied du genêt de l'écluse. Je commençais à ne plus

comprendre, car, si photographe qu'on soit, pourquoi déplacer la barque

dormante de son charmant lit de nénuphars? Le motif y perdait sa plus

jolie note peut-être. L'enfant regardait de côté et d'autre, comme

indécis sur une besogne qui lui incombait. Enfin, il battit des mains,

et tirant le bon terre-neuve docile par une oreille, il l'attacha, en

riant, à la tige flexible du genêt, et, de la laisse, il lui fit une

rosette. Ma vision d'art s'obscurcissait de plus en plus, lorsque, à ce

moment, la femme monta dans la barque et y reçut l'enfant qui y bondit

comme un chevreau léger.

--Allez, clama la voix de la fenêtre.

Et voici ce que je vis, paralysé par l'épouvante.

L'homme brun avait chassé la barque d'un coup d'aviron, sur l'étang.

Elle avançait entre les gramens flottants. La femme souriait à l'enfant

et elle lui montrait des libellules posées sur les plateaux d'or des

nénuphars.

L'enfant extasié se penche pour en saisir une au vol ... et la femme le

pousse!... Oui, suis-je halluciné?... la femme le pousse.

Par un rétablissement de clown, le petit garçon s'est redressé dans la

barque. Il est debout. Il tremble de la tête aux pieds. Il a compris.

Il se jette aux genoux de sa tante. Il lui demande grâce.... Mais je

n'entends pas ses cris, je ne les perçois que par les gestes. Silence

inexplicable. Je suis gris, assurément; le coup de l'étrier m'a-t-il

privé du sens de l'ouïe?

La tante s'est attendrie. Elle implore visiblement son complice,

l'oncle. Mais il a surgi, terrible. Il a levé l'aviron sur la tête de

la femme. Il la menace de l'assommer et de la jeter, elle aussi, dans

l'étang, qu'il lui montre du doigt.

Il faut en finir. Elle se résigne. Elle l'aide à tirer du fond de la

barque une pierre cordée.... L'enfant s'abat, évanoui d'horreur, sur le

banc de la barque. Elle lui attache elle-même la corde au cou, sur la

collerette.... Il n'oppose plus de résistance.... Il est déjà mort....

Elle l'embrasse sur le front.... Oh! la hyène!

Je veux hurler, m'élancer, empêcher l'abomination; mais j'ai tout le

poids de cette pierre aux pieds et, dans la gorge, tout ce silence.

Ils l'ont pris sur le banc; elle, par la tête, lui sous les genoux; ils

le balancent, ils l'ont précipité dans la nappe d'azur de l'étang en

fleurs.... L'eau jaillit en gerbes, deux fois, l'une pour la pierre,

l'autre pour l'enfant....

--Ah! ah! ah! misérables! J'ai tout vu!... j'étais là, dans l'ombre du

château, en face.

--Vous n'auriez pas dû en bouger, maugrée l'oncle, sardonique.

Mais il faut sauver l'enfant. Je m'en charge, je suis bon plongeur,

heureusement, en mer comme en eau douce. L'enfant d'abord, le reste

après, assassins! Et j'ai déjà dépouillé ma veste. La tante éclate de

rire:

--Pas la peine de vous enrhumer pour le petit. Tenez, voyez!

Et elle me montre le terre-neuve, qui a dénoué sa rosette et qui nage

droit à la place où a disparu l'enfant. Il le ramène par la ceinture,

traînant en sus, au bout de la corde, la pierre qui flotte, car elle

flotte la pierre. Je m'en saisis. Elle est en liège. Ou je deviens fou,

ou je rêve!...

--Le film est raté, crie de la fenêtre l'opérateur.

--Comment, raté, le film? Est-ce que vous êtes?...

--De simples acrobates, monsieur. Nous reconstituons, d'après le procès,

le fameux crime du moulin pour une maison de cinémas.

--Oui, et il n'a pas eu de témoin, le crime du moulin, vous le savez,

pas même un peintre! Recommençons tout, mon petit Jules.

--Si tu veux, maman, l'eau est très bonne.

LE MARIAGE DE CAMBRONNE

Mon grand-oncle maternel, le capitaine Peyrot, était à Waterloo, dans la

garde. Il y avait été foudroyé par la mitraille anglaise à côté de son

général, l'illustre Breton Pierre-Jacques-Étienne Cambronne, le héros du

«Dernier Carré», et laissé, comme lui, pour mort sous la pile sanglante

des grenadiers du 2e bataillon de la troisième des braves. Il eut la

chance, «si c'en est une», disait-il, d'être relevé, lui aussi, vivant

encore, par les mêmes infirmiers de Wellington qui cherchaient,

par ordre, son chef «dans la bouillie», et, avec lui, on l'emmena

«par-dessus le marché» en Angleterre. Ils y guérirent d'ailleurs tous

les deux et revinrent ensemble en France, sous la Restauration, mon

grand-oncle toujours célibataire, Cambronne marié.

Et marié à une Anglaise!...

Le capitaine Peyrot, qui avait tout vu, «tout, tout», et ne s'étonnait

plus de rien, «rien, rien», ne digérait pas ce mariage.

--Ce serait, clamait le vieux grognard, à vous dégoûter de l'amour si ce

n'était fait depuis longtemps!

--Fut-ce donc par amour, mon oncle?...

--Qu'il l'épousa? Pas autrement. J'y étais, j'en sais quelque chose

peut-être.

--Mais comment?

--Voici. D'abord tu connais la phrase, n'est-ce pas, la fameuse phrase:

la phrase historique?...

--La garde meurt....

--C'est ça. Moi, je ne l'ai pas entendue, quoique je fusse à côté de

lui, dans le carré, qui fut un triangle, entre parenthèse. Mais elle

est authentique, quoique, à Londres, on la mît en doute lorsque nous

arrivâmes. On la discutait partout, dans la plus haute société, et il y

suscitait le dénigrement bien naturel de nos vainqueurs. Rien d'aussi

beau dans l'antiquité, disaient les uns, ni dans Corneille, ni même dans

les Bulletins de la Grande Armée; il ne l'a pas dite, assuraient les

autres. Le général était très embêté du débat, on n'a su pourquoi que

plus tard. La vérité, si tu veux la connaître tout de suite, c'est que

ça ronflait terriblement dans le triangle.

«--Peyrot, qu'il me faisait à l'oreille, est-ce que tu te souviens de

quelque chose?

«--Moi, non, mon général; mais ça ne prouve rien, d'abord parce que je

ne suis que lieutenant, et ensuite parce que, sur le moment, ça vous a

peut-être échappé tout de même!

«--Au milieu de ce boucan?... tu m'étonnes!

«--Bah!... laissez-le croire ... pour l'Empereur!

«A notre arrivée à Londres, les plus grandes familles du pays s'étaient

arraché nos vieilles peaux trouées pour les recoudre, bien entendu, car

c'est ça, la guerre, et, quand c'est fini, on s'adore. Nous avions été

enlevés par une aristocrate qui, au mérite d'être belle comme le jour,

unissait la vertu d'être veuve. Elle nous faisait soigner dans son hôtel

même sans regarder à la dépense. Et les petits plats, et les bons vins,

et le linge blanc, et tout! J'en avais, tu penses bien, mon compte. J'ai

été pansé là par des mains où il y avait des bagues comme j'en souhaite

à ta promise! Mais, pour le général, c'était de la dorlotation! La

patronne vivait quasiment au pied de son lit. Elle ne le quittait que

le temps d'aller se coiffer, parce qu'elle avait des cheveux comme une

meule, en or de soleil, qu'aucun peigne ne pouvait retenir. Enfin, nous

guérissions, guérissions tout le temps dans la ouate.

«J'avais remarqué--car on a des yeux pour voir, c'est même fait pour cet

usage--que mon supérieur louchait un peu vers la toison d'or. C'était

encore de son âge, il n'avait que quarante-cinq ans, en 1815, étant né

à Nantes dans les environs de 1770, comme moi, à six mois près. Son

avancement lui venait de sa valeur. Moi, je suis de Limoges, pour ta

gouverne. Je l'avais eu d'abord pour chef en Vendée, où nous apprenions

le métier; puis sous Masséna, à Zurich, de là à Iéna, et la suite. On ne

s'est plus quittés; qui voyait Peyrot voyait Cambronne et vice versa.

C'est pour te dire si je le possédais par coeur! Au retour de l'île

d'Elbe, par anecdocte, il m'avait fait un signe par-dessus la mer:

«Psitt, Peyrot», et j'étais là, au débarquement. On revint à Paris

ensemble, derrière l'aigle. Ça devait finir en Belgique. Enfin, petit, à

la réserve du grade, des frères qui n'ont pas besoin de se parler pour

se comprendre. Aussi tu juges de mes tribulations quand je le vis

se prendre d'heure en heure, comme un conscrit, dans la tignasse de

l'Anglaise. Mais je n'aurais jamais cru ça, non, jamais je n'aurais

cru....

«Nous ne tardâmes pas à être debout l'un et l'autre et prêts à

recommencer. Mais, outre qu'il n'y avait plus d'empereur, nous étions

bel et bien prisonniers de guerre, et par conséquent forcés de moisir en

Angleterre. Je me mis à donner des leçons de limousin, d'où le français

dérive, et le général resta campé chez la belle hôtesse, qui ne voulut

pas le laisser partir. Il se laissa faire violence et, au bout d'un

mois, il filait quenouille à ses pieds. Tu sauras un jour, mon garçon,

ce qu'une jolie blonde peut faire d'un grenadier. Il n'y a plus

d'empereur, il n'y a plus de France, il ne reste qu'un pauvre bougre au

bout d'un fil, comme un chien, derrière une jupe. Elle en obtenait ce

qu'elle voulait d'un sourire, rien qu'en se cardant devant lui, et tout,

te dis-je, excepté cependant une chose, à savoir qu'il lui parlât de

Waterloo.

«Sur ce chapitre, bouche cousue. Il la regardait, sans répondre, de

ses yeux bretons, couleur de mer, et, si elle insistait, il lâchait la

quenouille et s'en allait errer dans ces rues aux noms impossibles, où

il n'y a qu'à dire: «Dieu vous bénisse!» Or, elle voulait, l'Anglaise,

que Cambronne lui parlât de Waterloo. Elle ne l'avait pris chez elle que

pour ça; j'en ai la conviction absolue. Tenir la vérité vraie, sur la

bataille, de celui qui en avait été le héros, c'était le nanan du nanan

pour ses trente-deux dents britanniques. Elle damait ainsi le pion

à toutes ses rivales de la gentry, et c'était comme si elle eût

l'autographe du dernier bulletin de Napoléon. Mais le général demeurait

muet et impénétrable.

«--Voyons, de vous à moi, les portes closes, la phrase, la magnifique

phrase, lui demandait la sirène, est-elle telle qu'on la cite?

L'avez-vous dite? Répondez-moi, si vous m'aimez?

«Il secouait la tête, mais ne descellait pas la mâchoire.

«--Ah! s'écriait-elle, vexée, vous savez qu'on l'attribue à un autre?

«--Laissez, faisait le persécuté, qui était la probité même.

«Cette probité n'avançait pas ses affaires de coeur, et il se rendait

fort bien compte que l'intérêt qu'il inspirait à l'hôtesse diminuait de

jour en jour avec la certitude d'avoir à elle, et chez elle, l'homme du

mot immortel.

«C'est encore une vérité, petit, que ton grand-oncle doit t'apprendre,

que moins elles nous aiment, plus nous les aimons; c'est la sacrée

nature qui veut ça. Le pauvre général en tirait la langue d'une aune.

Elle en jouait comme d'une souris. A chaque visite que je lui faisais,

je constatais son dépérissement.

«--Ah çà! mais, qu'est-ce que vous avez donc, mon supérieur? C'est-il la

France qui vous ronge?

«Et je lui racontais, pour le consoler, qu'ils l'avaient flanqué dans

une île à requins et qu'il n'y avait plus rien à faire, là-bas, pour les

grognards. Mais il ne m'écoutait pas plus que le chant du merle dans une

batterie. Un matin, enfin, il jeta son caveçon:

«--Peyrot, il faut que je me marie.

«--Vous! Où ça?

«--Ici.

«Et ce fut tout. J'avais compris. On ne discutait pas avec Cambronne.

«--Alors, la garde se rend? fut tout ce que je trouvai à lui dire, et je

pleurai, mon gars, moi, un dur-à-cuire, comme une demoiselle.

«La fin de l'histoire n'est pas longue. A quarante-cinq ans on ne se

défend plus; Cambronne demanda sa main à la veuve. Elle n'y mit qu'une

condition, et tu la devines?...

--Non, mon oncle.

--Tu es donc bête? La condition, c'était qu'il lui dirait, non plus

à elle seule, mais devant toute sa famille réunie en soirée de

fiançailles, la phrase textuelle et véridique du Dernier Carré, qui, je

te le répète, fut un triangle. Et il en était si fou qu'il y consentit.

Seulement, vois-tu, conclut le capitaine Peyrot en tire-bouchonnant sa

moustache, celle qu'il leur répéta, à ces Angliches, c'était la vraie,

celle que j'avais entendue, la bonne, plus courte de sept mots que

l'autre. Telle est l'histoire du mariage de Cambronne. L'empereur ne l'a

jamais su à Sainte-Hélène.

LOYS ÉGAROT OU L'ARGENT D'AUTRUI

Lorsque, afin de se disculper de la ruine de tant d'honnêtes gens qui

lui avaient apporté leurs économies pour qu'il les centuplât dans le

laps de temps le plus court possible, le grand joueur d'argent d'autrui,

Loys Égarot, comparut au tribunal présidé par Thomas Mévère, notre

d'Aguesseau moderne, il laissa d'abord parler son avocat, le célèbre

Paul Archet, surnommé le Cicéron des krachs, et qui s'en est fait une

spécialité européenne.

Contes de Caliban · 第 2 / 15 段