Pour qui vient du Nord, l'Italie est la révélation d'un monde où la
joie est permise. Ce que le rêve a conçu dans le vide a donc son
lieu quelque part sous le ciel? L'Italie enseigne la joie de vivre,
parce qu'elle fait croire à la beauté d'être libre: c'est le pays où
il semble possible d'aller tout nu, sous les orangers, sans prendre
froid. L'accord du rêve avec les faits, tel est, d'abord, le prestige
de l'Italie; l'artiste pense y retrouver une patrie perdue: il y
découvre l'harmonie.
Je me représente Ibsen à Rome. Il y était, comme il avait quarante
ans; encore un peu, et il serait dans le plein de ses forces. On
m'a montré sa maison retirée et paisible. Il vivait dans le soleil;
il lui semblait surprendre le secret de la nature, et qu'elle vit
dans le plaisir. C'était avant l'entrée des Italiens dans la ville
fatale, où toute ambition doit trouver son terme, et où nul palais
ne se fonde qu'il n'y marque la place d'un sépulcre. A cette époque,
Rome était encore le plus noble oratoire de la méditation; le tumulte
n'y avait pas pénétré, ni cette foule qui prend pour une fumée de
gloire la poussière qu'elle piétine, et qu'elle soulève du pavé. On
m'a vanté cette vie sans événements et sans bruit, si calme et si
profondément lumineuse que Rome offrait alors aux hommes en exil. La
liberté y régnait; car il n'est de vie libre, que celle où il ne se
passe rien. L'Italie a gagné Rome; et l'homme l'a perdue. A tous,
elle ouvrait un grand asile, égal à l'espace désert de son horizon.
Pourtant, s'il est plus facile de croire au bonheur, ici qu'ailleurs,
à la longue il n'est pas moins vain, ni moins ridicule. La lumière
romaine éblouit; mais trop de clarté, aussi, aveugle.