Lorsqu’un homme est sans ressources, et qu’il peut en trouver en

fouillant dans les tas d’ordures, il faudrait qu’il n’eût pas sept

francs dans sa poche pour se priver d’une hotte et d’un crochet. Dès

qu’il est armé Chiffonnier, dès qu’il s’est familiarisé à l’ignominie

de ce sale métier, après l’avoir adopté par nécessité, il le continue

par inclination. Il se complaît dans sa vie nomade, dans ses promenades

sans fin, dans son indépendance de lazarone. Il regarde avec un

profond mépris les esclaves qui s’enferment du matin au soir dans un

atelier, derrière un établi. Que d’autres, mécaniques vivantes, règlent

l’emploi de leur temps sur la marche des horloges, lui, le Chiffonnier

philosophe, travaille quand il veut, se repose quand il veut, sans

souvenirs de la veille, sans soucis du lendemain. Si la brise le

glace, il se réchauffe avec des verres de _camphre_; si la chaleur

l’incommode, il ôte ses guenilles, s’allonge à l’ombre, et s’endort.

A-t-il faim, il se hâte de gagner quelques sous, et fait un repas de

Lucullus avec du pain et du fromage d’Italie. Est-il malade, que lui

importe? «L’hôpital, dit-il, n’a pas été inventé pour les chiens.»

Soumis à toutes les privations, le Chiffonnier est fier parce qu’il

se croit libre. Il traite avec hauteur le marchand de chiffons même,

auquel il porte la récolte du jour, et dont il reçoit de temps en

temps de légères avances sur celle du lendemain. «Si tu ne veux pas

m’acheter, j’m’en fiche pas mal, j’irai ailleurs,» s’écrie-t-il; et il

fait mine de s’éloigner. On aperçoit son orgueil à travers les trous

multipliés de sa veste.

«Mais, demandent avec étonnement les gens du monde, comment le

Chiffonnier peut-il subsister? qui peut vouloir de son ignoble

marchandise?» Leur surprise augmentera quand nous leur affirmerons

que certains marchands de chiffons sont riches; mais elle diminuera

sensiblement lorsque nous leur aurons montré tous les trésors que

renferme la hotte d’un Chiffonnier. Rien de ce qu’il ramasse au coin

des bornes n’est perdu pour l’industrie; les vils débris qu’il retire

de la boue sont comme de hideuses chrysalides auxquelles la science

humaine donnera des formes élégantes et des ailes diaphanes.

Ainsi, les fabricants de carton et de papier achètent pour leur usage:

Prix de 100 kilog.

Les _carons_, vieux papiers sales 8 francs.

Le _gros de Paris_, toiles d’emballages,

restes de sacs 8

Le _gros de campagne_, chiffons de couleur,

cotonnades 18

Le _gros bul_, toiles en fil grossières et

sales 20

Le _bul_, même qualité, mais plus propre 26

Le _blanc sale_, chiffons, ordinairement de

cotonnades 34

Le _blanc fin_, chiffons propres et de toile

de fil 44

Les chiffons d’une dimension raisonnable passent entre les mains des

revendeuses à la toilette du Marché du Temple. Les fabricants de

produits chimiques tirent du sel ammoniac des lambeaux de laine ou de

draps. On fait de nouvelles vitres avec les morceaux de verre cassés,

et de nouvelles ferrures avec les anciennes.

Un grand festin s’est donné; les convives étaient nombreux, les

services variés, les mets exquis; les débris amoncelés près de la

porte de l’hôtel attestent la magnificence de la fête; eh bien!

tous ces restes sont utilisés. Les coquilles d’huîtres fument les

champs, ou servent à la fabrication de la chaux; les bribes de pain

engraissent les bestiaux, si elles ne sont pas assez présentables

pour grossir les soupes consistantes des Maçons et des Limousins,

ou pour être consommées par le Chiffonnier en personne. Et les os

sont-ils négligés? les tabletiers, les tourneurs ne savent-ils pas les

changer en bilboquets, en quilles, en dominos, en fiches d’échiquier,

en cure-dents, en couteaux à papier? Les os calcinés et pulvérisés

ne sont-ils pas la base du noir animal, cet engrais puissant, ce

stomachique de la terre épuisée? Et les assiettes cassées? on en ôte

précieusement la dorure; et la porcelaine entre dans la composition

du ciment romain, ou, réduite en poudre impalpable, elle est mêlée au

papier dont elle augmente le poids.

Voilà des manipulations dignes d’un siècle où la chimie dompte la

matière et semble usurper une partie de la puissance créatrice. La

chimie aujourd’hui se mêle à toutes les actions de la vie, et l’on

a peine à concevoir comment les anciens s’en passaient. S’agit-il

de teindre une robe, vite du chlore, des acides, des mordants,

du prussiate de potasse. Vient-il une épidémie, c’est la chimie

qui constate la quantité de substances délétères combinées avec

l’air atmosphérique. Non-seulement on fait de la chimie dans les

manufactures, mais nous en faisons nous-mêmes tous les jours, sans

nous en douter. Quand, par exemple, vous vous procurez du feu avec un

briquet Fumade, vous engendrez une série de phénomènes chimiques de

la plus haute importance. Le chlorure de potassium de l’allumette se

combine avec l’acide sulfurique imbibant l’amiante du flacon; il se

forme du sulfate de potasse, avec un tel dégagement de chaleur que le

soufre s’enflamme; le chlore se dégage, la goutte d’acide sulfurique

devient de l’acide sulfureux en abandonnant au chlore une portion

d’oxygène; et le sulfate de potasse, passant à l’état solide, reste

attaché en globules jaunes sur le bois incandescent de l’allumette: que

de science résumée dans un briquet!

Cette expérience quotidienne n’est pas plus miraculeuse que le

changement des chiffons en papiers, des os en poudre fertilisante, des

vieux draps en sel ammoniac, et de la porcelaine en ciment.

Habile alchimiste, le marchand de chiffons transmute en or les objets

de rebut qu’on lui apporte. Avec le produit de la vente du _caron_ et

du _bul_ il achète des rentes sur l’État. Il reçoit les Chiffonniers

dans un bouge infect, et ses amis dans un salon élégant. Sa boutique

est hideuse à voir; elle est encombrée d’immondices, de guenilles

crottées, de bois pourris, d’ossements qui sentent l’amphithéâtre; le

tout apporté par des êtres à peine humains, pesé dans des balances d’un

aspect fantastique, trié par des mégères décrépites....... Mais si l’on

pénètre au delà de cette première pièce, si l’on visite l’appartement

particulier du Chiffonnier en gros, on y remarquera l’attirail

ordinaire du luxe bourgeois, la pendule dorée, les scènes gravées de la

vie de Napoléon, le cabaret en porcelaine.

Et l’on trouve un piano dans l’arrière-boutique.

Ce meuble est à l’usage de la fille du logis, héritière recherchée et

digne de l’être. Nous pouvons citer un Chiffonnier en gros de la rue

Jean-Tison, qui a donné à chacune de ses deux filles soixante mille

francs de dot!

Si les marchands de chiffons gagnent tant, il est tout simple que

les Chiffonniers ne gagnent presque rien; effectivement, les plus

actifs n’arrivent à réaliser que trois ou quatre francs par jour. Ce

sont ceux qui, malgré une ordonnance encore en vigueur, celle du 26

juillet 1777, vaguent dans les rues pendant la nuit. Les Chiffonniers,

comme les papillons, se partagent en diurnes et en nocturnes; et ces

derniers, commençant leurs pérégrinations au moment où les balayeurs

reposent, ont chance de faire de bonnes trouvailles. Ils adoptent

certains quartiers, et de préférence le faubourg Saint-Germain, la

Chaussée-d’Antin, le faubourg Saint-Honoré, résidences de la classe

opulente. Ils finissent par être connus des cuisinières, dont ils

reçoivent du pain et de la viande, s’engageant en revanche à restituer

tout objet perdu qu’ils pourraient découvrir dans les ordures. Une

fois qu’ils sont acclimatés dans une certaine circonscription, ils

ont des bénéfices en dehors de leur industrie. Les gens paresseux et

condamnés par état à se lever matin se font réveiller par eux. Nous

avons l’honneur de connaître un Chiffonnier qui va tous les matins de

la montagne Sainte-Geneviève à l’Assomption, pour frapper à la porte

d’un épicier, d’un pâtissier et d’un marchand de vin. Cette course lui

vaut 30 centimes, et cet ouvrier économe calcule que cette faible somme

paie les trois-quarts de son loyer quotidien.

Les Chiffonniers diurnes ne sont pas étrangers à tous plaisirs. Ils

vont, le dimanche, _boire_ à la barrière avec leurs _épouses_, et se

permettent même d’aller voir un mélodrame en vogue, _Lazare le Pâtre_,

ou la _Grâce de Dieu_, ou _Paul et Virginie_, ou tout autre, pourvu que

le sujet soit intéressant et le traître puni à la fin de la pièce.

Quelle que soit sa prospérité, le Chiffonnier n’a jamais de meubles

à lui, il loge toujours en garni, au prix fixe de 20 centimes, que

les logeurs méfiants exigent communément d’avance: «Tes quatre sous,

ou tu ne couches pas.» L’individu qui peut débourser, Chiffonnier ou

Chiffonnière, se jette sans quitter ses haillons, sur une paillasse.

Dans ces noires chambrées, où l’on couche pour deux sous, le lit commun

est une longue planche en talus, et la couverture commune est un

lambeau de tapisserie, cloué au mur d’un côté, et attaché de l’autre à

un clou. Quand des querelles nocturnes surgissent en cette enceinte, le

logeur paraît armé d’un merlin, et du nom de Neptune gourmandant les

vents: «Qu’est-ce qui bronche ici? que j’lui abatte un aileron!»

Dans ces repaires, les Chiffonniers se trouvent en contact avec des

voleurs dont ils deviennent passivement les complices. Ils ne sont pas

tenus de leur prêter un concours actif; mais dévoiler le mystère d’une

criminelle entreprise serait se vouer à d’implacables vengeances.

Soupçonné d’avoir trahi deux voleurs, un vieux Chiffonnier fut trouvé,

un matin, assassiné au coin d’une borne. On l’avait surpris à la

_veillée_, on lui avait tranché la tête, que, par un atroce raffinement

de barbarie, on avait déposée dans sa hotte!

Tous les Chiffonniers savent et parlent l’_argot_, ce patois énergique

qui appelle la langue la _menteuse_, l’amour le _dardant_, une montre

une _toquante_, la lune la _luisarde_, un livre un _babillard_, et le

supplice l’_Abbaye de Monte-à-Regret_. Un mot favori des Chiffonniers

est rupin, vieille expression autrefois employée pour signifier

un gentilhomme. Tout ce qu’ils trouvent beau, tout ce qui excite

leur admiration, est _rupin_ ou _chenu_; mais quoique possédant le

langage des gens qui vivent de proie, quoique confondue avec eux, la

majorité des Chiffonniers n’est pas pervertie par cette dangereuse

fréquentation; il en existe même qui se recommandent par leur probité,

et qui, s’ils trouvent de l’argent, un cachet, un porte-crayon, des

cuillères, prennent des renseignements avant de s’approprier ce que

leur a envoyé la fortune. Le 11 octobre 1841, la veuve Boursin, vieille

Chiffonnière de la rue Mouffetard, habituée de la Chaussée-d’Antin,

déterre dans un tas d’ordures un bouton de chemise en diamant. Elle

ne quitte point la rue, va de maison en maison, exhibe sa trouvaille,

découvre le propriétaire du bouton, et s’empresse de le lui restituer,

ne demandant pour récompense que le prix de sa journée qu’elle avait

perdue en recherches.

On doit signaler parmi les Chiffonniers honorables le père Moustache,

ancien soldat de la garde impériale, chevalier de la Légion-d’Honneur.

Ce brave homme, ayant deux filles, a longtemps renoncé à toucher sa

pension pour leur faire donner une éducation convenable et les mettre à

même de s’établir. Aussi est-il en honneur dans sa tribu, qui sait au

moins apprécier les vertus qu’elle n’exerce pas.

Travailler le moins, boire le plus possible, telle est la volupté

suprême des Chiffonniers. Dans les beaux jours, on en voit au milieu

des rues montueuses du quartier Saint-Marcel, couchés au soleil, et

jouant aux dés comme des lansquenets. S’ils se disputent, ils passent

sans transition des injures aux voies de fait. Par une habitude

traditionnelle, ils mettent bas leur chemise, avant d’en venir aux

mains, et crient, en se montrant l’épaule: «Regarde-moi celle-là, elle

n’a jamais été marquée; en pourrais-tu dire autant?» Puis une lutte

acharnée s’engage; les haillons déchirés s’éparpillent; les deux

adversaires, à moitié nus, roulent en hurlant sur le pavé ensanglanté.

Les Chiffonniers ont une vive inclination pour la rixe. Un amour

irrésistible de désordre les pousse au combat toutes les fois que

l’émeute se déchaîne. Ils ont même une chanson de guerre dont le

refrain est:

En avant courage!

Marchons les premiers;

Du cœur à l’ouvrage,

Braves Chiffonniers!

En entendant leurs cris sauvages, en suivant des yeux dans sa chute

cette avalanche de gueux déterminés, le commerçant dit avec terreur:

«Voilà le faubourg Marceau qui descend!» Le plus stable gouvernement

tremble sur sa base, quand, guidée par les Chiffonniers, la have

population des faubourgs se rue sur les riches quartiers. On appréhende

moins le pillage que le bouleversement de la société; on sent combien

l’ordre public est faible contre tant de gens qui n’ont rien à

perdre; et la protestation armée des misérables fait comprendre à

tous la nécessité d’adopter comme règle de conduite ce grand axiome:

«Amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.»

En temps de calme, les Chiffonniers ne font la guerre qu’aux animaux

domestiques: aux chiens et aux chats, qu’ils vendent à l’équarrisseur.

Un dogue vaut de 30 à 40 sous; un chien de moyenne taille, de 5 à 10

sous; un chat, 4 sous en été et 8 sous en hiver. Les tondeurs emploient

la graisse de chat, d’autres artisans l’huile de pieds de chien; et les

fourreurs s’accommodent des peaux, qui deviennent entre leurs mains du

renard noir ou de la marte zibeline. Un Chiffonnier déterminé, agile

comme un chasseur de chamois, intrépide comme un tueur d’ours, ferait

promptement sa fortune en poursuivant sa proie jusque sur les toits, en

pénétrant audacieusement dans l’intérieur des maisons, en affrontant la

fureur des portières et les poursuites de l’Autorité.

Il fut dans la famille des Chiffonniers une branche collatérale

aujourd’hui proscrite, celle des Gratteurs de ruisseau. Après les

pluies d’orage, ils se précipitaient dans les rues, et fouillaient la

boue avec une persévérance souvent fructueuse: ils ramassaient de vieux

clous, des ferrailles, de l’or même; mais la police les a suspendus de

leurs fonctions, sous prétexte qu’ils déchaussaient les pavés.

La chiffonnerie s’étend actuellement dans les campagnes. Des

Chiffonniers provinciaux parcourent les villages pour acheter les

chiffons, les os, les vieux papiers; mais le véritable Chiffonnier, tel

que nous l’avons dépeint, indépendant, insoucieux, ivrogne, abruti,

indiscipliné, et _toujours Frrrançais!_ est aussi essentiellement

Parisien que la Colonne Vendôme ou l’Arc de l’Étoile.

[Illustration]

[Illustration: L’Égouttier.]

[Illustration]

XXIII.

L’ÉGOUTTIER.

On ignore par quel moyen nos santés sont conservées, comment

l’air qui nous environne est respirable, par quel miracle un

quartier qui n’était naguère qu’un marais infect se trouve

couvert de palais et des plus magnifiques théâtres, parce que

la cause de tous ces bienfaits est cachée sous terre.

(PARENT-DUCHATELET, _Essai sur les Cloaques_.)

SOMMAIRE: Considérations morales.--Égouts de Paris.--Conseils aux

touristes.--Égout Montmartre.--Administration du curage des

égouts.--La rue de Nevers.--Organisation des Égouttiers.--Costume.

--Instruments de travail.--Journée des Égouttiers.--Chef de

division.--Cas d’asphyxie.--Anecdote.--Défense de fumer.--

Trouvailles.--Inconvénients d’une pluie d’orage.--Dîner.--

Travail dans les temps de gelée ou de sécheresse.--Salaire.

--Dangers d’une coalition des Égouttiers.

Dans les grandes villes, tout est grossi, développé, revêtu de

proportions gigantesques; toutes les grandeurs et toutes les misères

sont concentrées, groupées, mises en relief. Si, d’un côté, les

lumières intellectuelles y répandent un rayonnement immense, de

l’autre, les vices nous épouvantent par leur active propagation. A

côté de vastes palais se trouvent de vastes réceptacles d’immondices;

et, pour recevoir les fanges de la cité, il a fallu creuser des canaux

souterrains dont le parcours, à Paris, n’a pas moins de vingt-quatre

lieues[38].

[38] Parent-Duchâtelet évalue la longueur totale à 35,846

mètres. Il n’a pu se la procurer en acte, «parce que, dit-il,

quelques personnes qui la connaissent ne voulurent pas me la

donner.»

Vingt-quatre lieues! quel travail colossal!... Vous qui vantez les

anciens au détriment des modernes, quelle œuvre architecturale

pouvez-vous opposer à ce monument d’utilité publique? Vingt-quatre

lieues d’égouts solidement voûtés, solidement pavés, assez élevés pour

qu’on s’y promène à l’aise! Étrangers qui venez visiter la capitale

de la France, nous vous invitons à prendre sur vous de parcourir ces

sombres routes. Ce voyage ne semble pas, sans doute, très-séduisant

au premier abord: jusqu’à ce jour, quelques Anglais intrépides en

ont seuls affronté les désagréments et les périls; mais ils en ont

rapporté des impressions qui les ont amplement dédommagés d’une

inhumation momentanée. Le docteur Parent-Duchâtelet, qui a laissé de si

remarquables travaux sur l’hygiène publique, disait à l’un de ses amis,

au milieu d’un bal donné à l’Hôtel-de-Ville: «J’aime cent fois mieux

aller dans un égout que de venir à cette réunion.» Sans partager cette

étrange prédilection, on peut avancer que les égouts de Paris doivent

être comptés au premier rang des curiosités de cette ville.

Et les Égouttiers aussi.

L’eau fangeuse des ruisseaux se précipite dans ces vastes cavités par

des bouches qui jadis étaient d’une menaçante largeur. On remarquait,

entre autres, celle de la barrière des Sergents, rue Saint-Honoré;

celle de la rue Montmartre, en face la rue Mandar, et l’immense caverne

qui s’ouvrait au bas du chevet de Saint-Eustache. Ce fut dans cette

dernière que, le 14 février 1795, l’on jeta le buste de Marat, dont

les cendres avaient été solennellement transférées au Panthéon le 24

septembre 1794.

De distance en distance, des _tampons_, ouvertures couvertes de plaques

de fer circulaires, ont été ménagés pour livrer passage aux Égouttiers.

Nous ne voulons point pénétrer avec vous dans ces obscures retraites

pour en suivre les détours et en raconter l’histoire; recommandons

seulement à la reconnaissance publique Hugues Aubriot, prévôt des

marchands et intendant des finances sous Charles V, et Michel-Étienne

Turgot, président du grand-conseil de la ville en 1740. Le premier

imagina de substituer des égouts voûtés aux égouts découverts; le

second fit construire l’immense souterrain appelé aujourd’hui le _grand

égout de ceinture_.

Les égouts de Paris jettent leurs fanges dans la Seine par

quarante-cinq ouvertures, dont vingt et une sur la rive droite et

vingt-quatre sur la rive gauche. Le grand égout de ceinture parcourt

une étendue de 6,866 mètres; son bassin, selon l’ingénieur en chef

Girard[39], occupe à lui seul une surface bien supérieure à la moitié

de Paris, et des ramifications multipliées y amènent non-seulement les

eaux d’un très-grand nombre de quartiers, mais encore celles des flancs

méridionaux de la colline de Montmartre. Les autres égouts sont, sur la

rive droite:

Les égouts Amelot et de l’abattoir Popincourt, du Petit-Musc, de

la Grève, des rues de la Tannerie, de la Vieille-Lanterne, de la

Vieille-Tuerie, de la Joaillerie, du Châtelet, de la Saulnerie, des

arches Pépin et Marion, de la place de l’École, de la barrière des

Sergents, de la rue Froidmanteau, du Carrousel, des Tuileries, de la

place Louis XV, de la Pompe-à-Feu, de la rue Saint-Pierre.

[39] _Mémoire sur les inondations souterraines de Paris_,

in-4º.

Sous les quartiers de la rive gauche serpentent les égouts de la

Salpétrière, de la Ménagerie, de la Halle-aux-Vins, des Grands et des

Petits-Degrés, de la place Maubert, de la rue de la Bûcherie et du pont

Saint-Michel, de l’École-de-Médecine, de la rue de Seine, de la rue

Saint-Benoît, des rues de Poitiers, de Belle-Chasse et de Bourgogne, du

Palais-Bourbon, des Invalides, du Gros-Caillou, de l’École-Militaire.

On compte en outre onze égouts pour la Cité et pour l’île Saint-Louis;

dans le faubourg Saint-Marceau, six égouts qui tombent dans la

Bièvre; sur le quai Voltaire, deux petits égouts à l’usage de maisons

particulières; et enfin trois égouts découverts dans les faubourgs

Saint-Antoine et Saint-Marceau.

Le curage des égouts est fait aux frais de l’entrepreneur-général du

nettoiement, sous la direction de l’inspecteur-général de la salubrité.

L’entrepreneur fournit les outils et ustensiles nécessaires, mais la

surveillance des ouvriers appartient à une administration spéciale,

dont le chef-lieu est rue de Nevers, 25. Cette rue est une des plus

affreuses de Paris. Large d’environ trois mètres, elle est bordée de

maisons noires, décrépites, tremblotantes, dont les pignons lézardés la

couvrent d’une ombre éternelle. C’est comme un égout à ciel découvert.

Les Égouttiers parisiens sont au nombre de quatre-vingt-quatre,

partagés en divisions de quatorze à quinze hommes. Leur uniforme se

compose d’une blouse de toile bleue très-courte et de très-longues

bottes de pêcheurs, qui leur sont fournies par l’administration.

L’instrument dont ils se servent pour remuer la boue et la pousser vers

la Seine est une longue perche terminée en forme de truelle qu’ils

appellent _rabot_.

Tous les matins, vers une heure, chaque division marche au rendez-vous.

Elle est commandée par un chef, qui porte sur le devant de son chapeau

une plaque de cuivre où sont gravés ces mots:

PRÉFECTURE

DE POLICE.

_SERVICE DES ÉGOUTS._

CHEF.

La division tout entière disparaît dans la branche d’égouts qui lui est

assignée; deux Égouttiers seulement restent au dehors pour rouvrir le

tampon quand il en sera temps. Quoique les fontaines aient coulé de six

à sept heures sur le radier, cette descente n’est pas sans danger: il

arrive que des gaz délétères enveloppent le travailleur au moment où

il atteint le bas de l’échelle. Il tombe suffoqué, il va périr; mais,

au risque de partager son sort, ses camarades viennent à son secours.

On voit, en pareil cas, éclater ce noble dévouement dont la classe

ouvrière a souvent donné des preuves. Le samedi 31 juillet 1841, à

onze heures du matin, une division d’Égouttiers était groupée autour

d’un tampon dans la rue d’Alger. Un homme manquait à l’appel: il était

au fond du gouffre et râlait. La crainte arrêtait ses confrères; leur

hésitation prolongée était l’arrêt de mort du malheureux asphyxié...

Un jeune ouvrier se fait attacher avec une corde sous les aisselles,

parvient jusqu’à la victime, la saisit dans ses bras, remonte avec elle

et la rappelle à la vie.

La science a recherché les causes de ces accidents; elle a analysé

l’air des égouts, et en a reconnu l’impureté. Tandis que celui que

nous respirons se compose de vingt et une parties d’oxygène, de

soixante et onze parties d’azote et de quelques millièmes seulement

d’acide carbonique, l’air des égouts contient, suivant le calcul de M.

Gaulthier de Claubry:

Oxygène 13,79

Azote 81,21

Acide carbonique 2,01

Hydrogène sulfuré 2,99

------

100,00

Cette atmosphère empestée, lorsqu’elle ne tue pas, attaque les

paupières et les yeux, et cause de douloureuses ophthalmies; et

cependant les Cureurs travaillent souvent dans l’égout de six heures et

demie jusqu’à onze heures, sans remonter, à la lueur d’une petite lampe

fumeuse. Si elle s’éteignait?... dites-vous; et vous les voyez déjà

condamnés au destin du paysagiste Robert, perdu dans les catacombes de

Rome:

Il cherche, mais en vain: il s’égare, il se trouble;

Il s’éloigne, il revient, et sa crainte redouble...

L’infortuné déjà voit cent spectres hideux,

Le délire brûlant, le désespoir affreux,

La Mort!... Non cette Mort qui plaît à la victoire,

Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire;

Mais lente, mais horrible, et traînant par la main

La Faim, qui lui déchire et lui ronge le sein!

Son sang, à ces pensers, s’arrête dans ses veines;

Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines!...

Cependant il espère... Il pense quelquefois

Entrevoir des clartés, distinguer une voix;

Il regarde, il écoute... Hélas! dans l’ombre immense

Il ne voit que la nuit, n’entend que le silence,

Et le silence encore ajoute à son horreur.

Rassurez-vous toutefois... Les Égouttiers ont une telle habitude de

leur noir labyrinthe, qu’ils savent précisément l’endroit où ils sont,

et pourraient désigner la rue sous laquelle ils barbottent.

Les Industriels: Métiers et professions en France · 第 14 / 18 段