La profession de Boulanger ne peut être prise ni abandonnée sans

autorisation préalable. La liste des Boulangers de Paris, classés

suivant la quantité de farine qu’ils cuisent chaque jour, est imprimée

annuellement. Des décrets et ordonnances spéciales règlent l’état de

la boulangerie à Paris et dans les départements. Les plus minutieux

détails de cette importante industrie ont été sagement prévus, et

les garçons Boulangers sont les seuls dont l’uniforme soit déterminé

réglementairement. «Ils doivent être vêtus, dans leur travail, d’une

cotte qui leur descende jusqu’au dessus du mollet, sans aucune fente,

et d’un gilet boutonné qui peut être sans manches. Ils ne doivent en

aucun cas se montrer dans les rues sans être vêtus d’un pantalon et

d’un gilet à manches.» Si donc vous voyez un Boulanger en costume de

travail, fumant tranquillement sa pipe à la porte de la boutique, vous

êtes autorisé à crier haro! il est en contravention, et tout sergent

de ville rigide aurait droit de mettre la main sur ce _sans-culotte_

déhonté.

Malgré les entraves indispensables apportées au commerce de la

boulangerie, l’art de la panification est arrivé à son apogée. Les

travaux de Parmentier et de Cadet de Vaux l’avaient déjà régénéré sous

Louis XVI. Le lieutenant-général de police Lenoir avait fondé, dans la

rue de la Grande-Truanderie, une école gratuite où l’on fabriquait le

pain blanc de l’École-Royale-Militaire, et le pain bis des prisons de

Paris. Cependant nous étions restés au-dessous des étrangers pour la

boulangerie fine; nous n’avons présentement plus rien à leur envier.

Le pain étalé aux vitres des magnifiques boulangeries parisiennes

est d’une délicatesse exquise, et quand on a dégusté les produits

succulents de la boulangerie dite Viennoise, on ne manque jamais

De faire en bien mangeant l’éloge des morceaux.

Le métier de Boulanger s’apprend en un an ou dix-huit mois, durant

lesquels le jeune mitron donne au maître une rétribution de 150 à 200

francs. Un ouvrier accompli est payé, à Paris, moitié en espèces,

moitié en nature; il gagne, par jour, 2 francs 75 centimes, et un pain

d’un kilogramme. Les appointements de l’ouvrier en chef s’élèvent à

la somme de 5 francs. Lorsqu’on a exercé jusqu’à l’âge de quarante

ans environ, on est tellement las et épuisé, qu’il faut songer à la

retraite. La flamme du four est aussi fatale au Boulanger que le feu du

champ de bataille au soldat; l’homme qui alimente est, dans ses vieux

jours, aussi invalide que l’homme qui tue, et, après avoir passé sa vie

à nourrir les autres, il se trouve lui-même sans asile et sans pain.

Contre les chances contraires de la fortune, contre les soucis de leur

laborieuse existence, les garçons Boulangers ont cherché un refuge dans

le compagnonnage. Ils font partie du _devoir_, qui prétend avoir pour

fondateur un certain maître Jacques, architecte du temple de Salomon.

Cette association, composée d’abord des tailleurs de pierre, des

menuisiers et des serruriers, a successivement adopté les boulangers,

les maréchaux, les tourneurs, les vitriers, les charrons, les tanneurs,

les corroyeurs, les blanchers, les chaudronniers, les teinturiers,

les fondeurs, les ferblantiers, les couteliers, les bourreliers, les

selliers, les cloutiers, les tondeurs, les vanniers, les doleurs,

les chapeliers, les sabotiers, les cordiers, les tisserands et les

cordonniers.

Les compagnons Boulangers trouvent dans chaque ville une mère qui les

héberge et s’occupe de leur placement. Ils ont pour signe extérieur

une raclette suspendue à l’une de leurs boucles d’oreilles, et, dans

les solennités, de grosses cannes à pomme d’ivoire. Tous les ans, le

16 mai, jour de la Saint-Honoré, précédés de musiciens et des syndics

de leur corps, parés de bouquets et de faveurs tricolores, ils se

rendent processionnellement à la messe. Le lendemain, ils font célébrer

un service pour les défunts, et offrent un pain bénit de fine fleur

de farine, que quatre compagnons portent sur leurs épaules, orné de

drapeaux et d’innombrables rubans. On trouve dans les journaux du 19

mai 1841 une description détaillée de cette remarquable cérémonie.

Les compagnons Boulangers ont pour adversaires les charpentiers; la

haine que se portent les enfants de maître Jacques et les charpentiers,

enfants du père Soubise, est d’une si haute antiquité, qu’elle n’est

plus expliquée que par des légendes. Neuf cent quatre-vingt-cinq

ans avant Jésus-Christ, disent les traditions, maître Jacques, qui

voyageait dans les Gaules, fut persécuté par les disciples du père

Soubise; dix d’entre eux tentèrent un jour de l’assassiner, et

l’obligèrent à se réfugier dans un marais. Maître Jacques, retiré à la

Sainte-Beaume, y vivait d’une vie ascétique et contemplative, quand

un de ses élèves, nommé par les uns Jéron, et par les autres Jamais,

le livra à ses ennemis; un baiser qu’il donna au vénérable solitaire

servit de signal à cinq assassins, qui le percèrent de cinq coups de

poignard. Depuis, les sectateurs de maître Soubise sont poursuivis

par la faction adverse comme solidaires de ce lâche homicide. Une

_vendetta_, évidemment née d’une rivalité primitive entre deux

_devoirs_ synchroniques, divise les compagnons en deux armées, et, par

une aberration étrange, le principe fraternel de l’association engendre

de sanglants conflits. On a vu, au mois d’août 1841, les Boulangers

et les charpentiers se livrer bataille dans les champs voisins de

Toulouse, et plusieurs étaient tombés grièvement blessés quand les

habitants des faubourgs dispersèrent les combattants.

Le maître Boulanger demeure étranger aux querelles et aux bénéfices du

compagnonnage, comme il l’est au travail manuel de la fabrication du

pain; ses fonctions se bornent à l’achat des farines et à la direction

générale. Non moins que sa moitié, héroïne d’un refrain populaire:

Le _Boulanger_ a des écus

Qui ne lui coûtent guère.

Son ambition est d’être nommé syndic de la boulangerie, et de n’avoir

aucune altercation avec le fonctionnaire civil, maire ou commissaire

de police, qui épie attentivement les contraventions. Il est assez

difficile à un Boulanger de n’être jamais en défaut; d’avoir

toujours exactement par avance la fourniture d’un mois requise par

les ordonnances; de ne point se tromper quelquefois de quelques

centigrammes sur le poids du pain qu’il débite. Trop souvent, le défaut

de poids légal n’est point, il faut le dire, le résultat d’une erreur;

trop souvent des condamnations judiciaires signalent à la réprobation

publique le délit de quelques Boulangers rapaces, qui, se flattant

d’échapper à l’active surveillance de l’autorité, dérobent honteusement

quelques grammes de farine. Laissons la justice et l’opinion flétrir

ces citoyens indignes, et opposons-leur l’honnête Boulanger, celui qui

ne connaît point la fraude, celui qui accorde aux pauvres de longs

crédits, qui leur donne même au besoin quittance entière et sans

réserve, préférant le trésor de leur reconnaissance à des pièces de

cinq francs mal acquises.

Tel fut M. Bachelard, le modèle, l’archétype des Boulangers, l’honneur

du département de l’Ain, qui lui a donné naissance. Il fut d’abord

domestique, et ses services lui concilièrent tellement la confiance de

son maître, que celui-ci, à son lit de mort, le fit appeler pour lui

dire: «Tu m’as témoigné un dévouement sans bornes; tu es, pour moi,

moins un serviteur qu’un ami; deviens le tuteur de mes enfants et le

régisseur de leur fortune.»

Le maître meurt, et Pierre Bachelard gère les biens des orphelins

avec l’intégrité.... d’un notaire? non; d’un agent de change? encore

moins...; d’un ministre?... Allons donc! que le lecteur cherche

lui-même une comparaison!

Son pieux devoir accompli, Bachelard épouse une honnête fille, et

élève à Coligny une hôtellerie où nous le laisserons, attendu qu’il

s’agit ici des Boulangers, et non des gens qui logent à pied et à

cheval. L’établissement prospérait, quand les alliés fondirent comme

des nuées de sauterelles sur le département de l’Ain; ils pillèrent

les provisions et les fourrages du malheureux aubergiste, qui se

trouva avoir travaillé pour S. M. le roi de Prusse. Ruiné dans son

premier commerce, il se fit Boulanger, et quand des indemnités furent

distribuées aux victimes de l’invasion, il renonça à sa part en faveur

des indigents. C’est ici que commence la série des bonnes actions qui

lui méritent une mention honorable en ce recueil. Dans la disette de

1816 et 1817, il fabrique gratuitement le pain que l’autorité locale

fait distribuer chaque jour aux indigents; il veut, dit-il, contribuer

au soulagement des pauvres. En 1828, le prix du pain ayant éprouvé une

augmentation notable, Bachelard le donne aux ouvriers de sa commune à

cinq et dix centimes au-dessous du cours. On l’avait chargé de remettre

chaque semaine une certaine quantité de pains à une vieille femme

infirme; au bout de quelque temps il reçut contre-ordre, et continua

toutefois à servir la pauvre vieille, sans lui révéler jamais qu’elle

avait changé de bienfaiteur.

Un pareil homme honore la boulangerie, et si les vertus sont

préférables aux dons de l’esprit, elle doit s’enorgueillir de Bachelard

plus que du boulanger-poëte de Nîmes, dont nous ne voulons pourtant

point contester les talents et les qualités. De bonnes actions valent

mieux qu’un recueil de vers plus ou moins élégants.

Les disettes, qui sont la pierre de touche des Boulangers probes et

humains, sont moins à craindre aujourd’hui qu’autrefois.

Les hommes de la vieille génération se rappellent avec horreur les

fréquentes alarmes causées par l’insuffisance des subsistances. Ils

nous répètent les cris que poussaient les Parisiennes, le 6 octobre

1789, en escortant à Paris la famille royale: «Courage, mes amis!

nous ne manquerons plus de pain; nous vous amenons le Boulanger, la

Boulangère et le petit Mitron.» Ils nous racontent le meurtre commis,

le même mois, sur la personne d’un malheureux Boulanger de la rue du

marché Palu; ils nous peignent la foule affamée faisant queue à la

porte des Boulangers, et réduite à la portion congrue. Les progrès de

l’administration des subsistances ont rendu impossibles la disette et

les désastreux excès qu’elle entraîne. Outre que chaque Boulanger doit

avoir en magasin un approvisionnement déterminé en raison du nombre de

sacs de farine qu’il cuit journellement, il est astreint à un dépôt de

garantie, qui est, à Paris, fixé de la manière suivante[33]:

NOMBRE DE SACS.

Pour le Boulanger qui cuit chaque jour quatre

sacs de farine et au-dessus 84

Pour celui qui cuit trois sacs et au-dessus 66

Pour celui qui cuit deux sacs et au-dessus 48

Pour celui qui cuit au-dessous de deux sacs 18

Chaque sac doit contenir cent cinquante-neuf kilogrammes de farine de

première qualité.

[33] Ordonnance du 17 juillet 1831.

Après avoir pris ces utiles précautions, il ne reste plus qu’à mettre

tout le monde à même de se procurer du pain en quantité suffisante.

[Illustration]

[Illustration: La Femme de Ménage.]

[Illustration]

XVIII.

LA FEMME DE MÉNAGE.

Cet appel, répété deux ou trois fois à haute voix, fit

apparaître dans la chambre une vieille aux yeux chassieux,

courte, mince et hideuse, qui, essuyant sa face ridée avec son

sale tablier, demanda du ton dont parlent les sourds: «Est-ce

vous qui m’avez appelée, ou est-ce l’horloge qui a sonné?»

CH. DICKENS, _Nicolas Nickleby_.

SOMMAIRE: Comparaison de la Femme de Ménage avec le chat et le

perroquet.--Description d’un physique qui n’a rien d’attrayant.

--Comment on devient Femme de Ménage.--Occupations quotidiennes.

--Les tourterelles et les Femmes de Ménage.

Si la Femme de Ménage n’existait pas, il ne faudrait pas l’inventer;

car c’est le plus désagréable de tous les animaux domestiques, après le

chat et le perroquet.

A tout prendre, elle les vaut bien. Le chat est notoirement égoïste

et perfide; la Femme de Ménage ne l’est pas moins. Le perroquet

jase à tort et à travers; la Femme de Ménage bavarde avec autant de

ténacité, mais comme, outre le don de la parole, elle possède celui de

la médisance, elle compromet par ses commérages et ses calomnies les

individus qui ont le malheur de l’employer.

Encore si elle était jeune et belle! si elle avait le front élevé, le

sourire gracieux, les yeux vifs, la main blanche, la taille svelte

ou majestueuse! si elle se présentait à nous comme une apparition

féerique, descendue du ciel sur un rayon de l’aurore! Parmi les femmes

de chambre, les bonnes d’enfants, les cuisinières même, on rencontre,

de loin en loin, des femmes jetées par le hasard dans une condition

infime, mais dignes de figurer, aussi bien que la reine Victoria, sur

quatre planches de sapin recouvertes de velours. Quant aux Femmes de

Ménage, elles semblent n’avoir jamais eu de jeunesse, n’avoir jamais

inspiré de tendres sentiments, être nées à soixante ans, avec un nez

bourgeonné, des mains calleuses, un asthme, des rhumatismes, et le

visage d’une pomme de reinette conservée six mois dans un fruitier. On

épuiserait en vain toute l’eau de la fontaine de Jouvence pour leur

rendre quelque fraîcheur. Elles résument tous les types de vieilles

créées par l’imagination des romanciers, Elspeth, Megs Merrilies,

la Sachette, Peg Sliderskew, et autres héroïnes de Walter Scott,

Hugo, Hoffman et Dickens. Ces vers de l’énergique Régnier leur sont

applicables:

L’une, comme un phantosme, affreusement hardie,

Semble faire l’entrée en quelque tragédie;

L’autre, une Égyptienne en qui les rides font

Contre-escarpes, remparts et fossés sur le front.

Lorsqu’une femme a servi tour à tour dans vingt maisons, et s’est fait

chasser de tous côtés; lorsque son ignorance et son incapacité l’ont

empêchée de prendre un état; lorsque, courbée par l’âge, elle se voit

près de l’hôpital, elle se constitue Femme de Ménage.

Les Femmes de Ménage se louent à l’heure, comme les fiacres. Leurs

émoluments sont en raison du temps pendant lequel on les utilise, et

des services qu’on exige d’elles. Elles se chargent, au plus juste

prix, de tous les travaux domestiques, font les lits, balaient,

frottent, servent à table, vont en commission, lavent la vaisselle;

on pourrait les assimiler à des servantes ordinaires, si elles étaient

logées et nourries; mais le propre de la Femme de Ménage est d’arriver

chez vous à une heure fixe, d’y être occupée pendant un espace de temps

déterminé, et de se retirer ensuite pour aller répéter ailleurs le même

exercice, ou se reposer dans ses foyers.

Il y avait un roi, c’était, je crois, Charles-Quint, qui s’amusait à

jeter du grain à des tourterelles, et, remarquant qu’elles s’envolaient

aussitôt après avoir pris leur becquée, s’écria: «Voilà l’image des

courtisans.» Voilà aussi l’image des Femmes de Ménage. Elles emportent

du domicile de leurs pratiques tout ce qu’il leur est possible de

détourner, et disparaissent immédiatement. N’étant unies à vous par

aucun lien de reconnaissance, elles vous pillent sans scrupule et sans

remords. La somme de huit, dix ou quinze francs que vous leur accordez

mensuellement ne satisfait pas leur avidité. Elles ont toujours au

bras un large cabas ou un immense panier, et, quand vous tournez le

dos, quand elles croient n’être pas observées, elles engloutissent

dans ce lieu de recel tous les objets qui leur tombent sous la main,

depuis le sucre jusqu’aux serviettes, depuis les pots de confitures

jusqu’aux bouteilles de liqueur. Ces rapines les préoccupent plus que

les soins de vos meubles ou de votre appartement; elles laissent la

poussière sur les armoires, cassent les porcelaines dont elles cachent

les débris sous les commodes, et semblent n’avoir qu’un but, celui de

s’approprier n’importe quoi. La laveuse de vaisselle, spécialité de la

Femme de Ménage, pousse la hardiesse jusqu’à visiter les casseroles,

et en enlever des morceaux de viande, qu’elle dissimule dans la vaste

capacité de ses poches.

O malheureux jeunes gens, employés, avocats, hommes de lettres,

qui, loin de votre famille, isolés dans Paris, êtes condamnés à

avoir recours aux Femmes de Ménage, à quelles déprédations vous êtes

exposés! Que vous seriez à plaindre si le ciel ne vous avait donné

l’insouciance pour plastron contre l’adversité! Comme la Femme de

Ménage vous rançonne! ce que vous laissez traîner, vous êtes sûr de ne

le revoir jamais. Envoyez-vous chercher, pour votre repas du matin,

des côtelettes, du porc frais, ou les ingrédients indispensables à

la préparation d’une tasse de café, vous pouvez être convaincus que

la Femme de Ménage reverra, corrigera et augmentera considérablement

la note des fournitures prises chez l’épicier, la fruitière ou le

charcutier. Vous dites à des amis: «Venez ce soir chez moi; nous ferons

un punch; j’ai du sucre, et,--ajoutez-vous facétieusement,--le premier

rhum du monde.» Le soir, une bande joyeuse se rassemble autour de votre

foyer. On fume, on rit, on fait des calembours, on traite les questions

politiques, et cependant les gosiers se dessèchent, et l’on demande à

grands cris le punch annoncé. Mais, ô douleur! où donc est le sucre?

Quoi! du plus grand des pains voilà tout ce qui reste!

Et la bouteille de rhum? elle est vide comme le cerveau d’un

compositeur de romances. Les conquérants laissent après eux des ruines

et des débris fumants; les Femmes de Ménage ne laissent rien.

Nous en avons connu qui cachaient sous leurs vêtements une petite

fiole, qu’elles remplissaient d’eau-de-vie ou de rhum avant de

déguerpir.

Un négociant de la rue de Grenelle-Saint-Honoré avait acheté

d’excellent vin de Bourgogne, qu’il offrait avec satisfaction à ses

convives. Un jour de grand festin, après avoir distribué à la ronde

le précieux liquide, il est étonné de voir tous ses hôtes faire

simultanément la grimace. Il est constaté que le prétendu vin de

Bourgogne, première qualité, n’est que de la détestable piquette.

«C’est une erreur, dit l’amphitryon; Marguerite, descendez à la cave

chercher une autre bouteille!»

Marguerite rapporte une autre bouteille dont le contenu obtient le

suffrage unanime des gourmets.

Cependant, un pareil accident s’étant renouvelé, le négociant crut

devoir en conférer avec son fournisseur. «Ah! çà, lui dit-il,

expliquez-moi donc comment il se fait que parmi vos bouteilles de vin

de Bourgogne, il s’en trouve un certain nombre de vin de Surène. Vous

me permettrez de vous dire que vous auriez pu vous dispenser....

--Comment! s’écria le marchand de vin; sur quelle herbe avez-vous

marché? Je vous ai livré la quintessence de mon cru, et vous m’accusez

de vous avoir trompé! Je vous défie de prouver ce que vous avancez.

--Je vous le prouverai quand vous voudrez.

--A l’instant même.

On se rendit à la cave, et la dégustation successive de plusieurs

bouteilles démontra combien les reproches de l’acheteur étaient fondés.

Le vendeur protesta de son innocence; l’acheteur persista dans ses

conclusions; la querelle s’échauffa; des injures furent échangées;

une provocation s’ensuivit, et les adversaires, avant de se séparer,

faillirent se jeter les bouteilles à la tête.

Heureusement les révélations de la portière de la maison vinrent

éclaircir l’affaire. La Femme de Ménage du négociant importait

régulièrement à la maison une bouteille de vin à 40 centimes le litre,

et la substituait adroitement à une bouteille de bourgogne, qu’elle

exportait à son profit.

Voilà les tours des Femmes de Ménage. Elles sont absolument de la

nature de Babonette, l’épouse de Dandin, qui disait d’elle avec

l’accent du regret et de l’admiration:

Elle eût du buvetier emporté les serviettes,

Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes.

Ainsi donc, ô jeunes gens! si vous rendez hommage à notre véracité, si

vous reconnaissez la justesse de nos observations, évitez les Femmes

de Ménage, et plutôt que de les appeler à vous servir, ne craignez pas

de faire votre lit vous-même, de descendre trois étages pour aller

chercher des vivres, de cirer vos bottes, d’allumer votre feu....

ou bien mariez-vous, et, malgré votre amour pour l’indépendance,

gardez-vous de croire que ce remède soit pire que le mal.

Pour un célibataire faible et cassé, une Femme de Ménage, quels que

soient ses défauts, est moins dangereuse qu’une jeune gouvernante.

Celle-ci le flatte, le séduit, le captive, et à force de cajoleries

félines, acquiert un empire qui, sous la forme de legs, se perpétue au

delà du tombeau. La Femme de Ménage, du moins, vole sans tyranniser.

Devons-nous envelopper toute la race dans une même prescription, ou

admettre des exceptions en faveur de quelques personnes d’élite? Avec

de la patience et un bon microscope, on découvrirait sans doute des

Femmes de Ménage soigneuses, attentives et fidèles, qui pourraient

porter sans usurpation le nom sous lequel on les désigne; mais elles

sont rares, presque introuvables, et si l’on parvient à s’en procurer,

nous demandons qu’elles soient empaillées... après leur mort, et

conservées comme des curiosités dans le Cabinet d’Histoire naturelle.

Peut-être y aurait-il moyen de régénérer les Femmes de Ménage. Il

suffirait de les enrégimenter, de les organiser en corporation, comme

les Forts de la halle, d’exiger d’elles les conditions d’admission

les plus sévères, de les tenir constamment sous la surveillance de la

police; le public et elles-mêmes y gagneraient.

[Illustration]

[Illustration: Le Balayeur.]

[Illustration]

XIX.

LE BALAYEUR.

Place, place au balayeur,

Qui va fair’son p’tit service,

Autorisé par la Justice

Et par monsieur l’Préfet d’police;

Place, place au balayeur,

Car il y va de bon cœur.

AUGUSTE RICARD.

SOMMAIRE: L’auteur désire garder l’anonyme.--Balayage à la charge

des particuliers.--Entreprise générale de Balayage public.--

Inconvénient de la délicatesse d’odorat.--Ancienneté du service

de nettoiement de la ville de Paris.--Balayage à la charge de la

ville.--Misère des Balayeurs.--Travaux d’hiver.--Travaux d’été.

--Métamorphoses du Balayeur après onze heures du matin.--

Péroraison poétique.

Un grand poëte inédit, appelé à être un jour de l’Académie de

Saint-Jean-Pied-de-Port (au moins), a peint en ces termes le réveil du

Parisien:

A travers les rideaux la lumière pénètre;

L’aube argente les toits; vite, ouvrons la fenêtre;

Laissons l’air et le jour égayer la maison.

Eh quoi! pour toute vue et pour tout horizon,

De grands murs crénelés de noires cheminées,

Des masses de moellons que le temps a minées,

Des gouttières de plomb, des tuyaux menaçants,

Tout prêts à foudroyer la tête des passants.

Si je regarde en bas, j’aperçois une rue,

Où la foule en tous sens se coudoie et se rue,

Où la roue, effleurant le trottoir riverain,

Aux malheureux piétons dispute le terrain.

De la grande Cité que l’aurore réveille,

Le bourdonnement sourd ébranle mon oreille;

Le roulement des chars ébranle mes carreaux;

Voici les Balayeurs et leurs lourds tombereaux,

Et des ruisseaux fangeux, que leur brigade agite,

Les funestes odeurs montent jusqu’à mon gîte.

La classe des Balayeurs est en effet une des plus matinales de Paris.

Quelle que soit la saison, ils sont, à trois ou quatre heures,

debout, les armes à la main, et marchent, par brigades hideuses et

déguenillées, à la conquête des immondices. Un peu plus tard, des

sonneurs partis des bureaux des commissaires de police, parcourent

les rues, et avertissent les habitants de balayer. Portières, sortez

de votre bouge et mettez-vous à l’œuvre! Garçons épiciers, garçons

de magasin, locataires des rez-de-chaussées, refoulez les ordures,

sans toutefois les pousser sur la propriété du voisin! Mettez à

part les verres et les débris de bouteilles; cassez la glace ou la

neige; ou sinon, gare les amendes! Les inspecteurs de la salubrité

sont inflexibles, et la moindre contravention serait l’objet d’un

procès-verbal. L’obligation de balayer est commune à tous, aux

propriétaires d’une maison de cinq étages comme aux savetiers en

échoppes;

Et la garde qui veille aux barrières du Louvre

n’en défend point les concierges-portiers des palais royaux.

Les premiers Balayeurs qui nous apparaissent portent un chapeau de

cuir, orné par-devant d’une plaque de cuivre, sur laquelle on lit:

ADMINISTRATION

nº 30,

RUE NOTRE-DAME-DE-NAZARETH.

Les Industriels: Métiers et professions en France · 第 11 / 18 段