autorisation préalable. La liste des Boulangers de Paris, classés
suivant la quantité de farine qu’ils cuisent chaque jour, est imprimée
annuellement. Des décrets et ordonnances spéciales règlent l’état de
la boulangerie à Paris et dans les départements. Les plus minutieux
détails de cette importante industrie ont été sagement prévus, et
les garçons Boulangers sont les seuls dont l’uniforme soit déterminé
réglementairement. «Ils doivent être vêtus, dans leur travail, d’une
cotte qui leur descende jusqu’au dessus du mollet, sans aucune fente,
et d’un gilet boutonné qui peut être sans manches. Ils ne doivent en
aucun cas se montrer dans les rues sans être vêtus d’un pantalon et
d’un gilet à manches.» Si donc vous voyez un Boulanger en costume de
travail, fumant tranquillement sa pipe à la porte de la boutique, vous
êtes autorisé à crier haro! il est en contravention, et tout sergent
de ville rigide aurait droit de mettre la main sur ce _sans-culotte_
déhonté.
Malgré les entraves indispensables apportées au commerce de la
boulangerie, l’art de la panification est arrivé à son apogée. Les
travaux de Parmentier et de Cadet de Vaux l’avaient déjà régénéré sous
Louis XVI. Le lieutenant-général de police Lenoir avait fondé, dans la
rue de la Grande-Truanderie, une école gratuite où l’on fabriquait le
pain blanc de l’École-Royale-Militaire, et le pain bis des prisons de
Paris. Cependant nous étions restés au-dessous des étrangers pour la
boulangerie fine; nous n’avons présentement plus rien à leur envier.
Le pain étalé aux vitres des magnifiques boulangeries parisiennes
est d’une délicatesse exquise, et quand on a dégusté les produits
succulents de la boulangerie dite Viennoise, on ne manque jamais
De faire en bien mangeant l’éloge des morceaux.
Le métier de Boulanger s’apprend en un an ou dix-huit mois, durant
lesquels le jeune mitron donne au maître une rétribution de 150 à 200
francs. Un ouvrier accompli est payé, à Paris, moitié en espèces,
moitié en nature; il gagne, par jour, 2 francs 75 centimes, et un pain
d’un kilogramme. Les appointements de l’ouvrier en chef s’élèvent à
la somme de 5 francs. Lorsqu’on a exercé jusqu’à l’âge de quarante
ans environ, on est tellement las et épuisé, qu’il faut songer à la
retraite. La flamme du four est aussi fatale au Boulanger que le feu du
champ de bataille au soldat; l’homme qui alimente est, dans ses vieux
jours, aussi invalide que l’homme qui tue, et, après avoir passé sa vie
à nourrir les autres, il se trouve lui-même sans asile et sans pain.
Contre les chances contraires de la fortune, contre les soucis de leur
laborieuse existence, les garçons Boulangers ont cherché un refuge dans
le compagnonnage. Ils font partie du _devoir_, qui prétend avoir pour
fondateur un certain maître Jacques, architecte du temple de Salomon.
Cette association, composée d’abord des tailleurs de pierre, des
menuisiers et des serruriers, a successivement adopté les boulangers,
les maréchaux, les tourneurs, les vitriers, les charrons, les tanneurs,
les corroyeurs, les blanchers, les chaudronniers, les teinturiers,
les fondeurs, les ferblantiers, les couteliers, les bourreliers, les
selliers, les cloutiers, les tondeurs, les vanniers, les doleurs,
les chapeliers, les sabotiers, les cordiers, les tisserands et les
cordonniers.
Les compagnons Boulangers trouvent dans chaque ville une mère qui les
héberge et s’occupe de leur placement. Ils ont pour signe extérieur
une raclette suspendue à l’une de leurs boucles d’oreilles, et, dans
les solennités, de grosses cannes à pomme d’ivoire. Tous les ans, le
16 mai, jour de la Saint-Honoré, précédés de musiciens et des syndics
de leur corps, parés de bouquets et de faveurs tricolores, ils se
rendent processionnellement à la messe. Le lendemain, ils font célébrer
un service pour les défunts, et offrent un pain bénit de fine fleur
de farine, que quatre compagnons portent sur leurs épaules, orné de
drapeaux et d’innombrables rubans. On trouve dans les journaux du 19
mai 1841 une description détaillée de cette remarquable cérémonie.
Les compagnons Boulangers ont pour adversaires les charpentiers; la
haine que se portent les enfants de maître Jacques et les charpentiers,
enfants du père Soubise, est d’une si haute antiquité, qu’elle n’est
plus expliquée que par des légendes. Neuf cent quatre-vingt-cinq
ans avant Jésus-Christ, disent les traditions, maître Jacques, qui
voyageait dans les Gaules, fut persécuté par les disciples du père
Soubise; dix d’entre eux tentèrent un jour de l’assassiner, et
l’obligèrent à se réfugier dans un marais. Maître Jacques, retiré à la
Sainte-Beaume, y vivait d’une vie ascétique et contemplative, quand
un de ses élèves, nommé par les uns Jéron, et par les autres Jamais,
le livra à ses ennemis; un baiser qu’il donna au vénérable solitaire
servit de signal à cinq assassins, qui le percèrent de cinq coups de
poignard. Depuis, les sectateurs de maître Soubise sont poursuivis
par la faction adverse comme solidaires de ce lâche homicide. Une
_vendetta_, évidemment née d’une rivalité primitive entre deux
_devoirs_ synchroniques, divise les compagnons en deux armées, et, par
une aberration étrange, le principe fraternel de l’association engendre
de sanglants conflits. On a vu, au mois d’août 1841, les Boulangers
et les charpentiers se livrer bataille dans les champs voisins de
Toulouse, et plusieurs étaient tombés grièvement blessés quand les
habitants des faubourgs dispersèrent les combattants.
Le maître Boulanger demeure étranger aux querelles et aux bénéfices du
compagnonnage, comme il l’est au travail manuel de la fabrication du
pain; ses fonctions se bornent à l’achat des farines et à la direction
générale. Non moins que sa moitié, héroïne d’un refrain populaire:
Le _Boulanger_ a des écus
Qui ne lui coûtent guère.
Son ambition est d’être nommé syndic de la boulangerie, et de n’avoir
aucune altercation avec le fonctionnaire civil, maire ou commissaire
de police, qui épie attentivement les contraventions. Il est assez
difficile à un Boulanger de n’être jamais en défaut; d’avoir
toujours exactement par avance la fourniture d’un mois requise par
les ordonnances; de ne point se tromper quelquefois de quelques
centigrammes sur le poids du pain qu’il débite. Trop souvent, le défaut
de poids légal n’est point, il faut le dire, le résultat d’une erreur;
trop souvent des condamnations judiciaires signalent à la réprobation
publique le délit de quelques Boulangers rapaces, qui, se flattant
d’échapper à l’active surveillance de l’autorité, dérobent honteusement
quelques grammes de farine. Laissons la justice et l’opinion flétrir
ces citoyens indignes, et opposons-leur l’honnête Boulanger, celui qui
ne connaît point la fraude, celui qui accorde aux pauvres de longs
crédits, qui leur donne même au besoin quittance entière et sans
réserve, préférant le trésor de leur reconnaissance à des pièces de
cinq francs mal acquises.
Tel fut M. Bachelard, le modèle, l’archétype des Boulangers, l’honneur
du département de l’Ain, qui lui a donné naissance. Il fut d’abord
domestique, et ses services lui concilièrent tellement la confiance de
son maître, que celui-ci, à son lit de mort, le fit appeler pour lui
dire: «Tu m’as témoigné un dévouement sans bornes; tu es, pour moi,
moins un serviteur qu’un ami; deviens le tuteur de mes enfants et le
régisseur de leur fortune.»
Le maître meurt, et Pierre Bachelard gère les biens des orphelins
avec l’intégrité.... d’un notaire? non; d’un agent de change? encore
moins...; d’un ministre?... Allons donc! que le lecteur cherche
lui-même une comparaison!
Son pieux devoir accompli, Bachelard épouse une honnête fille, et
élève à Coligny une hôtellerie où nous le laisserons, attendu qu’il
s’agit ici des Boulangers, et non des gens qui logent à pied et à
cheval. L’établissement prospérait, quand les alliés fondirent comme
des nuées de sauterelles sur le département de l’Ain; ils pillèrent
les provisions et les fourrages du malheureux aubergiste, qui se
trouva avoir travaillé pour S. M. le roi de Prusse. Ruiné dans son
premier commerce, il se fit Boulanger, et quand des indemnités furent
distribuées aux victimes de l’invasion, il renonça à sa part en faveur
des indigents. C’est ici que commence la série des bonnes actions qui
lui méritent une mention honorable en ce recueil. Dans la disette de
1816 et 1817, il fabrique gratuitement le pain que l’autorité locale
fait distribuer chaque jour aux indigents; il veut, dit-il, contribuer
au soulagement des pauvres. En 1828, le prix du pain ayant éprouvé une
augmentation notable, Bachelard le donne aux ouvriers de sa commune à
cinq et dix centimes au-dessous du cours. On l’avait chargé de remettre
chaque semaine une certaine quantité de pains à une vieille femme
infirme; au bout de quelque temps il reçut contre-ordre, et continua
toutefois à servir la pauvre vieille, sans lui révéler jamais qu’elle
avait changé de bienfaiteur.
Un pareil homme honore la boulangerie, et si les vertus sont
préférables aux dons de l’esprit, elle doit s’enorgueillir de Bachelard
plus que du boulanger-poëte de Nîmes, dont nous ne voulons pourtant
point contester les talents et les qualités. De bonnes actions valent
mieux qu’un recueil de vers plus ou moins élégants.
Les disettes, qui sont la pierre de touche des Boulangers probes et
humains, sont moins à craindre aujourd’hui qu’autrefois.
Les hommes de la vieille génération se rappellent avec horreur les
fréquentes alarmes causées par l’insuffisance des subsistances. Ils
nous répètent les cris que poussaient les Parisiennes, le 6 octobre
1789, en escortant à Paris la famille royale: «Courage, mes amis!
nous ne manquerons plus de pain; nous vous amenons le Boulanger, la
Boulangère et le petit Mitron.» Ils nous racontent le meurtre commis,
le même mois, sur la personne d’un malheureux Boulanger de la rue du
marché Palu; ils nous peignent la foule affamée faisant queue à la
porte des Boulangers, et réduite à la portion congrue. Les progrès de
l’administration des subsistances ont rendu impossibles la disette et
les désastreux excès qu’elle entraîne. Outre que chaque Boulanger doit
avoir en magasin un approvisionnement déterminé en raison du nombre de
sacs de farine qu’il cuit journellement, il est astreint à un dépôt de
garantie, qui est, à Paris, fixé de la manière suivante[33]:
NOMBRE DE SACS.
Pour le Boulanger qui cuit chaque jour quatre
sacs de farine et au-dessus 84
Pour celui qui cuit trois sacs et au-dessus 66
Pour celui qui cuit deux sacs et au-dessus 48
Pour celui qui cuit au-dessous de deux sacs 18
Chaque sac doit contenir cent cinquante-neuf kilogrammes de farine de
première qualité.
[33] Ordonnance du 17 juillet 1831.
Après avoir pris ces utiles précautions, il ne reste plus qu’à mettre
tout le monde à même de se procurer du pain en quantité suffisante.
[Illustration]
[Illustration: La Femme de Ménage.]
[Illustration]
XVIII.
LA FEMME DE MÉNAGE.
Cet appel, répété deux ou trois fois à haute voix, fit
apparaître dans la chambre une vieille aux yeux chassieux,
courte, mince et hideuse, qui, essuyant sa face ridée avec son
sale tablier, demanda du ton dont parlent les sourds: «Est-ce
vous qui m’avez appelée, ou est-ce l’horloge qui a sonné?»
CH. DICKENS, _Nicolas Nickleby_.
SOMMAIRE: Comparaison de la Femme de Ménage avec le chat et le
perroquet.--Description d’un physique qui n’a rien d’attrayant.
--Comment on devient Femme de Ménage.--Occupations quotidiennes.
--Les tourterelles et les Femmes de Ménage.
Si la Femme de Ménage n’existait pas, il ne faudrait pas l’inventer;
car c’est le plus désagréable de tous les animaux domestiques, après le
chat et le perroquet.
A tout prendre, elle les vaut bien. Le chat est notoirement égoïste
et perfide; la Femme de Ménage ne l’est pas moins. Le perroquet
jase à tort et à travers; la Femme de Ménage bavarde avec autant de
ténacité, mais comme, outre le don de la parole, elle possède celui de
la médisance, elle compromet par ses commérages et ses calomnies les
individus qui ont le malheur de l’employer.
Encore si elle était jeune et belle! si elle avait le front élevé, le
sourire gracieux, les yeux vifs, la main blanche, la taille svelte
ou majestueuse! si elle se présentait à nous comme une apparition
féerique, descendue du ciel sur un rayon de l’aurore! Parmi les femmes
de chambre, les bonnes d’enfants, les cuisinières même, on rencontre,
de loin en loin, des femmes jetées par le hasard dans une condition
infime, mais dignes de figurer, aussi bien que la reine Victoria, sur
quatre planches de sapin recouvertes de velours. Quant aux Femmes de
Ménage, elles semblent n’avoir jamais eu de jeunesse, n’avoir jamais
inspiré de tendres sentiments, être nées à soixante ans, avec un nez
bourgeonné, des mains calleuses, un asthme, des rhumatismes, et le
visage d’une pomme de reinette conservée six mois dans un fruitier. On
épuiserait en vain toute l’eau de la fontaine de Jouvence pour leur
rendre quelque fraîcheur. Elles résument tous les types de vieilles
créées par l’imagination des romanciers, Elspeth, Megs Merrilies,
la Sachette, Peg Sliderskew, et autres héroïnes de Walter Scott,
Hugo, Hoffman et Dickens. Ces vers de l’énergique Régnier leur sont
applicables:
L’une, comme un phantosme, affreusement hardie,
Semble faire l’entrée en quelque tragédie;
L’autre, une Égyptienne en qui les rides font
Contre-escarpes, remparts et fossés sur le front.
Lorsqu’une femme a servi tour à tour dans vingt maisons, et s’est fait
chasser de tous côtés; lorsque son ignorance et son incapacité l’ont
empêchée de prendre un état; lorsque, courbée par l’âge, elle se voit
près de l’hôpital, elle se constitue Femme de Ménage.
Les Femmes de Ménage se louent à l’heure, comme les fiacres. Leurs
émoluments sont en raison du temps pendant lequel on les utilise, et
des services qu’on exige d’elles. Elles se chargent, au plus juste
prix, de tous les travaux domestiques, font les lits, balaient,
frottent, servent à table, vont en commission, lavent la vaisselle;
on pourrait les assimiler à des servantes ordinaires, si elles étaient
logées et nourries; mais le propre de la Femme de Ménage est d’arriver
chez vous à une heure fixe, d’y être occupée pendant un espace de temps
déterminé, et de se retirer ensuite pour aller répéter ailleurs le même
exercice, ou se reposer dans ses foyers.
Il y avait un roi, c’était, je crois, Charles-Quint, qui s’amusait à
jeter du grain à des tourterelles, et, remarquant qu’elles s’envolaient
aussitôt après avoir pris leur becquée, s’écria: «Voilà l’image des
courtisans.» Voilà aussi l’image des Femmes de Ménage. Elles emportent
du domicile de leurs pratiques tout ce qu’il leur est possible de
détourner, et disparaissent immédiatement. N’étant unies à vous par
aucun lien de reconnaissance, elles vous pillent sans scrupule et sans
remords. La somme de huit, dix ou quinze francs que vous leur accordez
mensuellement ne satisfait pas leur avidité. Elles ont toujours au
bras un large cabas ou un immense panier, et, quand vous tournez le
dos, quand elles croient n’être pas observées, elles engloutissent
dans ce lieu de recel tous les objets qui leur tombent sous la main,
depuis le sucre jusqu’aux serviettes, depuis les pots de confitures
jusqu’aux bouteilles de liqueur. Ces rapines les préoccupent plus que
les soins de vos meubles ou de votre appartement; elles laissent la
poussière sur les armoires, cassent les porcelaines dont elles cachent
les débris sous les commodes, et semblent n’avoir qu’un but, celui de
s’approprier n’importe quoi. La laveuse de vaisselle, spécialité de la
Femme de Ménage, pousse la hardiesse jusqu’à visiter les casseroles,
et en enlever des morceaux de viande, qu’elle dissimule dans la vaste
capacité de ses poches.
O malheureux jeunes gens, employés, avocats, hommes de lettres,
qui, loin de votre famille, isolés dans Paris, êtes condamnés à
avoir recours aux Femmes de Ménage, à quelles déprédations vous êtes
exposés! Que vous seriez à plaindre si le ciel ne vous avait donné
l’insouciance pour plastron contre l’adversité! Comme la Femme de
Ménage vous rançonne! ce que vous laissez traîner, vous êtes sûr de ne
le revoir jamais. Envoyez-vous chercher, pour votre repas du matin,
des côtelettes, du porc frais, ou les ingrédients indispensables à
la préparation d’une tasse de café, vous pouvez être convaincus que
la Femme de Ménage reverra, corrigera et augmentera considérablement
la note des fournitures prises chez l’épicier, la fruitière ou le
charcutier. Vous dites à des amis: «Venez ce soir chez moi; nous ferons
un punch; j’ai du sucre, et,--ajoutez-vous facétieusement,--le premier
rhum du monde.» Le soir, une bande joyeuse se rassemble autour de votre
foyer. On fume, on rit, on fait des calembours, on traite les questions
politiques, et cependant les gosiers se dessèchent, et l’on demande à
grands cris le punch annoncé. Mais, ô douleur! où donc est le sucre?
Quoi! du plus grand des pains voilà tout ce qui reste!
Et la bouteille de rhum? elle est vide comme le cerveau d’un
compositeur de romances. Les conquérants laissent après eux des ruines
et des débris fumants; les Femmes de Ménage ne laissent rien.
Nous en avons connu qui cachaient sous leurs vêtements une petite
fiole, qu’elles remplissaient d’eau-de-vie ou de rhum avant de
déguerpir.
Un négociant de la rue de Grenelle-Saint-Honoré avait acheté
d’excellent vin de Bourgogne, qu’il offrait avec satisfaction à ses
convives. Un jour de grand festin, après avoir distribué à la ronde
le précieux liquide, il est étonné de voir tous ses hôtes faire
simultanément la grimace. Il est constaté que le prétendu vin de
Bourgogne, première qualité, n’est que de la détestable piquette.
«C’est une erreur, dit l’amphitryon; Marguerite, descendez à la cave
chercher une autre bouteille!»
Marguerite rapporte une autre bouteille dont le contenu obtient le
suffrage unanime des gourmets.
Cependant, un pareil accident s’étant renouvelé, le négociant crut
devoir en conférer avec son fournisseur. «Ah! çà, lui dit-il,
expliquez-moi donc comment il se fait que parmi vos bouteilles de vin
de Bourgogne, il s’en trouve un certain nombre de vin de Surène. Vous
me permettrez de vous dire que vous auriez pu vous dispenser....
--Comment! s’écria le marchand de vin; sur quelle herbe avez-vous
marché? Je vous ai livré la quintessence de mon cru, et vous m’accusez
de vous avoir trompé! Je vous défie de prouver ce que vous avancez.
--Je vous le prouverai quand vous voudrez.
--A l’instant même.
On se rendit à la cave, et la dégustation successive de plusieurs
bouteilles démontra combien les reproches de l’acheteur étaient fondés.
Le vendeur protesta de son innocence; l’acheteur persista dans ses
conclusions; la querelle s’échauffa; des injures furent échangées;
une provocation s’ensuivit, et les adversaires, avant de se séparer,
faillirent se jeter les bouteilles à la tête.
Heureusement les révélations de la portière de la maison vinrent
éclaircir l’affaire. La Femme de Ménage du négociant importait
régulièrement à la maison une bouteille de vin à 40 centimes le litre,
et la substituait adroitement à une bouteille de bourgogne, qu’elle
exportait à son profit.
Voilà les tours des Femmes de Ménage. Elles sont absolument de la
nature de Babonette, l’épouse de Dandin, qui disait d’elle avec
l’accent du regret et de l’admiration:
Elle eût du buvetier emporté les serviettes,
Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes.
Ainsi donc, ô jeunes gens! si vous rendez hommage à notre véracité, si
vous reconnaissez la justesse de nos observations, évitez les Femmes
de Ménage, et plutôt que de les appeler à vous servir, ne craignez pas
de faire votre lit vous-même, de descendre trois étages pour aller
chercher des vivres, de cirer vos bottes, d’allumer votre feu....
ou bien mariez-vous, et, malgré votre amour pour l’indépendance,
gardez-vous de croire que ce remède soit pire que le mal.
Pour un célibataire faible et cassé, une Femme de Ménage, quels que
soient ses défauts, est moins dangereuse qu’une jeune gouvernante.
Celle-ci le flatte, le séduit, le captive, et à force de cajoleries
félines, acquiert un empire qui, sous la forme de legs, se perpétue au
delà du tombeau. La Femme de Ménage, du moins, vole sans tyranniser.
Devons-nous envelopper toute la race dans une même prescription, ou
admettre des exceptions en faveur de quelques personnes d’élite? Avec
de la patience et un bon microscope, on découvrirait sans doute des
Femmes de Ménage soigneuses, attentives et fidèles, qui pourraient
porter sans usurpation le nom sous lequel on les désigne; mais elles
sont rares, presque introuvables, et si l’on parvient à s’en procurer,
nous demandons qu’elles soient empaillées... après leur mort, et
conservées comme des curiosités dans le Cabinet d’Histoire naturelle.
Peut-être y aurait-il moyen de régénérer les Femmes de Ménage. Il
suffirait de les enrégimenter, de les organiser en corporation, comme
les Forts de la halle, d’exiger d’elles les conditions d’admission
les plus sévères, de les tenir constamment sous la surveillance de la
police; le public et elles-mêmes y gagneraient.
[Illustration]
[Illustration: Le Balayeur.]
[Illustration]
XIX.
LE BALAYEUR.
Place, place au balayeur,
Qui va fair’son p’tit service,
Autorisé par la Justice
Et par monsieur l’Préfet d’police;
Place, place au balayeur,
Car il y va de bon cœur.
AUGUSTE RICARD.
SOMMAIRE: L’auteur désire garder l’anonyme.--Balayage à la charge
des particuliers.--Entreprise générale de Balayage public.--
Inconvénient de la délicatesse d’odorat.--Ancienneté du service
de nettoiement de la ville de Paris.--Balayage à la charge de la
ville.--Misère des Balayeurs.--Travaux d’hiver.--Travaux d’été.
--Métamorphoses du Balayeur après onze heures du matin.--
Péroraison poétique.
Un grand poëte inédit, appelé à être un jour de l’Académie de
Saint-Jean-Pied-de-Port (au moins), a peint en ces termes le réveil du
Parisien:
A travers les rideaux la lumière pénètre;
L’aube argente les toits; vite, ouvrons la fenêtre;
Laissons l’air et le jour égayer la maison.
Eh quoi! pour toute vue et pour tout horizon,
De grands murs crénelés de noires cheminées,
Des masses de moellons que le temps a minées,
Des gouttières de plomb, des tuyaux menaçants,
Tout prêts à foudroyer la tête des passants.
Si je regarde en bas, j’aperçois une rue,
Où la foule en tous sens se coudoie et se rue,
Où la roue, effleurant le trottoir riverain,
Aux malheureux piétons dispute le terrain.
De la grande Cité que l’aurore réveille,
Le bourdonnement sourd ébranle mon oreille;
Le roulement des chars ébranle mes carreaux;
Voici les Balayeurs et leurs lourds tombereaux,
Et des ruisseaux fangeux, que leur brigade agite,
Les funestes odeurs montent jusqu’à mon gîte.
La classe des Balayeurs est en effet une des plus matinales de Paris.
Quelle que soit la saison, ils sont, à trois ou quatre heures,
debout, les armes à la main, et marchent, par brigades hideuses et
déguenillées, à la conquête des immondices. Un peu plus tard, des
sonneurs partis des bureaux des commissaires de police, parcourent
les rues, et avertissent les habitants de balayer. Portières, sortez
de votre bouge et mettez-vous à l’œuvre! Garçons épiciers, garçons
de magasin, locataires des rez-de-chaussées, refoulez les ordures,
sans toutefois les pousser sur la propriété du voisin! Mettez à
part les verres et les débris de bouteilles; cassez la glace ou la
neige; ou sinon, gare les amendes! Les inspecteurs de la salubrité
sont inflexibles, et la moindre contravention serait l’objet d’un
procès-verbal. L’obligation de balayer est commune à tous, aux
propriétaires d’une maison de cinq étages comme aux savetiers en
échoppes;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
n’en défend point les concierges-portiers des palais royaux.
Les premiers Balayeurs qui nous apparaissent portent un chapeau de
cuir, orné par-devant d’une plaque de cuivre, sur laquelle on lit:
ADMINISTRATION
nº 30,
RUE NOTRE-DAME-DE-NAZARETH.