L'identité de la force et du droit est évidente pour la raison. Il
n'y a point de victimes dans le monde; il n'y a que des infirmes et
des anémiques. Pour l'esprit, l'ignorance est une anémie. Comme on
donne de la viande crue et du fer aux sangs pauvres, que les faibles
se nourrissent de rancune et de révolte: ils s'en feront plus forts,
s'ils peuvent l'être; et ils seront libres, quand ils auront la force.
La force est sainte: elle sert d'assise à la cité nouvelle. Au
besoin, il faut être cynique dans le culte de la force. On l'a
toujours servi, mais sans oser le dire. Ibsen invite les hommes à la
franchise, dans la parole et dans l'action. Où la vérité importe,
rien n'importe que la vérité. D'ailleurs, la vérité est toujours
cynique pour le mensonge. L'audace est la vertu des rebelles. Que les
femmes ne craignent donc point d'être cyniques, elles qui n'ont pas
craint jusqu'ici d'être faibles. Elles auront assez de pudeur, si
elles ont la force de se rendre libres.
Il y a eu un temps, de la sorte, où Ibsen voyait une hypocrisie
haïssable partout où la force dissimule son droit, et partout où la
faiblesse ne revendique pas le sien d'être rebelle. Ainsi la lumière
donne la fièvre à la campagne de Rome et sur ce désert prodigue la
magie du sang et de l'or! Dans la vapeur des marais, une moisson
héroïque se lève. Ce n'est plus même le mirage d'une plaine féconde,
qui promet de la vigne et du blé: c'est la propre illumination des
rêves qui n'ont point d'ombre, où la volonté n'appelle plus son
objet, mais se jette à sa rencontre, s'en croyant appelée.
Voilà comment cette Campagne, non moins qu'aux héros, est si chère
aux vaincus. Tous y goûtent la défaite, au sein de l'irrémédiable
défaite, l'écoulement des siècles. Elle les console dans la
condamnation sans bornes de toute grandeur. Les malades de la
volonté s'endorment ici; et les possédés de puissance s'y enivrent
d'insomnie. Comme à Ostie la pierre même se délite, la volonté qui se
brise, à Rome, se liquéfie en lassitude; mais au Forum, les colonnes,
vieilles de deux mille ans, poussent la terre d'un front têtu, et
sortent de la poussière. Le poison de Rome, endort les cœurs faibles
pour jamais, et ranime la folie des puissants.
Quelques hommes, pleins de force, contractent à Rome une fièvre
que la quinine ne prévient pas,--la folie de l'empire. Si c'est un
mauvais air comme l'autre, je le crois; mais l'âme en est avide;
elle ne veut pas guérir de ses frissons; elle s'y plaît étrangement,
jusques à y périr. C'est ici qu'Ibsen, cessant de prêcher et de
chercher systèmes, s'est saisi dans sa force à pleines mains,
et s'est jeté, tête à tête, contre tout ce qu'il nommait encore
le mensonge: lui seul contre tout un peuple, une race, tout un
siècle,--un homme contre tous les autres. Comme il nous faut toujours
donner de beaux noms aux œuvres où nous ne mettons rien que de nous,
Ibsen appela son parti la guerre de la vérité et de la vie contre
l'éternelle imposture qui domine l'instinct des hommes. Toutes
ses œuvres héroïques, il les a conçues en ce temps-là. Alors, il
préférait combattre à vaincre. Cette force hautaine, et sans pitié,
Rome l'a nourrie. Et cette volonté absolue de régner, fût-ce par la
destruction, est une fille de la solitude romaine. Quoi de plus?
Elle devait finir par se tourner contre elle-même: c'est le progrès
ordinaire de la volonté intelligente. Dès sa première heure à Rome,
dans Ibsen, sûr du triomphe pour demain, je sens un vainqueur dégoûté
de la victoire, et dédaigneux de la cause qu'il fait vaincre.