Durant ces tristes occupations, aucune distraction n’est permise. La

pipe aurait bien des charmes pour le Cureur: il en aspirerait avec

délices les bouffées odoriférantes; cependant, comme il se trouve

souvent dans la compagnie des gens que l’odeur de la pipe incommode, on

s’en abstient par politesse. Il est défendu de fumer, mais vous pouvez

vous asseoir.

Ils sont là, à dix mètres du sol; le bruit des voitures leur parvient

confusément; ils suivent à pas lents, le rabot à la main, ces longues

galeries qui sont leur domaine. Par intervalles, l’un d’eux pousse un

cri de joie: il vient de ramasser une pièce de cinq francs ou une canne

à pomme d’or qui, échappée la veille des mains de son propriétaire,

est tombée par les fentes d’un tampon; d’autres fois une exclamation

d’horreur retentit: les Égouttiers maudissent la mesure qui a supprimé

les tours, car ce lambeau sanglant qu’ils ramènent au bout de leur

rabot, c’est le cadavre d’un enfant nouveau-né!...

La plupart du temps, ils ne trouvent rien que de la boue, partout et

toujours. Cette boue, prétendent-ils, loin d’être malfaisante, a des

vertus contre les plaies des jambes et les éruptions cutanées; c’est

un onguent, un excellent spécifique; mais il n’a malheureusement point

d’action sur les rhumatismes, l’une des maladies ordinaires des Cureurs.

Pendant la marche, le chef qui précède la division examine avec soin

l’état de la voûte, et tient note des réparations à effectuer, pour les

signaler à l’inspecteur-général.

Les Égouttiers sont exposés non-seulement à l’asphyxie, mais encore à

la submersion. Si tout à coup le ciel se charge de nuages, si une pluie

d’orage vient à tomber, ils se verront renversés à l’improviste par les

eaux, et entraînés vers la Seine. Cet accident est rare, mais on en a

des exemples: l’on a vu des Égouttiers, luttant contre des torrents

tumultueux, se sauver à la nage au milieu des ténèbres, et gagner à

grand’peine leur échelle. En 1809, à l’angle de la rue de Bondy, deux

ouvriers sur sept furent noyés. Trois Égouttiers périrent, en 1820,

dans le grand égout, près du faubourg du Temple; et leur chef, après de

longs efforts, eut le bonheur de s’accrocher à une corde qu’on lui jeta

par un tampon en face de la rue d’Angoulême.

Vers midi, les Égouttiers revoient la lumière du jour, et les hommes de

chaque division vont dîner ensemble chez un gargotier. Après un modeste

repas, ils reprennent leur promenade souterraine, et rafraîchissent le

fond du radier, que les eaux des bornes-fontaines baignent de midi à

deux heures.

Dans les temps de gelée ou de sécheresse, les Égouttiers enlèvent les

sédiments adhérents au dallage des égouts. Leur service est alors moins

pénible; mais comme on compte annuellement à Paris une moyenne de deux

cent trente-quatre jours de vents humides et de cent quarante-deux

jours de pluie, comme certaines années ont présenté jusqu’à trois

cent vingt jours de pluie et cent vingt centimètres de hauteur d’eau

pluviale, les Égouttiers ont peu de chances d’interruption dans le

cours de leur existence amphibie.

Dans les quatre saisons, à Paris, l’on essuie de la pluie et du vent,

du vent et de la pluie.

C’est pour deux francs vingt-cinq centimes, pour trois francs quand

ils ont le grade de chef, que ces hommes consentent à s’enterrer

vivants pendant la moitié de la journée, à piétiner dans un marais

fétide et nauséabond. Au bout de vingt ans de service, ils ont droit

à une pension de trois cents francs. Ce salaire est-il proportionné à

leurs fatigues, à leurs dangers?... Ne doit-on pas appréhender qu’un

jour, las d’être rétribués si modestement, ils refusent soudain de

travailler?... Que deviendrions-nous, grand Dieu?... Le bourgeois

parisien voit, sans trop d’inquiétude, les coalitions de serruriers,

de forgerons, d’ouvriers en papiers peints, d’imprimeurs, etc.; mais

supposez une coalition des Égouttiers: la fange s’accumule dans les

canaux, et menace d’en sortir pour inonder Paris; d’immondes vapeurs se

répandent; la peste, le typhus, vont peupler les hôpitaux; l’existence

même de la ville est compromise: un déluge de boue va l’ensevelir.

Les Égouttiers sont, comme vous le voyez, les maîtres de la ville

souterraine, les monarques du royaume des ténèbres. En cette qualité,

ils ont droit à nos respects; et, si nous songeons à l’utilité de leur

besogne, nous les indemniserons, par notre estime, de ce qu’elle a de

rebutant.

En diverses circonstances, l’administration a appelé les savants à

s’occuper du sort des Égouttiers. Lorsqu’il fut question de curer

l’égout Amelot, abandonné et obstrué depuis longtemps, le préfet

de police, M. Delavau, de concert avec M. de Chabrol, préfet de la

Seine, organisa une commission pour diriger les travaux de curage sans

compromettre ni la salubrité publique ni la santé des ouvriers. Cette

commission, composée de MM. d’Arcet, Cordier, Girard, Devilliers,

Parton, Gaulthier de Claubry, Labarraque et Chevallier, était dirigée

par Parent-Duchâtelet. Grâce aux précautions prises par ces hommes

savants et dévoués, le curage fut opéré sans danger. Six mois suffirent

à trente-deux ouvriers pour extraire de l’égout Amelot et de ses

embranchements _deux mille cent cinquante_ tombereaux de matières

solides, et trois fois autant de matières molles; et, au terme de cet

effrayant travail, tous les Égouttiers jouissaient de la santé la plus

florissante.

On assure même que quelques-uns avaient engraissé.

[Illustration]

[Illustration: Le Marchand de Peaux de Lapins.]

[Illustration]

XXIV.

LE MARCHAND DE PEAUX DE LAPINS.

Aux montagnes de la Savoie,

Je naquis de pauvres parents;

Voilà qu’à Paris l’on m’envoie,

Car nous étions beaucoup d’enfants.

BOUILLY, _Fanchon la Vielleuse_.

SOMMAIRE: Description d’un nègre-blanc.--Esprit stationnaire.

--Travaux d’hiver et d’été.--Destruction des chats.--Il faut des

époux assortis.--Aventure récente.--Scène à la police

correctionnelle.--Extension du commerce du Marchand de Peaux de

Lapins.

Les moralistes de notre époque s’élèvent souvent dans des diatribes

plus ou moins éloquentes contre les progrès toujours croissants du

luxe, soit dans les habitations, soit dans les vêtements; certains

industriels viennent cependant chaque jour donner un démenti à

ces déclamations, et parmi ceux qui ont conservé une physionomie

particulière, en manifestant un profond dédain pour les recherches du

bien-être, du luxe, et les ablutions quotidiennes, il suffit de montrer

le Marchand de Peaux de Lapins.

Quel galbe original! Il a, pour la couleur, quelque chose de

l’Éthiopien, quelquefois du Lapon pour la taille. De quel épais enduit

son visage et ses mains sont-ils revêtus! Quel cosmétique serait assez

puissant pour les restituer à la couleur normale! Ou plutôt, le noir ne

serait-il pas leur véritable couleur?

En vain les vêtements se sont transformés de manière à égaliser les

classes et les individus. C’est à peine si l’extérieur du Marchand

de Peaux de Lapins a subi quelques changements: un pantalon, et

quel pantalon! a bien remplacé l’épaisse culotte et le grossier

haut-de-chausse dont ses devanciers étaient affublés; mais il porte

toujours les cheveux longs et crépus; son bonnet de laine et ses lourds

sabots ne sauraient l’abandonner.

Né dans le Cantal, il a quitté bien jeune encore ses montagnes et

l’humble chaumine où il ressentit les premières atteintes de la misère,

pour venir à Paris ramoner d’abord les cheminées, puis, obéissant à

son instinct commercial, acheter et revendre des peaux de lapins. On

le voit apparaître au moment où les hirondelles s’éloignent, où les

brouillards et les frimas fondent sur la cité. Il est possible qu’il

reste à Paris pendant la belle saison, mais c’est assurément pour

lui une époque de chômage. C’est l’hiver qu’il triomphe! Bravant une

pluie froide et pénétrante, portant sur l’épaule un grand sac, d’où le

moindre choc fait sortir une poussière noire et suffocante, il parcourt

les rues, faisant entendre son cri retentissant: «Ah! peaux de lapins!»

Il est suivi d’un jeune enfant exilé comme lui, qui répète après lui,

d’une voix argentine: «Ah! peaux de lapins!» à l’entrée des maisons,

aux fenêtres des cuisines surtout; car c’est avec la cuisinière que les

négociants auvergnats ont de mystérieux conciliabules, qu’ils concluent

d’étranges et avantageux marchés! La calomnie a bien répété (elle ne

respecte rien) que plus d’un chat bien aimé, commensal appétissant

d’une cuisine bien fournie, mais redoutable au cordon bleu par ses

adroits larcins, avait disparu peu de temps après la visite d’un

Marchand de Peaux de Lapins!

Les journaux graves n’ont pas craint de rapporter que la police,

dans une visite chez maint gargotier des quartiers populeux, où

la gibelotte est en honneur, avait découvert les têtes trop

reconnaissables de chats défunts, et les Marchands de Peaux de Lapins

étaient accusés de les avoir enlevés,

Servant, sans le savoir, des haines domestiques,

puis livrés à la consommation en permettant ainsi d’en faire des

ragoûts frauduleux!

Le Marchand de Peaux de Lapins est quelquefois marié à une femme de son

pays, de son village, et qui, laborieuse comme lui, peu favorisée des

grâces extérieures, prouve la sagesse et la logique incontestable du

refrain:

Il faut des époux assortis

Dans les liens du mariage.

Employée dans un magasin de revendeur, elle y donne, au même degré

que son mari, l’exemple du travail, de la sobriété, de l’économie, de

toutes les vertus enfin, excepté de la propreté. Leur double industrie,

les privations de toute espèce qu’ils s’imposent, leur permettent

d’envoyer chaque année quelques épargnes au pays.

Une pièce de terre, une habitation misérable comme celle où ils sont

nés pour le travail et la pauvreté, voilà le rêve de leur avenir! Tel

est l’espoir de leurs vieux jours. Toutefois, le désir d’arriver au

jour du repos ne leur fait jamais enfreindre les lois d’une probité

scrupuleuse, et l’on en cite des traits bien dignes d’éloges. Le

Marchand de Peaux de Lapins pourrait dire, comme l’un des héros de

Shakspeare: «Sans doute, mon visage est noir; mais vois le visage

d’Otello dans son âme.»

Le lendemain d’une grande soirée, dans une belle maison du faubourg

Saint-Germain, la cuisinière fit venir un Marchand de Peaux de Lapins,

pour lui vendre la dépouille d’un lièvre qui avait paru avec honneur

sur la table d’un riche Amphitryon, dans un festin dont la superbe

ordonnance avait de nouveau mis en lumière les talents du cordon bleu.

Le marché fut conclu sur une table où gisaient encore des biscuits,

des gâteaux ébréchés, et de riches plateaux, encore chargés de

soucoupes dorées, de verres de cristal, de cuillers en vermeil.

Après quelques débats, le Marchand se retire avec son acquisition, dont

le prix reste fixé à 50 centimes; la dépouille d’un lapin eût été payée

20 centimes seulement.

Les domestiques achèvent de ranger les cristaux, la somptueuse

vaisselle; tout à coup, ô douleur! ô soupçon fâcheux! on s’aperçoit

qu’une petite cuiller manque. Qu’est-elle devenue? La cuisinière

interroge tous les domestiques; chacun s’excuse, elle seule reste en

butte aux soupçons, si cruels pour une âme fière, si blessants pour

une conscience irréprochable. Un sourire d’incrédulité accueille ses

explications maladroites; la malheureuse au désespoir rêve déjà le

suicide; une heure, deux heures se passent ainsi.

Qu’aperçoit-elle, accourant pesamment, ruisselant de sueur, quoique

trempé par une pluie abondante!!! Notre Marchand de Peaux de Lapins,

d’une main se débarrassant de son grand sac, et lui montrant de l’autre

la cuiller, qui s’était collée aux humides replis de la peau vendue:

«J’ai bien couru, lui dit notre honnête négociant, mais la pensée que

vous ou moi nous étions soupçonnés, m’a donné du cœur aux jambes.»

Il allait se retirer sans vouloir accepter de récompense, quand

les domestiques, lui barrant le passage, jurèrent que du moins il

trinquerait avec eux. On versa à boire et l’on porta d’une voix unanime

un toast bruyant en l’honneur du brave homme. Cependant les maîtres

avaient été avertis; ils le firent monter, et le forcèrent de recevoir

une somme ronde, qu’il refusait obstinément.

Le sort du Marchand de Peaux de Lapins n’est pas toujours heureux;

s’il a l’insouciance et la liberté de locomotion du Juif errant,

il est quelquefois soumis à de rudes épreuves; de graves maladies

le retiennent sur son grabat, le forcent d’entrer à l’hôpital, et

réduisent sa femme, ses enfants à demander l’aumône.

Dernièrement, à la police correctionnelle, les juges allaient condamner

une pauvre femme pour mendicité. Son accent étrange lui permettait à

peine de faire entendre que son mari, Marchand de Peaux de Lapins,

était depuis peu convalescent d’une longue maladie, qui avait épuisé

leurs faibles ressources et l’avait réduite à aller le soir avec ses

deux enfants implorer la charité publique. Le délit était flagrant, les

juges délibéraient lorsque le Marchand de Peaux de Lapins traversa la

foule rassemblée dans la salle, et vint, roulant dans ses mains noires

et amaigries son bonnet crasseux,

Tenir à peu près ce langage:

«Mechieurs les juges! ch’est que j’étais malade, et que les médechins

dijaient comme chà que je devais me reposer; les petits mangeaient

toujours pendant che temps-là, et che n’était plus moi que je pouvais

leur gagner du pain. La femme a fait che qu’elle a pu pour les empêcher

de mourir de faim. Si vous la mettez en prison, qu’est-che qui aura

choin de moi encore malade et des petits?»

A ces mots il s’incline, et chacun, étonné,

Admire le bon sens et même l’éloquence

Du commerçant infortuné.

Les juges souriaient de son langage et de son accent; mais ils

acquittèrent la pauvre femme.

Quand la fortune favorise les efforts du Marchand de Peaux de Lapins,

il ne court plus les rues, loue un grand hangar, qu’il arrange en

magasin, y entasse la ferraille, le vieux cuivre, les chiffons. A

toutes les ventes qui ont lieu par cessation de commerce, pour cause de

décès, ou par autorité de justice, on le voit arriver, concurremment

avec une nuée de ses compatriotes, et enlever aux enchères les glaces,

les casseroles, les tapis, les tuyaux de poêle, les assiettes,

toute espèce d’objets mobiliers. Il répare, brosse, nettoie, polit,

_rafistole_ ses acquisitions; recolle la porcelaine; met des pieds

aux tables brisées; passe les vieilles commodes à l’encaustique;

recoud le linge déchiré, et revend avantageusement sa cargaison. Il

réalise même parfois un bénéfice de cent pour cent, en cédant presque

immédiatement ce qu’il vient d’acheter. Notre marchand fait alors un

commerce considérable, et naît à la vie politique; propriétaire, il

devient juré, électeur, officier de la garde nationale, homme influent

dans son quartier; et ce qui met surtout le comble à son orgueil, c’est

quand le gouvernement récompense le travail heureux et persévérant, la

probité constante du riche industriel en le nommant chevalier de la

Légion-d’Honneur.

Inutile de dire que ces hautes destinées sont le partage de quelques

privilégiés. Le plus grand nombre des Marchands de Peaux de Lapins

achète un petit quartier de terre, où ils vivent en paix, plantent des

choux, sont aussi fièrement que l’empereur Dioclétien dans son jardin

de Salone, et racontent à leurs petits-enfants les merveilles de la

Grande Ville.

[Illustration]

[Illustration: Le Portier.]

[Illustration]

XXV.

LE PORTIER.

Monseigneur, quand je me présente,

Ordonnez qu’on me laisse entrer.

PIRON, _Épîtres_.

SOMMAIRE: Malédiction.--Variétés de l’espèce.--Le Suisse.--Le

Concierge.--Concierge des Palais, de la Halle aux Blés, de la

Halle aux Cuirs.--Concierge d’hôpital.--Histoire tragi-comique

d’un Locataire et d’un Portier.

Heureux ceux qui ne connaissent pas le Portier! heureux les habitants

des petites villes, malgré les cancans, le boston, les visites sans

fin, les distributions de prix, les indigestions, les harangues du

maire, parce que le Portier n’existe pas chez eux!

O témoignage vivant de la disparition de l’âge d’or, mouchard

domestique, incarnation de la méfiance et de la curiosité! tu ne

dois la vie qu’à la méchanceté des hommes! Aurait-on besoin de se

cadenasser chez soi, d’entretenir sur le seuil des maisons de vigilants

Cerbères, si la bonne foi régnait ici-bas? L’espionnage du Portier

ne deviendrait-il pas inutile, du moment que personne ne songerait à

s’approprier le bien d’autrui?

Quel ennui pour un honnête homme, de ne pouvoir entrer dans un logis

quelconque sans attirer les regards d’un vassal qui, montrant au

vasistas une figure inquiète, s’écrie: «Chez qui, Monsieur?--Où

Monsieur va-t-il?--Que demande Monsieur?» Je demande que tu cesses

de m’importuner, misérable! Suis-je un larron? ai-je l’air suspect?

Faut-il te raconter d’où je viens, où je vais, te décliner mon nom et

mes qualités? O malheureuse société, qui supposes toujours le mal, qui

places des sentinelles partout, qui soumets les mieux intentionnés à

l’intolérable inquisition des Portiers!

La loge du Portier a été le point de mire d’une multitude

d’observations; on a patiemment scruté la vie privée et publique de ce

fonctionnaire; mais l’espèce n’a pas été envisagée dans ses variétés:

le Portier proprement dit, le Suisse, le Concierge, etc.

Le Suisse de porte, comme celui de paroisse, est pourvu d’un riche

uniforme, chamarré de galons, et ombragé d’un tricorne. On pourrait,

attendu qu’il est replet et vêtu de rouge, le prendre pour un officier

de cavalerie anglaise. Il garde la porte des grandes maisons:

ministères, ambassades, hôtels aristocratiques. Malgré l’épaisseur de

son enveloppe matérielle, c’est un homme d’une exquise perspicacité,

quand il s’agit de distinguer les gens à l’extérieur. Un personnage de

haut rang, décoré d’un ou de plusieurs ordres vient-il à descendre d’un

équipage armorié, le Suisse accourt, et s’incline avec la soumission

d’un mandarin devant l’empereur de la Chine. Qu’un piéton se présente

avec l’habit noir râpé du solliciteur, le Suisse ne daigne pas mentir,

en disant: «Monsieur n’y est pas;» mais se cambrant avec fierté: «Que

demandez-vous? Monsieur ne reçoit personne.--Cependant n’y aurait-il

aucun moyen...--Je vous dis que Monsieur ne reçoit personne.» Et le

pauvre hère s’éloigne pour revenir le lendemain essuyer un nouvel

affront.

Le Concierge va de pair avec le Suisse, notamment s’il est serviteur de

l’État ou de la Liste civile.

Un Concierge de palais est un grand seigneur, bien pansé, bien chauffé,

et susceptible de recevoir les hommages du populaire. Il est environné

de pétitionnaires: on lui demande l’autorisation de visiter _son_

monument, et quelle que soit sa haute position, il ne refuse pas les

_pour-boire_ des étrangers curieux.

La Ville de Paris entretient des Concierges en divers établissements

d’utilité publique: par exemple, la Halle aux Blés possède, outre un

Portier, un Inspecteur-Concierge, qui surveille les arrivages, le

placement des marchandises, la propreté du local, et la conduite des

journaliers. A la Halle aux Cuirs, un Concierge ouvre et ferme les

portes pour la réception, vente et sortie des marchandises; sonne la

cloche au commencement et à la fin des ventes; ne laisse sortir aucune

marchandise sans bulletin, et chasse du sanctuaire les personnes

étrangères au commerce, ou celles qui s’y permettent le délassement

prohibé de la pipe.

Le Concierge d’hôpital est bien connu des malheureux qui, le dimanche,

rendent visite à des parents malades. Ce gardien incorruptible fouille

tous ceux qui se présentent avec la rigueur d’un douanier. Pourquoi

ces précautions vexatoires? Pour empêcher d’imprudents amis d’apporter

en fraude, à des gens condamnés à un régime sévère, des tasses de

bouillon, des côtelettes, des pommes de terre frites, et autres

aliments qui ne conviennent aucunement aux valétudinaires.

Le titre de Concierge désigne des fonctions plus élevées que celui

de Portier[40]. Dans les maisons particulières, le Concierge est un

Portier-Intendant, un factotum qui perçoit les loyers, donne les

quittances, persécute les locataires dont la solvabilité est douteuse.

Le Portier cumule: il a une clientèle, comme tailleur ou savetier;

on ne sait quel nom donner à sa loge; est-ce un magasin, un établi,

une cuisine, une chambre à coucher, ce séjour où l’on raccommode des

pantalons, où l’on fait cuire des mirotons, où l’on mange, où l’on

couche, où l’on voit des échantillons de toutes sortes d’objets:

bottes, chandeliers, cages, savates, casseroles, trousseau de clefs,

briquets, bouteilles, lampes, boîtes de cirage, etc.? La loge du

Concierge, plus agréable à la vue, plus spacieuse, mieux éclairée,

offre moins de rapport avec une cave ou une boutique de bric-à-brac.

Le Concierge, qui n’est détourné de son emploi ni par le maniement

de l’aiguille, ni par le rapiécetage des savates, est la véritable

personnification du Portier. Il en possède à un degré éminent les

rares qualités, les multiples défauts. N’allons pas déranger dans son

obscure cahute le gniaffe qui tire le cordon et l’alène; choisissons le

Concierge comme le type le plus noble et le plus complet de l’espèce

Garde-Porte.

[40] L’étymologie de _concierge_ est, selon Ménage,

_conservius_, du verbe _conservare_, conserver.

Nous devons néanmoins, avant de mettre en scène le Concierge,

mentionner une importante espèce du genre Portier, le Portier d’hôtel

garni. Cet individu, dans la plupart des caravansérails parisiens,

reçoit de chaque voyageur une somme déterminée pour le service. Il a

sous ses ordres deux ou trois garçons qu’il solde et qu’il nourrit.

L’argent prélevé sur les locataires, les gratifications, les étrennes,

les quatre cents francs que lui donne le maître, peuvent lui constituer

un revenu d’environ trois mille francs. Notez qu’il est, en outre,

chauffé, logé, éclairé, et vous ne serez point surpris de ce qui arrive

d’ordinaire: le chef de l’établissement se ruine, et le Portier, après

quelques années de patiente thésaurisation, s’établit, achète un fond

d’hôtel, et fait avantageusement concurrence à son ancien patron.

Permettez-nous maintenant de vous narrer une récente anecdote, au lieu

de vous donner une description didactique des mœurs du Concierge.

Pour peu que vous hantiez le Palais, vous avez dû entendre plaider

le jeune Agathocle Gouffier.... Comment le trouvez-vous? n’est-ce

pas l’espoir du barreau français? n’a-t-il pas en lui l’étoffe d’un

bâtonnier? Ce vertueux jeune homme a récemment comparu devant le

tribunal de police correctionnelle, pour avoir rossé son Portier. C’est

impossible, direz-vous! lui, Agathocle Gouffier, si doux, si paisible,

si inoffensif! Il a donc été mordu par un chien hydrophobe? Nullement;

mais il a été mis à la torture, harcelé, poussé à bout par le plus

tracassier des Concierges.

Lorsqu’Agathocle eut prêté serment, et commencé à déployer ses ailes

d’avocat stagiaire, il songea à louer un appartement dans une maison

tranquille et bien famée. Après quelques jours de recherches, il finit

par en trouver une à son gré, et y entra pour prendre langue.

«Il n’y a donc pas de Portier ici?» dit-il, voyant la loge déserte.

--Vous voulez parler au Concierge? demanda, en accourant

précipitamment, un petit homme coiffé d’un bonnet gras, et tenant un

balai à la main.

--Vous avez un appartement à louer?

--Oui, Monsieur.

--De quel prix?

--Trois cents francs.

--A quel étage?

--Au second.... au-dessus de l’entresol.

--Voulez-vous me le montrer?

--Volontiers.

Tout en conduisant Agathocle, le Concierge continua la conversation.

--Monsieur n’est pas dans le commerce?

--Non; je suis avocat.

--Hum! hum! c’est un état qui attire bien du monde. Voyez-vous,

Monsieur, cette maison-ci est une maison tranquille, et nous n’aimons

pas y admettre les gens qui reçoivent beaucoup de visites, parce que ça

salit les escaliers.... Vous n’avez pas de chien?

--Non.

--Tant mieux. Voyez-vous, Monsieur, comme notre maison est une maison

tranquille, on n’y souffre ni chiens, ni enfants; ça crie, ça aboie et

ça salit les escaliers. Monsieur est-il musicien?

--Je joue un peu d’accordéon. Pourquoi me demandez-vous ça?

Les Industriels: Métiers et professions en France · 第 15 / 18 段