SECRETS DE LA PUISSANCE

Ibsen paraît avoir passé cinquante ans de sa vie à nourrir la force

de son grand âge. Il n'y a peut-être pas un autre poète qui n'ait

vu tout son génie que dans la vieillesse. Coup sur coup, Ibsen

sexagénaire a donné ses chefs-d'œuvre: d'abord, un drame chaque

année; puis, tous les deux ans. Pendant vingt années ce fut sa règle.

Sans doute, il avait autrefois conçu et à demi créé ce qu'il mettait

alors au monde. Quoi qu'il en soit, on aime à se faire d'Ibsen l'idée

d'un vieil homme puissant. Du reste, quel homme vraiment grand n'est

pas plus beau dans son âge mûr, et la vieillesse?--On dirait même

qu'il y est plus robuste, et que l'âme n'a toute sa force qu'après

cinquante ans.

J'imagine le véritable Ibsen, l'homme secret, celui qui cache son

cœur, sous les traits les plus violents et les plus rares, comme

le Vieux de la Montagne aux Idées. Lui aussi, il a sa troupe de

disciples, qu'il enivre de doctrine, et qu'il envoie méfaire ailleurs

et, Dieu soit loué, s'y faire pendre.

Si l'on regarde au fond de ce solitaire, sous une triple cuirasse

de froideur indulgente, d'ordre poussé jusqu'aux minuties, et de

politesse, il y a, d'abord, l'amour ardent de la vie, et l'instinct

de la domination. Ces deux passions s'assemblent, comme le tenon et

la mortaise. Un appétit insatiable de la vérité tantôt s'y oppose et

tantôt y sert de levier. En ce sens, et pour qui veut la puissance,

la vie n'est pas toujours ce qu'on a de plus cher. La liberté n'est

qu'une belle raison, et la volonté dominatrice la donne à tous ceux

qu'elle veut dominer. Agir en liberté, c'est ce qui vaut le mieux;

mais autant dire: agir selon son bon plaisir; fais ce qui te plaît

le mieux, à la condition que ce soit l'œuvre à quoi tu es le mieux

fait toi-même. Et, par conséquent, si le désir de la fuite est si

joyeux en toi, petite fille, écrase en traîneau ton vieux père sur

la route: il n'en saura rien, ni toi non plus; la nuit est belle;

la neige est solide; la glace est bonne; tu glisses à toute vitesse

et tu passes. Les hommes non communs agissent hors du commun ordre,

et n'ont pas besoin de raisons. Trahir une grande force, c'est le

plus grand crime. Il faut donc vouloir, il faut oser être soi-même.

Quiconque doute de soi n'est pas digne de se faire croire. Le doute

est la faiblesse même. Croire à sa propre vérité, pour que les autres

y croient; et de même à son droit, à son autorité, à sa force. Qui a

une œuvre à faire ne doit s'arrêter à rien. La force et la volonté du

plus fort imposent à la foule ce qu'elle ne peut jamais comprendre.

Font partie de la foule tous ceux qui ne servent pas, corps et âme, à

l'œuvre proposée. Nul lien avec les autres: rien n'est plus amer que

de n'être pas compris; mais l'essentiel n'est pas qu'on me comprenne:

c'est qu'on m'aide. Si mon ami ne croit pas en moi, je n'ai que faire

de mon ami; je n'ai plus besoin de lui; il m'importune; et qu'il

n'invoque pas sa vérité contre ma vérité: je n'en connais qu'une,--la

mienne; que la sienne s'y ajuste: savoir tromper, c'est en quoi

l'amitié consiste. Sur le point de céder aux femmes, il faut savoir

se soustraire à leur fatale mollesse, et fuir Capoue. Leur éternelle

exigence, leur requête d'amour est le piège où trébuchent les

meilleurs hommes. Pour elles, rien au monde ne prévaut sur les droits

du cœur; et non pas même du cœur, comme l'entend un homme,--mais de

leur cœur. Tout ne compte à leurs yeux qu'au regard de la famille;

tandis que l'homme, fait pour dominer, ne se soucie point de toutes

ces affaires domestiques, et dit de son propre fils: il est un

étranger pour moi, je suis un étranger pour lui. Qu'on soit d'abord à

l'abri de ces molles influences, de cette pluie patiente qui vient à

bout du granit. Les femmes nous gâtent l'existence; elles nous font

perdre de notre prise sur le monde; elles brisent nos destinées;

elles nous dérobent la victoire: telle est la sentence d'un grand

vaincu, qui aurait pu vaincre.

Un tel homme est presque toujours seul. Là-haut, dans sa chambre, il

va et vient comme un loup malade. Et, quand il sort, s'il lui arrive

de se mêler à la foule, il ne rencontre que les symboles du deuil, de

la défaite et de la mort. Même si elle connaît le succès, on étouffe

dans cette vie. On ne peut plaindre celui qui ne veut pas être

plaint; peut-être on l'envie. Mais lui, qui ose tout d'abord, n'a

pas l'âme si dure qu'il ne souffre; car la passion du pouvoir trompe

toujours: qui, aimant la puissance, sera rassasié de puissance? On a,

près de soi, pour compagne de lit, la seule force toute-puissante,

la garde-malade voilée qui veille même les mieux portants: la mort.

Voilà pourquoi cet homme n'aime pas la campagne. La ville emporte

tout dans une rumeur de mouvement. A la campagne, on ne s'abuse plus

guère: à cause de ce terrible silence. On y entend marcher le temps.

On y écoute tomber ses pensées; et c'est entre les mains de la mort

que coule tout ce sable. Cinquante ans, cinquante minutes au sablier.

Ibsen n'est pas aimé, on l'admire. Il ne sera jamais cher qu'aux

puissants qui sont tristes; et à ceux qui voient le monde dans la

lumière étrange du crépuscule, sans être sûrs de ne pas faire un

songe à la fois trop frêle et trop solide, terrible et bouffon,

odieux et pitoyable.

Avant d'en venir là, Ibsen a eu tant de confiance et d'orgueil qu'ils

suffisaient à beaucoup de bonheur encore. L'homme de foi n'est jamais

tout à fait mort en lui. Il s'est reconnu pessimiste en ce qu'il ne

croit pas à la durée éternelle d'un idéal, quel qu'il soit; mais

optimiste en ce qu'il croit possible de faire succéder un idéal à un

autre, en s'élevant même de ce qui est moins parfait à ce qui l'est

le plus. Jusqu'en ses derniers temps, Ibsen n'a jamais été sans un

idéal ou deux, ou même trois[20]. C'est plus tard qu'il a vu qu'on ne

les trouve pas si aisément; et qu'ayant perdu cette lumière, il n'y a

plus qu'à s'en aller dans la nuit noire.

[Note 20: Ibsen aime même beaucoup ce mot si vague et si froid.

C'est un trait de sa génération. Les hommes qui ont eu de vingt à

trente-cinq ans en 1848 ont fait un terrible abus de «l'idéal». Mais

on n'a pas souvent mieux à se mettre sous la dent. Et les hommes de

cette époque avaient l'âme généreuse.]

Il n'y a point de pensée si amère, ni de vie si désenchantée qui

ne fassent encore à l'homme des promesses admirables, s'il garde

intacte la foi à sa propre vertu, et l'espoir d'y faire parvenir le

monde par les voies de la pureté morale. La conscience d'être pur

est à l'âme ce qu'une source d'eau, ouverte au flanc d'un glacier,

est au voyageur épuisé de soif et de fatigue, par un midi d'été, au

cours d'une ascension dans les Alpes. La pureté morale fait l'âme

vigoureuse et libre: elle appelle son désir «un bain purifiant».

L'homme alors ne doute pas de lui-même. Bien loin d'être incurable

en secret, il porte le remède aux autres; s'ils se plaint, c'est de

ne pouvoir faire tout le bien qu'il voulait; au total, telle est son

espérance qu'il lui faut seulement être libre d'agir pour être sûr

d'abonder en actions parfaites. Il se sent une vigueur irrésistible;

il se trouve le plus près de son Dieu et de soi-même. La pureté

morale suffit à tout. Il n'est bonheur qu'elle ne supplée. Ibsen en

exil, tournant le dos à sa patrie, ne compte plus sur la victoire,

et consent à s'en passer. De cœur altier comme il est, et d'âme

impérieuse, il sait bien qu'il faut dire adieu à la fortune: peu

importe. Que son cœur se pétrifie, au besoin; désormais, il est homme

à se tirer d'affaire: il a fini sa vie de plaine, il s'est établi

sur les hauteurs, «en liberté et devant Dieu»[21]. Il se croit sorti

des passions et de leur guerre cruelle. Comme on doit s'y attendre

avec les âmes pures, qui ne sont point saintes, l'orgueil est une

forte puissance. La pureté morale fait ainsi une chaude matrice à

l'amour-propre. Elle juge de bien haut tous ceux qui lui semblent

moins dignes. Les purs, qui croient ne devoir qu'à soi toute leur

pureté, n'ont aucune charité. Ils peuvent être durs, ils sont sans

remords. Ils jouissent curieusement de mépriser les autres. «En bas,

les autres, et à tâtons», dit Ibsen. Et même, s'il est trop haut pour

eux, si tous les liens sont rompus entre lui et les autres, peut-être

en souffre-t-il moins qu'en secret il ne s'en vante.

[Note 21: Cf. _Sur les Hauteurs_, poème d'Ibsen, traduit par G.

Bigault de Casanova.]

L'âme d'Ibsen a presque toujours été d'une pureté glaciale. Il

est unique par là entre tous les poètes; car il n'ignore pas les

passions: tant s'en faut, qu'il va bien au fond.

Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski · 第 19 / 77 题