qu’on peut voir réunis des échantillons de tous les genres de
véhicules à l’usage des Parisiens. Fiacres, cabriolets milords ou
compteurs, Carolines, Citadines, Zéphyrines, Atalantes, carrosses du
Delta, courent, passent, repassent, se pressent, se succèdent, se
croisent, comme des fusées volantes dans le ciel. C’est le rendez-vous,
l’assemblée générale, la convention nationale des voitures publiques;
il ne manque que le corbillard....
Dont puisse le ciel vous préserver longtemps, cher lecteur!
On compte à Paris, d’après une statistique officielle[36], 53,000
voitures:
Voitures de remise ou de place 800
Cabriolets, _id._ _id._ 1,200
Voitures de maître 10,000
Cabriolets bourgeois 11,000
Charrettes, tombereaux, baquets 30,000
--------
Total 53,000
[36] _Moniteur_ du 29 octobre 1841.
Il y a donc, par conséquent, près de cinquante-trois mille Cochers;
desquels devons-nous vous entretenir?
Est-ce du Cocher de bonne maison, personnage qui, hérissé de fourrures
et coiffé d’un tricorne, a la rotondité d’un député du centre, la
pesanteur d’un éléphant, et l’insolence d’un chef de bureau?
Est-ce du groom, ce Bébé des Cochers, être chétif et rabougri, serré
dans une élégante redingote, et jaune comme les revers de ses bottes?
Est-ce du Cocher d’omnibus, automate qui, suivant toujours la même
ligne, prend le parti de se laisser conduire par ses chevaux?
Est-ce du Cocher de coucou, victime innocente, malheureuse et
persécutée des chemins de fer?
Est-ce du Cocher de corbillard, qui, malgré les crêpes et son lugubre
costume, aime à rire, aime à boire, aime à chanter comme nous?
Est-ce enfin du Cocher de cabriolet, fier du privilége de s’asseoir à
côté du _bourgeois_, avec lequel il cause intrépidement de la réforme,
des fortifications, du Théâtre-Français, des procès faits à la presse,
de l’Opéra, du tombeau de Napoléon, des banqueroutes, et du cours de la
rente?
Pour faire passer sous vos yeux tous ces individus d’allure différente,
il faudrait écrire un volume in-8º, et nous ne pouvons accorder qu’un
nombre limité de pages à la physiologie des automédons modernes;
bornons-nous donc à la monographie du Cocher de Fiacre.
Celui que nous vous présenterons compte maintes années de bons et
loyaux services; il a reçu son livret et sa médaille bien avant la
Révolution de 1830. La compagnie de loueurs de voitures à laquelle
il appartient a souvent récompensé par des gratifications la bonne
conduite et la probité du père Gigomard.
Le père Gigomard a quarante-neuf ans; il est robuste, quoique
légèrement voûté. La teinte rosée de son nez est l’indice d’une
prédilection assez prononcée pour le _jus de la treille_; il pourrait
jouer, tout aussi bien que Mascarille, cette scène de déshabillement
qui, dans les _Précieuses Ridicules_, provoque un rire universel; car
il porte un gilet de flanelle, un ou deux gilets, un vieil habit, une
redingote et un carrick à triple collet. Aussi, quand ses confrères ont
avec lui,--ce qui arrive parfois,--quelque discussion à coups de fouet,
ils ne visent jamais qu’à la figure, seule partie vulnérable de son
individu.
Le père Gigomard est matinal:
Aussitôt que la lumière
A redoré nos coteaux,
Il commence sa carrière
Par visiter ses chevaux.
Il les panse, les bouchonne, les harnache, nettoie son fiacre, en
dégage les panneaux de toute souillure.... Admirez l’élégance et
la richesse de ce carrosse de louage! Où sont les voitures de nos
ancêtres, lourdes et périlleuses machines, auxquelles ils préféraient
avec raison la chaise à porteur et la _vinaigrette_? Bien des fiacres
actuels sont assurément plus commodes que le pesant équipage où montait
Henri IV pour aller visiter Sully. Le luxe s’est fait roturier; les
progrès du _confortable_ ont été si rapides, que les vieux fiacres,
construits sous la Restauration, n’osent plus apparaître au grand jour.
Ils ne sortent que le soir, comme des mendiants honteux, tandis que
leurs jeunes rivaux étalent en plein soleil de brillantes couleurs.
Le fiacre que conduit le père Gigomard peut entrer en concurrence avec
les plus somptueux, surtout après avoir été suffisamment débarbouillé
par le soigneux Cocher. Ses chevaux, non plus, ne sont point d’une
maigreur trop osseuse; leur vigueur et leur santé ont été constatées,
en présence d’un commissaire de police, par l’expert vétérinaire de
la Préfecture, et si on les conduisait au marché, on trouverait assez
aisément des amateurs qui en offriraient jusqu’à cinquante francs.
Quand le père Gigomard a récuré sa maison roulante, il s’achemine vers
la station, où, moyennant 75 francs par an, il lui est accordé de se
mettre chaque jour à la file[37]. En attendant la pratique, il tire de
son gousset une pipe de terre _ultrà culottée_, la bourre lentement et
avec méthode, et s’enveloppe d’une auréole de fumée. Ne voyant venir
aucuns voyageurs, il attribue leur absence à l’omnibus, et l’accable de
malédictions: «Gueux d’omnibus, murmure-t-il; méchant bateau à vapeur,
canaille de voiture! Regardez-moi un peu quelle tournure ça vous a!
dirait-on pas une boîte d’eau d’cologne? et dire qu’on aime mieux
s’empiler là d’dans, que d’s’asseoir sur mes coussins, pour épargner
une trentaine de sous? comme c’est mesquin! Et c’conducteur, fait-il
d’la poussière, en fait-il!... Ça n’empêche pas qu’l’autre jour il a
mené à la Madeleine un monsieur qui voulait aller à la Bastille; il
n’s’en vante pas, le sans-cœur, mais j’connais l’anecdote. Fouette donc
tes rosses, méchant propre à rien, casse-toi le cou; n’y aura pas grand
mal!»
[37] Les droits de station rapportent annuellement 426,000
francs à la ville de Paris.
Cette véhémente apostrophe lui ayant desséché le gosier, le père
Gigomard entre dans un cabaret voisin. La devanture est surmontée
d’une enseigne, où l’on voit un Cocher présenter à un bourgeois un
sac qui est censé contenir une prodigieuse quantité de napoléons. Une
inscription explique le tableau:
AU COCHER FIDÈLE.
Tout en mangeant de la _ratatouille_, précédée et suivie de
plusieurs verres de vin, le père Gigomard s’entretient avec ses
collègues du rembrunissement de l’horizon politique, et s’approchant de
celui qui tient le journal:
«Eh bien, dit-il, a-t-on des nouvelles de la Pologne? elle aura bien
d’la peine à s’en tirer... Ah! si j’étais cocher de l’Autocrate,
j’voudrais le verser dans une fondrière, au risque de me casser l’cou
à moi-même.... Que fait-on du prince Louis? on assure que c’est un
jeune homme qu’a des moyens, mais il n’vaudra jamais son oncle; on
n’en fabriquera plus comme celui-là; le moule est brisé!... Ah! çà, il
paraît que les Anglais sont en train de prendre la Chine, i veulent
donc tout avoir, ces insulaires? Dieu de Dieu!... j’n’aime pas les
Chinois; j’en ai vu sur des paravents, et ça m’paraît un bien vilain
peuple; mais j’leur paierais bien bouteille, à condition qu’ils
donneraient une volée aux habits rouges! Y a pas à dire, les Anglais
et nous, nous n’serons jamais compère et compagnon; et si l’ministère
n’veut pas s’décider à leur chercher querelle, je m’révolutionne, et
j’donne mon coucou aux premiers émeutiers qui me l’demanderont. Mais,
tenez, ne parlons pas politique; ça m’échauffe le sang; faisons plutôt
une partie de piquet; huit sous en deux cents liés, ça t’va-t-il,
Jérôme?
La partie est à peine commencée, lorsqu’une voix du dehors s’écrie:
«O hé! père Gigomard! v’là trois bourgeois qui d’mandent à se faire
trimballer; c’est à votre tour à marcher.
--Sacristi! dit Gigomard en étalant son jeu sur la table, ces bourgeois
auraient bien fait d’arriver cinq minutes plus tard. Sacristi! c’est-i
dommage! j’avais gagné en main! six carreaux, seizième majeure et 14
d’as, 96; tierce majeure en trèfle, 99, trois rois, 102, avoir joué,
103! j’te faisais capot sur table encore! 115, la dernière 116, et 40,
156! enfin, j’te repincerai un autre jour; ce qui est différé n’est
pas perdu.... Voilà, not’bourgeois!»
Notez que lorsque vous prenez un fiacre, vous êtes toujours un
_bourgeois_ pour le Cocher; dès que vous n’avez plus besoin de ses
services, vous n’êtes plus à ses yeux qu’un _monsieur_, un simple
particulier.
«Par ici, Cocher; arrivez donc! voilà un quart-d’heure au moins que
nous attendons!
--Voilà! est-ce à l’heure ou la course?»
Contractez autant que possible à la course; autrement vous soumettez
le Cocher à une tentation terrible. Il se trouvera partagé entre le
désir de vous conduire promptement à votre destination, et celui
d’accroître son salaire en prenant le chemin des écoliers; des remords
tardifs saisissent le malheureux voyageur, lentement promené dans les
rues les plus tortueuses, les plus encombrées. Il peste contre les
fiacres, et
Honteux et confus,
Jure, mais un peu tard, qu’il ne les prendra plus....
qu’à la course; d’autant plus mécontent, qu’à toutes ses observations,
l’imperturbable Cocher répond flegmatiquement: «Dam’! Monsieur, il
fallait prendre le chemin de fer!»
Le crocodile a, dit-on, pour ennemi, un petit animal appelé
l’ichneumon. L’ichneumon du Cocher de Fiacre, c’est le gamin de
Paris. Pendant que le père Gigomard poursuit tranquillement sa route,
un gamin, déterminé également à ne pas aller à pied, et à ne rien
débourser, s’installe sur le marchepied de derrière. Heureusement qu’un
passant avertit le Cocher, en lui criant: «Tapez derrière!» Et de
vigoureux coups de fouet font instantanément déguerpir le _bourgeois_
de contrebande.
Un mathématicien, membre de l’Institut, connu par sa science et ses
distractions profondes, errait un jour dans la rue, poursuivi par un
problème; tout à coup il s’arrête devant une sorte de tableau noir, qui
n’était autre chose que la face postérieure d’un fiacre, et, ramassant
un plâtras, il commence à tracer des triangles et des circonférences.
Le fiacre se met en marche; le savant, sur le point de trouver la
solution qu’il cherchait, monte sur le marchepied, et il continuait à
dessiner des figures de géométrie, quand de rudes coups de fouet, le
tirant de son extase, lui firent sentir qu’il n’était pas à son cours
du Collége de France.
Les occupations du Cocher de Fiacre varient suivant l’état de
l’atmosphère. Durant la semaine, quand le temps est beau, le père
Gigomard se croise les bras, et _fume_ dans les deux acceptions du mot.
Il est comme les canards, il aime la pluie, dût-elle transpercer son
carrick, sa redingote et ses trois gilets.
«Comment! dit-il avec humeur en contemplant le ciel sans nuages, il ne
tombera pas une goutte d’eau! ça m’arrangerait pourtant bien; y a tant
de monde dehors aujourd’hui! Coquin d’soleil! Y a donc que’que chose
de détraqué dans le firmament? Bah! ne perdons pas l’espérance; nous
aurons de l’orage ce soir; j’m’en vais toujours casser une croûte.»
Et il retourne à l’enseigne du Cocher Fidèle, où l’attendent une
nourriture saine et abondante, et une boisson plus abondante encore,
quoique beaucoup moins salutaire. Il est souvent dangereux d’employer
le père Gigomard après son dîner. Exposé depuis le matin au froid, à
la pluie, il a senti trop impérieusement le besoin de se réconforter,
et, communiquant à ses chevaux l’excitation qu’il éprouve lui-même, il
prend sa course avec une hardiesse inaccoutumée, dépasse les voitures
de maître, entame les bornes, monte à l’assaut des trottoirs.
«Cocher, Cocher! arrêtez donc! où allez-vous? nous versons!»
--Soyez tranquilles, ayez pas peur.
--Cocher! ouvrez-nous; nous voulons descendre.
--Nous arriverons, n’craignez rien,» répète le Cocher flegmatique,
croyant fermement qu’il y a un Dieu pour lui; mais ses actions sont
moins rassurantes que ses paroles; et les voyageurs dont il compromet
la sécurité, sont obligés de se précipiter hors du fiacre, et d’achever
la route à pied, après avoir menacé l’imprudent d’attaquer en dommages
et intérêts son loueur, civilement responsable.
Deux farces dont le père Gigomard a été victime lui ont toutefois
appris la tempérance à ses dépens. Il était un soir à la barrière de
la Villette, et, ayant bu plus que de coutume à son dîner, il dormait
paisiblement sur son siége, quand des cris, mêlés d’éclats de rire, le
réveillèrent en sursaut.
«Ohé, Cocher! êtes-vous pris?
--Où allez-vous?
--Au boulevard Saint-Denis.
--Combien qu’vous êtes?
--Nous sommes plusieurs (ils étaient cinq); mais nous vous paierons
bien. N’vous donnez pas la peine de descendre, nous allons nous
arranger.»
Gigomard ne demandait pas mieux que de rester assoupi dans son hamac
de bois et de cuir; il laisse donc aux jeunes gens qui l’avaient
apostrophé le soin de s’installer dans la voiture. L’un d’eux y entre,
ouvre immédiatement la portière opposée, et descend sans bruit; ses
camarades l’imitent, traversent successivement le fiacre, en font le
tour, et reviennent à la portière qu’ils avaient ouverte d’abord.
Ils se succèdent ainsi processionnellement pendant quelques minutes,
entrant d’un côté, sortant de l’autre, et laissant toujours la voiture
vide.
«Ah! çà, s’écrie Gigomard, dont la vue et les idées sont confuses, vous
voulez donc assassiner mes chevaux? comment diable tiendrez-vous tous
dans mon bahut? Voilà une heure qu’il y monte du monde! j’peux pas
conduire un régiment.
--C’est fait, répond l’inventeur de la plaisanterie, en fermant la
portière avec fracas. «Allons, adieu, les amis; bien des choses chez
vous.... En route, Cocher, et dépêchons; il y aura un pour boire
soigné.»
Quelle fut la surprise de Gigomard, quand, arrivé au boulevard
Saint-Denis, il trouva son fiacre, qu’il croyait surchargé,
complétement dépourvu d’habitants!
Un autre soir, tandis que le père Gigomard faisait sa sieste sur
son siége, des rapins, campés à la porte d’un atelier, l’appellent
impérativement:
«Ohé! Cocher! arrivez vite! venez nous prendre!»
Le père Gigomard se met en marche; mais aussitôt un fracas
épouvantable, un bruit de planches brisées se fait entendre derrière
lui, et de perçantes clameurs partent du milieu des décombres. Les
rapins avaient amarré au fiacre l’échoppe roulante d’un savetier, qui,
emporté soudain avec tout son établissement, s’imaginait être victime
d’un tremblement de terre.
Le dimanche, loin d’être le jour du repos pour le Cocher de Fiacre, lui
apporte un surcroît de travaux et de bénéfices. Des familles entières,
père, mère, enfants, domestiques, s’entassent dans sa voiture, pour
être transportés dans les bois de Boulogne, de Vincennes ou de
Romainville; il pousse même ses excursions jusqu’à Versailles, d’où il
ramène, en les rançonnant, des voyageurs qui n’ont pu trouver de place
au chemin de fer.
Le fiacre est l’accessoire obligé de toutes les actions importantes de
la vie de l’ouvrier ou même du commerçant parisien. C’est en fiacre que
le nouveau-né est porté à la mairie et à l’église; c’est un fiacre qui
reçoit les fiancés et leurs familles, et, au sortir du temple, conduit
la noce au _Capucin_ ou au _Cadran Bleu_. Durant les saturnales du
Carnaval, les masques s’installent dans des fiacres pour se donner en
spectacle le long des boulevards, pour se rendre au bal, pour aller,
le Mercredi des Cendres, se faire jeter de la farine à la tête, sur
la route de la Courtille. Les conscrits que le sort a favorisés,
ceux qu’il a condamnés au service, s’accumulent sur un fiacre, tant
en dedans qu’en dehors, et du haut de l’impériale où ils sont juchés,
lancent aux passants de joyeuses apostrophes. Deux jeunes gens ont-ils
résolu de se battre, malgré les arrêts de la Cour de Cassation, c’est
un fiacre qui les conduit sur le terrain. Le père Gigomard se soucie
médiocrement de cette corvée, et sa figure s’allonge, lorsque, au point
du jour, il voit s’avancer vers lui six individus, dont l’un porte une
boîte de pistolets, et qu’on lui dit mystérieusement:
«Au bois de Vincennes!
--Tant pis,» répond-il, et il ralentit le pas de ses chevaux, comme
pour donner aux deux adversaires le temps de réfléchir et de se
réconcilier. Quand ils se sont éloignés, quand il les a vus s’enfoncer
dans le bois, il demeure triste et morne, et la saveur du _caporal_
dont il charge sa vieille pipe, n’a point le pouvoir de le distraire.
Il attend avec anxiété le bruit des deux détonations; il fait des vœux
pour que l’issue du combat ne soit point funeste. Mais son attente a
été trompée; les témoins rapportent un blessé; le Cocher retourne les
coussins de sa voiture, pour éviter qu’ils soient tachés par le sang,
aide les témoins à placer commodément la victime, et s’il peut prendre
l’un d’eux à part, il lui demande à voix basse: «En réchappera-t-il? y
a-t-il du danger?» En ramenant le blessé à son domicile, il évite avec
soin les cahots, et poursuit le cours de ses réflexions:
«Le pauvre diable! c’est p’t-être pour que’que mauvaise femme,--ou
bien une querelle de café,... j’suis sûr que ça n’en valait pas la
peine... Un beau garçon, ma foi!... Qu’est-ce que va dire sa mère?...
et puis, si ça s’découvre, on est capable de les poursuivre... Les
hommes sont que’quefois pires que des loups... s’il allait mourir dans
ma voiture!... mais, non; il crie... c’est bon signe; il a encore les
poumons solides... Dieu de Dieu! j’aurais bien donné vingt francs pour
être arrivé à la station un quart-d’heure plus tard!... Jérôme les
aurait conduits, et lui, c’est un vieux dur-à-cuire, qu’est sensible
comme un manche de fouet. Mais, moi, ça m’fait d’l’effet; c’est plus
fort que moi, et s’il fallait recommencer souvent, j’aimerais mieux
renoncer au métier.»
La conduite du père Gigomard en cette circonstance montre que
l’humanité est une de ses vertus; son honnêteté ne mérite pas moins
d’éloges. Vingt fois on a oublié dans son fiacre des valeurs, des
objets précieux, qu’il aurait pu s’approprier; il a toujours été
au-devant des réclamations. On a parlé de fiacres perfides, qui ont
entraîné des voyageurs, et principalement des voyageuses dans des
quartiers lointains et déserts de concert avec des voleurs. Ces
allégations ont été imaginées par des hommes dont la lecture des romans
d’Anne Radcliffe avait sans doute dérangé le cerveau. Le Cocher de
Fiacre est aussi fidèle en réalité que sur l’enseigne des cabarets, et
en voici un exemple historique:
Un commis-voyageur d’une maison de Bruxelles prend un fiacre à la
station de l’Hôtel-de-Ville, et le congédie quelques heures après, pour
aller rejoindre un ami qui lui avait donné rendez-vous à onze heures au
café Colbert. A peine y est-il entré, qu’une émotion violente se peint
sur ses traits.
«Qu’as-tu donc? lui demande son ami, te sens-tu indisposé?
--Mon Dieu! j’ai perdu mon portefeuille!
Il se fouille, retourne ses poches, et demeure convaincu de la réalité
de sa perte.
--Qu’est-ce qu’il y avait dedans?
--La procuration de ma maison, deux billets de banque de mille francs,
des effets au porteur... On me l’aura volé.
--Ne l’as-tu pas oublié quelque part?
--Je crois l’avoir ouvert dans le fiacre que j’ai pris ce matin.
--Sais-tu le numéro?
--C’est 197, 297 ou 397, autant que je puis me le rappeler.
--Où l’as-tu laissé?
--A la place des Victoires.
--Allons-y.»
Les deux amis courent à la station, et y cherchent inutilement le
fiacre; ils vont à la place de l’Hôtel-de-Ville, interrogent le
gardien et les Cochers, donnent le signalement de celui qu’ils
soupçonnent d’infidélité, mais sans pouvoir le rencontrer. L’anxiété
du commis-voyageur redoublait à chaque instant: «Ce coquin de cocher
se sera sauvé avec mon portefeuille, s’écriait-il, je suis ruiné,
déshonoré, mon patron ne croira jamais au malheur qui m’est arrivé; il
s’imaginera que j’ai détourné à mon profit les valeurs qui m’étaient
confiées! Ma femme dira que j’ai dépensé mon argent en débauches. Je
passerai pour un mandataire infidèle, pour un joueur, pour un libertin!
--Calme-toi, lui dit son ami; allons à la Préfecture de police, et
faisons-y notre déclaration.»
Cette formalité accomplie, le commis-voyageur, harassé de fatigue,
épuisé d’angoisses, rentre à son hôtel, et trouve à la porte son Cocher
de Fiacre, qui l’attendait patiemment.
«Arrivez donc, lui crie l’honnête homme; je suis là depuis onze heures
du matin.
--Vous avez mon portefeuille?
--Le voici.»
Le commis-voyageur poussa un cri de joie, et faillit embrasser le
cocher. Lorsqu’enfin, remis de son émotion, il lui eut fait accepter
une récompense, il lui demanda: «Comment avez-vous découvert mon
adresse?
--Vous veniez de descendre de ma voiture quand j’ai trouvé le
portefeuille; j’ai naturellement pensé qu’il était à vous. Je vous
avais vu entrer rue du Mail; j’ai été d’hôtel en hôtel, en vous
décrivant tant bien que mal aux portiers: un homme grand, cinq pieds
six pouces, nez aquilin, gros favoris noirs, pantalon de nankin et
redingote marron. Le portier du numéro 29 vous ayant reconnu, j’ai pris
le parti de vous attendre; j’étais à votre porte, pendant que vous
couriez peut-être après moi.»
Le père Gigomard serait capable d’un pareil trait; mais il
n’accepterait point de récompense; il dirait à l’étranger
reconnaissant: «Gardez votre argent, je m’suis fait une loi
d’n’empocher que celui que j’gagne dans mon état. Seulement, si vous
êtes dans la nouveauté, et que vous ayez quelque pièce d’étoffe qui
vous gêne, j’vous prierai d’vous en débarrasser en faveur de ma
femme; ça lui f’ra plaisir à c’te pauvre vieille, qui n’a rien à
s’mettre les dimanches sur le casaquin.»
Ce désintéressement est d’autant plus méritoire, que le père Gigomard
n’a guère de fonds à la Caisse-d’Épargne. Le loueur qui l’exploite
s’est enrichi. Mais le Cocher qui ne reçoit chaque jour qu’une modique
somme et de faibles pour-boire, a mis excessivement peu de foin dans
ses bottes:
«Ainsi va le monde, dit-il philosophiquement, les grands poissons
mangeront toujours les petits. Les propriétaires de voitures sont de
beaux messieurs, amis du Préfet de police. Ils sont en corporation, et
se font représenter par des délégués. Nous autres, pauvres Cochers,
personne ne nous représente; personne ne plaide nos intérêts. Aussi,
c’est les maîtres qu’ont tout le fricot, et nous n’avons que du pain
sec. Mais enfin il y a une caisse de pension et de secours pour les
Cochers vieux et infirmes, c’est une ressource; ça vaut toujours mieux
que rien.»
[Illustration]
[Illustration: Le Chiffonnier.]
[Illustration]
XXII.
LE CHIFFONNIER.
Dans un cabaret, barrière du Maine,
Au temps où le vin se vendait six sous,
Lorsque, pour six blancs, on avait sans peine
Un plat de goujons et du lard aux choux,
Un vieux Chiffonnier un jour se présente,
Casquette levée et le croc au poing;
Il vient demander si sa douce amante
N’est pas, par hasard, restée en un coin.
_Chanson populaire._
SOMMAIRE: Belle prosopopée.--Causes qui déterminent à embrasser
la profession de Chiffonnier.--Ce que c’est que les carons, le
gros de Paris, le gros de campagne, le bul, etc.--Emploi des
chiffons, des verres cassés, des os, etc.--Éloge de la chimie.
--Le marchand de chiffons.--Description de son intérieur.--
Chiffonniers nocturnes.--Prix d’une course d’omnibus.--Garnis
de Chiffonniers.--_Quos ego_....--Relations avec les voleurs.--
Le Chiffonnier décapité.--La veuve Boursin.--Le père Moustache.
--Rixes et combats.--Chansons de guerre.--Expédition contre les
chats et les chiens.--Gratteurs de ruisseaux.--Chiffonniers en
province.
Non, vous n’êtes pas morts tout entiers, étranges habitants de la Cour
des Miracles, sujets du grand Coësre, belistres, cagoux, archi-suppôts
de l’argot, piètres, malingreux, coquillards; peuplades bohémiennes
qui viviez dans la rue; lézards-bipèdes amoureux du soleil, parias
cuirassés contre la honte pour l’amour de la liberté, et qui vous
courbiez si bas sous la verge des lois, qu’elle ne vous atteignait
point; non, vous n’êtes pas morts _ab intestat_ et sans successeurs.
Dans la société moderne, moins tolérante pour les Truands, vous avez
été remplacés par les Chiffonniers.