--C’est que le propriétaire m’a expressément recommandé de ne pas louer

à des musiciens. Il y a trois ans, nous avions le malheur d’en posséder

plusieurs, et la maison était devenue inhabitable. Au premier, une

demoiselle tapotait sur un piano du matin au soir; au second, un chef

d’orchestre du théâtre du Luxembourg raclait du violon; et un étudiant

en médecine, logé dans les mansardes, donnait du cor tous les soirs

après dîner.

--Je conçois que ça devait faire un drôle de charivari.

--C’était assourdissant. Voici, Monsieur; donnez-vous la peine

d’examiner. Remarquez la propreté du papier, les placards, le cabinet

de toilette; la cheminée ne fume jamais.

--J’arrête ce logement, dit Agathocle en mettant cinq francs dans la

main du Concierge.»

Ce don parut tempérer la maussaderie de cet homme vétilleux qui,

en escortant le futur locataire jusqu’à la porte-cochère, fit des

courbettes avec la gentillesse d’un cheval de manége.

«Si vous n’avez point de femme de ménage, Monsieur, je me recommande à

vous; vous pouvez prendre dans le quartier des renseignements sur moi.

Jérôme Ganachot est, je m’en flatte, avantageusement connu.

--Bien, bien; nous verrons.»

Le lendemain, Agathocle procéda à l’emménagement. M. Ganachot aida le

commissionnaire à placer les meubles, et sa figure se rembrunit quand

il vit le peu qu’en possédait le jeune stagiaire. Il lui fut impossible

de contenir ses émotions, qui débordèrent en ces mots, prononcés avec

un dédain mal dissimulé:

«C’est là tout ce que vous avez?

--Mon Dieu, oui, répliqua naïvement le longanime Agathocle, croyant le

propos dicté uniquement par le désir qu’éprouvait le Portier de voir

l’installation terminée.

--Vous oubliez ça, dit le commissionnaire, apportant un paquet de

longues pipes turques avec leurs bouts d’ambre et leurs tuyaux de

merisier.

--Ah! vous fumez, reprit Ganachot.

--Pourquoi pas?

--Dame! chacun son goût; mais ça ne serait pas le mien. Une fois que

l’odeur de tabac s’est mise dans une chambre, il n’y a plus moyen

de l’en faire déguerpir. Tenez, pour désinfecter un appartement du

rez-de-chaussée, qu’avait occupé un officier en retraite, un fumeur

enragé, il m’a fallu brûler sur une pelle la moitié d’un pain de sucre;

à preuve que le propriétaire l’a payée. Après tout, ça vous regarde...

Monsieur, je vous salue.»

Et le Concierge descendit en grommelant: «Ces emménagements, comme

c’est désagréable! il y a d’la paille et des ordures partout! comme ça

salit les escaliers!»

Quand on a été étudiant, on ne saurait se dispenser de _pendre la

crémaillère_, cérémonie qui consiste à rassembler un certain nombre

d’amis, pour les gorger de boissons alcooliques. Agathocle ne voulut

pas déroger à l’usage, et invita de joyeux camarades à passer la soirée

chez lui. Le Concierge compta les conviés un à un à mesure qu’ils

défilèrent devant lui, et son âme fut triste jusqu’à la mort. Comme la

pluie tombait depuis le matin, il songeait avec horreur aux crimes de

lèse-escalier qui s’allaient commettre; il criait à chacun:

«Essuyez vos pieds, s’il vous plaît! N’oubliez pas d’essuyer vos pieds!

Vous êtes prié d’essuyer vos pieds!»

S’étant même aperçu qu’un des invités, le plus crotté de tous, avait à

peine effleuré le paillasson, M. Ganachot s’élança hors de sa tanière,

et courut après le délinquant en hurlant d’une voix sombre:

«Vous auriez bien dû essuyer vos pieds, s’il vous plaît!»

La réunion fut d’abord assez calme; mais peu à peu le punch l’anima,

et dans une conversation où le plaisant et le sérieux, les saillies

bouffonnes et les réflexions profondes, la philosophie et les

calembours étaient bizarrement confondus, on traita _de omni re scibili

et quibusdam aliis_. A l’apogée de la discussion, la porte fut ébranlée

par un coup violent, et le Concierge entra, non sans tousser, au milieu

de la pièce enfumée.

«Pardon, excuse, monsieur Gouffier, dit-il; j’viens vous prier de

faire un peu moins de bruit, si c’est possible. La locataire du

premier, madame la comtesse de Vieussac, m’a fait signifier que si ça

continuait, elle donnerait congé à l’instant même.

--Il me semble pourtant, répondit Agathocle, que nous sommes assez

raisonnables.

--Je n’vous dis pas le contraire; mais cette maison-ci est une maison

tranquille où il ne loge que des gens comme il faut.

--Est-ce que vous croyez que je ne vaux pas vos autres locataires? dit

Gouffier légèrement irrité.

--Assurément, mais...

--C’est bien, c’est bien, je sais ce que j’ai à faire; laissez-moi en

repos.»

M. Ganachot sortit; mais, peu de jours après, il prouva au jeune homme

Qu’un concierge offensé ne pardonne jamais.

Invité lui-même à une plantation de crémaillère, Agathocle arrive à sa

porte à une heure après minuit. Il frappe; point de réponse. Il frappe

encore; la maison tranquille paraissait déserte. Enfin, au bout d’un

quart d’heure, M. Ganachot montre, à une fenêtre de l’entresol, sa tête

ornée d’un bonnet de coton:

«Qu’est-ce que c’est? qu’est-ce que c’est?

--Eh! parbleu! c’est moi, votre locataire, Agathocle Gouffier.

--Tiens, tiens, dit paisiblement le Concierge.

--Ouvrez-moi donc, je suis morfondu; ouvrez, ou je vais casser un

carreau.

--Aussi, répond le Concierge sans se déranger, pourquoi rentrez-vous

si tard? Dans toutes les maisons tranquilles, la porte est toujours

fermée après minuit; vous auriez dû me prévenir. Quel tapage vous avez

fait! je suis sûr que madame la comtesse va donner congé demain matin.»

Après ce discours, Ganachot se décida à tirer le cordon, et le

malheureux avocat rentra chez lui, en se promettant de transplanter

ailleurs ses pénates si le Portier persévérait dans sa tyrannie.

Agathocle appartenait, comme beaucoup de jeunes avocats, à la Société

de la Morale Chrétienne, et recevait parfois les femmes ou les filles

des criminels qu’il était chargé de défendre.

«Monsieur? lui dit un jour le Concierge.

--Qu’y a-t-il? dit Agathocle, s’arrêtant au moment de franchir le seuil.

--Monsieur, la locataire du premier m’a signifié qu’elle donnerait

congé, si vous persistiez à tenir une conduite aussi scandaleuse.

--Comment, comment?

--Oui, Monsieur; il vient chez vous des femmes tous les jours, et vous

pensez bien que cela fait mauvais effet dans une maison honnête et

tranquille, sans compter qu’elles ramassent la boue aux quatre coins de

Paris, et qu’elles salissent les escaliers.

--Écoutez, reprit Agathocle, vous m’ennuyez souverainement depuis

que j’ai eu le malheur de m’établir ici. Votre maison tranquille est

un enfer. Dites à votre comtesse que j’ai donné congé, et que je

déménagerai au terme; entendez-vous?

--Vous ferez comme il vous plaira, Monsieur; vous êtes libre de

nous quitter, mais vous ne trouverez pas beaucoup de maisons aussi

tranquilles que celle-ci.

--Je l’espère bien. Quoi qu’il en soit, je vous donne congé, tenez-vous

pour averti.

--Ça suffit, Monsieur.»

Dès ce moment, le stagiaire fut en guerre ouverte avec son Portier.

Se souvenant de cet axiome diplomatique, que la parole a été donnée

à l’homme pour déguiser sa pensée, M. Ganachot disait à quiconque se

présentait: «M. Gouffier est sorti.» Souvent même, il feignait de ne

pas le connaître: «M. Gouffier? où prenez-vous M. Gouffier? Que fait-il?

--Il est avocat et journaliste.

--Oh! cette maison-ci est une maison tranquille; nous n’avons pas de

gens comme ça.»

Un avoué qu’Agathocle avait souvent sollicité, eut une cause à lui

confier, et se hâta de lui écrire. Huit jours après, rencontrant

l’avocat:

«En vérité, lui dit-il, vous êtes un joli garçon; vous me priez de vous

faire plaider, je vous envoie une affaire pressée, et je n’entends

point parler de vous.

--Vous m’avez écrit?

--Il y a huit jours.

--Mon Portier ne m’a point remis la lettre. Nous sommes à deux pas

de chez moi, veuillez m’y accompagner; nous allons lui demander une

explication.»

M. Ganachot écoute gravement la réclamation d’Agathocle, et répond: «Si

on vous a adressé une lettre, je dois l’avoir; rien ne se perd ici.»

Puis il prend sur une planche une vieille botte, et, la secouant sur

la table, en fait tomber des pelotons de ficelle, des carrés de cire

à frotter, des boîtes de cirage, des bouts de chandelles, et enfin la

lettre de l’avoué.

«Je vous le disais bien, Monsieur; voici votre lettre; rien ne se perd

ici.»

Ce dernier trait exaspéra Agathocle, qui prit le parti de quitter la

place le lendemain. Dès six heures du matin, la voiture de déménagement

fut à la porte, et le mobilier du jeune homme y fut bientôt entassé.

«Vous partez, Monsieur? lui demanda Ganachot.

--Dieu merci!

--Vous avez payé jusqu’au terme, vous êtes dans votre droit; mais je

vous prie de jeter les yeux sur la quittance; elle se termine par:

_sauf les réparations locatives_. Ayez donc la bonté de me solder ce

petit compte.»

Et le Concierge présente à l’ex-locataire un mémoire de 45 francs

90 centimes, pour un carreau cassé, plafond à reblanchir, papier de

tenture endommagé, serrures en mauvais état, etc., etc., etc.

«Et vous croyez, s’écria l’avocat en fureur, que je vais vous payer ce

compte d’apothicaire?

--Assurément, Monsieur; autrement je serais dans la nécessité de vous

retenir.

--Vous prétendriez m’empêcher de sortir?

--C’est mon devoir, Monsieur.

--Vous n’aurez pas un sou; je ne vous dois rien! Livrez-moi passage!

--Non, Monsieur; je suis dans mon droit.»

Agathocle fit un mouvement vers la porte. Le Portier se mit devant

lui, et allongea la main comme pour le saisir au collet. Le jeune

homme, courroucé, lança un coup de poing terrible dans la poitrine de

Ganachot, qui tomba à la renverse.

«A la garde! au meurtre! à l’assassin!» cria le Concierge.

--Vous êtes un gredin!

--Vous m’insultez, vous me frappez! Bien! J’ai des témoins; je vous

attaquerai en dommages et intérêts.»

M. Ganachot s’empara de la basque de l’habit d’Agathocle; une nouvelle

rixe s’engagea; l’avocat perdit la basque de son habit, et le

Concierge, trois de ses dents ébréchées.

«Nous plaiderons, Monsieur, dit-il en battant en retraite vers sa loge.

--Allez à tous les diables, répliqua l’avocat; vous n’avez que ce que

vous méritez.»

Et il sortit de la maison tranquille.

[Illustration]

[Illustration: L’Allumeur de Réverbères.]

[Illustration]

XXVI.

L’ALLUMEUR.

On raconte que le général des Capucins, arrivant un soir à

Paris du côté du pont Royal, et voyant l’illumination des quais

du Louvre et des Théatins, crut fermement qu’on avait éclairé

la ville pour célébrer son entrée.

_Aventures parisiennes_, 1808.

SOMMAIRE: Description de l’Allumeur de réverbères.--Sa

disparition prochaine.--Sa supériorité sur l’Allumeur de

gaz.--Souvenirs historiques.--Journée de l’Allumeur.

Regardez bien cet homme à la blouse tachée d’huile, et qui, avec

l’adresse d’un équilibriste, porte sur sa tête une grande boîte de

fer-blanc carrée, où il range ses mèches vieilles et nouvelles;

examinez attentivement cette bonne et paisible physionomie... Demain,

peut-être, vous ne le verrez plus.

Si l’Allumeur lisait les journaux (Dieu l’en préserve, et vous aussi!),

s’il s’engageait dans le labyrinthe des _faits divers_, il y trouverait

sa sentence écrite en ces mots souvent répétés:

«Plusieurs rues nouvelles viennent d’être éclairées au gaz.»

Il se sentirait frissonner du froid de la mort ou gémirait à l’idée

de changer de drapeaux, de prendre en main une gaule surmontée d’une

lanterne sourde, et de faire voltiger la flamme de bec en bec.

Quel troc désavantageux! L’Allumeur de réverbères a besoin d’une

certaine dose d’adresse manuelle pour descendre chacune de ses lampes

aériennes, enlever les mèches consumées, nettoyer la _coquille_, étaler

le coton afin qu’il s’imprègne d’huile, allumer au milieu de la rue,

encombrée de voitures, au risque d’être écrasé par un cocher maladroit,

et lancer dans l’espace un phare éblouissant. Voilà une opération

compliquée, qui exige du savoir-faire et peut occuper l’intelligence;

mais quel mérite y a-t-il à ouvrir et fermer un conduit, à soulever

le couvercle d’un lampadaire et à enflammer du gaz qui ne demande

qu’à brûler?... En se consacrant au gaz, l’Allumeur de réverbères se

considérera comme déchu, comme réduit à l’état de machine, comme rayé

du nombre des travailleurs actifs et experts.

Quant à nous, qui n’avons point les mêmes raisons pour déprécier le

gaz, nous nous félicitons de le voir succéder aux réverbères, comme

ceux-ci avaient succédé aux lanternes. Nous sommes bien loin du temps

où les rues de Paris n’étaient pas éclairées, où les voleurs de nuit

assommaient impunément les passants attardés, où les laquais de bonne

maison, l’épée à la main, insultaient et frappaient les roturiers. Et

quand ces désordres avaient-ils lieu? est-ce dans le Paris fangeux du

moyen-âge? Point: c’est au milieu d’un siècle voisin du nôtre, car

l’établissement fixe des lanternes ne date que de 1667. Auparavant on

se contentait de recommander aux bourgeois de placer une chandelle sur

la fenêtre du premier étage, quand des bandes de brigands exploitaient

la ville; par exemple en 1524, 1526 et 1553, lorsque la capitale

était mise à contribution par les _mauvais garçons_. La Reynie, nommé

lieutenant du prévôt de Paris pour la police en 1667, songea le

premier à placer au milieu et aux deux extrémités de chaque rue des

lanternes garnies de chandelles; innovation si importante, que, pour

en perpétuer le souvenir, on frappa une médaille avec cette légende:

_Urbis securitas et nitor._ Un édit de juin 1697 étendit l’éclairage à

toutes les villes du royaume. «Dans toutes les villes où il n’existe

pas de _lanternes_, dit cette ordonnance, il sera procédé à leur

établissement. Les intendants ordonneront aux maires et échevins

desdites villes de s’assembler et de leur rapporter un état de la

quantité de lanternes qu’il sera nécessaire d’établir, et des sommes

dont il faudra faire les fonds annuellement pour leur entretien. Les

maires et échevins nommeront annuellement, ainsi qu’il se pratique en

la ville de Paris, le nombre d’habitants qu’ils trouveront convenable

pour allumer les lanternes, chacun dans son quartier, aux heures

réglées, et un commis surnuméraire dans chaque quartier pour avertir de

l’heure.»

L’histoire de la naissance des réverbères est obscure. Dulaure, dans le

septième volume de son _Histoire de Paris_, p. 188, attribue d’abord

l’invention de ce système d’éclairage à l’abbé Matherot de Preigney

et au sieur Bourgeois de Chateaublanc, qui obtinrent le privilége de

l’entreprise par lettres-patentes enregistrées le 28 décembre 1745;

mais, dans le même ouvrage, t. VIII, p. 109, on lit:

«Les lanternes avaient existé jusqu’en 1766. A cette époque, le sieur

Bailly entreprit d’y substituer des réverbères. Déjà, au mois d’avril

de cette année, près de la moitié des rues étaient éclairées par des

réverbères de sa façon, lorsque le bureau de la ville préféra les

modèles du sieur Bourgeois de Chateaublanc, qui, avec plus d’économie,

rendaient plus de lumière. Ce dernier entrepreneur se chargea de

pourvoir la capitale de trois mille cinq cents réverbères, alimentant

sept mille becs de lumière. Le 30 juin 1769, le sieur Bourgeois fut

chargé de l’entreprise de l’illumination de Paris pendant vingt ans.»

M. Maurice Alhoy, auteur d’un article sur les _réverbères_, prétend

qu’il faut en attribuer l’établissement à un sieur Tourtil-Saugrain,

qui substitua l’usage de l’huile à celui des chandelles à double mèche.

Nous ne saurions comment concilier ces assertions contradictoires, et

jeter du jour sur ce sujet lumineux, si nous n’avions sous les yeux

un poëme intitulé _les Nouvelles Lanternes_, publié en 1746 par M. de

Valois d’Orville. Le permis d’imprimer de cet opuscule de treize pages

est précisément du 28 décembre, jour où fut enregistré le privilége de

l’éclairage. Après avoir peint la lutte de Phébus et de la Nuit, le

poëte fait parler en ces termes Jupiter, supplié par le dieu du jour:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le règne de la Nuit désormais va finir;

Des mortels[41] renommés par leur sage industrie,

De leur climat sont prêts à la bannir:

Vois les effets de leur génie:

Pour placer la lumière en un corps transparent,

Avec un verre épais une lampe est fermée.

Dans son centre une mèche, avec art enfermée,

Frappe un réverbère éclatant,

Qui, d’abord la réfléchissant,

Porte contre la nuit sa splendeur enflammée.

Globes brillants, astres nouveaux,

Que tout Paris admire au milieu des ténèbres[42],

Dissipez leurs horreurs funèbres

Par la clarté de vos flambeaux.

Déjà, pour lever tous obstacles,

Du monarque français on implore l’appui.

Nous ne favorisons les humains que par lui.

Des dieux les rois sont les oracles.

Pour ne rien hasarder, enfin,

Il charge de Thémis les ministres fidèles[43]

D’examiner les machines nouvelles;

Quel avantage on leur trouve soudain!

Chacun y reconnaît l’utilité publique.

L’auteur fait valoir les avantages de l’invention pour la sécurité

générale, et termine par une apostrophe à l’abbé de Preigney:

Tes ingénieuses lumières,

Abbé, vont désormais rassurer les esprits,

Elles serviront dans Paris

D’armes, de gardes, de barrières.

Déjà nos citoyens sincères

De ces heureux travaux ont admiré le prix.

[41] MM. de Preigney et Bourgeois, auteurs de nouvelles

lanternes. (_Note de Valois d’Orville._)

[42] Les lanternes qui sont au Louvre. (_Id._)

[43] Le privilége enregistré au Parlement le 28 de décembre

1745. (_Id._)

Les réverbères eurent, comme on le voit, un succès d’enthousiasme. En

1767, sous l’administration de M. de Sartines, une compagnie proposa

de fournir Paris de réverbères, de les entretenir d’huile et de tout

ce qui était nécessaire à leur service, à l’exception des boîtes et

potences en fer: le tout moyennant quarante-trois livres douze sous par

an pour chaque bec de lampe, à condition qu’il leur serait passé un

bail de vingt ans, au bout desquels les réverbères appartiendraient à

la ville. Cette soumission fut acceptée par un arrêt du conseil du 30

juin 1769.

Aujourd’hui, après une longue et honorable existence, les réverbères

sont à l’agonie. Leur nombre, après s’être élevé de trois mille cinq

cents à plus de cinq mille, diminue de jour en jour, et la race des

Allumeurs, née avec l’administration de l’éclairage, s’éteindra dans le

courant du dix-neuvième siècle.

Le service d’éclairage se fait par entreprise au rabais, détestable

méthode qui, en rognant les bénéfices de l’adjudicataire, le met dans

la nécessité de s’acquitter le plus mal possible de ses devoirs.

L’administration a quatre bureaux, et un entrepôt-général sur la place

de la Bastille. Un inspecteur-général de l’illumination surveille la

qualité des huiles, dont un échantillon, mis sous le scellé, est déposé

à la Préfecture de police.

L’Allumeur commence sa journée par éteindre. Il est tenu d’être à son

bureau à six heures, et malheur à lui s’il est inexact! Les fonctions

d’Allumeur sont briguées par une foule de surnuméraires, toujours prêts

à gagner cinquante centimes en remplaçant les absents. Pareille somme

est accordée à celui qu’une maladie retient loin de son poste, et c’est

alors le surnuméraire qui touche le prix de la journée du malade: trois

francs. Les heures d’allumage et d’extinction sont réglées par le

préfet de police.

L’Allumeur se met en campagne, nettoie les réverbères, les chapiteaux,

les plaques des réverbères, les porte-mèches, et s’en retourne dans

ses foyers. Là, d’autres occupations l’attendent: il fabrique des

chaussons ou des souliers, ou va en ville faire des commissions. Il

rentre en fonctions, le soir, pour allumer; tâche pénible en hiver,

quand le froid engourdit les doigts, quand le vent éteint les lumières

naissantes. Il faut que l’allumage soit terminé sur tous les points

en quarante minutes, vingt minutes au plus après l’heure déterminée

par le préfet. On distinguait autrefois l’allumage en _permanent_

et _variable_: une partie des becs se reposait dès que la lune

blanchissait les rues de ses pâles rayons. Aujourd’hui l’illumination

doit être générale. Les réverbères, ayant peu de temps à vivre, veulent

jouir de leur reste, et laisser à la postérité le souvenir de leurs

bienfaits.

L’Allumeur ne connaît ni dimanches ni morte saison: rien ne le détourne

de sa promenade quotidienne, car ce n’est pas lui qui, dans les fêtes

publiques, allume les lampions de l’allégresse et les verres de couleur

de l’enthousiasme unanime. Il est voué exclusivement aux réverbères,

et marche en tout temps, à moins que des perturbateurs n’aient

brisé ses quinquets aériens. Alors, tout en feignant de partager le

mécontentement de ses chefs, il rit sous cape, se frotte les mains,

applaudit à l’œuvre de destruction. Sa satisfaction est d’autant plus

logique, que ses appointements courent durant cette suspension forcée

de service.

Gardez-vous d’assimiler l’Allumeur aux parias des autres

administrations, au pauvre Cureur d’égouts, au Balayeur, plus misérable

encore! L’Allumeur, outre sa paie, reçoit de bonnes étrennes des

propriétaires dont l’administration se charge d’éclairer les maisons;

et, s’il est frugal, s’il possède une femme laborieuse, il peut éluder

l’hôpital, cette antichambre de la tombe pour la majorité des vieux

ouvriers.

[Illustration]

[Illustration: Le Rémouleur.]

[Illustration]

XXVII.

Le Rémouleur.

Petit à petit,

L’oiseau fait son nid.

_Proverbe._

SOMMAIRE: Questions grammaticales.--Exposé de motifs.--Rémouleurs

de la capitale.--Histoire d’Antoine Bonafoux.

«Repassir.... ciseaux!» Tels sont les mots consacrés par lesquels le

Rémouleur nous avertit de son approche, et vous offre ses services.

Mais pourquoi cette locution barbare? Pourquoi «_repassir_... ciseaux,»

et non «repasser les ciseaux!» ou «repasseur de ciseaux!» ou «ciseaux à

repasser!»

Nous ne pouvons résoudre ce problème, malgré les consciencieuses

recherches que nous avons faites à ce sujet. Nous en sommes donc

réduits à parcourir le vaste champ des suppositions. La plus juste,

à notre avis, est celle-ci: La profession de Rémouleur, comme celle

de Ramoneur et autres analogues, est exercée par des Auvergnats, des

Savoyards, des Lorrains, des Piémontais, par ces enfants perdus qui,

fuyant une contrée stérile, viennent à Paris gagner du pain. Il est

donc probable que le barbarisme en usage a été commis par le créateur

de l’industrie, pauvre paysan inculte, qui ne connaissait que le patois

de son village.

L’état de Rémouleur n’est pas de ceux qu’on adopte par une irrésistible

vocation. On le prend parce qu’il est facile, ne demande point

d’apprentissage, et procure un salaire presque immédiat. Certaines

gens se vouent par inclination à la Typographie, afin de contribuer

à la propagation des lumières; à la fabrication des lampes, toujours

pour propager les lumières, mais dans un autre sens; à l’Horlogerie,

parce qu’ils ont la monomanie de savoir toujours l’heure qu’il est; à

la Boulangerie, par amour pour le genre humain; à la Bijouterie, pour

faire concurrence à la nature en embellissant la beauté; etc., etc.,

etc. Mais il est impossible de supposer dans un individu quelconque un

vif penchant pour l’état de Rémouleur. La nécessité seule, le besoin

de manger, décide le choix qu’on fait de ce métier peu fructueux, si

l’on en croit l’ancienne désignation de Gagne-Petit; car tout tend à

faire croire qu’on a nommé les Rémouleurs Gagne-Petits, parce qu’ils ne

gagnaient pas beaucoup.

L’amour des voyages entre aussi dans les causes dominantes. Il est une

race d’hommes inquiets, inconstants, possédés d’un véhément désir de

locomotion, qui aiment à changer de place, à errer de ville en ville

comme les Bohémiens, et répètent avec Béranger:

Voir, c’est avoir; allons courir;

La vie errante

Est chose enivrante;

Voir, c’est avoir; allons courir,

Car tout voir, c’est tout conquérir.

La passion de la vie nomade et indépendante fournit des recrues au

rémoulage.

Les Industriels: Métiers et professions en France · 第 16 / 18 段