Les vieillards caducs et les enfants sont absents de son œuvre. Il
ne représente guère que les hommes dans l'âge mûr, les femmes et les
jeunes gens. Là seulement, en effet, la volonté et les passions ont
toute leur force.
Les vieillards somnolent, et sont odieux s'ils agissent avec
violence. Les vieillards sublimes ne courent pas les rues, dans la
ville moderne; et les autres, trop souvent, se font écraser. Les
hommes mûrs et les jeunes gens sont forts, parce qu'ils sont égoïstes
et ne croient pas l'être. Ils mettent leur amour de soi-même jusque
dans la foi, les idées et le sacrifice. Le bel âge est à plus de
cinquante ans, et moins de soixante[26]: tout y est tragique; la mort
est derrière la toile pour faire le dénouement. Il faut avoir cet âge
pour jeter d'une main imperturbable son épée dans la balance de la
vie. La jeunesse fait plus encore: elle entre de tout son poids dans
le plateau, et rompt l'équilibre: ce n'est qu'à cette saison de la
force, que les hommes sont capables de mourir pour une idée vague, et
les femmes de tuer pour une sensation.
[Note 26: Maître Solness, Borkmann, Rubeck, le docteur Stockmann,
Madame Alving ont cet âge.]
Trop souvent, le théâtre confie aux vieillards un emploi héroïque:
c'est l'erreur qui empêche tant de gens de croire à la tragédie: peu
d'hommes se persuadent qu'il y en ait qui veulent mourir pour une
idée, ou souffrir pour elle, ou faire souffrir. Que ne leur fait-on
voir des héros dans la force de l'âge?--Les vieillards ont l'apanage
légitime de la sagesse. Mais la sagesse n'est pas scénique: elle est
pleine de calme, en son essence, sereine et presque indifférente.
Elle contemple, qui est le contraire d'agir. Les beaux vieillards
ne sont à leur place que sur le théâtre des dieux. La scène humaine
est aux fous. Les héros sont des fous qu'on admire. Encore ne les
admire-t-on pas toujours; et même le siècle veut qu'on les méprise.
Qu'Ibsen soit loué de n'avoir pas fait tourner toute la vie des idées
et des hommes autour des petits, petits enfants. Sans qu'on les y
voie, le théâtre moderne n'est plein que de ces minces créatures;
et ce n'est encore rien auprès de l'embarras qu'ils donnent en tous
lieux, hormis à la campagne. Ils ne sont pas peu responsables de la
mollesse universelle. Ce sont les germes destructeurs de l'énergie;
près d'eux, elle s'use et se prodigue en menuailles; le grand amour
tombe en poussière de soucis.
On s'imagine que la pratique d'une tendresse égoïste corrobore la
valeur personnelle de l'homme. Quelle erreur: l'égoïsme des mères
et des pères, en général, énerve toutes les vertus au profit d'une
seule. Ce qu'ils ont de vigueur pour penser et pour agir descend au
bégaiement de la chambre aux jouets; ils ne peuvent pas faire croître
d'un coup le cœur ni l'esprit des enfants; mais ils abaissent les
leurs au niveau de ces dieux dans les langes: et même les passions
se rapetissent à l'image de ces petits. Il arrive, en outre, que
les hommes se font une arme de leurs enfants contre les femmes, qui
s'arment éternellement de leurs enfants contre les hommes: parodie de
toutes les grandes luttes; parodie même de crimes.
On peut aimer les enfants, comme ils le méritent; on peut s'y
plaire, ce sont les fleurs de la forêt. Mais le monde ne saurait pas
tenir dans ces petites mains; faut-il que les plus belles pensées
s'abêtissent pour les distraire? Même à regret, il sied de les tenir
à distance. Ils sont touchants; mais il l'est bien plus d'être homme
et de vivre. Nous, hommes, nous avons à lire la grande tragédie de
la vie et de l'art, à livre ouvert; ce n'est pas notre rôle de la
faire épeler à ces petites bouches. Qu'ils rient et qu'ils jouent à
l'écart: Ibsen les y laisse, car Ibsen est viril.
Jamais on ne fit la part plus belle aux femmes que dans "Maison de
Poupée". C'est l'homme le plus sot qui lasse l'amour de la plus
charmante entre toutes les femmes. Mais quelle folie est la sienne de
prendre pour une injure inexpiable, qu'on la traite en poupée?--Et
même si elle l'était?
Où y a-t-il, dans le monde, beaucoup mieux que des poupées qui
parlent, et qui s'imaginent de parler seules, de penser et de
marcher?--Si rien de plus qu'eux-mêmes n'anime les automates, en quoi
un automate l'est-il plus qu'un autre automate?
Celle-ci se fait un grand deuil d'être la poupée de son mari, et
s'accuse de jouer à la poupée avec ses enfants; mais de quoi se
soucie-t-elle? Et si à ce jeu les enfants s'amusent, d'une joie
divine et sans partage? Une femme va-t-elle se plaindre d'être la
poupée de l'homme, en rougir et s'en révolter? Mais que croit-elle
qu'il soit? L'homme est la poupée du destin. Et sans aller jusque-là,
le fantoche de la cité, le pantin aux mille idoles froides, qu'il
appelle ses idées quand il les vante, et ses lois quand il les hait.
O vanité infinie des automates: cassant un ressort, ou changeant un
rouage, ils croient changer de nature.
On ne peut rien exiger d'un autre être que l'amour. Aimer, tout est
là. Qui est aimé est redevable infiniment à l'amour. Et plus encore,
s'il se peut, qui aime. On vous aimait, poupées, et vous aimiez
jusque-là. Voici que vous vous rendez haïssables.
C'est dans les femmes, surtout, que la bonté et le dévouement se
confondent. Elles n'ont que des amours particulières, consacrées
à peu d'objets. Elles n'aiment plus rien, s'il leur faut tout
aimer. Qui a connu cette sorte de femmes, les préfère injustes à
impartiales: elles se réservent alors tout ce qu'elles ont de cœur
et de partialité. Qui nous aimera sans beaucoup de partialité?--Leur
esprit égoïse sans retour. Elles se savent si grand gré de ce
qu'elles ont appris, et de penser: elles y sacrifieraient bien le
monde entier, sinon elles-mêmes trop nécessaires à ce monde: tant
cette qualité de comprendre leur est étrangère, qu'elles n'y portent
aucune candeur, ni froideur, ni désintérêt. Elles s'admirent dans
leur esprit, comme les meilleures femmes n'ont jamais songé, un seul
instant, à se vanter de leur cœur.