«Je ne sais qu'une révolution, qui n'ait pas été faite par un
gâcheur;» dit Ibsen à son ami, l'orateur de la révolte: «c'est
naturellement du déluge que je parle. Cependant, même cette fois-là,
le diable fut mis dedans: car Noé, comme vous savez, a pris la
dictature. Recommençons donc, et plus radicalement. Vous autres,
occupez-vous de submerger le monde: moi, je mettrai la torpille sous
l'arche, avec délices.» L'État est la malédiction de l'individu:
qu'on abolisse l'État. Toute notre morale sent la pourriture, comme
les draps d'enterrement: qu'on abolisse la morale et l'église. Le moi
a sa morale prête; le moi a son église. La joie de vivre ne peut-elle
pas suffire à l'homme, désormais? Le moi est bon; il est clair; il
est solide. Il ne laisse rien d'intact, parce qu'il vaut beaucoup
mieux que ce qu'il détruit. Le moi est l'honnête anarchiste qui ne
sépare pas le plaisir de la justice, ni la volupté de la vertu. C'est
pour faire le bonheur de la planète, qu'il met le feu à la ville. Il
prêche ingénument le retour à la nature, tant il a peu de malice.
Mais qu'est-ce bien que la nature, sinon le bon plaisir tempéré par
la pure vertu? Et, du reste, s'il n'en était pas tout à fait ainsi,
le moi, qui est toute excellence, se fera juge aussi de la nature.
Et d'abord il faut délivrer les femmes. De la nature? Sans doute;
car, au fond, la nature se dissimule sous les lois, qui n'en sont que
l'habit politique. Le moi est l'universelle pierre de touche; il a
la vérité; il a la santé; il n'erre pas; à lui de purifier l'espèce;
à lui de la condamner, ou de s'y préférer. Le moi reste la seule
puissance et le seul juge. Il n'a qu'à vouloir.