On n’entend presque plus aujourd’hui crier dans les rues de Paris:

«Repassir.... ciseaux!» le métier a été tué par le repassage sur une

échelle, qu’ont entrepris les couteliers. Ils mettent prétentieusement

sur les panneaux de leurs boutiques cette inscription funeste aux

Rémouleurs ambulants: ON REPASSE TOUS LES SAMEDIS, ou tous les lundis,

ou tous les mercredis, etc. La plupart des Rémouleurs qui persistent à

séjourner dans la capitale ont pris un établissement fixe, ils se

tiennent d’ordinaire à l’entrée des marchés, et ont assez de clientèle

pour vivre agréablement en gagnant cinquante sous par jour.

Le Rémoulage s’honore d’Antoine Bonafoux, auquel l’Académie-Française

a décerné une médaille d’or dans sa séance du 25 août 1821. C’était un

Gagne-Petit, natif du Cantal, et vivant modestement de son métier. Au

même étage que lui, logeait une pauvre veuve, madame Drouillant. De

douze enfants péniblement élevés, elle n’avait conservé qu’un fils,

et la mort de son mari lui ôtait toutes ressources. Tant que madame

Drouillant avait pu lutter contre la misère, ses relations avec Antoine

Bonafoux s’étaient bornées à des causeries sur l’escalier, à des

salutations échangées le matin et le soir; mais dès qu’il la vit dans

le dénuement, il se rapprocha d’elle, lui rendit plusieurs visites,

en accepta de légers services, moins parce qu’ils lui étaient utiles,

qu’afin d’avoir un prétexte pour offrir en échange quelques secours à

la pauvre vieille.

«Ma bonne dame, lui dit-il un soir, la couture ne vous est pas

très-lucrative; vous avez beau travailler jour et nuit, vous épuisez

inutilement vos forces; moi, je suis actif et vigoureux. Depuis quinze

ans que j’habite Paris, je me suis fait de bonnes pratiques, j’ai des

économies qui grossissent tous les jours; acceptez-en une partie; vous

me rendrez ça un de ces quatre matins, quand vous pourrez.»

Le brave homme savait parfaitement qu’il plaçait son argent à fonds

perdu; mais la voix de l’humanité faisait taire en son cœur celle de

l’intérêt, qui parle ordinairement si haut chez les Auvergnats.

A partir de ce jour, la veuve Drouillant fut la pensionnaire d’Antoine

Bonafoux; mais un nouveau malheur la menaçait; elle eut une violente

attaque d’apoplexie. Cet accident mit la maison en émoi; toutes les

commères accoururent auprès de la malade, et tinrent bruyamment

conseil, pendant que le médecin la soignait; on avait résolu d’avertir

le commissaire de police, et de la faire conduire à l’hôpital, quand

Antoine Bonafoux arriva.

«Pas d’hôpital pour cette dame, dit-il; le chagrin d’y être achèverait

de la tuer. Donnez-lui des soins ici, monsieur le Docteur; je me charge

de payer vos honoraires; faites des ordonnances; j’irai moi-même chez

le pharmacien acheter tous les médicaments nécessaires.»

La veuve Drouillant se rétablit lentement; et plus incapable que

jamais de travailler, elle continua à recevoir les secours du bon

Rémouleur. Il plaça l’enfant en apprentissage chez un poêlier-fumiste,

et lorsqu’il remarquait quelque délabrement dans la toilette du jeune

ouvrier, il disait à la mère: «Dans mon état, je n’ai besoin que d’une

blouse; voici un vieil habit dont vous pourrez faire à Auguste une

veste et un gilet; arrangez-vous-en.»

Une seconde attaque d’apoplexie ôta à la veuve Drouillant l’usage d’un

bras, et la rendit boiteuse. Antoine Bonafoux redoubla de zèle, et

pourvut jusqu’aux derniers moments à tous les besoins de la veuve et de

son fils, qui put terminer heureusement son apprentissage.

Une pareille générosité méritait bien une médaille d’or de 400 fr.;

elle mérite plus encore: l’estime et les éloges du public.

[Illustration]

[Illustration: Le Charbonnier.]

[Illustration]

XXVIII.

LE CHARBONNIER.

Hommes noirs, d’où sortez-vous?

BÉRANGER.

SOMMAIRE: Allocution.--Effet de neige.--Ouvriers des bois.--Le

Charbonnier fabricant.--Chansons populaires.--Recettes médicales.

--Vente de charbon à Paris.--Garçons de pelle.--Porteurs de

charbon.--Charbonniers détaillants.

Tout en soufflant le feu de vos fourneaux, Cuisinières parisiennes,

vous êtes-vous jamais demandé par quels travaux vous était procuré le

combustible dont vous faisiez usage? Vous n’avez songé sans doute, ô

femmes économes! qu’à en brûler le moins possible, attendu qu’il coûte

à Paris 7, 8 ou 9 francs la voie de deux hectolitres. Si l’idée de vous

enquérir de son origine ne vous est pas venue, si vous êtes restées

ignorantes sur ce point, vous qui savez tant d’excellentes choses, nous

allons combler cette lacune de votre esprit; et puissions-nous, en vous

dédiant le présent article, calmer la colère qu’ont excitée les traits

satiriques précédemment dirigés contre vous.

Il faut d’abord nous transférer loin des villes, dans une clairière

écartée. Quel triste voyage! une couche de glace revêt la terre; le

vent soulève la neige en blanches volutes; les corbeaux croassent

dans l’air; les oiseaux cherchent en piaillant les baies que l’hiver

a laissées sur les arbustes. Rencontrerons-nous des hommes dans ces

déserts? Oui: voici comme un camp de sauvages, comme une bâtisse de

castors, des huttes de terre et de branches mortes. Là dorment sur la

paille, là vivent de pain noir, de pommes de terre et d’eau, les sobres

ouvriers des bois:

Les Bûcherons,

Les Fendeurs,

Les Leveurs,

Les Dresseurs,

Les Scieurs de long,

Les Équarrisseurs,

Les Charbonniers.

Nous n’avons à nous occuper ni des Bûcherons, qui abattent, coupent

et mettent en corde le bois à brûler; ni des Fendeurs, qui dépècent

avec le coutre et polissent avec la plane; ni des Équarrisseurs et des

Scieurs de long qui préparent des planches pour les navires, et de la

charpente pour les édifices. Mais notre sujet nous appelle à parler des

autres travailleurs forestiers.

Les Leveurs mettent en corde le bois à charbon, dont les Dresseurs

forment des monticules appelés _fourneaux_. Les Charbonniers recouvrent

les fourneaux de feuillages et de terre, allument la mèche préparée par

les précédents ouvriers, et veillent jour et nuit auprès du brasier.

Pour que la carbonisation ait lieu, il faut éviter tout contact

de l’air avec la matière en combustion; et que de peines coûte ce

résultat! avec quelle attention on doit suivre, régler, maîtriser les

progrès du feu! En raison de ces fatigues continues, n’est-ce pas

un salaire bien insuffisant que 4 francs par banne de charbon de vingt

hectolitres?

Cependant le Charbonnier n’a pas cette tristesse qu’on pourrait

supposer inhérente à son isolement, à sa profession ingrate. Mieux

rétribué que les autres ouvriers des bois[44], malgré la modicité de

ses bénéfices, il ajoute à son ordinaire quelques morceaux de lard, et

un peu de vin ou d’eau-de-vie. Il possède un répertoire de chansons

variées, et fredonne, pour tromper l’ennui de son rude labeur:

Par un samedi au soir,

Je m’en vais voir ma blonde;

Ouvrez-moi la porte si vous m’aimez;

Vous êtes à la chaleur et je suis à la _fred_.

ou bien:

J’ai fait une maîtresse,

Trois jours, n’y a pas longtemps;

Elle est jolie et belle,

Elle a beaucoup d’agréments;

Quand je vais voir la belle,

Mon cœur il est content.

[44] Le bûcheron, auquel la corde est payée de 1 fr. à

1 fr. 50, peut faire, suivant son habileté, trois quarts

de corde ou une corde et demie par jour. Le leveur a 30

ou 40 cent. par corde, et le dresseur 60. L’entrepreneur

de l’équarrissage nourrit et paie à la journée les

fendeurs, scieurs et équarrisseurs.

On ne doit point s’étonner de ce que, dans toutes ces chansons,

composées sous les chênes, par des poëtes illettrés,

La rime et la raison ne sont pas trop exactes;

Mais quiconque a voyagé dans les grands bois, entre deux murailles

d’arbres géants, par un temps brumeux et triste, se rappelle sans doute

de quel frémissement de plaisir il a été saisi, quand des voix humaines

ont troublé tout à coup le lugubre silence du désert. N’est-ce pas une

douce jouissance, lorsqu’on a laissé derrière soi toute habitation,

lorsqu’environné d’une nature désolée, on chemine seul à travers des

sentiers à peine frayés, de se sentir brusquement ramené à la vie

sociale, en entendant le refrain des Charbonniers?

Le dieu Apollon, le maître des Muses, était en outre père d’Esculape;

les Charbonniers qui composent des vers sont aussi un peu médecins. La

nécessité, bonne ou mauvaise conseillère suivant les cas, leur apprend

à se guérir eux-mêmes de diverses indispositions; la superstition,

toujours influente sur l’homme isolé, mêle des formules religieuses

à leurs recettes de thérapeutique populaire. Veulent-ils panser une

foulure, ils commencent par apostropher le nerf qu’ils supposent malade:

«Nerf, retourne à ton entier comme Dieu t’a mis la première fois, au

nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.» Après avoir répété trois

fois ces paroles, on applique une compresse d’huile d’olives, de trois

blancs d’œufs et d’une poignée de filasse; et, si la douleur est

violente, un cataplasme de vieux oing qu’on fait bouillir avec du vin.

Un docteur ordonnerait-il mieux?

Quand le Charbonnier des bois a mal aux dents, il se garde bien d’avoir

recours aux dentistes; il prend un clou neuf, le met en contact avec

la dent malade, le plante dans du bois de chêne, et dit cinq _Pater_

et cinq _Ave_ en l’honneur de sainte Apolline. Cet homme, dont

l’imagination travaille dans la solitude, partage toutes les croyances

populaires relativement à l’infaillible puissance de certaines

pratiques. Au mois de mai, un essaim d’abeilles, désertant son ancien

domicile, est venu se poser sur un arbre; que faire pour l’y retenir?

Asperger la terre d’eau bénite le jour de Pâques, avec un rameau de

buis consacré le dimanche précédent.

La vie des Charbonniers des bois est plus solitaire encore que celle

des bergers; si saint Antoine vivait, il pourrait prendre pour Thébaïde

une fosse à charbon. Un Charbonnier diffère peu d’un ermite; il ne

se rapproche des cités que rarement, pendant les mois d’été, ou pour

conduire les bannes de charbon jusqu’au cours d’eau sur lequel on les

embarquera pour Paris.

Les charbons sont divisés en onze classes, selon les pays d’où

ils viennent; Paris est approvisionné par l’Allier, l’Aube, la

Basse-Loire et les canaux, la Haute-Loire, la Marne, la Haute-Marne, la

Haute-Seine, l’Ourcq, l’Yonne, l’Aisne, l’Oise et la Basse-Seine. Les

bateaux, à mesure qu’ils arrivent, sont garés au-dessous de la grande

estacade et du Pont-Marie. Le charbon est vendu par les marchands ou

les facteurs sur les ports de la Tournelle, de l’ancienne place aux

Veaux, de la Grève, de l’École des Quatre-Nations, et d’Orsay. Celui

qu’on amène par terre ne peut entrer que par sept barrières désignées,

et se débite aux places situées rue d’Aval (faubourg Saint-Antoine), et

rue Cisalpine (faubourg du Roule).

Comme agents indispensables de la vente, nous apparaissent les Garçons

de pelle, nommés par le Préfet de police, sur la présentation du

commerce, et dont la tâche est de mesurer à l’hectolitre, _sur bord

et non comble_, avec de longues pelles d’une forme déterminée. Puis,

viennent les Porteurs aux larges épaules, au dos voûté, à la barbe

noire et touffue; une médaille triangulaire décore leur poitrine; ils

se courbent sous le poids des sacs énormes, et les portent chez les

détaillants ou dans les maisons particulières qu’ils sont chargés

d’approvisionner. La police a réglé leur marche, et appréhendant le

regrat d’un combustible de première nécessité, elle leur dit: «Vous

irez droit à votre destination sans vous arrêter en route. On vous

présumerait coupable de fraude si l’on vous voyait sortir avec une

charge, d’une maison particulière. Votre devoir est de prendre du

charbon au marché et de le transporter aussitôt chez la pratique; mais

vous ne pouvez tenir ni magasin, ni dépôt.» Les Porteurs de charbon ont

donc à peine le temps de poser leur fardeau sur une planche, à la porte

d’un cabaret, pour se rafraîchir d’un _canon_.

Les Porteurs de charbon sont divisés en séries de cent hommes,

dont chacune se choisit un chef et un sous-chef. La fraternité est

d’autant plus facile à maintenir entre les membres de cette république

démocratique, que la plupart sont Auvergnats. La profession de

Charbonnier est encore une de celles qu’accaparent les enfants du

Puy-de-Dôme et du Cantal. Sur les bateaux comme dans les boutiques,

on n’entend que le patois d’Auvergne, ce mélange barbare de latin, de

langue romane et de français. Le Charbonnier détaillant, celui qui

tient une boutique ouverte, est Auvergnat au premier chef, par les

mœurs, par le dialecte, par l’avidité; de même que l’épicier, il revend

très-cher en détail des denrées qui lui coûtent en gros bon marché: un

sac de charbon de sept francs lui en rapporte quatorze. Il débite des

cotrets, de la houille, des briquettes, du poussier, des fumerons, de

la braise, et enfin de l’eau filtrée que contient un immense tonneau

adossé à l’une des parois de la boutique.

On lit sur sa porte, en lettres majuscules:

[Illustration: BOIS SCIÉ AU POIDS. BUCHES ÉCONOMIQUES. EAU CLARIFIÉE.]

Il est à croire qu’un commerce aussi étendu conduit le Charbonnier à la

fortune, que nous lui souhaitons sincèrement...

Ainsi qu’à vous, cher lecteur.

[Illustration]

[Illustration: Le Maçon.]

[Illustration]

XXIX.

LE MAÇON.

Bon ouvrier, voici l’aurore

Qui te rappelle à tes travaux.

_Le Maçon_, opéra-comique.

SOMMAIRE: Les ouvriers en bâtiments.--Le chantier.--La journée du

Maçon.--Les salaires.--Le Garçon compagnon.--Le dolce far niente.

--Le Contre-Maître.--Le repas.--Un tas de plâtre et une pipe.--Le

Logeur.--Faire Grève.--Les plaisirs du Maçon.--Les jours de fête.

--La pose du bouquet.--La conduite.--Les Combats.--Le

compagnonnage.--Diversité d’origines.--Le livret.

Parmi les différents corps de métiers, celui des Maçons ou, pour parler

plus exactement, celui des Ouvriers en bâtiments, est un des plus

importants, tant par la diversité des travaux que par les fonctions

variées qu’il renferme. Jetez en effet un regard autour de vous, du

coin de votre cheminée, parcourez de l’œil votre appartement, et vous

jugerez aisément combien il a fallu d’ouvriers divers pour que la

maison que vous habitez pût vous recevoir convenablement. Nous ne

parlerons même pas des tentures, des glaces, de l’ameublement, de

tous ces détails qui font le confortable; mais ces murailles solides,

formées de blocs considérables qu’on a dû monter jusqu’au dernier

étage; cette charpente qui soutient la toiture; ces saillies de la

pierre, habilement dissimulées sous des lignes élégantes, parfois sous

des sculptures; ces murs légers en moellons, ces cloisons qui divisent

commodément l’espace, les parquets, les escaliers, les persiennes, la

serrurerie, ont réclamé autant d’ouvriers spéciaux:

L’appareilleur qui dessine la coupe de la pierre;

Le scieur de pierres;

Le tailleur de pierres qui la taille avec son ciseau;

Le poseur et le contre-poseur qui la placent juste dans la

position qu’elle doit occuper;

Le Maçon, dit Limousin, auquel appartient la construction du

mur en moellons;

Le plâtrier qui fait les plafonds et les cloisons;

Le charpentier qui établit les grosses pièces de charpente aux

divers étages, depuis le rez-de-chaussée jusqu’à la toiture;

Le menuisier qui pose les parquets, les escaliers, les portes,

les persiennes;

Le serrurier enfin qui fournit et scelle tous les ferrements,

qui, les serrures terminées, en remet les clés au propriétaire.

Tous concourent, comme on le voit, à la construction d’une maison, et y

laissent également trace de leur habileté et de leur intelligence; mais

le titre que nous avons placé en tête de cet article nous ramène plus

particulièrement à l’ouvrier chargé surtout des travaux en pierres de

taille et en maçonnerie.

Sortez de très-bonne heure, à six heures en été, à huit heures en

hiver, dirigez-vous vers une maison en construction, et Dieu merci, ce

spectacle n’est pas rare à Paris, vous verrez arriver de tous côtés un

régiment d’ouvriers, dont voici le signalement: blouse bleue ou blanche

pour les uns; veste de grosse toile pour les autres; poche gonflée

d’un paquet de tabac, d’une pipe ordinairement en terre et savamment

culottée, enfin, d’un mouchoir de coton à carreaux rouges; pantalon de

toile ou de cotonnade bleue; énormes et solides souliers où même la

modeste chaussette n’est point admise. Le costume est complété par une

casquette d’étoffe de drap, ou un chapeau qu’on soupçonne plutôt qu’on

ne le reconnaît, sous le mouchetage qu’y ont laissé le plâtre délayé et

la boue jaunâtre que produit le sciage de la pierre. Cette coiffure

est déformée d’ailleurs par les coups de poing de l’amitié et de la

colère.

Les porteurs de l’uniforme ci-dessus analysé sont les ouvriers du

bâtiment qui viennent commencer leur journée.

Puisque aussi bien nous voici sur le chantier, nous y resterons, et

tandis qu’ils vont, suivant l’usage antique, se _réchauffer le coffre_

d’un canon de blanc ou de rouge, selon les goûts, deux mots au sujet du

chantier.

Il se compose d’abord, comme sans doute vous le présumez, du lieu

même où s’élève la maison et en outre de la portion de trottoir

que l’administration concède à raison de cinq francs par mètre à

l’entrepreneur durant toute la durée de la construction. Ainsi, quand

on maudit ces clôtures de planches qui, durant plusieurs mois, viennent

interrompre la circulation, du moins on a la consolation de penser que

cela profitera à cet énorme budget de la ville de Paris qui permet à la

municipalité d’accomplir tant d’améliorations en toutes choses; il y a

compensation.

Six heures sonnent, et chacun reprend son ouvrage interrompu la veille.

Les uns grimpent aux échelles et continuent la pose de leur pierre,

les autres préparent le mortier ou le plâtre sur place. Si on a assez

d’espace pour scier et tailler la pierre à _pied-d’œuvre_, comme disent

les gens du métier, vous entendez de toutes parts grincer la scie,

retentir le maillet du tailleur de pierre, sinon les bardeurs arrivent

portant sur leur _bar_ ou petite charrette à bras, la pierre qu’ils ont

été chercher au chantier de sciage; les garçons Maçons ou manœuvres

exécutent les ordres du compagnon Maçon auquel ils sont attachés;

ils montent le mortier qu’ils ont préparé aux étages supérieurs, ils

portent les pierres de petite dimension; enfin, ils rendent à leur

compagnon tous les services utiles et souvent de pur agrément que

celui-ci réclame avec l’espérance de se faire plus tard servir à leur

tour.

Le garçon Maçon est, de tradition, le séide, l’_alter-ego_ ou mieux

le serviteur fidèle, dévoué d’un maître ou compagnon, d’habitude

fort capricieux. Ainsi, un compagnon, perché à l’étage supérieur,

appellera son garçon; celui-ci monte les cinq ou six échelles, saute

d’échafaudage en échafaudage, de poutre en poutre.

«Dis donc, gamin, dit le compagnon, va me chercher ma pipe,» et la

victime redescend avec la perspective de regrimper pour une raison tout

aussi sérieuse.

Mais quand l’apprentissage sera terminé, quand il sera compagnon, le

manœuvre aussi aura son garçon pour aller quérir sa pipe ou son tabac;

et l’on parle des droits de l’homme et de la liberté individuelle!

S’il fallait de nos jours, où les rois sont liés par des chartes,

des constitutions et des chambres, personnifier le despotisme, nous

ne saurions mieux choisir que le compagnon Maçon et en regard nous

mettrions son garçon comme le vivant symbole du dévouement et de

l’abnégation; nous disons Maçon pour employer le terme générique sous

lequel le monde désigne vulgairement les ouvriers en bâtiments; mais

le tailleur de pierres, le poseur, le plâtrier, etc., ont aussi leur

garçon.

Au surplus, si vous désirez avoir la valeur de tous ces travailleurs,

évaluée en monnaie courante, la voici:

Tailleur de pierres, la journée 4 fr., 4 fr. 50 et 5 fr.

Maçons, poseurs, contre-poseurs,

etc., la journée 3 fr., 3 fr. 50, rarement 4 fr.

Garçons Maçons, manœuvres, etc. 2 fr., 2 fr. 50.

Pour l’entrepreneur, il n’y a pas d’autre distinction que celle-ci;

pour lui tout se résout en plus ou moins de pièces de cinq francs à

donner le jour de la paye. Peut-être bien même, pour beaucoup d’entre

eux, l’estime qu’ils accordent à leurs ouvriers est en raison inverse

du prix qu’ils leur donnent.

Aux pièces ou à la tâche, comme on évalue le travail plus que le temps,

un bon ouvrier peut singulièrement augmenter son salaire et gagner

jusqu’à sept et huit francs par jour, principalement les tailleurs de

pierres qui, le plus ordinairement, travaillent à la tâche. Si tous

ces ouvriers, répandus dans les diverses parties du bâtiment, étaient

abandonnés à eux-mêmes, on peut dire sans crainte de les calomnier que

la mousse aurait tout le temps de verdir sur chaque pierre et que Paris

n’aurait pas vu de longtemps tous ces nouveaux quartiers qui s’élèvent

comme par enchantement.

Le Maçon est essentiellement ami du proverbe: Hâte-toi lentement,

ou de celui qui dit: Qui va doucement va longtemps (_Chi va piano

va lontano_); probablement les plâtriers transfuges d’Italie auront

apporté dans le métier cette grande maxime des paresseux, que les

Maçons feraient volontiers graver en lettres d’or, dans leurs

chantiers et dans leur chambrée. Aussi, cet amour exagéré a-t-il donné

lieu à un proverbe caractéristique: Sueur de Maçon vaut un louis. On

voit que leur réputation date de loin à cet égard.

Pour surveiller ses dispositions au _dolce far niente_, l’entrepreneur

a sur les lieux un contre-maître qui prend le titre de maître compagnon

Maçon, chargé de la direction des travailleurs. C’est lui qui gourmande

les paresseux, marque les retardataires ou les absents. Il parcourt

l’atelier, vérifie partout si le temps est bien employé, si les choses

marchent convenablement, bien entendu qu’au besoin il donne çà et

là un conseil et un coup de main; et ses services et ses avis sont

d’autant plus nécessaires que tout ouvrier qui se trouve en présence

d’une difficulté qui lui semble insoluble se croise paisiblement

les bras et attend que le ciel ou le maître compagnon lui vienne en

aide. On comprend facilement toute l’importance des fonctions de ce

dernier et l’attention que l’entrepreneur doit apporter à le choisir.

En effet, non-seulement il faut qu’il soit actif, intelligent, mais

encore incorruptible, et qu’il sache résister courageusement aux

jugements irrésistibles du marchand de vin. Habituellement, toutes ces

précieuses qualités sont estimées au prix de 180 à 200 fr. par mois par

l’entrepreneur qui garde à l’année et même pendant le temps du chômage,

durant l’hiver, cet utile employé.

Pendant que nous avons parcouru le chantier, que nous avons flâné çà

et là au milieu des échafaudages, le temps s’est écoulé, il est neuf

heures, et au premier son de l’horloge, tout s’arrête; les bras restent

en suspens. La pierre qu’on enlevait demeure en équilibre; toutes les

mains ont presque lâché le _câble_, comme disent nos ouvriers, avant

même qu’on eût donné un point d’appui à la masse menaçante suspendue

en l’air; le mortier sèche sur la truelle; toutes les scies ont,

d’un commun accord, cessé leur horrible grincement; c’est l’heure du

déjeuner, et depuis le dernier manœuvre jusqu’au plus habile tailleur

de pierres, personne ne donnerait au travail une minute de plus que

le temps qu’il lui doit exactement. On a fait un reproche aux Maçons

de cet ensemble admirable, de cette spontanéité touchante et unanime;

mais nous demanderons si l’entrepreneur ne se hâte pas _de les repincer

au demi-cercle_, pour employer une de ses expressions ordinaires, dès

qu’il peut les surprendre en défaut. En exerçant rigoureusement le

droit de quitter le chantier pour la table de la gargotte, le chantier

est irréprochable; mais quand il faut reprendre le ciseau, quand le

temps du repas est écoulé, il montre une conscience beaucoup moins

scrupuleuse.

Les Industriels: Métiers et professions en France · 第 17 / 18 段