La vie d'Ibsen est simple, sans événements, et ne prête pas à
l'anecdote. Une vie pareille à beaucoup d'autres, la solitude
exceptée. Mêlée d'abord à la vie de tout le monde, bientôt elle n'a
plus rien de public. Une jeunesse pleine d'espoir, qui s'en va à la
conquête du peuple. Une défaite qui ne ménage rien, ni l'orgueil, ni
la conscience, ni les moyens nécessaires à la vie. Un âge mûr plein
de travaux, qui naissent dans la retraite, et une vieillesse, riche
en gloire et en biens solides. De bonne heure, une habitude prise
pour toujours de ne plus rien donner de soi au public, que les œuvres
de l'esprit.
La famille d'Ibsen est d'origine danoise. Établis en Norvège, les
Ibsen se sont mariés dans le pays; plusieurs femmes de la maison
étaient pourtant des Allemandes. Il a eu de bons parents et la
fortune mauvaise, à l'entrée de la vie. Sa famille était riche; elle
a connu les revers et le malheur d'être pauvre. Il a perdu son père
assez tôt: c'était un armateur hardi, un homme gai, vivant, et fait
pour la victoire; il ne survécut pas à sa ruine. Ibsen a été élevé
par sa mère, femme de grand sens et de vertu rigide. Il avait des
frères et des sœurs; il se tenait à l'écart, et ne prenait aucune
part à leurs jeux. Il passe pour avoir toujours haï les exercices du
corps. Enfant, il était brusque, nerveux, brillant quelquefois, et
le plus souvent taciturne. Jeune homme, il a dû gagner son pain, et
le moyen de faire ses études. Il a tenu le pilon dans une pharmacie.
Plus tard, à Christiania et à Bergen, il a écrit dans un journal
révolutionnaire, et dirigé deux théâtres. Il a donc vécu dans les
deux cercles de l'enfer dédiés au mensonge: toutefois, comme le
mensonge est la première nature des comédiens, ils y sont bien
plus sincères; et il s'en faut que le poison de mentir ait la même
innocence dans les journalistes.
L'épreuve de la misère, bien ou mal, forme le caractère d'un homme.
Il s'en fait plus sensible à la joie, qu'il appelle, et à la douleur
ou la colère, qui ne le quittent plus. Il arrive que, pour avoir
souffert trop tôt, un homme porte au fond de l'âme un sens de la
souffrance, qui finit par créer les occasions de souffrir. Du reste,
presque toutes les âmes puissantes sont douloureuses. Le plaisir de
vivre n'est qu'un incident: il n'a pas de profondeur.
Ibsen a éprouvé le dégoût de n'être pas à son rang; son orgueil
a grandi dans l'humiliation. Il a bien fait plus que de prendre
ses grades; il a dû conquérir le droit d'y prétendre. C'est sans
doute pourquoi il tient beaucoup à son titre de docteur[17]. Il
a cru dompter son pays et son temps, dans l'allégresse de la
première victoire, quand le sentiment de sa force et l'ivresse de
l'intelligence donnent au jeune homme cette confiance en soi et dans
tout l'univers, qui est une folie d'amour. On s'aime tant d'être
comme on est, qu'on croit avoir la même raison d'aimer les autres.
Et peut-être les chérit-on, en effet; dans le bonheur qu'on a de
les conquérir, on leur étend sa propre excellence; on s'assure de
les convaincre; on ne doute pas d'eux, parce qu'il semble certain
qu'ils se laissent gagner; et, comme on se sent plus haut qu'eux, on
les aime davantage, on les bénit d'être assez bas pour se laisser
élever. Pour eux, ils n'ont pas l'air d'en rien savoir; et l'on
s'aperçoit enfin de leur indifférence. C'est le moment où elle tourne
en hostilité. Tel est l'aveuglement de celui qui compte sur son
intelligence, et qui lui prête une action décisive sur la vie des
autres. Sans cesse, l'esprit d'un homme fonde une immense espérance
sur le cœur des autres hommes; mais sans leur donner du sien. Les
hommes, comme les chiens et les enfants, ont l'instinct de ceux
qui les aiment. Il est bien vrai qu'une grande pensée ne juge pas
nécessaire de mieux faire pour le genre humain que pour elle-même.
L'intelligence seule repousse avec dédain l'idée du sacrifice: or,
la plupart des vivants n'attend rien de l'homme supérieur, qu'une
immolation ou des services.
[Note 17: Il est gradué de Christiania, en date du 3 septembre
1850: il avait vingt-deux ans et demi. Son diplôme porte la mention:
_non contemnendus_. Il a de bonnes notes en latin, en français, en
religion, en histoire, en géométrie. Il a _mal_ pour le grec et
l'arithmétique.]
Ibsen avait offert trois ou quatre pièces de théâtre à son public:
les unes n'eurent pas de succès; les autres firent scandale. Il
avait beau se défendre: il vit qu'il lui fallait demeurer obscur,
ou perdre ses forces dans un combat misérable contre les sots et
une nuée d'absurdes ennemis. Comment se résigner à une telle lutte,
quand on ne voudrait même pas de la victoire à un tel prix?--Que
faire, d'ailleurs, contre tout un peuple injuste, quand on ne veut
pas être le bateleur de ses pensées, ni servir la parade de son
propre génie? Valent-ils donc la peine qu'on cesse d'être libre? Ils
haïssent jusqu'à la beauté, jusqu'à la liberté que l'on rêve pour
eux. Bien pis, ils ne sont pas en état de les comprendre. A quoi
bon tant d'efforts inutiles? Ne meurt-on pas de faim aussi aisément
partout?--Le plus intelligent des poètes devait en être le plus amer
et le plus dur. A près de quarante ans, il s'est vu aussi pauvre,
aussi seul et sans joie dans toute sa richesse pensante que, trente
années plus tôt, l'avait été son père, le soir de la ruine. Il a
fait comme Dante et le prophète: il est sorti de la ville; il a pris
la route de l'exil, secouant la poussière de ses sandales sur son
peuple, et, d'abord, sur ses amis.
Il a connu la faim, le mépris des plus forts et du public. Comme il a
beaucoup aimé la victoire, et le rêve de la puissance, il a beaucoup
souffert de la défaite, et il en a ressenti l'outrage. Il y a pris
une haute idée de son génie, ayant mesuré à quoi le génie condamne.
Quand il s'exile, il ne laisse dans son pays que l'amertume d'une vie
détruite[18].
[Note 18: Ibsen n'a pas quitté la Norvège avant 1864. Il est à
Rome en 1866; à Ischia en 1867. Il vit quatre ans en Italie, et la
plupart du temps à Rome même. On l'y retrouve plusieurs fois de 1870
à 1880; il s'est arrêté aussi à Naples et à Sorrente. De cinquante
à soixante ans, il a surtout vécu à Dresde et à Munich. Il doit ses
premières victoires aux théâtres allemands.]
Depuis près de trente ans, il n'avait pas cessé d'errer, vivant en
Italie et en Allemagne, tantôt à Ischia, tantôt à Munich, et le plus
souvent à Rome. Il quitta Rome, comme les Italiens y entrèrent.
«On vient de nous enlever Rome, à nous autres hommes, écrivait-il,
pour la livrer aux faiseurs de politique. Où aller maintenant? Rome
était le seul lieu où vivre en Europe, le seul où l'on eût la vraie
liberté, qui échappât à la tyrannie des libertés publiques[19].»
Quand la troupe des Meiningen eut commencé de le rendre célèbre, il
fut loué dans son pays; il y fit d'abord quelques courtes visites;
puis, l'Europe ne lui parut plus valoir beaucoup mieux que la
Norvège. Il y rentra donc, en 1891, pour ne plus la quitter. Il
allait avoir soixante-cinq ans. Il faut bien mourir quelque part.
Et s'y prendre un peu à l'avance. Ainsi l'on prend ses quartiers
d'angoisse.
[Note 19: Lettre à M. G. Brandès.]