On doit rendre à Ibsen l'hommage de sa solitude. Qu'il soit unique,
puisqu'il est seul.
Il est bien vrai: rien ne nous importe que ce qu'il y a de plus
grand. Ibsen compte seul à nos yeux, de tous les Scandinaves. Il
n'y a pas de place pour nous en France, disait l'un d'eux[13]. Mais
il n'y a pas eu de place pour Ibsen en Norvège, ni ailleurs. On lui
donne parfois un rival: il ne peut l'être qu'à Berlin[14].
[Note 13: «Ibsen seul s'y est logé et seul il y demeure:
c'est comme un chardon qu'ils se seraient mis dans les cheveux et
qu'ils ne pourraient ôter.» Lettre de M. Jonas Lie à M. le comte
Prozor,--préface de _Borkmann_, XXII.]
[Note 14: Il s'agit de M. Bjoernstjerne Bjoernson qui, entre
tant d'ouvrages bruyants, éloquents et confus, a fait une œuvre: _Au
delà des forces humaines_. Ce drame a un mérite rare: c'est que, par
endroits, on le dirait d'Ibsen.]
Ibsen s'étonne de ceux qui le font d'une école. S'il est réaliste,
il leur montre _Solness_, ce rêve de la pensée enfoncée en soi-même.
S'il est mystique, il leur fait voir _Maison de Poupée_ ou _l'Ennemi
du peuple_, ces peintures cruelles de la vie. Il y a deux hommes en
lui, qui sont les deux termes du long débat entre le moi et le monde:
un créateur et un critique. Tout ce qu'il voit de solide autour de
lui, de bâti par les siècles, il le renverse. Tout ce qu'il élève
lui-même, il le détruit. Son art oscille entre les deux pôles de la
nature et du rêve. Nul poète, par là, n'est plus de ce siècle: il
crée en dépit de tout,--et seulement en vertu de lui-même.
Ibsen, qui sait le bonheur de créer, peut à la rigueur montrer le
mépris de penser. La vie implique infiniment plus d'idées que tous
les esprits ensemble. La vie a des pensées que la pensée n'a pas. Les
idées du grand poète tendent de plus en plus à prendre la qualité
d'êtres vivants. Le symbole est une idée qui a reçu le souffle divin;
elle est rachetée de sa condition inférieure; elle a fait le grand
pas: elle a pris l'être. C'est dans Ibsen que je dis; car, dans les
poètes sans force, il est constant que c'est tout le contraire. Ils
humilient la vie jusqu'à la mort; ils ravalent un être vivant à une
idée générale: comme si un mot valait jamais un homme.
Entre tous les poètes, Ibsen est le seul rêveur, depuis Shakespeare.
Tous les poètes tragiques sont réalistes, sous peine de n'être pas.
La scène française est unique par la continuité: c'est que tous les
bons auteurs y ont été les peintres fidèles des mœurs et de la vie.
Le théâtre de la France est l'école sans fin de la morale, de la
politique, le miroir des lois et des coutumes, une imitation qui n'a
pas sa pareille des sentiments communs à tout un peuple, des plus bas
aux plus héroïques. Un admirable génie s'y applique à la connaissance
de l'homme moyen. La France est la moyenne humaine entre toutes les
races, tous les âges, toutes les nations. Une éloquence partout
répandue, comme l'esprit même dont elle est la forme publique; une
exquise finesse, une vue des caractères qu'on ne trompe pas, sagace
et sans détours; une doctrine large sans roideur, sociable comme
la vie en commun est forcée de l'être; un divorce éternel entre
les objets du cœur et les objets de l'esprit, qui est proprement
la méthode universelle de toute science; un goût décidé du bonheur
et de la juste raison, un penchant à les confondre, le parti pris
d'y croire et d'y convier tous les hommes; une expérience des mœurs
et des passions qui rend indulgent à toutes: un verre d'ironie ou
d'honneur, selon qu'on se moque des hommes ou qu'on y a une foi
inébranlable: voilà ce qu'on trouve sur la scène française, comme
partout en France. L'intelligence et la raison y règnent absolument,
et la fleur de l'esprit les tempère. Quand elles font défaut à un
auteur, il ne lui reste guère rien. Si les autres peuples n'ont point
de théâtre, c'est faute du génie réaliste; mais pourquoi, sinon que
le génie de la vie y a trop peu de charme? Où sont l'éloquence et
l'esprit, ces deux mamelles du dialogue? Chacun dort chez soi, ou
boit, ou dispute, ou prie. Pour tout dire d'un mot, l'art ne commence
là-bas qu'avec la poésie. On ne verra point un théâtre illustre
dans la suite des siècles; mais, au lieu du désert, dans l'oasis de
deux ou trois saisons, un grand poète et un seul. Ainsi les cent
petits peintres de la Hollande, qu'on ne peut estimer trop, artisans
impeccables; et le seul Rembrandt qui, d'un génie unique, tient tête
aux cent artistes de l'Italie. Ou bien, ce prodige de Shakespeare.
Combien Ibsen semble plus grand de faire penser à Rembrandt! Il a de
son dessin et de sa plume.
Manque d'être réalistes, Ibsen ni Rembrandt ne seraient point de si
grands poètes, ni surtout si tragiques. Mais, s'ils n'étaient pas
les poètes qu'ils sont, bien moins encore seraient-ils de grands
artistes. Par ces climats, à la vérité, le grand artiste est d'abord
un Visionnaire. Seule, la vision sert le rêve, accorde, pour la
beauté, les dissonances de la poésie et de la vie. Seul, le rêve les
fiance; dans la vision seule, ils s'épousent et se réconcilient.
La Vision est un palais, aux étages de clartés et de brumes, mais qui
a des fondements indestructibles dans les entrailles de la terre.
Si l'on veut, le nom de vérité convient aux caves et aux vastes
salles de plain-pied avec la ville humaine; et l'on donnera le nom de
symbole aux autres étages, aux fenêtres ouvertes sur les nuées, et
aux tours dont on ne voit pas le faîte. Mais le poète est le maître
unique de la maison; et, sans se soucier du lieu où on le place, il
va et vient dans la demeure: il dort dans une chambre, il veille
dans une autre; quand il lui plaît, couché au fond de la cour, il ne
regarde que les fantômes du brouillard sur les combles; ou, perdu au
haut de la tour, il se penche en dehors, pour voir au-dessous passer
la foule.
Parfois, l'on est tenté de croire que plus grand est le poète, et
plus il est réaliste; mais ce n'est aussi qu'un mot. Il arrive que
la plupart des poètes ne peuvent pas être vrais, et que la plupart
des réalistes n'ont pas de poésie. C'est pourquoi le poète tragique
est si rare. Il le sera de plus en plus: parce que la vie, de plus
en plus est laide, commune, de moins en moins héroïque. On peut
passer sur l'obstacle: plus fréquent, toutefois, et plus abrupt, il
se fait plus difficile. Peut-être, même en France, même à Paris,
faudra-t-il bientôt au poète tragique le même don étrange de vision
qu'à Christiania ou à Londres. Après tout, c'est une maladie. Mais
quoi? Au delà d'un certain point, il faut être pris pour le malade
qu'on est, ou convenir qu'on ne peut même plus être malade.
Qui nous fera la vie belle? Qui nous rendra la lumière? Ibsen est
digne des Grecs, sans en presque rien tenir, en ce qu'il cherche la
lumière au fond même de l'ombre, et un air de beauté dans ce miroir
de toute laideur,--la vie réelle. Des idées passionnées, voilà sa
ressource et en quelque sorte son Olympe. Il les jette les unes
contre les autres; et presque toujours il condamne la plus noble et
la plus pure. Il la frappe en l'aimant. Il la sacrifie à ce qu'il
méprise et qu'il déteste. Par là, cette misérable vie de petits
bourgeois dans les villages populaires se fait belle. Ibsen a la
poésie de la défaite, et les beautés austères de la mort. Aussi bien
c'est la mort, la vieille nourrice de la beauté tragique. Les Grecs
ne cessent pas de tuer: comme les enfants, ils cultivent l'épouvante.
Dans la mort, nous cultivons la douleur. Quel abîme de différence.
Je trouve Ibsen bien plus beau et plus poète dans ses tragédies
bourgeoises que dans ses drames antiques ou ses poèmes. C'est qu'il
rêve avec plus de force. Il fallait un rêve ardent pour donner la
vie aux idées de ces petites gens, presque tous mornes, bouffons,
plats et bas sur pattes. Les idées ne vivent que passionnées; et ces
petites gens n'ont pas de passions. Bon gré mal gré, le génie d'Ibsen
leur en inculque: telle est l'opération du rêve. Le grand poète est
celui qui peut dire: «Mon rêve est plus vrai que votre vérité. C'est
une vérité qui dure.» Quel créateur n'a pas l'appétit de la durée, et
de prolonger son œuvre dans le temps? Le rêve médite profondément la
vie; la réalité en sort plus réelle. Il était fatal qu'Ibsen devînt
son propre sujet de drame; il en a fait son chef-d'œuvre, l'ayant
pris d'une âme si forte et d'un geste si libre. Quand il n'était
encore que peintre réaliste[15], il n'avait pas rendu la vie à la
réalité; et quand il n'était que poète[16], la force durable de ce
qui vit lui échappait encore. Puis le jour est venu où, de la vision,
il a fait naître les types, ces êtres plus vivants que les vivants.
Le don suprême est celui-là. Le poète ajoute alors visiblement à
la nature. A la fin, il a tiré du rêve sa propre image; comment
aurait-il pu consentir à l'y laisser? C'était le moins qu'il se créât
lui-même.
[Note 15: Cf. _la Comédie de l'Amour_, 1869; _l'Union des
Jeunes_, 1869; _les Soutiens de la Société_, 1877.]
[Note 16: Cf. _Brand_, 1866; _Empereur et Galiléen_, 1869-1873.]
La scène est un lieu misérable et sublime, où l'esprit de l'homme
invite à la beauté de vivre sa pensée propre et la chaude guenille
des comédiens. Ibsen n'oublie pas à qui il a affaire. En général, il
ne cherche point la beauté dans l'action; les événements de son drame
sont d'une espèce assez vulgaire; il présente une image grossière
des faits; une allégorie matérielle figure le sens caché: un canard
blessé, un poulailler sous les toits, un architecte qui tombe de son
échafaudage, il n'en faut pas plus pour vêtir de chair les idées
les plus complexes et une passion héroïque. Ce mystère grossier lui
suffit, parce qu'il doit suffire au public et aux acteurs de la
comédie. En eux, et peut-être en lui-même, Ibsen dédaigne insolemment
sa matière. Il réserve sa puissance et sa poésie aux sentiments que
les idées engendrent. Sa manière propre est de rendre les faits
vulgaires capables de son idée, qui est toujours rare et forte. Le
théâtre d'Ibsen n'a qu'un intérêt assez médiocre, si l'on s'en tient
à la péripétie: la vie puissante est au dedans. Rien n'est plus
décevant pour la foule, elle va droit aux faits et ne se soucie pas
du reste; elle ne sait plus à quoi s'en prendre, car le caprice même
de l'auteur est sans éclat, et pourtant elle soupçonne une beauté
secrète; elle pressent ce qu'on lui cache, une force admirable et
même une fantaisie profonde dans la vérité; et elle s'en irrite:
Ibsen, cependant, l'a traitée comme il fallait, se bornant à lui
rendre la matière qu'il en avait prise.