ANTIQUE ET MODERNE.

Ils sont plaisants de prendre la vie antique pour le modèle d'une vie

libre.

Le fait et le moi s'opposent; ils se bravent; et l'un toujours

asservit l'autre. L'art antique est forme, et soumis au fait. Le

moderne est sentiment, et le moi y domine. L'antique est horizontal,

surface, si je puis dire; le moderne, volume, profondeur et vertical.

L'ordre et la beauté antiques viennent de ce que le cœur manque,

c'est un art sans âme; moyennant quoi, il est tranquille. Les enfants

aussi ont leur paix grecque: ils jouent dans la chambre où la mère se

meurt, et jusque sur le lit, si on les laisse jouer. J'admire cette

sérénité, et, malgré moi, je la méprise.

Le grand avantage d'Athènes sur Paris, pour la vie heureuse, c'est

que je suis à Paris et qu'Athènes n'est plus. Nous mettons l'âge d'or

dans le passé, par prudence: il ne faudrait pas le défier d'être.

L'enfance de notre âme est la fée, et d'or enfin tout ce qu'elle

touche. Mais tout ce qui nous touche est de terre, sitôt que nous

sommes touchés. Le plus sûr est de rêver.

La beauté manque à Ibsen: de là qu'il fait le rêve de l'antique. Il

cherche l'ordre. Il le veut à tout prix. Mais il n'arrive pas à y

sacrifier la vie intérieure, notre chère folie, et la sienne.

L'antique est sain comme le vide, assez souvent. Ce qui est tout

à fait sain est nul, sans doute. Les vivants sont des malades,

et pas un n'en réchappera. Tout homme est malade. Les anciens ne

pensaient pas l'être; ils se croyaient bien portants, tant qu'ils ne

souffraient pas de paralysie. Mais eux-mêmes, à la fin, ils se sont

vus paralytiques.

L'antique est si peu le Moi, que le Bouddha le nie au nom de la

volupté même.

La conscience malade, voilà le théâtre de la fatalité moderne. Comme

le cœur, on ne sent sa conscience que si l'on en souffre. La tragédie

grecque n'est que le fait. Les hommes tombent comme les générations

des feuilles. Aussi la tragédie grecque nous semble presque toujours

admirable, et ne nous intéresse presque plus. Il n'y a que la

terreur, et la pitié n'y est qu'une peur réflexe. Ce ne sont guère

des hommes: mais des dieux aveugles et des automates aveuglés.

La tragédie moderne, c'est le moi en contact avec le monde. Le moi

est plein d'énergie: acte contre acte. Le fait, et un déluge de faits

tous terribles, ne sont pas si tragiques qu'une seule décision à

prendre pour la conscience malade.

Nous sommes tous chrétiens malgré nous: si nous sommes pensants.

Et c'est en vertu de notre âme, qui est à elle seule, et pour soi,

l'état, le monde, et toute la cité. Il est vrai que le propre

chrétien est en présence de son Dieu. Sans son Dieu, il est suspendu

dans le vide. Mais combien, de là, les vues sont puissantes sur le

fond, et hardies dans l'abîme.

Le christianisme a créé le monde intérieur. Il n'a pas du tout

supprimé l'autre: il l'a réduit à la seconde place. Un Athénien

chassé d'Athènes n'était plus guère un homme; car, pour être homme,

il fallait d'abord être citoyen. Désormais, je suis homme dans Sirius

même. On ne peut m'en ôter le caractère. Ils le savent bien, tous ces

grands exilés, qui ont commencé de l'être dans leur propre ville, et

dès le sein même de leur mère.

Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski · 第 33 / 77 题