«Repassir.... ciseaux!» le métier a été tué par le repassage sur une
échelle, qu’ont entrepris les couteliers. Ils mettent prétentieusement
sur les panneaux de leurs boutiques cette inscription funeste aux
Rémouleurs ambulants: ON REPASSE TOUS LES SAMEDIS, ou tous les lundis,
ou tous les mercredis, etc. La plupart des Rémouleurs qui persistent à
séjourner dans la capitale ont pris un établissement fixe, ils se
tiennent d’ordinaire à l’entrée des marchés, et ont assez de clientèle
pour vivre agréablement en gagnant cinquante sous par jour.
Le Rémoulage s’honore d’Antoine Bonafoux, auquel l’Académie-Française
a décerné une médaille d’or dans sa séance du 25 août 1821. C’était un
Gagne-Petit, natif du Cantal, et vivant modestement de son métier. Au
même étage que lui, logeait une pauvre veuve, madame Drouillant. De
douze enfants péniblement élevés, elle n’avait conservé qu’un fils,
et la mort de son mari lui ôtait toutes ressources. Tant que madame
Drouillant avait pu lutter contre la misère, ses relations avec Antoine
Bonafoux s’étaient bornées à des causeries sur l’escalier, à des
salutations échangées le matin et le soir; mais dès qu’il la vit dans
le dénuement, il se rapprocha d’elle, lui rendit plusieurs visites,
en accepta de légers services, moins parce qu’ils lui étaient utiles,
qu’afin d’avoir un prétexte pour offrir en échange quelques secours à
la pauvre vieille.
«Ma bonne dame, lui dit-il un soir, la couture ne vous est pas
très-lucrative; vous avez beau travailler jour et nuit, vous épuisez
inutilement vos forces; moi, je suis actif et vigoureux. Depuis quinze
ans que j’habite Paris, je me suis fait de bonnes pratiques, j’ai des
économies qui grossissent tous les jours; acceptez-en une partie; vous
me rendrez ça un de ces quatre matins, quand vous pourrez.»
Le brave homme savait parfaitement qu’il plaçait son argent à fonds
perdu; mais la voix de l’humanité faisait taire en son cœur celle de
l’intérêt, qui parle ordinairement si haut chez les Auvergnats.
A partir de ce jour, la veuve Drouillant fut la pensionnaire d’Antoine
Bonafoux; mais un nouveau malheur la menaçait; elle eut une violente
attaque d’apoplexie. Cet accident mit la maison en émoi; toutes les
commères accoururent auprès de la malade, et tinrent bruyamment
conseil, pendant que le médecin la soignait; on avait résolu d’avertir
le commissaire de police, et de la faire conduire à l’hôpital, quand
Antoine Bonafoux arriva.
«Pas d’hôpital pour cette dame, dit-il; le chagrin d’y être achèverait
de la tuer. Donnez-lui des soins ici, monsieur le Docteur; je me charge
de payer vos honoraires; faites des ordonnances; j’irai moi-même chez
le pharmacien acheter tous les médicaments nécessaires.»
La veuve Drouillant se rétablit lentement; et plus incapable que
jamais de travailler, elle continua à recevoir les secours du bon
Rémouleur. Il plaça l’enfant en apprentissage chez un poêlier-fumiste,
et lorsqu’il remarquait quelque délabrement dans la toilette du jeune
ouvrier, il disait à la mère: «Dans mon état, je n’ai besoin que d’une
blouse; voici un vieil habit dont vous pourrez faire à Auguste une
veste et un gilet; arrangez-vous-en.»
Une seconde attaque d’apoplexie ôta à la veuve Drouillant l’usage d’un
bras, et la rendit boiteuse. Antoine Bonafoux redoubla de zèle, et
pourvut jusqu’aux derniers moments à tous les besoins de la veuve et de
son fils, qui put terminer heureusement son apprentissage.
Une pareille générosité méritait bien une médaille d’or de 400 fr.;
elle mérite plus encore: l’estime et les éloges du public.
[Illustration]
[Illustration: Le Charbonnier.]
[Illustration]
XXVIII.
LE CHARBONNIER.
Hommes noirs, d’où sortez-vous?
BÉRANGER.
SOMMAIRE: Allocution.--Effet de neige.--Ouvriers des bois.--Le
Charbonnier fabricant.--Chansons populaires.--Recettes médicales.
--Vente de charbon à Paris.--Garçons de pelle.--Porteurs de
charbon.--Charbonniers détaillants.
Tout en soufflant le feu de vos fourneaux, Cuisinières parisiennes,
vous êtes-vous jamais demandé par quels travaux vous était procuré le
combustible dont vous faisiez usage? Vous n’avez songé sans doute, ô
femmes économes! qu’à en brûler le moins possible, attendu qu’il coûte
à Paris 7, 8 ou 9 francs la voie de deux hectolitres. Si l’idée de vous
enquérir de son origine ne vous est pas venue, si vous êtes restées
ignorantes sur ce point, vous qui savez tant d’excellentes choses, nous
allons combler cette lacune de votre esprit; et puissions-nous, en vous
dédiant le présent article, calmer la colère qu’ont excitée les traits
satiriques précédemment dirigés contre vous.
Il faut d’abord nous transférer loin des villes, dans une clairière
écartée. Quel triste voyage! une couche de glace revêt la terre; le
vent soulève la neige en blanches volutes; les corbeaux croassent
dans l’air; les oiseaux cherchent en piaillant les baies que l’hiver
a laissées sur les arbustes. Rencontrerons-nous des hommes dans ces
déserts? Oui: voici comme un camp de sauvages, comme une bâtisse de
castors, des huttes de terre et de branches mortes. Là dorment sur la
paille, là vivent de pain noir, de pommes de terre et d’eau, les sobres
ouvriers des bois:
Les Bûcherons,
Les Fendeurs,
Les Leveurs,
Les Dresseurs,
Les Scieurs de long,
Les Équarrisseurs,
Les Charbonniers.
Nous n’avons à nous occuper ni des Bûcherons, qui abattent, coupent
et mettent en corde le bois à brûler; ni des Fendeurs, qui dépècent
avec le coutre et polissent avec la plane; ni des Équarrisseurs et des
Scieurs de long qui préparent des planches pour les navires, et de la
charpente pour les édifices. Mais notre sujet nous appelle à parler des
autres travailleurs forestiers.
Les Leveurs mettent en corde le bois à charbon, dont les Dresseurs
forment des monticules appelés _fourneaux_. Les Charbonniers recouvrent
les fourneaux de feuillages et de terre, allument la mèche préparée par
les précédents ouvriers, et veillent jour et nuit auprès du brasier.
Pour que la carbonisation ait lieu, il faut éviter tout contact
de l’air avec la matière en combustion; et que de peines coûte ce
résultat! avec quelle attention on doit suivre, régler, maîtriser les
progrès du feu! En raison de ces fatigues continues, n’est-ce pas
un salaire bien insuffisant que 4 francs par banne de charbon de vingt
hectolitres?
Cependant le Charbonnier n’a pas cette tristesse qu’on pourrait
supposer inhérente à son isolement, à sa profession ingrate. Mieux
rétribué que les autres ouvriers des bois[44], malgré la modicité de
ses bénéfices, il ajoute à son ordinaire quelques morceaux de lard, et
un peu de vin ou d’eau-de-vie. Il possède un répertoire de chansons
variées, et fredonne, pour tromper l’ennui de son rude labeur:
Par un samedi au soir,
Je m’en vais voir ma blonde;
Ouvrez-moi la porte si vous m’aimez;
Vous êtes à la chaleur et je suis à la _fred_.
ou bien:
J’ai fait une maîtresse,
Trois jours, n’y a pas longtemps;
Elle est jolie et belle,
Elle a beaucoup d’agréments;
Quand je vais voir la belle,
Mon cœur il est content.
[44] Le bûcheron, auquel la corde est payée de 1 fr. à
1 fr. 50, peut faire, suivant son habileté, trois quarts
de corde ou une corde et demie par jour. Le leveur a 30
ou 40 cent. par corde, et le dresseur 60. L’entrepreneur
de l’équarrissage nourrit et paie à la journée les
fendeurs, scieurs et équarrisseurs.
On ne doit point s’étonner de ce que, dans toutes ces chansons,
composées sous les chênes, par des poëtes illettrés,
La rime et la raison ne sont pas trop exactes;
Mais quiconque a voyagé dans les grands bois, entre deux murailles
d’arbres géants, par un temps brumeux et triste, se rappelle sans doute
de quel frémissement de plaisir il a été saisi, quand des voix humaines
ont troublé tout à coup le lugubre silence du désert. N’est-ce pas une
douce jouissance, lorsqu’on a laissé derrière soi toute habitation,
lorsqu’environné d’une nature désolée, on chemine seul à travers des
sentiers à peine frayés, de se sentir brusquement ramené à la vie
sociale, en entendant le refrain des Charbonniers?
Le dieu Apollon, le maître des Muses, était en outre père d’Esculape;
les Charbonniers qui composent des vers sont aussi un peu médecins. La
nécessité, bonne ou mauvaise conseillère suivant les cas, leur apprend
à se guérir eux-mêmes de diverses indispositions; la superstition,
toujours influente sur l’homme isolé, mêle des formules religieuses
à leurs recettes de thérapeutique populaire. Veulent-ils panser une
foulure, ils commencent par apostropher le nerf qu’ils supposent malade:
«Nerf, retourne à ton entier comme Dieu t’a mis la première fois, au
nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.» Après avoir répété trois
fois ces paroles, on applique une compresse d’huile d’olives, de trois
blancs d’œufs et d’une poignée de filasse; et, si la douleur est
violente, un cataplasme de vieux oing qu’on fait bouillir avec du vin.
Un docteur ordonnerait-il mieux?
Quand le Charbonnier des bois a mal aux dents, il se garde bien d’avoir
recours aux dentistes; il prend un clou neuf, le met en contact avec
la dent malade, le plante dans du bois de chêne, et dit cinq _Pater_
et cinq _Ave_ en l’honneur de sainte Apolline. Cet homme, dont
l’imagination travaille dans la solitude, partage toutes les croyances
populaires relativement à l’infaillible puissance de certaines
pratiques. Au mois de mai, un essaim d’abeilles, désertant son ancien
domicile, est venu se poser sur un arbre; que faire pour l’y retenir?
Asperger la terre d’eau bénite le jour de Pâques, avec un rameau de
buis consacré le dimanche précédent.
La vie des Charbonniers des bois est plus solitaire encore que celle
des bergers; si saint Antoine vivait, il pourrait prendre pour Thébaïde
une fosse à charbon. Un Charbonnier diffère peu d’un ermite; il ne
se rapproche des cités que rarement, pendant les mois d’été, ou pour
conduire les bannes de charbon jusqu’au cours d’eau sur lequel on les
embarquera pour Paris.
Les charbons sont divisés en onze classes, selon les pays d’où
ils viennent; Paris est approvisionné par l’Allier, l’Aube, la
Basse-Loire et les canaux, la Haute-Loire, la Marne, la Haute-Marne, la
Haute-Seine, l’Ourcq, l’Yonne, l’Aisne, l’Oise et la Basse-Seine. Les
bateaux, à mesure qu’ils arrivent, sont garés au-dessous de la grande
estacade et du Pont-Marie. Le charbon est vendu par les marchands ou
les facteurs sur les ports de la Tournelle, de l’ancienne place aux
Veaux, de la Grève, de l’École des Quatre-Nations, et d’Orsay. Celui
qu’on amène par terre ne peut entrer que par sept barrières désignées,
et se débite aux places situées rue d’Aval (faubourg Saint-Antoine), et
rue Cisalpine (faubourg du Roule).
Comme agents indispensables de la vente, nous apparaissent les Garçons
de pelle, nommés par le Préfet de police, sur la présentation du
commerce, et dont la tâche est de mesurer à l’hectolitre, _sur bord
et non comble_, avec de longues pelles d’une forme déterminée. Puis,
viennent les Porteurs aux larges épaules, au dos voûté, à la barbe
noire et touffue; une médaille triangulaire décore leur poitrine; ils
se courbent sous le poids des sacs énormes, et les portent chez les
détaillants ou dans les maisons particulières qu’ils sont chargés
d’approvisionner. La police a réglé leur marche, et appréhendant le
regrat d’un combustible de première nécessité, elle leur dit: «Vous
irez droit à votre destination sans vous arrêter en route. On vous
présumerait coupable de fraude si l’on vous voyait sortir avec une
charge, d’une maison particulière. Votre devoir est de prendre du
charbon au marché et de le transporter aussitôt chez la pratique; mais
vous ne pouvez tenir ni magasin, ni dépôt.» Les Porteurs de charbon ont
donc à peine le temps de poser leur fardeau sur une planche, à la porte
d’un cabaret, pour se rafraîchir d’un _canon_.
Les Porteurs de charbon sont divisés en séries de cent hommes,
dont chacune se choisit un chef et un sous-chef. La fraternité est
d’autant plus facile à maintenir entre les membres de cette république
démocratique, que la plupart sont Auvergnats. La profession de
Charbonnier est encore une de celles qu’accaparent les enfants du
Puy-de-Dôme et du Cantal. Sur les bateaux comme dans les boutiques,
on n’entend que le patois d’Auvergne, ce mélange barbare de latin, de
langue romane et de français. Le Charbonnier détaillant, celui qui
tient une boutique ouverte, est Auvergnat au premier chef, par les
mœurs, par le dialecte, par l’avidité; de même que l’épicier, il revend
très-cher en détail des denrées qui lui coûtent en gros bon marché: un
sac de charbon de sept francs lui en rapporte quatorze. Il débite des
cotrets, de la houille, des briquettes, du poussier, des fumerons, de
la braise, et enfin de l’eau filtrée que contient un immense tonneau
adossé à l’une des parois de la boutique.
On lit sur sa porte, en lettres majuscules:
[Illustration: BOIS SCIÉ AU POIDS. BUCHES ÉCONOMIQUES. EAU CLARIFIÉE.]
Il est à croire qu’un commerce aussi étendu conduit le Charbonnier à la
fortune, que nous lui souhaitons sincèrement...
Ainsi qu’à vous, cher lecteur.
[Illustration]
[Illustration: Le Maçon.]
[Illustration]
XXIX.
LE MAÇON.
Bon ouvrier, voici l’aurore
Qui te rappelle à tes travaux.
_Le Maçon_, opéra-comique.
SOMMAIRE: Les ouvriers en bâtiments.--Le chantier.--La journée du
Maçon.--Les salaires.--Le Garçon compagnon.--Le dolce far niente.
--Le Contre-Maître.--Le repas.--Un tas de plâtre et une pipe.--Le
Logeur.--Faire Grève.--Les plaisirs du Maçon.--Les jours de fête.
--La pose du bouquet.--La conduite.--Les Combats.--Le
compagnonnage.--Diversité d’origines.--Le livret.
Parmi les différents corps de métiers, celui des Maçons ou, pour parler
plus exactement, celui des Ouvriers en bâtiments, est un des plus
importants, tant par la diversité des travaux que par les fonctions
variées qu’il renferme. Jetez en effet un regard autour de vous, du
coin de votre cheminée, parcourez de l’œil votre appartement, et vous
jugerez aisément combien il a fallu d’ouvriers divers pour que la
maison que vous habitez pût vous recevoir convenablement. Nous ne
parlerons même pas des tentures, des glaces, de l’ameublement, de
tous ces détails qui font le confortable; mais ces murailles solides,
formées de blocs considérables qu’on a dû monter jusqu’au dernier
étage; cette charpente qui soutient la toiture; ces saillies de la
pierre, habilement dissimulées sous des lignes élégantes, parfois sous
des sculptures; ces murs légers en moellons, ces cloisons qui divisent
commodément l’espace, les parquets, les escaliers, les persiennes, la
serrurerie, ont réclamé autant d’ouvriers spéciaux:
L’appareilleur qui dessine la coupe de la pierre;
Le scieur de pierres;
Le tailleur de pierres qui la taille avec son ciseau;
Le poseur et le contre-poseur qui la placent juste dans la
position qu’elle doit occuper;
Le Maçon, dit Limousin, auquel appartient la construction du
mur en moellons;
Le plâtrier qui fait les plafonds et les cloisons;
Le charpentier qui établit les grosses pièces de charpente aux
divers étages, depuis le rez-de-chaussée jusqu’à la toiture;
Le menuisier qui pose les parquets, les escaliers, les portes,
les persiennes;
Le serrurier enfin qui fournit et scelle tous les ferrements,
qui, les serrures terminées, en remet les clés au propriétaire.
Tous concourent, comme on le voit, à la construction d’une maison, et y
laissent également trace de leur habileté et de leur intelligence; mais
le titre que nous avons placé en tête de cet article nous ramène plus
particulièrement à l’ouvrier chargé surtout des travaux en pierres de
taille et en maçonnerie.
Sortez de très-bonne heure, à six heures en été, à huit heures en
hiver, dirigez-vous vers une maison en construction, et Dieu merci, ce
spectacle n’est pas rare à Paris, vous verrez arriver de tous côtés un
régiment d’ouvriers, dont voici le signalement: blouse bleue ou blanche
pour les uns; veste de grosse toile pour les autres; poche gonflée
d’un paquet de tabac, d’une pipe ordinairement en terre et savamment
culottée, enfin, d’un mouchoir de coton à carreaux rouges; pantalon de
toile ou de cotonnade bleue; énormes et solides souliers où même la
modeste chaussette n’est point admise. Le costume est complété par une
casquette d’étoffe de drap, ou un chapeau qu’on soupçonne plutôt qu’on
ne le reconnaît, sous le mouchetage qu’y ont laissé le plâtre délayé et
la boue jaunâtre que produit le sciage de la pierre. Cette coiffure
est déformée d’ailleurs par les coups de poing de l’amitié et de la
colère.
Les porteurs de l’uniforme ci-dessus analysé sont les ouvriers du
bâtiment qui viennent commencer leur journée.
Puisque aussi bien nous voici sur le chantier, nous y resterons, et
tandis qu’ils vont, suivant l’usage antique, se _réchauffer le coffre_
d’un canon de blanc ou de rouge, selon les goûts, deux mots au sujet du
chantier.
Il se compose d’abord, comme sans doute vous le présumez, du lieu
même où s’élève la maison et en outre de la portion de trottoir
que l’administration concède à raison de cinq francs par mètre à
l’entrepreneur durant toute la durée de la construction. Ainsi, quand
on maudit ces clôtures de planches qui, durant plusieurs mois, viennent
interrompre la circulation, du moins on a la consolation de penser que
cela profitera à cet énorme budget de la ville de Paris qui permet à la
municipalité d’accomplir tant d’améliorations en toutes choses; il y a
compensation.
Six heures sonnent, et chacun reprend son ouvrage interrompu la veille.
Les uns grimpent aux échelles et continuent la pose de leur pierre,
les autres préparent le mortier ou le plâtre sur place. Si on a assez
d’espace pour scier et tailler la pierre à _pied-d’œuvre_, comme disent
les gens du métier, vous entendez de toutes parts grincer la scie,
retentir le maillet du tailleur de pierre, sinon les bardeurs arrivent
portant sur leur _bar_ ou petite charrette à bras, la pierre qu’ils ont
été chercher au chantier de sciage; les garçons Maçons ou manœuvres
exécutent les ordres du compagnon Maçon auquel ils sont attachés;
ils montent le mortier qu’ils ont préparé aux étages supérieurs, ils
portent les pierres de petite dimension; enfin, ils rendent à leur
compagnon tous les services utiles et souvent de pur agrément que
celui-ci réclame avec l’espérance de se faire plus tard servir à leur
tour.
Le garçon Maçon est, de tradition, le séide, l’_alter-ego_ ou mieux
le serviteur fidèle, dévoué d’un maître ou compagnon, d’habitude
fort capricieux. Ainsi, un compagnon, perché à l’étage supérieur,
appellera son garçon; celui-ci monte les cinq ou six échelles, saute
d’échafaudage en échafaudage, de poutre en poutre.
«Dis donc, gamin, dit le compagnon, va me chercher ma pipe,» et la
victime redescend avec la perspective de regrimper pour une raison tout
aussi sérieuse.
Mais quand l’apprentissage sera terminé, quand il sera compagnon, le
manœuvre aussi aura son garçon pour aller quérir sa pipe ou son tabac;
et l’on parle des droits de l’homme et de la liberté individuelle!
S’il fallait de nos jours, où les rois sont liés par des chartes,
des constitutions et des chambres, personnifier le despotisme, nous
ne saurions mieux choisir que le compagnon Maçon et en regard nous
mettrions son garçon comme le vivant symbole du dévouement et de
l’abnégation; nous disons Maçon pour employer le terme générique sous
lequel le monde désigne vulgairement les ouvriers en bâtiments; mais
le tailleur de pierres, le poseur, le plâtrier, etc., ont aussi leur
garçon.
Au surplus, si vous désirez avoir la valeur de tous ces travailleurs,
évaluée en monnaie courante, la voici:
Tailleur de pierres, la journée 4 fr., 4 fr. 50 et 5 fr.
Maçons, poseurs, contre-poseurs,
etc., la journée 3 fr., 3 fr. 50, rarement 4 fr.
Garçons Maçons, manœuvres, etc. 2 fr., 2 fr. 50.
Pour l’entrepreneur, il n’y a pas d’autre distinction que celle-ci;
pour lui tout se résout en plus ou moins de pièces de cinq francs à
donner le jour de la paye. Peut-être bien même, pour beaucoup d’entre
eux, l’estime qu’ils accordent à leurs ouvriers est en raison inverse
du prix qu’ils leur donnent.
Aux pièces ou à la tâche, comme on évalue le travail plus que le temps,
un bon ouvrier peut singulièrement augmenter son salaire et gagner
jusqu’à sept et huit francs par jour, principalement les tailleurs de
pierres qui, le plus ordinairement, travaillent à la tâche. Si tous
ces ouvriers, répandus dans les diverses parties du bâtiment, étaient
abandonnés à eux-mêmes, on peut dire sans crainte de les calomnier que
la mousse aurait tout le temps de verdir sur chaque pierre et que Paris
n’aurait pas vu de longtemps tous ces nouveaux quartiers qui s’élèvent
comme par enchantement.
Le Maçon est essentiellement ami du proverbe: Hâte-toi lentement,
ou de celui qui dit: Qui va doucement va longtemps (_Chi va piano
va lontano_); probablement les plâtriers transfuges d’Italie auront
apporté dans le métier cette grande maxime des paresseux, que les
Maçons feraient volontiers graver en lettres d’or, dans leurs
chantiers et dans leur chambrée. Aussi, cet amour exagéré a-t-il donné
lieu à un proverbe caractéristique: Sueur de Maçon vaut un louis. On
voit que leur réputation date de loin à cet égard.
Pour surveiller ses dispositions au _dolce far niente_, l’entrepreneur
a sur les lieux un contre-maître qui prend le titre de maître compagnon
Maçon, chargé de la direction des travailleurs. C’est lui qui gourmande
les paresseux, marque les retardataires ou les absents. Il parcourt
l’atelier, vérifie partout si le temps est bien employé, si les choses
marchent convenablement, bien entendu qu’au besoin il donne çà et
là un conseil et un coup de main; et ses services et ses avis sont
d’autant plus nécessaires que tout ouvrier qui se trouve en présence
d’une difficulté qui lui semble insoluble se croise paisiblement
les bras et attend que le ciel ou le maître compagnon lui vienne en
aide. On comprend facilement toute l’importance des fonctions de ce
dernier et l’attention que l’entrepreneur doit apporter à le choisir.
En effet, non-seulement il faut qu’il soit actif, intelligent, mais
encore incorruptible, et qu’il sache résister courageusement aux
jugements irrésistibles du marchand de vin. Habituellement, toutes ces
précieuses qualités sont estimées au prix de 180 à 200 fr. par mois par
l’entrepreneur qui garde à l’année et même pendant le temps du chômage,
durant l’hiver, cet utile employé.
Pendant que nous avons parcouru le chantier, que nous avons flâné çà
et là au milieu des échafaudages, le temps s’est écoulé, il est neuf
heures, et au premier son de l’horloge, tout s’arrête; les bras restent
en suspens. La pierre qu’on enlevait demeure en équilibre; toutes les
mains ont presque lâché le _câble_, comme disent nos ouvriers, avant
même qu’on eût donné un point d’appui à la masse menaçante suspendue
en l’air; le mortier sèche sur la truelle; toutes les scies ont,
d’un commun accord, cessé leur horrible grincement; c’est l’heure du
déjeuner, et depuis le dernier manœuvre jusqu’au plus habile tailleur
de pierres, personne ne donnerait au travail une minute de plus que
le temps qu’il lui doit exactement. On a fait un reproche aux Maçons
de cet ensemble admirable, de cette spontanéité touchante et unanime;
mais nous demanderons si l’entrepreneur ne se hâte pas _de les repincer
au demi-cercle_, pour employer une de ses expressions ordinaires, dès
qu’il peut les surprendre en défaut. En exerçant rigoureusement le
droit de quitter le chantier pour la table de la gargotte, le chantier
est irréprochable; mais quand il faut reprendre le ciseau, quand le
temps du repas est écoulé, il montre une conscience beaucoup moins
scrupuleuse.