ÉMILE BERGERAT
CONTES
DE
CALIBAN
1909
CONTES FACÉTIEUX
BÉJAREC LE FAISEUR D'ENFANTS
Vous rappelez-vous l'aventure de cette Américaine extravagante qui amena
un jour ses deux filles à Victor Hugo pour que le grand poète daignât
semer un peu de la graine de génie lyrique dans la race yankee? Malgré
les affirmations les plus positives, je n'avais jamais beaucoup cru à
cette histoire paradoxale. Mais j'avoue que je suis très ébranlé depuis
que je connais Béjarec, «le faiseur d'enfants».
Yan Béjarec a aujourd'hui soixante-seize ans passés; il n'exerce plus.
Mais pendant trente années, il a propagé l'espèce humaine dans nos
villages. Comment vous expliquer cela, ô raffinés de la ville, dont tant
de romans subtils et de comédies bourgeoises ont faussé la philosophie
naturelle et dévoyé le sens moral? Magistrats de mon pays qui, en pleine
crise de dépopulation, autorisez encore le mari infertile à tuer les
amants de sa femme, et vous, prédicateurs de la scène, qui ne voulez pas
voir que l'adultère n'est, le plus souvent, qu'une reprise normale de la
nature, souffrez que je vous présente ce vieux Celte d'Yan Béjarec, coq
des poules qui n'en ont pas, et le plus honnête des hommes.
Pour avoir le prétexte de lui laisser quelque monnaie dans la main, car
il est pauvre, je lui fais quelquefois poser la barbe et les cheveux,
qu'il a encore magnifiques. Par la surabondance pileuse, il ressemble au
Jupiter Olympien de Phidias, ce type indétrônable de la beauté mâle,
et le père de tous les dieux. Béjarec, à trente ans, devait être
prodigieux, et rien de ce qu'on en raconte ici ne m'étonne. Or, la
nature, toujours inexorablement logique, avait doublé sa puissance
attractive d'une vertu d'étalon qui en était l'expression même, si j'ose
pénétrer ses mystères, et lui fatalisait sa destinée terrestre. Il était
de toute éternité créé pour tenir tête au malthusianisme. Quant au
reste, zéro, et le vieux Yan est plus bête encore que cent choux qui
pomment! Qu'eût-il fait de l'esprit, le bon être, puisque c'est, de nos
attributs, celui que la femme prise le moins?
Béjarec fut d'abord marié. Son mariage même avait, sinon désuni, du
moins séparé deux soeurs jumelles qui s'adoraient et ne s'étaient point
quittées une minute depuis leur enfance. L'une s'appelait Marie-Anne
et l'autre Anne-Marie. Cette dernière se maria à son tour, et le sort
voulut que, tandis que Marie-Anne moulait tous les neuf mois un petit ou
une petite Béjarec, Anne-Marie demeurât désastreusement stérile. C'est
une grande douleur dans nos campagnes et une honte, et les paysans,
quoique chrétiens, ont là-dessus des idées du plus pur paganisme. Et
Marie-Anne se désolait du chagrin de la chère soeur bréhaigne.
Elle s'en ouvrit un soir à celui qu'elle appelait par badinage son
«à-tout-coup», et, de fil en aiguille, elle en vint à lui suggérer de
s'en mêler un peu. Cela resterait en famille et elle n'était pas jalouse
d'Anne-Marie. Peut-on l'être de sa chair même? Et puis, elle en avait
son compte, étant grosse du onzième, et vraiment sa pauvre bessonne
était trop déshéritée, avec son mari invalide!
--Si tu veux, mon Yan, lui dit-elle, j'arrangerai la chose, et personne
n'en saura rien que le bon Dieu et nous.
--Vère, fit gravement le brave Béjarec, car il trouvait, lui aussi, sa
belle-soeur fort malheureuse.
Marie-Anne s'y prit avec toute l'habileté que son affection fraternelle
lui inspirait. Une bonne décoction de pavot endormit Anne-Marie pendant
une absence de son homuncule de mari, et neuf mois après, jour pour
jour, Béjarec eut un neveu. Toute la famille était aux anges. Et tel fut
le premier essai que Yan fit de sa vocation génésique hors de son nid.
Comment l'aventure transpira, voilà ce qu'il n'a jamais su, car, certes,
il n'était pas homme à révéler ce secret de famille et c'était un coeur
trop simple pour s'enorgueillir du service rendu. Peut-être sa femme ne
put-elle dissimuler assez sa fierté? Toujours est-il qu'à quelque temps
de là, un autre mari ridicule et sans progéniture le défia, au cabaret,
entre quatre bolées, de renouveler l'exploit à son bénéfice. L'enjeu
était d'une vache laitière. Béjarec, époux fidèle, demanda un jour
pour réfléchir et consulta la brave Marie-Anne. Elle portait déjà son
douzième. Cette considération mise au point par l'appât de la vache
laitière, décida de l'événement. Béjarec eut licence et gagna le pari.
Cette fois, on en parla dans toute la contrée.
On ne parla même tellement que, huit jours après, une servante vint
prier le faiseur d'enfants de vouloir bien se rendre au plus tôt chez
une dame du bourg qui désirait lui parler. Il y alla, étant serviable
comme pas un. Or, cette dame était en grand deuil d'un mari qu'elle
venait d'enterrer. Elle conta à Béjarec que toute la fortune du défunt
lui échappait parce que, mariée sous un régime qu'elle lui expliqua
vainement, elle n'avait pas d'enfant de son époux.
--La loi, lui dit-elle, m'accorde dix mois encore pour en présenter un à
notre notaire, moyennant quoi je puis avoir comme tutrice tous les biens
que je perds comme femme.
Et elle ajouta tristement:
--Comptez sur ma reconnaissance!
Lorsque Yan eut enfin compris de quoi il s'agissait, il jugea inutile
d'aller prendre avis de Marie-Anne. Il connaissait son coeur, et le
temps pressait. Séance tenante, il investit la veuve de l'héritage. Le
petit présent qu'il reçut d'elle à cette occasion servit à acheter des
souliers à sa marmaille régulière.
Ce nouveau succès établit définitivement le renom prolifique d'Yan
Béjarec, car, outre qu'il flattait la haine que les terriens ont
pour les chicanes de la loi, on se contait à l'oreille avec quel
désintéressement rapide il avait sauvé la fortune de la veuve. Pendant
quelque temps, de ci, de là, dans nos villages, on vit, à la tombée du
jour, apparaître et disparaître le beau Celte aux longs cheveux ondulés,
et les baptêmes foisonnaient dans les églises, comme autant, aux
mairies, les déclarations de naissances. Malthus n'en menait pas large,
dans les troupeaux bénis du Bon Pasteur.
Avant d'être emportée avant l'âge par son quatorzième, Marie-Anne, la
généreuse commère que la Convention eût certainement honorée, présida
encore à quelques belles cures opérées par le docteur «à-tout-coup»
qu'elle aimait. Il guérit presque sous ses yeux de belles jeunes filles,
victimes de la consanguinité de leurs parents et atteintes à leur
puberté de ce mal d'hystéro-épilepsie qui les rendait inépousables. Un
riche fermier de la côte, qui n'avait que des enfants du sexe féminin et
déplorait l'extinction de son nom, très honorable, par défaut de lignée
mâle, eut recours à ses bons offices et traita avec Yan à forfait.
Béjarec lui donna satisfaction avec son infaillibilité ordinaire et
réellement providentielle.
Ce fut alors que Marie-Anne mourut, étrangement tuée par ce quatorzième
enfant qui refusait de venir au monde, ne le trouvant pas assez vaste
pour lui, et le faiseur demeura seul avec les treize autres, sans
fortune ni métier pour les élever. Anne-Marie lui en prit deux, les
deux petits, par reconnaissance; mais ce fut tout, et les onze autres
alignaient des dentitions terribles. Le naïf et bon Béjarec, qui ne
savait de ses dix doigts rien faire et dont l'instruction était aussi
sommaire que son entendement même, vu que, sous ses cheveux splendides,
le cervelet avait mangé la cervelle, eut une idée très belle et
primitive. Comme de certaines gens, particulièrement constitués,
découvrent des sources vives dans les terrains incultes avec la baguette
de coudrier, il résolut de féconder, pour vivre, les jachères de la
maternité française et, le projet conçu, il se mit tout de suite à
l'oeuvre avec courage.
Il ne tarda pas, Dieu aidant, à se former une gentille clientèle,
d'abord dans le département, puis aux alentours. On le voyait arriver
sur les places des bourgades, toujours net, propre comme un sou,
la barbe et les cheveux démêlés et peignés à miracle. Il tirait un
accordéon, y jouait de son mieux _La Marseillaise_, le seul air qu'il
sût, et distribuait de petits papiers aux dames de la société. Il était
bien rare, oh! mais bien rare, qu'il s'en allât sans gloire et sans
argent! Sans doute, sa bonne commère de femme veillait sur lui du
paradis!
A présent, il est vieux, le beau Celte, et il n'exerce plus, mais il a
élevé ses onze enfants en honnête homme. Tous sont casés, les garçons et
les filles, à droite, à gauche, il ne sait où, les chers ingrats! Et il
me raconte, en posant, que, sur les routes où il se traîne en attendant
l'heure de rejoindre sa bien-aimée femme, les gamins du pays lui jettent
quelquefois des pierres.
--Pauvres petits, ils ne savent pas! dit-il.
COCO ET BIBI
Tous ceux de mon âge gardèrent vivaces les souvenirs de cette semaine
printanière--prairial LXXIX--que l'on a appelée, non sans raison, hélas!
la Semaine sanglante. Rassurez-vous, je n'en raviverai pas ici la
mémoire. Mais comme elle est le cadre à la fois historique et normal
du récit parisien que voici, le localiser en un autre temps serait en
éventer l'arôme, et c'est pourquoi je vous transporte au mois de mai
1871, aux derniers jours de la Commune.
Pour l'entrée des troupes régulières dans la ville reconquise, je ne
sais plus à quel corps de l'armée de Mac-Mahon avait été prescrite
l'occupation du XVIIe arrondissement. Peut-être était-ce à la division
du général Clinchant, mais peu importe. Toujours est-il que les fédérés,
notamment ceux des Ternes, lui avaient opposé une énergique résistance.
On s'était battu ferme à la porte Dauphine d'abord, puis place Wagram,
et enfin à la porte des Ternes même, où je vois encore un canonnier de
la marine, à demi fou de rage, et assisté de deux titis du quartier,
braquer éperdument sa pièce tantôt sur le mont Valérien, tantôt sur
les tours de Notre-Dame. Ce n'était pas que l'opinion politique de
ce pointeur fût incertaine, et tout indiquait en lui, geste, cris et
costume, qu'il ne croyait pas travailler à la gloire de M. Thiers, mais
grâce à un jeu de balistique dont l'invention revenait à ses jeunes
servants d'artillerie, la caronade, virant sur son axe comme toupie,
balayait tour à tour Sablonville et l'avenue ternoise, impartialement.
Bibi et Coco--tels étaient les noms homériques de ces apprentis
Jomini--s'en gondolaient sur le talus des fortifs. Quant au canonnier,
je n'ai pas besoin de vous dire que, quoique de première classe, il
n'abattait, et en tous sens, que des cheminées, dans le ciel, et des
platanes, sur la terre.
Encore n'était-ce pas des platanes. A cette époque, ce charmant
quartier, où j'aurai fidèlement vécu ma vie, depuis lors annexé à la
périphérie, et comme suburbain encore, était un bois véritable ou plutôt
un parc, semé de maisonnettes ouvrant sur des jardinets débordants de
lilas de Perse et que traversait l'avenue dite des Ternes, charmille
d'acacias. C'était donc des grappes roses ou blanches et des gerbes
violettes qu'ébranchait la caronade giratoire, et la large voie en était
pleine.
Des aides cocasses et hilares de l'hoffmannesque canonnier, spécimens du
type populaire de Gavroche, point de portraits à faire, n'est-ce pas,
après l'auteur des _Misérables_? Ils ne diffèrent point d'une zone
municipale à l'autre, et le moineau franc les symbolise à merveille.
Rien de plus candide dans la démoralisation, innée ou éducatrice, de
plus sensible même dans le fatalisme, que ces petits Parigots, modelés
du limon de la bonne Lutèce, qui pleurent sans larmes, en dedans, rient
sans joie, comme le singe, et à qui, dès quatorze ans, la vie n'a plus
rien à enseigner. Bibi et Coco, d'ailleurs inséparables, en avaient
acquis les premières notions à la fréquentation d'abord des chiens
errants, qui sont d'admirables modèles, puis au bal Dourlans, de
démocratique souvenance, où j'ai assisté, moi qui vous parle, à des
cours pratiques de rossignolisme, entremêlés de chorégraphie pour les
deux sexes, qui ont donné bien des colons à la Nouvelle-Zélande. Pour
diversifier un peu cette instruction libre et sommaire, les parents des
jeunes chicards avaient eu recours au vieux moyen pédagogique de nos
pères, encore accrédité dans la banlieue, et ils avaient prié
l'abbé Garbut, troisième vicaire de la paroisse, de catéchiser leur
progéniture, c'est-à-dire de les mettre au catéchisme, livre abrégé du
bien et du mal.
Tout m'oblige à constater qu'ils n'y avaient point du tout mordu. Les
cours s'étaient espacés dès le début de l'initiation, et Dourlans avait
repris ses disciples. Mais lorsqu'ils rencontraient l'abbé sous les
acacias, Bibi et Coco lui tiraient gentiment leur casquette, dont
les ponts montaient de jour en jour. Un si brave homme, le troisième
vicaire, et doux, et charitable, et simple, même d'esprit, comme le
Rédempteur veut ses apôtres. Sa dévotion à la sainte Vierge Marie
n'en laissait rien à celle des bonnes gens du moyen âge, et, préposé
spécialement à sa chapelle, jamais il n'en laissait l'autel sans fleurs,
fût-ce l'hiver, où elles sont rares et coûteuses. A plus forte raison en
mai, qui est le mois de la Madone.
L'avenue lui en offrait une moisson abondante et toute cueillie, que le
tir du marin en délire tranchait sur tiges. Il n'y avait qu'à se baisser
pour y ramasser des gerbes odorantes. L'abbé Garbut ne put y tenir et,
du perron de l'église, il s'élança sur la place, en faisant déjà tablier
de sa soutane. Et comme il se baissait pour le remplir, un boulet de
canon enragé, le dernier, l'abattit sur le trottoir comme une quille.
Bibi et Coco le virent tomber, et ils le reconnurent. Ils venaient
de lâcher le _Jean-Bart_ et sa caronade épuisée de munitions, et ils
songeaient à se tapir dans quelque trou sérieux, pour se soustraire à la
curiosité d'un nombre grossissant de pantalons rouges qui surgissaient
de toutes les rues traversières et dessinaient leur mouvement de
jonction vers le centre du quartier.
--As-tu vu?... dit Coco à Bibi, le dernier est dans le mille. Tu sais,
c'est le vicaire.
--Oui, pas de chance, fit Bibi à Coco, c'est un zig, quoique ratichon.
--Ça, pour sûr que celui-là n'a jamais fait de mal à personne.
Et ils se regardèrent.
--Si qu'on allait le ramasser? Ils vont le piétiner.
--J'allais te l'offrir. Ça épatera les Versaillais.
Et ils coururent au pauvre prêtre, étendu sur une jonchée de fleurs
d'acacias, les côtes broyées, mais respirant encore.
--M'sieu Garbut.... M'sieu le curé, ça ne va donc pas? C'est nous,
Coco et Bibi, les mauvais du catéchisme. Où voulez-vous qu'on vous
transbahute?
Le moribond souleva la paupière, les regarda et sourit. La réponse
muette était dans l'angélisme du sourire, elle disait: «Là-haut, aux
pieds de madame Mère!» Mais les jeunes mécréants ne savaient pas la
langue. Ils comprirent pourtant quelque chose, d'assez vague il est
vrai, dans le dernier voeu tacite du «calotin», et qu'il s'agissait
de deviner. «Quoi qu'il veut?» se demandaient-ils, assez profondément
remués par cette agonie sans plaintes, extatique et pour eux
inexplicable.
L'art de bien mourir est celui que, dans toutes les classes, le Parisien
de Paris admire le plus, parce qu'il y excelle. C'est même à ce signe
certain qu'on reconnaît l'autochtone. Ce goût ethnique, et tout gaulois,
je pense, pour la mort, est le secret de l'espèce de joie qui a régné,
sous la Commune, chez les fédérés, et qui, pendant le bombardement,
monta jusqu'à la blague. C'est la caractéristique de nos insurrections
françaises. Or, l'abbé Garbut mourait en chrétien et nos deux titis,
mauvais clercs en choses de la foi, se labouraient l'entendement pour
imaginer ce que pouvait encore souhaiter le pauvre serviteur de Dieu,
qui avait été très doux pour eux, pendant les quinze jours «rasants» de
la catéchisation.
--Ça y est, j'y suis, fit tout à coup Bibi, viens, oust, et pas
accéléré!
Et il entraîna Coco à la course. La troupe, longeant les boutiques
closes, arrivait sous les arbres de l'avenue. Un officier, suivi de son
peloton, se hâtait vers le prêtre. Il vit les deux voyous se glisser
dans l'église, et se doutant bien à qui il avait affaire, il dépêcha
quatre hommes à la garde des issues, puis s'occupa du mourant, dont
l'âme palpitait et battait des ailes pour le grand voyage.
Comme il n'y avait pas d'ambulances pour les blessés de la guerre
civile, on souleva l'abbé à bras d'hommes, pour le transporter à une
pharmacie voisine, lorsque, sur le seuil du porche, le couple des mômes
reparut.
L'un et l'autre portaient sous la vareuse un objet dissimulé qui la
gonflait. Se coulant entre les jambes des sentinelles, ils s'élancèrent
à travers la place et tombèrent chez le pharmacien.
--Voilà votre bon Dieu, m'sieu Garbut, c'est-il ça que vous vouliez?
Et Bibi montra le saint ciboire, et Coco montra les burettes.
Ils avaient, non sans effraction, sans doute, ouvert le tabernacle.
Le vénérable prêtre, agonisant, les vit, les entendit. Une larme lui
perla aux paupières, et, dans le mouvement qu'il fit pour les bénir,
il expira. J'ai idée qu'aux pieds de la Vierge, il plaide encore les
circonstances atténuantes du sacrilège.
LE PREMIER MOT
L'enfant venait d'atteindre ses sept mois. C'était une bête humaine
magnifique.
A sa naissance, il pesait les neuf livres, ce dont son père--le diable
m'emporte si je sais pourquoi--était fier comme Artaban même. Comme le
parrain répondait au prénom discrédité de Benoît, le phénomène avait été
déclaré, à la mairie et sur les fonts, sous celui d'Hilaire, pris tout
bonnement au calendrier, à la date de sa bienvenue au jour qui nous
éclaire. Le saint, en effet, qui préside aux joies et aux peines du 20
mai signe: Hilaire, au registre de la Providence. Ce fut, je crois,
quelque évêque d'Arles, qui n'eut rien de gai que son nom.
Le ménage était l'honneur de nos douces Batignolles. Aux lieux où
s'arrondit le dix-septième, il constituait l'un de ces couples
exemplaires et sans gloire où la Salente démocratique salue son idéal de
bonheur plat, à deux. Neutres à l'envi, le citoyen Paul Legris et Marie
Barbier, son épouse, ne se signalaient, au physique ou au moral, par
aucun de ces dons d'exception dont la nature s'obstine, en dépit du
cordeau des lois, à marquer ses martyrs d'élite, afin que la société
les reconnaisse. Elle, ni jolie ni laide, d'un blond dédoré, assez bien
faite, si le mannequin de bourre des essayeuses est un modèle de forme
féminine, les yeux de cet azur dormant que les peintres appellent le
bleu bête, elle avait la bouche d'un bel arc et vraiment cupidonienne.
Cette bouche, son attrait, et dont le carmin était lustré par la
rosée du souffle, n'était pas plus faite pour rester close au baiser,
évidemment, que l'oeillet d'Inde ne l'est pas pour se soustraire au dard
de l'abeille. Les connaisseurs ne s'y méprenaient guère, et Mme Legris
était, en conséquence, fort suivie dans ses courses et balades.
De lui, je ne vous dirai rien; n'ayant, j'ai beau chercher, rien à vous
en dire. On ne sait pas pourquoi le Père Eternel décroche du néant
certains hommes, qui s'y trouvaient comme chez eux, pour les envoyer
sur la boule tournante. Peut-être est-ce par pitié pour le suffrage
universel, dont il faut bien alimenter les urnes dévorantes? A moins
que, dans sa bonté infinie, il ne veuille pourvoir au recrutement du
fonctionnarisme, comme lui-même éternel, et que, dans ce but, il ne
moule et remoule sans fin entre les miséricordieuses nuées le type
administratif du parfait employé? De cette espèce de «roseau pensant»
Blaise Pascal eût béni, en Paul Legris, ce que j'appellerai le bambou
de la bamboula française, pour en spécifier l'espèce, abondante aux
Batignolles.
Et Paul Legris, le matin, allait à son bureau, puis il en revenait,
le soir, avec ou sans parapluie, selon les oracles météorologiques,
ponctuel, machinal, impersonnel, insipidement. Une partie de dominos à
l'estaminet le traînait jusqu'à l'heure du dîner qu'il rentrait prendre
avec sa femme, à leur cinquième, et, la pipe fumée, il se mettait au lit
et s'endormait, ayant vécu. L'État «émolue» ce service de dix-huit cent
livres par an: il emploie à ce prix cent mille diplômés des lettres et
des sciences, et trois cent mille autres attendent, pâles de faim, à sa
porte, leur tour de se vendre, âme et corps, à l'abrutissement salarié!
Oh! dans les pampas et les savanes, courir le buffle, rifle au dos!...
Mais laissons.
Durant ce temps, les frelons d'amour bourdonnaient autour de l'oeillet
du dix-septième.
Un jour enfin l'enfant s'annonça. Puis il vint, un 20 mai, fête de saint
Hilaire, évêque d'Arles en Provence. Neuf livres de chair à canon,
que le baptême fit chrétienne. Et voici qu'un rayon de la grande joie
naturelle illumina le pauvre front de l'_is pater_ responsable, marqué
pour l'être et béni du ciel dans ses oeuvres. Il allait, léger, allègre,
exhaussé par sa paternité, à son bureau, à son café, dans les rues,
partout clamant l'hosanna du poupon colossal et faisant à lui seul tout
le bruit de l'étable autour de cette nativité.
Les Batignollais sont de fort bonnes gens, acquis à l'optimisme, et
incapables de s'arracher entre eux, du nez, les lunettes roses de
l'illusion conjugale. Pour ces sages du vieux jeu, l'enfant qui vient,
d'où qu'il vienne, est toujours le bienvenu et son père est félicitable.
Paul Legris passait entre deux haies de poignées de mains. La
chance proverbiale et signalétique lui échut, d'abord sous forme de
gratification, puis, au jour de l'An, d'avancement: il fit même un petit
héritage.
Hilaire, superbement allaité, tournait au produit de concours. Il était
l'enfant gras, ce rêve des commères. Elles le visitaient, ébahies de
ce petit hercule potelé, et s'en allaient, pensives, sans avoir pu le
dérider, d'ailleurs, car il était grave comme un juge. Il les regardait
de ses yeux ronds, fixes et intravisionnaires, pareils à ceux des
monstres de foires, rebelle aux caresses, inflexible aux risettes,
inquiétant de mutisme.
--Cette pauvre Mme Legris, se disaient-elles, son mioche est privé de la
parole! Voilà ce que c'est! ajoutaient-elles en barbelant d'un clin ce
trait d'insidieuse malice.
Et de fait, on ne connaissait pas le son de voix du prodige.
Sourd? nullement, et, bien au contraire, puisque au moindre bruit il
tendait l'oreille, et même avec une avidité d'ouïe singulière. Ainsi ne
s'endormait-il qu'au prix d'une chanson maternelle, et la cacophonie
des pianos circonvoisins déchaînés le tenait-elle en pur état d'extase.
C'était jusqu'à ce point que, dans ses soliloques au long des
rues, l'_is pater_ se demandait s'il n'avait pas, lui, modeste
rond-de-cuir, donné un autre Mozart à la France. Quant au verbe, point,
et la petite bouche en restait vide, quoique épanouie comme celle de sa
mère et déjà enchâssée de quenottes. D'où provenait cette anomalie, si,
comme, la Faculté le professe, le mutisme n'est que la conséquence de la
surdité.
Dans leur souci grandissant, les parents se décidèrent à consulter l'un
des docteurs de cette Faculté. Il inspecta l'enfant, contrôla le jeu de
ses organes, et, n'y découvrant rien que de rationnel, conclut à quelque
retard de l'intellect expliqué, d'ailleurs, scientifiquement, par la
prépondérance hyperphysique de la matière.
--S'il ne parle pas, décréta-t-il, il parlera, et, qui sait, comme
Démosthène, peut-être. En attendant, exercez-le et tirez un peu au
dehors l'âme tapie derrière cette masse adipeuse et qui paraît s'y garer
de la pensée.
--C'est bien, fit résolument l'employé, il ne sera pas dit que j'aie mis
au monde une brute. Dans huit jours, il dira «papa» ou j'y perdrai mon
nom de Paul Legris....
Et il se mit sans répit à la besogne.
Ce fut en vain, il dut le reconnaître et s'en désespérer. Hilaire
récalcitrait à toute imitation de son formulé. Même ce vocable, initial
en toutes langues humaines, premier exercice de la phonation, diphtongue
quasi animale encore et plutôt cri que mot, «papa», ne frappait les
méninges du jeune anthropoïde ou du moins ne s'y répercutait. Il
demeurait lèvres closes, les regards creux, semblable à ces babouins
emperruqués nommés hamadryas, qui doivent être les magistrats du peuple
des singes, tant leur maintien est sévère.
--Jamais il ne parlera, déclara Paul Legris à sa femme, et j'y renonce!
Qu'est-ce que c'est que ce bipède-là? L'as-tu fait avec une statue?
--Il dira donc «maman», jura la mère, et je m'en charge. Les phoques le
prononcent, raisonnait-elle, et ils ne sont que des phoques. Il n'est
point jusqu'à des poupées de caoutchouc ou de bois dont la mécanique
n'obtienne l'émission réitérée de la double syllabe. A plus forte raison
l'amour maternel! Qu'il se refuse au «papa», soit, mais au «maman»,
impossible, fût-il enfant du diable!
La lutte fut longue et acharnée, car Marie Barbier souffrait en son
orgueil de mère du babil à sous-entendus des commères. Elle eut beau
user de tous les moyens, même de ceux dont dispose la nourrice: lui
refuser le sein, le pincer où le caresser, lui donner et lui retirer un
jouet, lui prodiguer violence ou tendresse, elle ne descella point
la mâchoire mystérieuse. Quoi! pas plus «maman» que «papa»? Elle en
pleurait de rage et de honte. Une nuit pourtant elle crut ouïr quelque
chose. Elle sauta du lit et, pieds nus, vint au berceau. Il y était
à demi dressé et il y proférait enfin une onomatopée, hélas! toute
digestive: «Bouou».
Ce balbutiement éructatoire n'était encore que le principe imitatif du
langage, mais il ouvrait les champs verts de l'espérance. Elle réveilla
son mari:
--Hilaire a dit: «Bouou». Viens vite.
Mais l'_is pater_ avait perdu la foi au futur Démosthène.
--Je m'en bats l'oeil, grommela-t-il, c'est un idiot.
Et il se retourna, le front dans la ruelle.
Le temps courut et ramena l'anniversaire du mariage, qu'on commémore
encore dans les naïves Batignolles. Un petit balthazar annuel assembla
autour de la bourriche d'huîtres et de la fiasque de Champagne, les
amis et les commères, convives ordinaires et réciproques de la fête de
famille. Élargie de ses deux rallonges, la table, décorée de toutes les
fleurs de la saison, semblait une corbeille de square, et comme il sied
chez les petites gens, en pareille occurrence, le traiteur fut chargé
de la direction d'une bataille gastronomique que je n'ai pas à vous
décrire. Elle se termina dans cette exaltation des toasts qui mêle à
toutes nos joies intimes l'apothéose de la République, et l'on allait la
consacrer par des modulations sur le thème de _La Marseillaise_, lorsque
les dames eurent l'idée d'y associer Hilaire, que le bruit des coupes
entre-choquées avait d'ailleurs réveillé dans sa barcelonnette.
Elles l'apportèrent en chemise et, dans sa nudité chérubine d'ange
fessu, elles le disposèrent au milieu des fleurs. Il ouvrait sur
elles son regard intérieur, où l'âme obscure se heurtait comme une
chauve-souris à une vitre. Tout à coup, il desserra les lèvres, sembla
voir son père pour la première fois, lui sourit, et d'une voix de
cuivre, il fit:
--Cocu.
Hilaire Legris est aujourd'hui anarchiste.
UN CAS DE PSYCHOMANCIE
Je pense que les prodiges psychiques réalisés en ce moment devant les
sociétés savantes par Mrs Pipers, médium extraordinaire et truchement
terrestre de l'âme du feu docteur Phinuit, de Lyon, m'autorisent enfin
à vous conter l'histoire de ma vieille amie, l'excellente Mme Arpajou,
d'ailleurs décédée l'an dernier entre mes bras.
Cette histoire, que je suis seul à connaître, je ne la narrais qu'aux
initiés de l'occultisme, et de préférence à ceux qui croient à la
survie. Il y en a: ce sont les féroces. Ceux-là ne savent pas quels
drames terrifiants ils ajoutent à nos drames sublunaires. Qu'ils en
jugent sur le cas de la bonne Mme Arpajou.
Delphine Arpajou, jusqu'à quarante ans, mettons trente-cinq, avait été
l'une des plus charmantes femmes de son temps, et je n'hésite pas à
ajouter: l'une des plus honnêtes. Mariée, en effet, à l'absurde Arpajou,
homme vulgaire, bête et sensible, dont elle n'avait même pas obtenu
d'enfants, elle l'avait bientôt pris en réelle aversion. Tout sur la
terre et dans les cieux enseigne que le mariage est, sans la fécondité
qui l'excuse, une mauvaise blague de notaires, et vraiment une oeuvre
de mort. La nature intervint et Delphine aima. Il était temps. Elle
atteignait à la trentaine. Ma vieille amie Delphine aima un brave et
beau garçon, très doux et très fort, riche aussi et intelligent, qui
s'en vint à l'adorer. Une liaison se noua, si fatale, si franche,
tranchons le mot, si naturelle, que le confesseur lui-même de la dame ne
put que l'en absoudre chaque semaine. C'était là vraiment le minimum de
l'adultère, devant le bon Dieu. Du reste, la passion de ces deux êtres
charmants l'un pour l'autre montait de jour en jour à l'inassouvissable
et passait les rêves de poètes. Anacréon s'y noyait dans le lac de
Lamartine.
Qui l'eût cru? Arpajou, lui aussi, aimait sa femme. Mari stupide, il
ressentait sa honte et remâchait son malheur. Dépossédé d'un bien sur
lequel il s'arrogeait vingt droits légitimes et qu'il ne partageait même
plus avec son voleur, il ne put résister à son réel martyre, il tua
l'amant de sa femme. Un duel fut le prétexte de cet assassinat. A dater
du jour où elle n'eut plus cet amant pour vivre, Delphine cessa pour
ainsi dire d'être femme. Elle ne descella plus les lèvres. Muette,
fantômatique, hagarde, elle vieillissait chaque jour d'un an, et le
triste Arpajou trépassa de douleur à son tour sans avoir réentendu la
voix, sans avoir revu le regard de l'implacable désolée.
Ce fut alors que, doublement veuve, Delphine versa dans la dévotion et,
selon le mot de son directeur de conscience, s'abîma en Dieu. Mais la
piété entraîne au mysticisme, et l'on sait que, du domaine de la foi au
domaine des sciences occultes, la limite flotte indécise. C'est au pied
des autels flamboyants, dans les confessionnaux chuchotants, parmi les
aromates hallucinatoires et sous le vent des orgues que les doctrinaires
de la psychomancie recrutent le plus grand nombre de leurs prosélytes.
Et l'heure sonna au cadran de la logique où ma vieille amie Mme Arpajou
se mit, au sortir des offices et communion reçue, à faire tourner
des tables. Je la rencontrai à cette époque. Curieux de frotter mon
scepticisme aux phénomènes de l'au-delà, je hantais dans le monde
spirite. En outre, j'avais beaucoup connu l'amant dont la perte
enténébrait cette âme, et le hasard d'une causerie le lui ayant appris,
elle avait accroché son éternelle douleur à mes souvenirs de jeunesse.
Un jour elle me parla franchement de lui. Elle m'avoua qu'elle était en
communication constante avec l'esprit du bien-aimé. Il ne la quittait
pour ainsi dire point, flottant autour d'elle, et l'enveloppant de sa
présence impalpable.
--Non seulement, me dit-elle, il n'a point cessé de m'aimer, mais il
m'aime de plus en plus, il me désire, il m'appelle, il m'attire, il
pleure, et son désespoir me laisse brisée. Je ne tarderai point à le
rejoindre, je le sens et l'espère.
Je lui donnai à observer que, pour que son départ fût efficace et suivi
d'une bonne arrivée, il convenait d'abord de savoir en quel lieu de
l'au-delà le cher amant résidait, et qu'il y allait de leur réunion.
--Selon la foi que vous confessez, fis-je, et qui est la bonne, il y a
là-haut deux séjours bien distincts pour les âmes désincorporées, et il
n'y en a que deux qui sont: le paradis et l'enfer. Tâchez donc de savoir
de lui-même où il se trouve, soit dans quelle partie du sein d'Abraham,
afin de ne pas faire fausse route en vous en allant et de ne pas vous
courir après, l'un et l'autre, pendant toute l'éternité.
--Ah! certes, me jeta-t-elle, il est au paradis! car l'amour a de ces
cris sublimes.
Or, à quelque temps de là, Mme Arpajou me pria de passer chez elle. Je
l'y trouvai malade, les yeux rougis par une nuit de larmes, et dans un
tel état de prostration qu'il me fut impossible de composer mon visage
pour lui céler ma pitié.
--Hélas! sanglota la pauvre mourante, il souffre, il crie, il brûle, et
c'est à cause de moi. Le crime qu'il expie, seule j'en suis la cause
et l'objet. Damné mon ami, il est damné! Et moi aussi, voyez, je vais
mourir!
Elle se tordait les mains, elle roulait sur les oreillers sa tête
échevelée.
--Je ne le reverrai plus, cria-t-elle, jamais, jamais! jamais!
Que dire, qu'eussiez-vous dit, pour apaiser un telle angoisse, et quel
coeur de roc n'en eût été bouleversé? Un mot, un seul mot, pouvait lui
rendre l'espérance, mot impie, il est vrai, mot à compromettre soi-même
le salut de sa propre âme, mot diabolique enfin qu'un Voltaire n'eût pas
retenu peut-être, mais est-on Voltaire?
--Ne plus le revoir, lâchai-je hors de moi, ne plus le revoir?... Qui
vous en empêche?
Elle se dressa, me regarda, béante..., et je m'enfuis, épouvanté du
moyen que je venais de suggérer à cette ouaille fidèle de notre très
sainte Église. Afin de se réunir à son bien-aimé, il fallait ... oui, il
fallait aller délibérément là ... où il était ... vous savez où!
Le lendemain, je reçus de Mme Arpajou un billet que j'ai gardé, et que
je transcris:
«Venez, je me meurs. J'ai à vous parler.--Delphine.»
Avant de monter chez elle et sous prétexte de prendre exactement de ses
nouvelles, je m'informai auprès des serviteurs.
--A-t-elle requis un prêtre? leur demandai-je.
Non seulement elle n'en avait point requis, mais elle avait refusé de
recevoir celui, son confesseur même, qui s'était présenté pour l'oindre
du viatique.
--Vous venez à point, sourit-elle, je n'en ai plus que pour une heure
ou deux. Asseyez-vous, donnez-moi la main, et voyez comme je suis
heureuse!... Je vais le revoir!... Et c'est à vous que je devrai ma
félicité éternelle.... Merci.
--Quoi, dans l'enfer!... Vous, Madame?
--Puisqu'il y est, fut sa réponse rayonnante.
Et tout de suite elle ajouta:
--Il n'y faut, vous le savez, qu'un péché mortel!
Et elle me montra un petit guéridon à trois pieds, sur lequel
s'étalaient des photographies de mon camarade de jeunesse, l'homme aimé
pour lequel elle avait été faite par Dieu lui-même et qui l'attendait.
--Il ne souffre plus. Il ne pleure plus, il ne sent plus les flammes,
m'expliquait-elle; il est là, au pied de mon lit, prêt à m'emporter,
tremblant de joie.... Je le vois.
Ma responsabilité m'apparut terrible, je l'avoue, et je voulus la
dégager, car elle augmentait mon compte, déjà si lourd, d'incrédule
adonné aux philosophies du doute expérimental. Elle comprit mon trouble
profond, et elle reprit:
--Rassurez-vous. C'est une autre communication qui m'a décidée, car,
hier, après votre départ, j'hésitais encore. La chrétienne convaincue
qui est en moi, et qui y reste encore obstinément, n'était pas éclairée
par la lumière de l'au-delà. J'ai évoqué la puissance astrale qui guide
ma religion même et qui l'assure des vérités du dogme révélé. Elles
m'ont appris que si mon doux amant, si bon, si noble, si fidèle, endure,
à cause de notre amour, les supplices de la géhenne dantesque, par
contre, mon odieux et détestable mari a été recueilli dans les zones
paradisiaques et placé parmi les anges pour son martyre conjugal et ses
déboires. Sachant ceci à n'en point douter, ma résolution a été prise,
et j'ai congédié le prêtre, vraiment trop dur, qui menaçait, par une
absolution intempestive, de me remettre en présence de mon bourreau et
de son assassin, l'intolérable Arpajou....
Sur ce nom, elle expira et je n'eus que le temps de recevoir dans mes
bras sa belle tête aux tempes blanchies.
Un mois après, j'appris par une table tournoyante que ma vieille amie
avait eu raison de croire en la bonté de Dieu et à sa justice. Elle me
révéla qu'elle nageait en paradis avec mon camarade de collège, et que
c'était Arpajou qui grillait en enfer,--et j'abandonnai mes recherches
de psychomancie.
L'ÉTRANGLÉ HILARE
L'histoire n'est pas seulement véridique, elle est vraisemblable; mais
je ne me dissimule pas que, pour la bien narrer, il y faudrait un de ces
ironistes d'élite, héritier de Jonathan Swift, de Mark Twain et de notre
Villiers de l'Isle-Adam. Qu'on m'excuse de m'essayer à leur manière. Ce
conte justifie l'audace.
Lorsqu'à l'arrivée en gare du train 1227, qui est express s'il en
fut, le surveillant préposé à la revue des wagons trouva, dans le
compartiment 184, un voyageur visiblement feu, défunt et, tranchons le
mot, étranglé, il eût fallu la collaboration idéale d'Alphonse Allais,
de George Auriol, de Tristan Bernard et de Jean Goudeszki pour dépeindre
la stupeur de ce fonctionnaire. Le mort était resté dans une attitude
surprenante. Enfoncé dans son coin, le visage renversé, les poings sur
les hanches, les jambes en l'air, il semblait encore se tordre de rire,
et c'était presqu'une consolation à la tristesse du spectacle que de se
dire: en voilà un du moins qui aura été assassiné gaiement! Du reste, si
le meurtre, constaté par le médecin de la gare, était indubitable, la
cause du meurtre, absolument incompréhensible, échappait au commissaire,
pourtant sagace entre les sagaces, qui avait exploré les poches et la
valise de l'étranglé hilare. On retrouva sur son cadavre convulsif le
porte-monnaie, la montre, le portefeuille avec les cartes, la carte
d'électeur, les lettres et le ticket qui permirent de reconstituer son
identité. C'était un nommé Dupont, rentier, boursier et célibataire, que
ses amis reconnurent et identifièrent tout de suite, et sur le
compte duquel ils furent unanimes. Il était, dirent-ils, d'une force
prodigieuse, et pouvait, dans une agression, tenir tête à dix hommes
râblés.--Oui, mais l'hercule n'en gisait pas moins strangulé et dans la
pose bizarre que j'ai dite, exhilarante.
Quel était donc ce mystère? La police chercha à l'éclaircir, ai-je
besoin de vous l'apprendre, par tous les moyens d'investigation
ordinaires et extraordinaires dont elle use, et, au bout d'un mois,
elle était encore béjaune. Il faut mettre à sa décharge que l'assassin
n'avait pas laissé plus de traces de son entité que le poisson dans
l'eau courante. Le seul indice que l'on eût, bien vague, s'estompait
dans une remarque de l'employé chargé de la réception des billets à
la sortie des voyageurs. Ce commis croyait se souvenir que l'un des
voyageurs sortants, individu chétif et rabougri qu'on eût abattu d'un
souffle, s'était présenté à la porte, la tête emmitouflée sous le tube
d'un foulard rose et avec l'aspect caricaturalement douloureux, ou, si
l'on veut, douloureusement caricatural, que les images prêtent aux gens
torturés par une odontalgie.
...Il va de soi qu'il n'y avait aucun parti à tirer d'une observation
aussi banale: un Edgard Poë lui-même l'eût négligée. Aucun agent ne
voulut s'élancer sur une pareille piste, propre à dérouter de braves
Mohicans dressés à la chasse à l'homme à travers les hautes herbes du
maquis social.
C'était un tort, et cette trace impossible était la bonne. Tant il est
vrai que dans l'étude des grands effets il ne faut jamais négliger les
plus petites causes. Depuis un mois, l'herculéen Dupont dormait donc
enseveli dans son caveau de famille et vingt personnes arrêtées pour
son étranglement avaient été relâchées, avec ou sans excuses, lorsqu'un
petit bonhomme rabougri, chétif, et parfaitement conforme, moins le
foulard rose, au signalement dédaigné du surveillant de la sortie, se
présenta chez le procureur de la République.
--Ne cherchez plus, lui dit-il en souriant, c'est moi. Je me livre.
Vous avez devant vous le meurtrier du train 1227, compartiment 184. Des
faibles mains que voici, emmanchées aux débiles bras que voilà, j'ai
strangulé d'un coup, et tel un Milon de Crotone son lion, le voyageur
inconnu, que je pleure d'ailleurs autant que vous. Mon nom est Martin.
Appelez les gendarmes.
Et comme, interloqué malgré son exercice professionnel du coeur humain,
le procureur insistait pour connaître le mobile du crime:
--Je ne le révélerai qu'au tribunal, fut la réponse.
Et, énigmatiquement, le petit Martin ajouta:
--Pour me comprendre, pour m'absoudre peut-être, le jugement d'un
seul homme ne suffit pas. Il y faut une réunion d'êtres humains ayant
souffert ce que j'ai enduré et solidaires des maux que la nature inflige
à l'espèce. Je ne parlerai que devant le jury et le peuple des assises.
Ils me jugeront devant le Christ en croix!
L'assassin tint parole. Il refusa l'aide de tout avocat. Il aurait
refusé celle des anges. Il s'avança seul à la barre et, ayant décliné
ses noms et qualités, il renouvela l'aveu complet de sa culpabilité sans
complices.
--Voici, fit-il. Il est des maux dont la douleur peut être domptée par
des héros; l'histoire l'enseigne. Mais il en est qui n'ont pas eu, qui
jamais n'auront de Régulus. L'histoire, que dis-je, la mythologie, ne
cite personne qui ait résisté au mal de dents. Et si elles en citaient,
on ne les croirait point, car elles mentiraient! Je vous en prends tous
à témoins, messieurs et mesdames, et vous aussi, augustes membres de la
Cour suprême, qui, sur la solidarité de l'odontalgie, n'avez pas besoin
d'en référer au vers immortel de Térence. Dites s'il est possible,
homme, demi-dieu et dieu même, de rester impassible, lorsque toutes les
affres hyper-naturelles rêvées par une Inquisition pour l'enfer de ses
damnés, se réalisent et se centralisent dans l'alvéole d'une gencive
en feu sur un croc d'ivoire carié! Achille devant Troie eût renoncé à
venger Patrocle, Salomon eût laissé couper l'enfant, Napoléon eût
maudit le soleil d'Austerlitz, s'il leur avait fallu être et se montrer
Napoléon, Salomon et Achille dans les conditions épouvantables où je
pris, au Mans, le train 1227 pour courir à Paris me faire arracher, ou
guérir, la molaire que j'ai l'honneur de déposer devant vous.
«Monsieur le président, prenez ce petit os, et que mes concitoyens du
jury se le repassent de mains en mains. Il est froid, il est calmé,
mais il a contenu un Érostrate, voire un Omar, car, je le dis, quoique
religieux et lettré, j'aurais, lorsque je tombai, plutôt que je ne
m'assis, dans le compartiment 184, brûlé le temple de Delphes et la
bibliothèque d'Alexandrie sans hésiter, si de telles horreurs avaient pu
me soulager une seconde. Et vous en auriez fait autant, tout magistrats
que vous êtes, car la capacité de souffrir a des bornes et l'héroïsme
s'arrête au mal de dents!...
Il s'arrêta. Une rumeur sympathique avait couru de l'auditoire au
prétoire; elle fit onduler le banc des jurés. Tous avaient la main
aux mâchoires. Ils se souvenaient. Les yeux disaient, par les regards
échangés, qu'il y avait là un de ces cas d'exception où la justice des
hommes se sent camuse et sans jurisprudence. Martin, pour la fatalité,
égalait au moins les Atrides et dépassait Oreste. Il repartit:
--Tombé plutôt qu'assis dans le compartiment 184, je ne compris et
n'entendis plus rien. Lorsque le train démarra du Mans, le hurlement qui
déchira les airs n'était pas de lui, il était de moi, et tout le Maine
s'y trompa. S'il y avait douze personnes dans le wagon ou s'il n'y en
avait qu'une, je n'en sais rien encore. Je n'en vis qu'une, qui riait.
J'ai appris par les journaux que ce monstre s'appelait Dupont. Il se
serait appelé Teglatphalazar que je l'aurais tué tout de même; il riait!
A qui la faute, messieurs et mesdames, si le plus effroyable des maux en
est aussi le plus dérisoire? Expliquez-moi comment, sur un pont, chez
l'arracheur de dents, dans un hôpital, au milieu des internes, dans
la rue, dans l'omnibus, n'importe où, et même au milieu de sa propre
famille, ce martyr d'autodafé, l'odontalgique, avec sa ouate débordant
des oreilles, sa joue gonflée affreusement, ses contractions musculaires
du facies, ses yeux en larmes et l'embobinement de sa tête fiévreuse,
déchaîne le rire, irrésistiblement, et plutôt que tout autre brûlé vif?
Eh bien! voilà mon crime: Dupont riait!
Ce voyageur n'était certainement pas méchant, et peut-être
compatissait-il; mais il riait, il riait malgré lui, et, plus je
gémissais, plus je me roulais sur les banquettes, plus je jurais,
sacrais, maudissais le sort, plus son hilarité croissait et le secouait
de la tête aux pieds. En sortant de Chartres, il était arrivé au comble
de l'accès; il s'était cramponné à la traverse du filet, et il se
tordait littéralement dans les convulsions. C'était le moment où il
venait de se produire dans ma molaire un phénomène de douleur telle, que
je ne saurais le comparer qu'à une éruption du Vésuve.
«Alors ... mais je ne sais plus rien. Je ne vois plus. La sensation me
reste d'avoir bondi comme un tigre, d'avoir empoigné quelque chose de
gros, de mou et de cylindrique, et d'avoir serré frénétiquement, avec
une force colossale. Voilà tout. A présent, je suis guéri, vous avez la
molaire sous les yeux, vous pouvez vous rendre compte. Moi, je ne
le peux pas. Je pleure Dupont et je le hais encore. S'il y a crime,
jugez-moi. Prenez ma tête et qu'on la tranche. On doit moins souffrir.
Et ceci dit, il se tut. La délibération du jury fut très brève, pas un
des jurés n'alignait l'honneur de sa dentition complète. Martin fut
acquitté à l'unanimité, moins une voix, celle du président d'âge qui,
depuis quinze ans, mandibulait d'un râtelier. Il ne se souvenait plus,
gâteux du reste.
LE COUP DE LA BELLE-MÈRE
Menacé de l'une de ces revendications auxquelles tout écrivain est
en butte lorsqu'il affuble d'une patronymie déclarée au Bottin le
personnage le plus fictif de comédie ou de roman, j'estime sage d'en
revenir au système du vieux répertoire--ou de La Bruyère--et d'appeler
paisiblement: Eraste, Clitandre, Araminte et Bélise les types, comme on
dit aujourd'hui, de ce conte philosophique.
Frères de père et de mère, Clitandre, l'aîné, et le cadet, Eraste,
étaient unis à souhait, et ils s'aimaient exemplairement avant le
mariage de ce dernier avec la charmante Araminte, fille de Bélise. Ils
vivaient alors ensemble dans un même appartement suburbain, à Levallois,
y mettant en commun leurs ennuis, leurs plaisirs et leurs ressources,
et, jeunes, ils attendaient la fortune. Or, ce fut au cadet qu'elle
sourit, et sans respect du rang d'âge.
Il est vrai qu'Eraste était blond, joli garçon, et, des deux, le plus
fataliste, voire dénué de toute force volitive, une chiffe enfin. C'est
tels que, sur son pneu, les recherche la déesse aux yeux bandés. Cette
chiffe était de toute éternité dévolue aux chiffons. Employé d'un grand
bazar universel de la Ville-Lumière, il y «rayonnait», c'est le mot,
au comptoir de la soierie, et, sa journée vécue dans le sourire
professionnel, il rejoignait son frère à un petit café de la place du
Havre, où se livraient des matches de billard. Clitandre se piquait de
carambolage, et, brun aussi tenace que le blond était veule, il laissait
sur le tapis la bonne moitié de ce qu'il gagnait à son métier de
courtier d'assurances. Mais tout s'équilibrait aux fins de mois, grâce à
l'entente fraternelle, dans la bourse à deux pochettes.
Celui qui, du fond des nues, règle les choses de ce monde s'amusa donc,
un jour, pour tenir le diable en haleine, à conduire Araminte, jeune
fille pleine d'agréments du huitième à l'étalage miroitant où l'indolent
Eraste, le crayon d'or en flèche à l'oreille, chiffonnait les soldes de
faille et aunait les coupons de satin.
Le doux commis, marqué de Dieu, emplissait son idéal de vierge. Et,
comme il le vivifiait aux yeux de Bélise, mère docile, deux destinées
se nouèrent en une.--Ainsi deux wagons s'accrochent en gare, avec la
petite secousse, pour des voyages moins longs que celui de la vie.--Et
le mariage fut.
Vous cacherais-je que, le beau matin où l'adjoint du maire empêché du
huitième mit la main d'Araminte dans celle d'Eraste, il y déposait du
même coup, au nom des lois, un portefeuille conjugal de vingt-deux mille
livres de rentes? La société paraphait ainsi l'oeuvre amoureuse de la
nature.