fondée par Destors, en 1781, sous les auspices de l’autorité
municipale. A raison de 3 à 4 centimes par mètre, elle se charge de
remplir les obligations imposées aux habitants, de balayer jusqu’au
milieu de la chaussée, de gratter et laver les trottoirs, d’arroser
en été, de briser les glaces en hiver, de nettoyer les escaliers, les
cours, les plombs, etc. Ses employés, conjointement avec les habitants,
amoncellent les boues au coin des bornes, en tas immenses et peu
odoriférants. Malheur aux gens délicats que leurs affaires contraignent
à sortir de bonne heure! Étouffés par une atmosphère empestée, ils
penseront tristement à l’air pur des campagnes, et s’écrieront avec le
poëte déjà cité:
Qu’il est pâle, grand Dieu! ce soleil de printemps!
Ailleurs, loin de Paris, ses rayons éclatants,
Que n’obscurcissent point des vapeurs méphitiques,
Dorent l’herbe des prés et les fermes rustiques.
Ailleurs le ciel reprend son éclat, le buisson
Sa dentelle de fleurs, et l’oiseau sa chanson;
Ailleurs le rossignol chante dans les futaies;
L’aubépine, étoilant la verdure des haies,
Prête un riant asile à cent oiseaux divers
Qui chantent à l’envi la fuite des hivers.
Mais toujours, ô Paris, la brume t’environne;
D’un cercle de brouillards ta tête se couronne;
De tes rares jardins les arbres rabougris
Jaunissent tristement sous un firmament gris;
De ton peuple inquiet, de tes rauques voitures
On n’évite le bruit qu’au fond des sépultures;
Et sur ton territoire, en leurs linceuls épais,
Les morts seuls ont le droit de reposer en paix.
Qui croirait que cette ville de Paris, que nous voyons si fangeuse,
est plus belle et plus triomphante que jamais? L’architecte Hurtaut,
auteur d’un _Dictionnaire de Paris_ (1779), dit que: «Dès l’an
1666 on commença à nettoyer les rues.» Si l’on n’y avait pas songé
précédemment, il est à présumer que la grande capitale devait être
le plus hideux des cloaques. Le service de nettoiement fut, dès le
principe, organisé à peu près comme aujourd’hui. A sept heures en
été, à huit heures en hiver, au tintement de la sonnette, il fallait
procéder au balayage. Une somme de 450,000 livres, levée sur les
propriétaires de maisons, était affectée aux services des boues,
lanternes et pavage, et l’on prenait sur ce chiffre cent mille livres
pour payer l’adjudicataire au rabais de l’entreprise du balayage.
Les escouades d’hommes et d’enfants, à la solde de l’entrepreneur,
ont dans leurs attributions la toilette des places, des boulevards,
des ponts, quais, ports, descentes d’abreuvoirs, escaliers de
descente à la rivière, etc. A peine ont-elles fini leur tâche, que
les boueurs conduisent à travers les rues leurs tombereaux, dont ils
emportent hors de la ville le contenu fécondant. Cette vase qui vous
répugne contribuera à fertiliser les champs voisins, et, transformée
agréablement, reparaît sous forme de carotte, pomme de terre, ou autre
végétal.
Plaignez les hommes que la destinée a condamnés à cette utile
et rebutante besogne du débarbouillement des pavés, car aucun
bien-être, aucune jouissance, ne compensent leurs fatigues et leurs
douleurs. Ce sont des galériens, moins le crime; des forçats libres
et estimables; car il leur faut une grande force d’âme pour lutter
contre le dénuement, et ne jamais manquer au commandement qui dit:
«Tu ne déroberas point.» En grelottant dans leurs haillons à côté de
gens chaudement vêtus, en frôlant des boutiques où l’or étincelle,
il leur faut, pour se conserver purs de tout larcin, soit une
résignation bénigne, soit une crainte terrible des procureurs du roi;
et, certes, c’est moins ce dernier sentiment qui les guide que la
moralité profondément enracinée en leurs cœurs. Ils savent s’imposer à
eux-mêmes le supplice de Tantale. Leur minable extérieur cache une âme
incorruptible.
«C’est pour un modèle,» dit Henri Monnier, taillant ses crayons et
ouvrant son album, pendant que le Balayeur posait devant lui.
--Modèle de misère, dit tristement le balayeur.
L’hiver surtout!...
Sans les balayeurs, Paris serait englouti sous les glaces comme les
légions françaises en Russie. Un verglas glissant couvre le pavé; les
ruisseaux gelés forment de larges nappes de cristal, dont de nouvelles
eaux accroissent continuellement l’épaisseur; le dégel fait de cette
masse solide un océan de fange que grossissent en tombant des toits
des torrents de neige fondue. Le corps enveloppé d’une espèce de sac
qu’ils portent en bandoulière durant les beaux jours, chaussés de gros
sabots, coiffés de chapeaux qui peuvent tenir lieu de parapluie, les
Balayeurs fendent à coups de pioche les blocs de glace, préviennent
d’innombrables chutes en semant de la cendre ou du sable sur le
verglas, et disent aux flots du dégel: «Vous n’irez pas plus loin!»
La belle saison change la nature de leurs travaux, sans augmenter leur
salaire d’un franc par jour. C’est la classe aisée seulement qui peut
saluer le soleil de mai, comme l’avant-coureur des plaisirs, ainsi que
l’a si élégamment exprimé notre grand poëte inédit:
O riches d’ici-bas, ô maîtres de la terre,
Dont les coffres sont pleins d’un or héréditaire,
Dans les jours rigoureux vous n’avez pas connu
Le froid qui raccornit le pauvre demi-nu;
Trouvant un jour factice à l’éclat des bougies,
Vous avez dans la nuit prolongé vos orgies;
Et maintenant, lassés des fêtes, vous pouvez
Sous vos chaises de poste, ébranlant les pavés,
Regagner vos châteaux, dont les combles énormes
Dominent fièrement la cime des grands ormes.
L’hiver vous a donné ses bals et ses banquets;
Et la chaude saison vous offre ses bosquets,
Ses eaux vives, ses parcs aux ombreuses allées,
Et d’arceaux verdoyants ses pelouses voilées.
Mais nous dont le travail réclame les instants,
Coursiers à la charrue attelés en tout temps,
Nous qui, par le destin, voués à l’indigence,
Faisons œuvre des bras ou de l’intelligence,
Par la beauté du ciel vainement alléchés,
Il nous faut demeurer sur notre œuvre penchés.
Geôlière sans pitié, la misère fatale
A pour nous en prison changé la Capitale.
Et la nécessité nous cloue à ce séjour,
Où nous devons trouver le pain de chaque jour.
Loin de la grande ruche, abeilles fortunées,
Allez boire le suc des roses qui sont nées;
Nous autres, nous restons pour bâtir les rayons...
Qu’importe le soleil?... Esclaves, travaillons!
Travaillez, Balayeurs, et puisque le temps est sec, et l’asphalte
des trottoirs brûlant, guidez de places en places des tonneaux qui
répandront sur le sol une rosée rafraîchissante et salutaire.
N’étant occupé par l’administration que pendant quelques heures,
le Balayeur a d’ordinaire plusieurs métiers lorsqu’il appartient
à la jeune génération. C’est un Protée qui subit de nombreuses
métamorphoses; tantôt commissionnaire marron, tantôt marchand
ambulant. Ses chefs, en relation perpétuelle avec la police, lui
obtiennent sans trop de démarches une patente. C’est lui qui crie le
soir, au coin des passages: «Demandez des allumettes chimiques; un
sou le paquet, deux sous la boîte!» Ou bien: «Tenez, Messieurs, si
vous voulez rire, c’est la nouvelle édition des calembours de M. Odry,
composés et recueillis par ce célèbre acteur.» Parfois il distribue des
imprimés, l’annonce d’un élixir odontalgique, de la pommade du lion,
d’un clyso-pompe à jet continu, d’un restaurant à 75 centimes par tête,
de socques sans brides articulés en liége, d’un cabinet de phrénologie
et de cartes, de chapeaux neufs à 3 fr. 50 cent., de perruques et
toupets invisibles, ou de cinq cent mille francs de marchandises à
vendre par cessation de bail. Souvent encore, le Balayeur exploite,
dans l’après-midi, une modeste boutique à deux sous, et en s’adressant
de préférence aux dames, comme au sexe le plus faible et le plus
sensible, il s’écrie avec chaleur: «Deux sous, Mesdames! la vente à bon
marché! il est facile de se convaincre que les articles n’ont pas été
établis pour le prix! Deux sous au choix dans toute l’étendue de la
vente! Ciseaux, couteaux, tabatières, miroirs de poche, tuyaux de pipe
à deux sous! Demandez, Mesdames, profitez du bon marché! donnez-vous la
peine de voir et de vérifier ce petit fonds de vente!»
Le Balayeur transfiguré vend aussi des foulards à treize sous, «restant
du fonds d’un commerçant qui a fait banqueroute de neuf cent mille
francs les mains pleines.» Il débite des cahiers de papier à lettre, ou
des bourses de tricot, «article très-bien fait et bien confectionné,
le même que l’on vend vingt-cinq sous dans toutes les boutiques.» Il
trafique aussi des bâtons de phosphore enserrés dans des étuis de
plomb, et déploie en ce cas une éloquence dont ceux qui l’ont vu le
matin ne l’auraient pas soupçonné capable: «Avec un clou, dit-il, vous
pouvez obtenir du feu, à l’aide de mon briquet. Tenez, Messieurs,
vous vous trouvez dans une société comme il faut, chez un ministre ou
un ambassadeur. Au dessert, vous faites semblant de vouloir moucher
la chandelle, et vous l’éteignez. La maîtresse dit: Satané farceur!
il ne sera pas moucheur à l’Opéra; et pendant qu’elle va chercher de
la lumière, vous dites: Je parie un litre avec n’importe qui que je
rallume la chandelle; on se moque de vous, on vous défie, chacun dit la
sienne. Vous tirez de votre poche un briquet; vous prenez avec un clou,
un cure-dent, une fourchette, gros comme une épingle de ma composition;
vous l’approchez de la mèche, et à l’instant même une brillante
lumière éclaire la société!»
L’idée que le pauvre Balayeur se forme du grand monde nous rappelle
les paroles mises sérieusement, par un vaudevilliste des Funambules,
dans la bouche d’un personnage aristocratique: «En vérité, madame
la marquise est bien singulière; à présent, elle change de femme de
chambre comme de chemise, tous les huit jours.»
Le Balayeur vend aussi des balais; il se promène tenant en main une
sorte de porte-manteau garni de balais de crin, et s’annonce par ce
cri: «Balayez, balayez, nettoyez vos maisons, Mesdames; à dix-neuf
sous! Voilà le marchand de balais!»
Nous aimons mieux le Balayeur en ces fonctions variées que dans sa
principale branche de commerce. Sitôt qu’il saisit le balai, une odeur
de fange nous monte au nez; nous recommençons nos jérémiades sur le
climat pluvieux et maussade de la capitale, et nous nous rappelons
involontairement les accents pleins de mélancolie de notre futur
académicien:
Sort maudit, qui me tient écroué dans la ville!
Et pourtant je connais un oasis tranquille,
Où, bien loin des cités, un moment établi,
De mes mille tracas j’ai savouré l’oubli.
Là, quand l’aube s’allume, on peut, de la croisée,
Apercevoir au loin la campagne boisée,
Les coteaux onduleux, la Loire au cours changeant,
Qui roule un sable d’or en ses ondes d’argent,
Et le prochain village, avec ses maisons blanches
Qui, comme autant de nids, se cachent dans les branches.
Là, plus de bruit sinistre, et l’oreille n’entend
Que la voix du berger qui s’avance en chantant,
Les concerts des oiseaux, dont les brusques volées
Pirouettent dans l’air ou peuplent les feuillées,
Le doux roucoulement des pigeons familiers,
Et le vent qui frissonne entre les peupliers.
Tu n’as, ô beau pays, que de riantes scènes!
Ton ciel n’est point chargé d’exhalaisons malsaines;
Tu gardes du contact des méchants et des sots
Ceux qui cachent leur vie au bord de tes ruisseaux;
On n’est point, en ton sein, harcelé de visites,
Traqué par les fâcheux et par les parasites;
Mais quand dans le clocher l’angélus a tinté,
On aime dans les bois errer en liberté,
Y chercher dans la mousse une douce retraite
Où l’on puisse s’asseoir, vivre en anachorète,
S’entourer de silence et d’ombre, s’abreuver
Du plus grand des plaisirs.... être seul et rêver.
[Illustration]
[Illustration: La Marchande de la Halle.]
[Illustration]
XX.
LA MARCHANDE DE LA HALLE.
Les laitages nouveaux du matin ou du jour,
On les fait épaissir quand l’ombre est de retour;
Ceux du soir, dans des joncs tressés pour cet usage,
La ville au point du jour les reçoit du village,
Ou le sel les sauvant des atteintes de l’air,
Dans un repas frugal on s’en nourrit l’hiver.
VIRGILE, _Géorgiques_, traduction de DELILLE.
SOMMAIRE: Vente du beurre.--Ferme de Basse-Normandie.--Voyage
à Paris.--Richesse et simplicité.--Caractère.--La fille de la
fermière.--Esprit religieux.
De quelle marchande s’agit-il?
Ce n’est point de la Poissarde, dont nous avons déjà dépeint la
physionomie.
Ce n’est point de la Marchande des Quatre Saisons, que nous vous avons
montrée piétinant dans la boue et la tête exposée à la pluie.
C’est de la Fermière-Marchande, qui vient de dix ou vingt lieues vendre
son beurre et ses fromages à la halle de Paris.
La vente du beurre, comme celle du poisson, est effectuée dans une
halle spéciale, par l’intermédiaire des facteurs. Des entrepreneurs
font des rafles générales de beurre et d’œufs dans les campagnes,
et amènent sur le carreau de la halle d’énormes cargaisons de ces
comestibles. Le beurre destiné aux marchands en boutique peut être
conduit aux adresses indiquées par les factures une heure après
l’ouverture de la vente en gros.
Madame Javotte, la marchande de la halle, habite un village de la
Basse-Normandie. Elle est la directrice suprême d’une vaste ferme dont
dépendent de riches pâturages justement admirés du Parisien qui se rend
en bateau à vapeur de Paris à Rouen. Les travaux des champs, la vente
de blé et de fourrages, occupent le mari de la fermière. Celle-ci s’est
réservé la direction des étables et de la laiterie. Elle est toujours
levée la première; elle gourmande les servantes, leur distribue leur
tâche, se met elle-même à l’œuvre, trait les vaches, baratte le lait,
entretient la propreté de la laiterie et des ustensiles qu’on y
emploie. Elle sait que la moindre partie de lait ancien adhérente à une
terrine, deviendrait, en se décomposant, un principe de fermentation,
un véritable levain qui pourrait influer désavantageusement sur la
qualité du beurre et du fromage.
Deux fois par semaine, presque régulièrement, le lundi et le vendredi,
veilles des jours de marché, madame Javotte emballe tant le beurre de
sa maison que celui qu’elle a acheté à ses voisins, ordonne d’atteler
la jument à la carriole, et, munie de lettres de voiture, elle part
pour Paris. Ne la priez pas de se charger de commissions, de lettres à
remettre, de paquets à rapporter: «Ça m’est impossible, se dirait-elle;
ma carriole est comble, et d’ailleurs j’ons ben d’autres choses en
tête.» Madame Javotte est légèrement égoïste; on prétend que nous le
sommes tous.
Madame Javotte vient directement à Paris, sans s’arrêter en route, sans
rien distraire de ses marchandises. Elle voyage indifféremment la nuit
ou le jour, sous un ciel ardent ou pluvieux, protégée contre le froid
par un ample manteau. Sa jument est tellement accoutumée à la route,
que la fermière peut dormir paisiblement au fond de la carriole sans
craindre de verser dans un fossé, de heurter une diligence, ou de se
détourner de son vrai chemin.
Elle entre à Paris, et si les habitants de cette bonne ville
méritaient leur réputation de badauds, ils ouvriraient assurément de
grands yeux à l’aspect de ce gothique véhicule, et de la paysanne qui
y est incluse. Madame Javotte est douée d’une grosse tête, d’un gros
torse et de grosses jambes. Son costume, reproduit _de visu_ par H.
Monnier, est propre, mais d’une simplicité excessive. Ce n’est qu’aux
fêtes patronales, ou dans les occasions solennelles, qu’elle déploie un
luxe qui n’étonne point les gens initiés à ses ressources. Elle attache
alors à ses oreilles des anneaux d’or d’un poids respectable; elle
entoure son cou d’une pesante chaîne d’or, à laquelle pend une croix à
la Jeannette. Mais, dans ses excursions hebdomadaires, la Marchande de
la Halle ne songe point à se parer. Elle est tout entière aux affaires,
et ne désire pas attirer les regards par le faste de sa toilette: c’est
à la bourse qu’elle vise, et non au cœur.
Cette femme, du reste, n’a jamais connu les sentiments tendres. Elle
a été élevée dans une ferme, habituée dès l’enfance à travailler
rudement, et à n’avoir qu’un but, celui de gagner de l’argent aux
dépens des Parisiens. Elle s’est mariée sans la moindre inclination,
uniquement pour atteindre plus facilement le but proposé, pour se
donner un collaborateur. Produire et vendre, voilà sa vie; connaître le
cours du beurre, des œufs et des fromages, voilà sa science; calculer
combien rapporte une vache ou un dellage[34], voilà sa seule pensée.
[34] Mot normand, qui signifie un certain nombre de sillons.
Les denrées de madame Javotte sont de la meilleure qualité; jamais elle
ne mêle de vieux beurre au nouveau; jamais elle n’emploie de safran,
d’herbes ou de décoction pour colorer les produits de ses barattes.
On peut mirer ses œufs sans y rencontrer un poulet naissant, sans
y constater le moindre principe de décomposition. Aussi toutes ses
marchandises sont-elles vendues au taux le plus élevé. Elle emporte
toujours de Paris une somme rondelette, et il n’est point surprenant
qu’elle ait de l’argenterie sur sa table, des fonds placés chez le
notaire, et quantité de linge et de vêtements dans ses grandes armoires
de chêne.
Malgré son aisance notoire, madame Javotte se plaint de la dureté des
temps: «Ah! mon Dieu, répond-elle à ceux qui l’interrogent sur son
état financier, j’crai qu’ces Parisiens i voulont avoir tout pour
ren. Ma vente de la s’maine darniaire n’paie pas tant seulement les
frais d’la course. Et pis, les propriétaires sont si durs; c’est pas
assez qu’i nous prenions la laine; i voudraient core nous avoir la
peau. Crairiez-vous que l’nôtre songe core à nous augmenter? Allais,
marchais, si ça continue, j’irons tout dret à l’hôpital.»
Dans son village, madame Javotte est respectée et regardée comme une
femme du plus haut mérite, quoiqu’elle sache lire et écrire tout juste
assez pour correspondre avec les marchands de beurre qu’elle fournit.
«La mère Javotte n’est pas malheureuse, disent les paysans; c’ti-là qui
lèvera son oreiller est ben sûr d’y trouver queuqu’chose[35]. Sa fille
est un bon parti, dame! all’est d’débit, et y a ben des hommes de loi
qui n’demanderaient pas mieux que d’l’épouser, quoiqu’ses parents
n’soient qu’des laboureux.»
[35] C’est-à-dire qu’elle laissera une succession importante.
Expression normande, qui vient de ce qu’on plaçait autrefois
sa bourse sous son oreiller.
Cette jeune personne, qu’on appelle mademoiselle Ernestine, ne suivra
point la profession de sa mère. Elle a été placée tout enfant dans
un pensionnat de Mantes, et a reçu l’éducation ordinaire des jeunes
filles de la bourgeoisie. Comme le prévoient les paysans, elle trouvera
sans peine un notaire ou un avoué, pressé de payer sa charge avec une
dot, et consentant volontiers à prendre pour belle-mère une paysanne
ignorante; mais cette paysanne, dont on fait fi, communique l’impulsion
à une grande machine agricole, livre à la consommation d’excellents
produits, augmente son pécule en approvisionnant nos marchés; sa fille
danse, joue des quadrilles, parle et écrit passablement; mais jamais,
par des œuvres utiles, elle n’accroîtra sa fortune particulière, ou la
richesse générale: madame Javotte appartient à la généreuse race des
producteurs; mademoiselle Ernestine n’est bonne à rien.
Cependant la vieille fermière idolâtre son unique enfant, dont elle
se propose de solenniser la noce par une fête extraordinaire, avec
profusion de cidre, de vin blanc, de volailles, de tartines, de
rubans et de coups de fusil. On se rendra sans éclat à la mairie, car
le mariage civil n’est qu’une simple formalité, mais la bénédiction
nuptiale sera donnée aux époux avec toutes les pompes de la liturgie.
Quoique la fermière ait de fréquentes relations avec les incrédules de
la Halle au beurre, et les voltairiens du marché des Prouvaires, elle
est encore attachée aux pratiques de la religion catholique. On l’a vue
autrefois descendre la Seine jusqu’à Elbeuf, pour assister aux belles
processions de la Fête-Dieu. Elle ne manque ni grand’messe, ni vêpres,
et se rend invariablement au pèlerinage de sainte Clotilde, le dimanche
le plus proche du 2 juin de chaque année. Elle croit à l’efficacité des
eaux de la fontaine des Andelys, et à la vertu curative des bagues qui
ont touché l’image de la femme de Clovis.
Comme on le voit, notre fermière n’est pas exempte de superstition.
Elle s’imagine que, le vendredi saint, les œufs contiennent des
crapauds; qu’il y a des _raparats_ dans les vieilles démolitions;
qu’une bûche de Noël arrosée d’eau bénite préserve du tonnerre; et de
peur de se porter malheur, elle ne coupe pas un pain sans tracer une
croix sur le côté plat.
Ainsi, à des intervalles rapprochés, notre Marchande de la Halle se
montre à Paris, d’où elle sort le jour de son arrivée. Elle passe
vingt-quatre heures au milieu de la population de la capitale, et
dans un monde tout différent de celui qu’elle habite; mais toutes les
impressions qui l’assiégent glissent sur elle. Elle ne se dépouille
point des idées villageoises pour prendre celles de la grande ville.
Elle a des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas entendre,
à moins qu’on ne lui présente des pièces d’argent; à moins qu’on ne
lui parle d’une certaine quantité de beurre à livrer sous quinze
jours. Paris n’est point pour elle le séjour des beaux-arts, le siége
du gouvernement, le centre du mouvement intellectuel, la ville sur
laquelle tous les peuples fixent les yeux pour en parodier les allures,
pour en emprunter les mœurs, pour en imiter la torpeur ou l’agitation;
c’est tout bonnement un lieu où l’on vend assez avantageusement le
beurre, les œufs et les fromages. La Marchande de la Halle, dont
la carriole suit des quais magnifiques, ou côtoie des palais et
des colonnades, n’a jamais eu l’envie de ralentir sa course pour
admirer un monument public. Que lui font le Louvre et les Tuileries?
elle s’imagine qu’on n’y vend rien. Le seul édifice qui attire son
attention, c’est la Banque de France, parce qu’on lui a dit qu’il y
avait des millions dans les caves de ce chef-lieu du monde commerçant.
Malgré son amour pour le lucre, la Marchande de la Halle est
compatissante pour les pauvres. Elle donne au mendiant qui passe, et
lui permet même quelquefois de passer la nuit dans un coin de la grange.
Lorsque, suivant l’usage antique et solennel,
elle tire avec sa famille le gâteau des Rois, elle n’oublie point de
mettre en réserve la première part pour le _bon Dieu_, c’est-à-dire
pour les pauvres qui, connaissant l’usage, chantent à la porte d’une
voix chevrotante:
Aguignette, aguignon,
Coupez-moi un p’tit cagnon;
Si vous n’voulez pas l’couper,
Donnez-moi l’pain tout entier.
Elle fait des présents en monnaie et en œufs aux musiciens ambulants
qui, pendant la _semaine preneuse_ (la semaine Sainte), viennent
demander la _paschré_ en chantant la Passion de Notre-Seigneur.
Grâce à ces actes de bienveillance, pendant que d’avides héritiers
se consoleront, en palpant des écus, du trépas de la Marchande de la
Halle, elle sera pleurée sincèrement par les malheureux.
[Illustration]
[Illustration: Le Cocher de Fiacre.]
[Illustration]
XXI.
LE COCHER DE FIACRE.
Il excelle à conduire un char dans la carrière.
RACINE, _Britannicus_.
SOMMAIRE: Énumération des véhicules parisiens.--Statistique.--
Quelques mots sur les Cochers de bonne maison, les grooms, les
Cochers d’omnibus, les Cochers de coucou, de corbillard et de
cabriolet.--Le Cocher de fiacre.--Son costume.--Fiacres anciens
et modernes.--Imprécation du Cocher contre l’unique objet de son
ressentiment.--Au Cocher fidèle.--Causerie politique.--A l’heure
ou à la course.--Frappez derrière!--Distraction d’un membre de
l’Institut.--O Jupiter, donne-moi de la pluie!--Le Cocher de
fiacre après dîner.--Beaucoup de bruit, peu de besogne.--L’échoppe
du savetier.--Le dimanche du Cocher de fiacre.--Noces et festins.
--Carnaval.--Conscrits.--Duels.--Trait de probité.--Caisse de
secours et pensions.
«Une voiture, mon maître!--Un cabriolet, milord, mon prince!» crient, à
la sortie des spectacles, ces hommes à tout faire, dont le métier est
en général de n’en pas avoir, et en particulier d’ouvrir les portières
des carrosses de louage, et d’en abaisser complaisamment le marchepied.