pipe aurait bien des charmes pour le Cureur: il en aspirerait avec
délices les bouffées odoriférantes; cependant, comme il se trouve
souvent dans la compagnie des gens que l’odeur de la pipe incommode, on
s’en abstient par politesse. Il est défendu de fumer, mais vous pouvez
vous asseoir.
Ils sont là, à dix mètres du sol; le bruit des voitures leur parvient
confusément; ils suivent à pas lents, le rabot à la main, ces longues
galeries qui sont leur domaine. Par intervalles, l’un d’eux pousse un
cri de joie: il vient de ramasser une pièce de cinq francs ou une canne
à pomme d’or qui, échappée la veille des mains de son propriétaire,
est tombée par les fentes d’un tampon; d’autres fois une exclamation
d’horreur retentit: les Égouttiers maudissent la mesure qui a supprimé
les tours, car ce lambeau sanglant qu’ils ramènent au bout de leur
rabot, c’est le cadavre d’un enfant nouveau-né!...
La plupart du temps, ils ne trouvent rien que de la boue, partout et
toujours. Cette boue, prétendent-ils, loin d’être malfaisante, a des
vertus contre les plaies des jambes et les éruptions cutanées; c’est
un onguent, un excellent spécifique; mais il n’a malheureusement point
d’action sur les rhumatismes, l’une des maladies ordinaires des Cureurs.
Pendant la marche, le chef qui précède la division examine avec soin
l’état de la voûte, et tient note des réparations à effectuer, pour les
signaler à l’inspecteur-général.
Les Égouttiers sont exposés non-seulement à l’asphyxie, mais encore à
la submersion. Si tout à coup le ciel se charge de nuages, si une pluie
d’orage vient à tomber, ils se verront renversés à l’improviste par les
eaux, et entraînés vers la Seine. Cet accident est rare, mais on en a
des exemples: l’on a vu des Égouttiers, luttant contre des torrents
tumultueux, se sauver à la nage au milieu des ténèbres, et gagner à
grand’peine leur échelle. En 1809, à l’angle de la rue de Bondy, deux
ouvriers sur sept furent noyés. Trois Égouttiers périrent, en 1820,
dans le grand égout, près du faubourg du Temple; et leur chef, après de
longs efforts, eut le bonheur de s’accrocher à une corde qu’on lui jeta
par un tampon en face de la rue d’Angoulême.
Vers midi, les Égouttiers revoient la lumière du jour, et les hommes de
chaque division vont dîner ensemble chez un gargotier. Après un modeste
repas, ils reprennent leur promenade souterraine, et rafraîchissent le
fond du radier, que les eaux des bornes-fontaines baignent de midi à
deux heures.
Dans les temps de gelée ou de sécheresse, les Égouttiers enlèvent les
sédiments adhérents au dallage des égouts. Leur service est alors moins
pénible; mais comme on compte annuellement à Paris une moyenne de deux
cent trente-quatre jours de vents humides et de cent quarante-deux
jours de pluie, comme certaines années ont présenté jusqu’à trois
cent vingt jours de pluie et cent vingt centimètres de hauteur d’eau
pluviale, les Égouttiers ont peu de chances d’interruption dans le
cours de leur existence amphibie.
Dans les quatre saisons, à Paris, l’on essuie de la pluie et du vent,
du vent et de la pluie.
C’est pour deux francs vingt-cinq centimes, pour trois francs quand
ils ont le grade de chef, que ces hommes consentent à s’enterrer
vivants pendant la moitié de la journée, à piétiner dans un marais
fétide et nauséabond. Au bout de vingt ans de service, ils ont droit
à une pension de trois cents francs. Ce salaire est-il proportionné à
leurs fatigues, à leurs dangers?... Ne doit-on pas appréhender qu’un
jour, las d’être rétribués si modestement, ils refusent soudain de
travailler?... Que deviendrions-nous, grand Dieu?... Le bourgeois
parisien voit, sans trop d’inquiétude, les coalitions de serruriers,
de forgerons, d’ouvriers en papiers peints, d’imprimeurs, etc.; mais
supposez une coalition des Égouttiers: la fange s’accumule dans les
canaux, et menace d’en sortir pour inonder Paris; d’immondes vapeurs se
répandent; la peste, le typhus, vont peupler les hôpitaux; l’existence
même de la ville est compromise: un déluge de boue va l’ensevelir.
Les Égouttiers sont, comme vous le voyez, les maîtres de la ville
souterraine, les monarques du royaume des ténèbres. En cette qualité,
ils ont droit à nos respects; et, si nous songeons à l’utilité de leur
besogne, nous les indemniserons, par notre estime, de ce qu’elle a de
rebutant.
En diverses circonstances, l’administration a appelé les savants à
s’occuper du sort des Égouttiers. Lorsqu’il fut question de curer
l’égout Amelot, abandonné et obstrué depuis longtemps, le préfet
de police, M. Delavau, de concert avec M. de Chabrol, préfet de la
Seine, organisa une commission pour diriger les travaux de curage sans
compromettre ni la salubrité publique ni la santé des ouvriers. Cette
commission, composée de MM. d’Arcet, Cordier, Girard, Devilliers,
Parton, Gaulthier de Claubry, Labarraque et Chevallier, était dirigée
par Parent-Duchâtelet. Grâce aux précautions prises par ces hommes
savants et dévoués, le curage fut opéré sans danger. Six mois suffirent
à trente-deux ouvriers pour extraire de l’égout Amelot et de ses
embranchements _deux mille cent cinquante_ tombereaux de matières
solides, et trois fois autant de matières molles; et, au terme de cet
effrayant travail, tous les Égouttiers jouissaient de la santé la plus
florissante.
On assure même que quelques-uns avaient engraissé.
[Illustration]
[Illustration: Le Marchand de Peaux de Lapins.]
[Illustration]
XXIV.
LE MARCHAND DE PEAUX DE LAPINS.
Aux montagnes de la Savoie,
Je naquis de pauvres parents;
Voilà qu’à Paris l’on m’envoie,
Car nous étions beaucoup d’enfants.
BOUILLY, _Fanchon la Vielleuse_.
SOMMAIRE: Description d’un nègre-blanc.--Esprit stationnaire.
--Travaux d’hiver et d’été.--Destruction des chats.--Il faut des
époux assortis.--Aventure récente.--Scène à la police
correctionnelle.--Extension du commerce du Marchand de Peaux de
Lapins.
Les moralistes de notre époque s’élèvent souvent dans des diatribes
plus ou moins éloquentes contre les progrès toujours croissants du
luxe, soit dans les habitations, soit dans les vêtements; certains
industriels viennent cependant chaque jour donner un démenti à
ces déclamations, et parmi ceux qui ont conservé une physionomie
particulière, en manifestant un profond dédain pour les recherches du
bien-être, du luxe, et les ablutions quotidiennes, il suffit de montrer
le Marchand de Peaux de Lapins.
Quel galbe original! Il a, pour la couleur, quelque chose de
l’Éthiopien, quelquefois du Lapon pour la taille. De quel épais enduit
son visage et ses mains sont-ils revêtus! Quel cosmétique serait assez
puissant pour les restituer à la couleur normale! Ou plutôt, le noir ne
serait-il pas leur véritable couleur?
En vain les vêtements se sont transformés de manière à égaliser les
classes et les individus. C’est à peine si l’extérieur du Marchand
de Peaux de Lapins a subi quelques changements: un pantalon, et
quel pantalon! a bien remplacé l’épaisse culotte et le grossier
haut-de-chausse dont ses devanciers étaient affublés; mais il porte
toujours les cheveux longs et crépus; son bonnet de laine et ses lourds
sabots ne sauraient l’abandonner.
Né dans le Cantal, il a quitté bien jeune encore ses montagnes et
l’humble chaumine où il ressentit les premières atteintes de la misère,
pour venir à Paris ramoner d’abord les cheminées, puis, obéissant à
son instinct commercial, acheter et revendre des peaux de lapins. On
le voit apparaître au moment où les hirondelles s’éloignent, où les
brouillards et les frimas fondent sur la cité. Il est possible qu’il
reste à Paris pendant la belle saison, mais c’est assurément pour
lui une époque de chômage. C’est l’hiver qu’il triomphe! Bravant une
pluie froide et pénétrante, portant sur l’épaule un grand sac, d’où le
moindre choc fait sortir une poussière noire et suffocante, il parcourt
les rues, faisant entendre son cri retentissant: «Ah! peaux de lapins!»
Il est suivi d’un jeune enfant exilé comme lui, qui répète après lui,
d’une voix argentine: «Ah! peaux de lapins!» à l’entrée des maisons,
aux fenêtres des cuisines surtout; car c’est avec la cuisinière que les
négociants auvergnats ont de mystérieux conciliabules, qu’ils concluent
d’étranges et avantageux marchés! La calomnie a bien répété (elle ne
respecte rien) que plus d’un chat bien aimé, commensal appétissant
d’une cuisine bien fournie, mais redoutable au cordon bleu par ses
adroits larcins, avait disparu peu de temps après la visite d’un
Marchand de Peaux de Lapins!
Les journaux graves n’ont pas craint de rapporter que la police,
dans une visite chez maint gargotier des quartiers populeux, où
la gibelotte est en honneur, avait découvert les têtes trop
reconnaissables de chats défunts, et les Marchands de Peaux de Lapins
étaient accusés de les avoir enlevés,
Servant, sans le savoir, des haines domestiques,
puis livrés à la consommation en permettant ainsi d’en faire des
ragoûts frauduleux!
Le Marchand de Peaux de Lapins est quelquefois marié à une femme de son
pays, de son village, et qui, laborieuse comme lui, peu favorisée des
grâces extérieures, prouve la sagesse et la logique incontestable du
refrain:
Il faut des époux assortis
Dans les liens du mariage.
Employée dans un magasin de revendeur, elle y donne, au même degré
que son mari, l’exemple du travail, de la sobriété, de l’économie, de
toutes les vertus enfin, excepté de la propreté. Leur double industrie,
les privations de toute espèce qu’ils s’imposent, leur permettent
d’envoyer chaque année quelques épargnes au pays.
Une pièce de terre, une habitation misérable comme celle où ils sont
nés pour le travail et la pauvreté, voilà le rêve de leur avenir! Tel
est l’espoir de leurs vieux jours. Toutefois, le désir d’arriver au
jour du repos ne leur fait jamais enfreindre les lois d’une probité
scrupuleuse, et l’on en cite des traits bien dignes d’éloges. Le
Marchand de Peaux de Lapins pourrait dire, comme l’un des héros de
Shakspeare: «Sans doute, mon visage est noir; mais vois le visage
d’Otello dans son âme.»
Le lendemain d’une grande soirée, dans une belle maison du faubourg
Saint-Germain, la cuisinière fit venir un Marchand de Peaux de Lapins,
pour lui vendre la dépouille d’un lièvre qui avait paru avec honneur
sur la table d’un riche Amphitryon, dans un festin dont la superbe
ordonnance avait de nouveau mis en lumière les talents du cordon bleu.
Le marché fut conclu sur une table où gisaient encore des biscuits,
des gâteaux ébréchés, et de riches plateaux, encore chargés de
soucoupes dorées, de verres de cristal, de cuillers en vermeil.
Après quelques débats, le Marchand se retire avec son acquisition, dont
le prix reste fixé à 50 centimes; la dépouille d’un lapin eût été payée
20 centimes seulement.
Les domestiques achèvent de ranger les cristaux, la somptueuse
vaisselle; tout à coup, ô douleur! ô soupçon fâcheux! on s’aperçoit
qu’une petite cuiller manque. Qu’est-elle devenue? La cuisinière
interroge tous les domestiques; chacun s’excuse, elle seule reste en
butte aux soupçons, si cruels pour une âme fière, si blessants pour
une conscience irréprochable. Un sourire d’incrédulité accueille ses
explications maladroites; la malheureuse au désespoir rêve déjà le
suicide; une heure, deux heures se passent ainsi.
Qu’aperçoit-elle, accourant pesamment, ruisselant de sueur, quoique
trempé par une pluie abondante!!! Notre Marchand de Peaux de Lapins,
d’une main se débarrassant de son grand sac, et lui montrant de l’autre
la cuiller, qui s’était collée aux humides replis de la peau vendue:
«J’ai bien couru, lui dit notre honnête négociant, mais la pensée que
vous ou moi nous étions soupçonnés, m’a donné du cœur aux jambes.»
Il allait se retirer sans vouloir accepter de récompense, quand
les domestiques, lui barrant le passage, jurèrent que du moins il
trinquerait avec eux. On versa à boire et l’on porta d’une voix unanime
un toast bruyant en l’honneur du brave homme. Cependant les maîtres
avaient été avertis; ils le firent monter, et le forcèrent de recevoir
une somme ronde, qu’il refusait obstinément.
Le sort du Marchand de Peaux de Lapins n’est pas toujours heureux;
s’il a l’insouciance et la liberté de locomotion du Juif errant,
il est quelquefois soumis à de rudes épreuves; de graves maladies
le retiennent sur son grabat, le forcent d’entrer à l’hôpital, et
réduisent sa femme, ses enfants à demander l’aumône.
Dernièrement, à la police correctionnelle, les juges allaient condamner
une pauvre femme pour mendicité. Son accent étrange lui permettait à
peine de faire entendre que son mari, Marchand de Peaux de Lapins,
était depuis peu convalescent d’une longue maladie, qui avait épuisé
leurs faibles ressources et l’avait réduite à aller le soir avec ses
deux enfants implorer la charité publique. Le délit était flagrant, les
juges délibéraient lorsque le Marchand de Peaux de Lapins traversa la
foule rassemblée dans la salle, et vint, roulant dans ses mains noires
et amaigries son bonnet crasseux,
Tenir à peu près ce langage:
«Mechieurs les juges! ch’est que j’étais malade, et que les médechins
dijaient comme chà que je devais me reposer; les petits mangeaient
toujours pendant che temps-là, et che n’était plus moi que je pouvais
leur gagner du pain. La femme a fait che qu’elle a pu pour les empêcher
de mourir de faim. Si vous la mettez en prison, qu’est-che qui aura
choin de moi encore malade et des petits?»
A ces mots il s’incline, et chacun, étonné,
Admire le bon sens et même l’éloquence
Du commerçant infortuné.
Les juges souriaient de son langage et de son accent; mais ils
acquittèrent la pauvre femme.
Quand la fortune favorise les efforts du Marchand de Peaux de Lapins,
il ne court plus les rues, loue un grand hangar, qu’il arrange en
magasin, y entasse la ferraille, le vieux cuivre, les chiffons. A
toutes les ventes qui ont lieu par cessation de commerce, pour cause de
décès, ou par autorité de justice, on le voit arriver, concurremment
avec une nuée de ses compatriotes, et enlever aux enchères les glaces,
les casseroles, les tapis, les tuyaux de poêle, les assiettes,
toute espèce d’objets mobiliers. Il répare, brosse, nettoie, polit,
_rafistole_ ses acquisitions; recolle la porcelaine; met des pieds
aux tables brisées; passe les vieilles commodes à l’encaustique;
recoud le linge déchiré, et revend avantageusement sa cargaison. Il
réalise même parfois un bénéfice de cent pour cent, en cédant presque
immédiatement ce qu’il vient d’acheter. Notre marchand fait alors un
commerce considérable, et naît à la vie politique; propriétaire, il
devient juré, électeur, officier de la garde nationale, homme influent
dans son quartier; et ce qui met surtout le comble à son orgueil, c’est
quand le gouvernement récompense le travail heureux et persévérant, la
probité constante du riche industriel en le nommant chevalier de la
Légion-d’Honneur.
Inutile de dire que ces hautes destinées sont le partage de quelques
privilégiés. Le plus grand nombre des Marchands de Peaux de Lapins
achète un petit quartier de terre, où ils vivent en paix, plantent des
choux, sont aussi fièrement que l’empereur Dioclétien dans son jardin
de Salone, et racontent à leurs petits-enfants les merveilles de la
Grande Ville.
[Illustration]
[Illustration: Le Portier.]
[Illustration]
XXV.
LE PORTIER.
Monseigneur, quand je me présente,
Ordonnez qu’on me laisse entrer.
PIRON, _Épîtres_.
SOMMAIRE: Malédiction.--Variétés de l’espèce.--Le Suisse.--Le
Concierge.--Concierge des Palais, de la Halle aux Blés, de la
Halle aux Cuirs.--Concierge d’hôpital.--Histoire tragi-comique
d’un Locataire et d’un Portier.
Heureux ceux qui ne connaissent pas le Portier! heureux les habitants
des petites villes, malgré les cancans, le boston, les visites sans
fin, les distributions de prix, les indigestions, les harangues du
maire, parce que le Portier n’existe pas chez eux!
O témoignage vivant de la disparition de l’âge d’or, mouchard
domestique, incarnation de la méfiance et de la curiosité! tu ne
dois la vie qu’à la méchanceté des hommes! Aurait-on besoin de se
cadenasser chez soi, d’entretenir sur le seuil des maisons de vigilants
Cerbères, si la bonne foi régnait ici-bas? L’espionnage du Portier
ne deviendrait-il pas inutile, du moment que personne ne songerait à
s’approprier le bien d’autrui?
Quel ennui pour un honnête homme, de ne pouvoir entrer dans un logis
quelconque sans attirer les regards d’un vassal qui, montrant au
vasistas une figure inquiète, s’écrie: «Chez qui, Monsieur?--Où
Monsieur va-t-il?--Que demande Monsieur?» Je demande que tu cesses
de m’importuner, misérable! Suis-je un larron? ai-je l’air suspect?
Faut-il te raconter d’où je viens, où je vais, te décliner mon nom et
mes qualités? O malheureuse société, qui supposes toujours le mal, qui
places des sentinelles partout, qui soumets les mieux intentionnés à
l’intolérable inquisition des Portiers!
La loge du Portier a été le point de mire d’une multitude
d’observations; on a patiemment scruté la vie privée et publique de ce
fonctionnaire; mais l’espèce n’a pas été envisagée dans ses variétés:
le Portier proprement dit, le Suisse, le Concierge, etc.
Le Suisse de porte, comme celui de paroisse, est pourvu d’un riche
uniforme, chamarré de galons, et ombragé d’un tricorne. On pourrait,
attendu qu’il est replet et vêtu de rouge, le prendre pour un officier
de cavalerie anglaise. Il garde la porte des grandes maisons:
ministères, ambassades, hôtels aristocratiques. Malgré l’épaisseur de
son enveloppe matérielle, c’est un homme d’une exquise perspicacité,
quand il s’agit de distinguer les gens à l’extérieur. Un personnage de
haut rang, décoré d’un ou de plusieurs ordres vient-il à descendre d’un
équipage armorié, le Suisse accourt, et s’incline avec la soumission
d’un mandarin devant l’empereur de la Chine. Qu’un piéton se présente
avec l’habit noir râpé du solliciteur, le Suisse ne daigne pas mentir,
en disant: «Monsieur n’y est pas;» mais se cambrant avec fierté: «Que
demandez-vous? Monsieur ne reçoit personne.--Cependant n’y aurait-il
aucun moyen...--Je vous dis que Monsieur ne reçoit personne.» Et le
pauvre hère s’éloigne pour revenir le lendemain essuyer un nouvel
affront.
Le Concierge va de pair avec le Suisse, notamment s’il est serviteur de
l’État ou de la Liste civile.
Un Concierge de palais est un grand seigneur, bien pansé, bien chauffé,
et susceptible de recevoir les hommages du populaire. Il est environné
de pétitionnaires: on lui demande l’autorisation de visiter _son_
monument, et quelle que soit sa haute position, il ne refuse pas les
_pour-boire_ des étrangers curieux.
La Ville de Paris entretient des Concierges en divers établissements
d’utilité publique: par exemple, la Halle aux Blés possède, outre un
Portier, un Inspecteur-Concierge, qui surveille les arrivages, le
placement des marchandises, la propreté du local, et la conduite des
journaliers. A la Halle aux Cuirs, un Concierge ouvre et ferme les
portes pour la réception, vente et sortie des marchandises; sonne la
cloche au commencement et à la fin des ventes; ne laisse sortir aucune
marchandise sans bulletin, et chasse du sanctuaire les personnes
étrangères au commerce, ou celles qui s’y permettent le délassement
prohibé de la pipe.
Le Concierge d’hôpital est bien connu des malheureux qui, le dimanche,
rendent visite à des parents malades. Ce gardien incorruptible fouille
tous ceux qui se présentent avec la rigueur d’un douanier. Pourquoi
ces précautions vexatoires? Pour empêcher d’imprudents amis d’apporter
en fraude, à des gens condamnés à un régime sévère, des tasses de
bouillon, des côtelettes, des pommes de terre frites, et autres
aliments qui ne conviennent aucunement aux valétudinaires.
Le titre de Concierge désigne des fonctions plus élevées que celui
de Portier[40]. Dans les maisons particulières, le Concierge est un
Portier-Intendant, un factotum qui perçoit les loyers, donne les
quittances, persécute les locataires dont la solvabilité est douteuse.
Le Portier cumule: il a une clientèle, comme tailleur ou savetier;
on ne sait quel nom donner à sa loge; est-ce un magasin, un établi,
une cuisine, une chambre à coucher, ce séjour où l’on raccommode des
pantalons, où l’on fait cuire des mirotons, où l’on mange, où l’on
couche, où l’on voit des échantillons de toutes sortes d’objets:
bottes, chandeliers, cages, savates, casseroles, trousseau de clefs,
briquets, bouteilles, lampes, boîtes de cirage, etc.? La loge du
Concierge, plus agréable à la vue, plus spacieuse, mieux éclairée,
offre moins de rapport avec une cave ou une boutique de bric-à-brac.
Le Concierge, qui n’est détourné de son emploi ni par le maniement
de l’aiguille, ni par le rapiécetage des savates, est la véritable
personnification du Portier. Il en possède à un degré éminent les
rares qualités, les multiples défauts. N’allons pas déranger dans son
obscure cahute le gniaffe qui tire le cordon et l’alène; choisissons le
Concierge comme le type le plus noble et le plus complet de l’espèce
Garde-Porte.
[40] L’étymologie de _concierge_ est, selon Ménage,
_conservius_, du verbe _conservare_, conserver.
Nous devons néanmoins, avant de mettre en scène le Concierge,
mentionner une importante espèce du genre Portier, le Portier d’hôtel
garni. Cet individu, dans la plupart des caravansérails parisiens,
reçoit de chaque voyageur une somme déterminée pour le service. Il a
sous ses ordres deux ou trois garçons qu’il solde et qu’il nourrit.
L’argent prélevé sur les locataires, les gratifications, les étrennes,
les quatre cents francs que lui donne le maître, peuvent lui constituer
un revenu d’environ trois mille francs. Notez qu’il est, en outre,
chauffé, logé, éclairé, et vous ne serez point surpris de ce qui arrive
d’ordinaire: le chef de l’établissement se ruine, et le Portier, après
quelques années de patiente thésaurisation, s’établit, achète un fond
d’hôtel, et fait avantageusement concurrence à son ancien patron.
Permettez-nous maintenant de vous narrer une récente anecdote, au lieu
de vous donner une description didactique des mœurs du Concierge.
Pour peu que vous hantiez le Palais, vous avez dû entendre plaider
le jeune Agathocle Gouffier.... Comment le trouvez-vous? n’est-ce
pas l’espoir du barreau français? n’a-t-il pas en lui l’étoffe d’un
bâtonnier? Ce vertueux jeune homme a récemment comparu devant le
tribunal de police correctionnelle, pour avoir rossé son Portier. C’est
impossible, direz-vous! lui, Agathocle Gouffier, si doux, si paisible,
si inoffensif! Il a donc été mordu par un chien hydrophobe? Nullement;
mais il a été mis à la torture, harcelé, poussé à bout par le plus
tracassier des Concierges.
Lorsqu’Agathocle eut prêté serment, et commencé à déployer ses ailes
d’avocat stagiaire, il songea à louer un appartement dans une maison
tranquille et bien famée. Après quelques jours de recherches, il finit
par en trouver une à son gré, et y entra pour prendre langue.
«Il n’y a donc pas de Portier ici?» dit-il, voyant la loge déserte.
--Vous voulez parler au Concierge? demanda, en accourant
précipitamment, un petit homme coiffé d’un bonnet gras, et tenant un
balai à la main.
--Vous avez un appartement à louer?
--Oui, Monsieur.
--De quel prix?
--Trois cents francs.
--A quel étage?
--Au second.... au-dessus de l’entresol.
--Voulez-vous me le montrer?
--Volontiers.
Tout en conduisant Agathocle, le Concierge continua la conversation.
--Monsieur n’est pas dans le commerce?
--Non; je suis avocat.
--Hum! hum! c’est un état qui attire bien du monde. Voyez-vous,
Monsieur, cette maison-ci est une maison tranquille, et nous n’aimons
pas y admettre les gens qui reçoivent beaucoup de visites, parce que ça
salit les escaliers.... Vous n’avez pas de chien?
--Non.
--Tant mieux. Voyez-vous, Monsieur, comme notre maison est une maison
tranquille, on n’y souffre ni chiens, ni enfants; ça crie, ça aboie et
ça salit les escaliers. Monsieur est-il musicien?
--Je joue un peu d’accordéon. Pourquoi me demandez-vous ça?