L'IDOLE DE LA VOLONTÉ

L'ivresse du moi: dans sa force il se croit bon; et il se décide à

agir pour donner une preuve de sa force.

Être soi tout entier ne diffère en rien d'être soi-même. On s'en fait

un devoir. Tout ou rien, c'est la politique de notre morale. Le moi

n'a donc pas honte d'être optimiste? Loin de là, quand il n'en sent

pas encore l'horrible nausée, le moi est fanatique du bien qu'il se

flatte de faire. Nul n'a plus de foi: il la porte dans les moindres

faits de la vie; car une foi semblable n'est que le furieux appétit

qui se jette sur tout.

Il s'assure qu'il suffit à un monde. Puisque tout est mauvais, et

que tout pourrait être bon, il est juste de monter à l'assaut, et de

miner le mal dans la citadelle. Il s'agit toujours de tout détruire.

Voilà le comble de l'espérance, et qui marque plus de force dans le

génie que de clairvoyance. Où la volonté domine, les idées n'ont pas

besoin d'être claires; l'homme voit le monde à travers son désir;

il ne l'a point encore saisi de près, y regardant les yeux dans

les yeux; et celui qui devait être le plus intelligent des poètes,

pendant longtemps, n'a pas eu tant d'intelligence que d'énergie. La

volonté, cette forme du moi en action, doit renouveler le monde.

Va droit au but, se dit le héros; délivre la volonté, ou succombe.

Voilà le comble de l'espérance jusque dans le désespoir; et, ivre

de soi, il s'écrie: «C'est là vivre! Briser, renverser, frapper!

Déraciner les pins! Voilà la vie! Voilà qui endurcit et qui élève!»

L'anarchiste exulte, parce qu'il espère. Dans tout anarchiste qui a

la foi, il y a un optimiste qui délire; et qui peut-être, un jour,

s'il guérit de sa folie, la prendra en dégoût. L'enfance de ce tyran,

voué à l'exil, jette d'épaisses gourmes. Qu'il est encore loin de sa

beauté et de sa grandeur!

Le mouvement importe plus à la volonté que le plan où elle se meut;

et plus que le terme où elle va, la vitesse de la course. Quand

les héros d'Ibsen proclament qu'ils sont libres, ils n'ont plus

rien d'humain. «Dieu n'est pas si dur que mon fils,» dit la mère de

l'indomptable Brand; et ce pasteur, machine à vouloir, qui ne veut

vivre que pour le Christ, avoue, dans son triomphe, qu'il sait à

peine s'il est chrétien. Le plus affreux mystère du moi, c'est qu'il

arrive un moment où la volonté tourne à vide. On met tout à feu et à

sang; la nuit vient et l'on s'assied dans l'ombre, se disant: Je ne

crois plus, je ne sais plus; vais-je donc ne vouloir plus? Car que

m'importe de tout être, où il n'y a rien.

Le moi pressent le danger mortel du doute: ne faites jamais la folie

de douter de vous-même. Il faut croire en soi. Rien ne nous est bon

que ce qui nous y aide; il n'est mal, que ce qui nous en éloigne.

La volonté est l'organe de la puissance. Être soi, c'est dominer. On

ne veut que pour pouvoir. Puissant en énergie, je ne vis que pour

être puissant en actes. Il faudra que je vous le fasse sentir, ô mes

frères très libres. Le pouvoir, voilà la vie, l'appétit de l'homme,

la propre affinité de son sang.

Même vaincu, l'homme puissant ne baisse pas la tête. Il ne regarde

pas sa vie comme perdue: tant qu'il lui reste un souffle, c'est une

haleine de volonté qu'il respire. La mort même ne ruine pas toujours

cette espérance. Le grand moi est pareil au phtisique dans la force

de l'âge; quand tout est détruit et que la mort s'annonce, il connaît

une dernière fièvre, un rêve suprême, où il s'endort dans son propre

poison.

Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski · 第 32 / 77 题