barrières, manger du veau et de la salade, qu’ils arrosent de vin à
six sous le litre. La surexcitation produite en eux par l’alcool n’est
point à leur avantage. Dans les querelles que provoque Bacchus, le
plus taquin des dieux du paganisme, ils mettent au service de leur
ressentiment des mains qui serrent comme des étaux, des pieds qui
meurtrissent, une masse corporelle qui écrase. Leur vigueur, quand ils
en abusent, est aussi dangereuse que le serait celle des bêtes de la
ménagerie, si elles étaient déchaînées.
«Numérote tes membres, que j’les démolisse!» crient-ils d’une voix
formidable à leurs adversaires; et la menace est bientôt suivie d’effet.
Non contents de se disputer entre eux, ils interviennent encore dans
des rixes, à la cause desquelles ils sont étrangers. En vertu de
l’autorité que leur donne leur puissance musculaire, ils font de la
police à coups de poings, et rétablissent l’ordre par des _pochons_
équitablement répartis. Ainsi, ce n’est pas toujours une aveugle colère
qui les pousse au combat: ce sont parfois de chevaleresques redresseurs
de torts, des Don Quichotte qui lèvent le bras pour la défense de
l’opprimé.
Ne cherchez pas dans le Fort le mérite de l’intelligence; un Fort
lettré, un Fort qui ferait des vers, ne fussent-ce que des vers comme
ceux de M.,--mais point de personnalité;--un Fort lettré, disons-nous,
serait une anomalie, un monstre, un phénomène vivant. On voit rarement
les qualités morales associées à la force physique, ce qui semblerait
établir une distinction bien nette, voire même une espèce d’antagonisme
entre l’esprit et la matière. Il existe pourtant entre eux une
mystérieuse corrélation; car des faits nombreux et journaliers prouvent
que l’état intellectuel dépend de celui du cerveau. L’âme, la volonté
libre a sans doute sous sa domination immédiate des sens internes,
logés dans certaines circonvolutions de la masse encéphalique. La
dépression exercée par de lourds fardeaux sur l’occiput du Fort nuit
au développement de ses organes intracrâniens. Les plus habiles
phrénologistes ne pourraient apercevoir la moindre protubérance sur sa
boîte osseuse aplatie. Il est comme ces Sauvages américains dont on
comprimait la tête entre deux planches, et dont l’intelligence restait
atrophiée dans un logement trop étroit.
Mais, à défaut de vivacité intellectuelle, les Forts, nous ne saurions
trop le répéter, se distinguent par une incorruptible honnêteté. Que
demander davantage?
[Illustration]
[Illustration: La Cardeuse de Matelas.]
[Illustration]
XVI.
LA CARDEUSE DE MATELAS.
La Carde est un peigne fait de plusieurs petites pointes
pressées et crochues de fil de fer, qui sert à démêler les
poils de la bourre, de la laine et de la soie.
FURETIÈRE, _Dictionnaire Universel_.
Un bon souper et surtout un bon lit.
PICARD, _les Visitandines_.
SOMMAIRE: Pourquoi il importe de carder les matelas.--Description
topographique de la place du Caire.--Cardeuses de matelas.--Leur
costume.--Instruments de leur profession.--Beaucoup d’appelées et
peu d’élues.--Taciturnité.--Prix fixe.--Repas du soir.--Logement.
--Travail chez les tapissiers.--Contrées d’où viennent les
Cardeuses.--Cardeurs.--Ancienne corporation des Cardeurs,
Peigneurs, Arçonneurs de laine et coton, etc.--Savante
dissertation sur l’origine des lits, des matelas et des Cardeuses.
--Le lit de Pénélope.--Réflexions ultra-philosophiques.
Nos matelas ont besoin d’être cardés. La laine, matière animale,
finirait par se décomposer, si elle n’était, de temps en temps,
battue, peignée, exposée à l’air. Il est urgent d’avoir recours à une
Cardeuse; mais où la trouverons-nous?
Place du Caire, ou place des Canettes. Celle-ci est située au faubourg
Saint-Germain; celle-là au centre de Paris, près de la célèbre Cour des
Miracles, et du nid typographique d’où, couvés avec un soin paternel,
_les Industriels_ prennent leur essor. Elle doit son nom aux brillantes
et inutiles victoires de Bonaparte et de Kléber en Égypte.
Cette place du Caire, étroite et triangulaire, a pour ornements
principaux des pilastres égyptiens, des cafés de troisième ordre, un
marchand de vin, un bureau de tabac, une station de fiacres, et les
Cardeuses de matelas, qui s’y trouvent en embuscade pour attendre
le _bourgeois_. Elles sont là, se chauffant au soleil, debout ou
accroupies, coiffées de mouchoirs à carreaux, vêtues de robes de
cotonnade, et portant les instruments de leur profession, dont voici la
nomenclature et le prix:
Un métier, composé de quatre barres de bois 7 fr.
Deux cardes 5
Un tablier de cuir 6
------
18 fr.
Nous en choisissons deux au milieu du troupeau rangé le long du mur;
nous les prions d’abandonner la paire de bas qu’elles tricotaient;
elles se lèvent, déposent au coin d’une boutique voisine les pliants
sur lesquels elles étaient assises, chargent leurs longues barres
sur leurs épaules, nous suivent à pas précipités jusqu’à notre
domicile habituel, et nous les installons dans une cour, où elles se
mettent à l’œuvre. Quelques-unes, qui sont venues dès l’aube camper
au rendez-vous général, y stationnent encore le soir, tristes et
découragées. Aucun client ne s’est présenté pour elles; elles ont vu
s’éloigner successivement leurs compagnes plus fortunées; elles ont
guetté les pratiques avec la patience du héron, et, quand tout espoir
est perdu, elles rentrent dans leur galetas, l’estomac creux, les
membres transis, les yeux humides.
Si nous n’avons malheureusement point de cour, nous établirons notre
couple de Cardeuses dans un grenier, dans une chambre mansardée; à
leur grand regret, car une poussière aride, s’échappant des flancs des
matelas entr’ouverts, emplira l’étroit espace, et irritera les poumons
des ouvrières. Tâchez donc, de grâce, de leur laisser de l’air et du
soleil!
Pendant la journée entière, nos deux Cardeuses tireront et passeront
leurs deux cardes l’une sur l’autre, ou diviseront la laine à grands
coups de baguette, avec autant de gravité, mais avec beaucoup moins de
loquacité qu’un président de Cour d’assises.
Les femmes ont toujours eu--nous n’en voulons pas médire, mais la
vérité avant tout--les femmes, donc, ont toujours eu l’habitude
de jaser en travaillant. Que de robes et de bavettes taillées par
les couturières! que de cancans fabriqués en même temps que les
chapeaux dans un magasin de modes! Qui dira les efforts multipliés
et infructueux d’une sous-maîtresse pour maintenir en sa classe le
calme et l’immobilité? Par exception à une règle que le consentement
universel semble avoir consacrée, les Cardeuses sont de fidèles
sectatrices du dieu Harpocrate, l’ennemi juré du sexe féminin. Deux
Cardeuses accouplées à la même tâche, en face l’une de l’autre, peuvent
demeurer quatre heures sans dire un seul mot. Rien de ce qui se passe
autour d’elles ne les émeut; aucun incident n’éveille leur curiosité;
le grincement de la carde, qui sépare les fils entrelacés de la laine,
est le seul bruit qui émane d’elles; elles n’éprouvent jamais le
besoin de se communiquer de mutuelles observations; mais il faut moins
attribuer leur mutisme à une sage tempérance qu’à la stérilité de leur
esprit.... et à la peur d’avaler de la poussière.
La Cardeuse de matelas est simple au moral comme au physique; elle n’a
de précieux sur sa personne que des boucles d’oreilles d’or, monomanie
qu’elle partage avec la Marchande de Poisson. Cette humilité de cœur
tant recommandée par l’Évangile, la Cardeuse la possède au plus haut
point; elle a la soumission et la modestie de Cendrillon, n’élève point
la voix, ne surfait jamais. Ses prix sont invariablement arrêtés:
Pour un matelas de trois pieds de large 1 fr. 50 c.
Pour un matelas de quatre pieds 2 »
Elle peut carder et recoudre cinq à six matelas avant l’heure de la
retraite. Comme les anciens hôtes de la cour des Miracles, elle mène
une vie errante et irrégulière: se trouvant parfois, quand finit sa
journée, à un myriamètre de son domicile, elle s’attable chez le
premier gargotier venu, et dîne largement avec des _arlequins_[30], du
fromage et du vin frelaté.
[30] Voyez page 45, ligne 58.
La Cardeuse demeure au sixième étage, dans une de ces immenses maisons
divisées en cellules comme une ruche, et où les ouvriers parisiens sont
amoncelés par centaines. Son logis est étroit, dépourvu de meubles;
elle repose sur un grabat, elle qui nous procure des couchers si
doux et si moelleux, à moins que, prélevant chez ses pratiques des
contributions illégales, elle n’ait fini par se faire un matelas des
flocons de laine enlevés journellement aux matelas d’autrui.
L’hiver vient; les pauvres, si nombreux à Paris,
......... songent avec effroi
Que voici la saison de la faim et du froid.
Que feront les Cardeuses? Elles ont vécu pendant l’été sans qu’il
leur fût possible d’économiser; l’état de l’atmosphère ne leur permet
plus de travailler en plein air; les bourgeois sont plus disposés à
s’étendre sur leurs matelas qu’à les faire carder. Les Cardeuses se
mettent à la solde des tapissiers, et préparent, moyennant 15 centimes
la livre, du crin pour la fabrication des matelas. Ce genre de travail
leur est souvent funeste: on a employé, pour apprêter le crin, du
vitriol, dont les émanations empoisonneraient quelquefois les pauvres
ouvrières si on ne leur portait de prompts secours.
Trois régions ont l’heureux privilége de fournir à la capitale des
Cardeuses de Matelas:
Paris et la banlieue;
La ci-devant province d’Auvergne;
La ci-devant province de Normandie.
Il s’ensuit qu’une réunion de Cardeuses reproduit, en abrégé, le
phénomène de la confusion des langues: les unes grasseyent le langage
parisien; les autres s’énoncent en patois _charabia_; d’autres encore
dénotent, par leur accent traînard, leur origine falaisienne.
Les Cardeuses de Matelas sont presque toutes âgées et pourvues de peu
d’attraits. Une jeune et jolie provinciale, venue à Paris pour tenir la
carde, a bien des luttes à soutenir, bien des séductions à repousser,
si elle veut persister à vivre dans l’obscure condition de Cardeuse de
Matelas. «Vous n’êtes pas faite pour cela,» lui murmurent à l’oreille
maints conseillers perfides; «quittez cet ignoble métier.» Et la pauvre
fille, éblouie par la perspective d’une vie de luxe, enivrée par les
flatteries, avide de plaisirs et d’oisiveté, s’avilit en échangeant--à
quel prix, grand Dieu!--la bure contre la soie; elle s’abaisse en
croyant monter.
Nous n’avons point parlé des Cardeurs, qui, bien que peu nombreux,
ne sont pas un mythe fantastique. Il est certains métiers accaparés,
à juste titre, par les dames, que la nature semble avoir destinées à
l’exercice de toutes les professions sédentaires; le cardage est de ce
nombre, et l’on pourrait adresser aux Cardeurs ce reproche d’Ulysse à
Achille: «Que faites-vous, fils de Pélée? les ouvrages de laine ne sont
pas dignes de vous occuper.» Les Cardeurs sont des vieillards voûtés,
tristes et moroses, et qui paraissent mériter le reproche impoli
qu’Hernani adresse à Ruy Gomez de Silva.
Les Cardeurs formaient jadis une corporation, dont les maîtres étaient
qualifiés de _cardeurs_, _peigneurs_, _arçonneurs de laine et coton_,
_drapiers drapans_, _coupeurs de poils_, _fileurs de lumignons_,
_cardiers_, etc. Elle avait non-seulement le privilége de carder et
de peigner la laine, mais encore celui de fabriquer des cardes et
des draps, et de teindre la laine en noir, musc et brun. Ses anciens
statuts avaient été confirmés par lettres-patentes de Louis XI, du 24
juin 1467, et par d’autres lettres-patentes de Louis XIV, du mois de
septembre 1688, enregistrées au Parlement le 22 juin 1691. Il fallait,
pour être reçu maître, avoir fait trois ans d’apprentissage, un de
compagnonnage, et présenter un _chef-d’œuvre_. La communauté était
représentée par trois jurés, établis pour en défendre les intérêts, et
réformer les abus qui s’y pourraient introduire.
Quoique les historiens n’aient pas daigné nous laisser de détails sur
la profession de cardeur, il est présumable que son antiquité remonte
à l’invention des lits, imaginés par les Persans, suivant saint
Clément d’Alexandrie: «Les Barbares, dit-il dans son recueil intitulé
_Stromates_[31], sont les inventeurs de presque tous les arts. Nous
savons aussi que les Perses ont construit les premiers chars, les
premiers lits, les premiers marchepieds.»
[31] Mot qui signifie tapisserie.
Les héros d’Homère sommeillaient sur des peaux de bêtes, coucher
bien digne de gens qui mettaient des gigots à la broche de leurs
propres mains. Le même poëte donne du lit nuptial d’Ulysse une
description incompréhensible dans le texte grec, et plus encore dans
les traductions de l’érudite Mme Dacier, de l’élégant prince Lebrun, du
flegmatique Bitaubé[32]. La fidèle Pénélope doute que l’individu qui se
présente à Itaque soit véritablement le sage Ulysse. Pour l’éprouver,
elle dit à sa nourrice Euryclée: «Hâtez-vous de préparer cette couche
moelleuse qui se trouve maintenant hors de la chambre de l’hyménée,
et que mon époux construisit lui-même. C’est là que vous dresserez
un lit, en étendant dessus des peaux, des couvertures de laine et de
riches tapis, afin que ce héros goûte un doux sommeil.--Qui donc a
déplacé cette couche? répond Ulysse irrité. Cette entreprise eût été
difficile au mortel même le plus ingénieux. Un dieu seul l’aurait
transportée ailleurs. Il n’est aucun homme, fût-il à la fleur de
l’âge, qui l’eût aisément changée de place; et la preuve certaine est
dans la manière dont elle fut construite, car c’est moi-même qui l’ai
faite, et nul autre que moi. Dans l’enceinte des cours était un jeune
olivier couronné d’un vert feuillage; il s’élevait comme une large
colonne. Je bâtis tout autour la chambre de l’hyménée avec des pierres
étroitement unies; je la couvris d’un toit magnifique, et je plaçai les
portes épaisses, formées d’ais solides. J’abattis ensuite les branches
de l’olivier; alors, coupant le tronc près de la racine, j’en ôtai
l’écorce avec le fer, et l’ayant creusé, je le posai sur le pied de
l’arbre, où je l’assujettis avec de fortes chevilles introduites dans
des trous nombreux, que je fis au moyen d’une longue tarière. Après
avoir poli cette couche et le pied qui la soutenait, j’achevai cet
ouvrage en incrustant l’or, l’argent et l’ivoire. Enfin, je tendis dans
l’intérieur des sangles de cuir recouvertes d’une pourpre éclatante.
Telle est la preuve de ce que j’ai dit. Je ne sais donc, ô reine, si
ma couche est encore intacte dans la chambre que j’ai bâtie, ou si
quelqu’un l’a transportée ailleurs en coupant à la racine l’olivier sur
lequel je l’avais attachée.»
[32] _Odyssée_, chant XXIII.
A ces mots, Pénélope reconnaît son époux. La nourrice Euryclée et
l’intendante Eurynome préparent la couche nuptiale, qu’elles recouvrent
d’étoffes délicates et de tapis éclatants. On nous dira peut-être que
L’on ne s’attendait guère
A voir Ulysse en cette affaire.
Mais, à moins de profonde ingratitude, nos lecteurs doivent nous savoir
gré d’avoir mis sous leurs yeux ce curieux passage, qui démontre d’une
manière péremptoire qu’à l’époque où écrivait Homère on ignorait
l’usage des matelas. Les Grecs ne semblent pas les avoir connus;
cependant un auteur nommé Antiphon nous apprend que les Athéniens
tiraient des matelas de Corinthe. Les Romains, dans les premiers
temps de la république, couchaient sur la paille, comme les indigents
d’aujourd’hui. «Les lits de nos pères, dit Ovide, n’étaient garnis que
d’herbes et de feuilles; et celui qui pouvait y ajouter des peaux était
riche.» Plus tard, ils fabriquèrent des matelas, qu’ils appelaient
_pulvini_. Le poëte Lucrèce fait mention du _peigne de fer à carder la
laine_ (_ferreus pecten quo lana carminatur_); et l’on voit apparaître
pour la première fois dans les ouvrages de Varron le nom de Cardeuse
(_carminatrix_). Les sybarites de l’empire reposaient leurs corps
efféminés sur des lits de fin duvet, sur des matelas de laine de Milet,
et les Cardeuses devaient avoir d’autant plus d’occupation que l’on
était alors dans l’usage de se coucher pour manger.
Pendant le moyen-âge, les lits devinrent de véritables édifices, ornés
de dais magnifiques, de colonnes, de bas-reliefs merveilleusement
sculptés, et la composition du coucher se compliqua graduellement.
«Un lit, dit l’_Encyclopédie_, est composé du châlit en bois, de la
paillasse, des matelas, du lit de plume, du traversin, des draps, des
couvertures, du dossier, du ciel, des pentes, des rideaux, des _bonnes
grâces_, de la courte-pointe, du couvre-pieds, etc.» On se servit
longtemps, pour carder, du chardon à Bonnetier ou à Foulon, plante
considérée comme si essentielle que l’exportation en était interdite
par les règlements.
Les Cardeuses sont sur le point de disparaître. Elles n’existent guère
en province, où les tapissiers en tiennent lieu, et où l’on se contente
généralement de battre la laine des matelas avec des baguettes, sans
jamais la carder. Elles sont présentement déclassées, à Paris, par le
cardage mécanique, dont les agents traînent dans les rues de petites
voitures chargées d’inscriptions, roulants prospectus de la nouvelle
industrie. Les Cardeuses avaient vu sans crainte prôner, par les
encyclopédies domestiques, les matelas de mousse, les matelas de
_zostère_, et autres sommiers végétaux. La laine restait en honneur,
malgré ces inventions économiques, qui tendaient à ramener l’homme à
l’enfance de l’art _cubilaire_; mais le cardage mécanique porte une
atteinte plus directe aux priviléges de nos pauvres travailleuses. Il
n’est donc point de progrès qui, profitable à la majorité, ne soit
funeste à quelques-uns.
On invente l’imprimerie, vingt mille copistes sont ruinés;
On invente les chemins de fer, les voituriers sont aux abois;
On invente les bateaux à vapeur, les entrepreneurs de coches
d’eau n’ont d’autre ressource que de se noyer;
On invente les métiers à la Jacquart, voilà des milliers
d’ouvriers sur le pavé;
On invente le cardage mécanique, adieu les Cardeuses de matelas!
[Illustration]
[Illustration: Le Boulanger.]
[Illustration]
XVII.
LE BOULANGER.
Cet art est le premier; il nourrit les mortels.
THOMAS, _Épître au Peuple_.
SOMMAIRE: Description poétique d’une Boulangerie.--Travail
du Boulanger de province.--Détails sur la Boulangerie ancienne
et moderne.--Le pot neuf rempli de noix.--Vieilles ordonnances
renouvelées.--Uniforme exigé par les lois.--École de Boulangerie.
--Boulangerie Viennoise.--Apprentissage.--Bénéfices.--Épuisement
précoce.--Compagnonnage.--Enfants de maître Jacques.--Jour de la
Saint-Honoré.--Guerres avec les charpentiers.--Maître Boulanger.
--Vente à faux poids.--Histoire de Pierre Bachelard.--Souvenirs
de disette.--Dépôt de garantie.--Conclusion humanitaire.
Vous descendez, par un tortueux escalier, dans un antre souterrain
qui retentit de grincements aigus et de gémissements sourds. L’éclat
d’une fournaise ardente s’unit aux pâles lueurs des lampes, pour
vous montrer confusément, sous une voûte noire et fumeuse, des
hommes maigres, demi-nus, demi-rôtis, prêts à s’écrier comme saint
Laurent: «Tournez-moi de l’autre côté!» Sont-ce des conspirateurs, des
faux-monnayeurs, des damnés? Vous voyez là simplement des Boulangers.
Cette bouche pleine de flammes est celle du four; ces strideurs aiguës
sont le chant du grillon, hôte familier des boulangeries; cet homme
qui geint pétrit votre nourriture de demain. Tous ces instruments que
vous remarquez, épars sur le sol, dressés contre la muraille, ou entre
les mains des ouvriers, sont ceux qui servent à la confection du pain:
pelles, pétrins, coupe-pâtes, râbles, corbeilles, moulin à passer la
farine en grappe, et divers autres outils panificateurs.
C’est à Paris seulement que l’on observe dans toute son extension ce
travail nocturne. Le Boulanger provincial se couche tard et se lève
matin, mais, du moins, il passe la nuit dans son lit. De l’aube jusqu’à
midi, il fait ses levains et ses fournées, se repose pendant quelques
heures, rafraîchit ses levains, et les manipule de nouveau vers les
neuf heures du soir, avant de s’endormir du sommeil du juste.
Chose bizarre! ce métier, qu’on pourrait croire le plus ancien de tous
après l’agriculture, était à peine connu dans le monde païen. Les
mères de famille romaines fabriquaient elles-mêmes le pain, une heure
avant le repas; on le cuisait sur l’âtre en le couvrant de cendres
chaudes, ou sur une espèce de gril qu’on plaçait au-dessus de quelques
charbons ardents. L’usage des fours ne fut importé d’Orient en Europe
que l’an 583 de la fondation de Rome. A cette époque, des Boulangers
s’établirent dans les quatorze quartiers de Rome, et formèrent un
collége auquel ils demeurèrent attachés avec toute leur famille, sans
pouvoir quitter leur état ni passer librement d’une boulangerie dans
une autre.
En France, les Boulangers s’appelèrent d’abord _tamisiers_,
_tameliers_, _talmisiers_ (du mot tamis); puis, au treizième
siècle, Boulangers, à cause de la forme ronde des pains en boule
qu’ils fabriquaient. Leur communauté était sous la protection du
grand-panetier de France, et l’on ne pouvait aspirer à la maîtrise
qu’après avoir été successivement vanneur, bluteur, pétrisseur,
et enfin gindre ou maître-valet pendant quatre ans. Le candidat
comparaissait alors devant le chef de la communauté, un pot neuf
rempli de noix à la main: «Maître, disait-il, j’ay faict et accomply
mes quatre années, veez-cy mon pot remply de noix.» Le chef, après
s’être assuré de la durée réelle de l’apprentissage, prenait le pot, le
brisait sur le pavé, et recevait le néophyte.
La communauté fut soumise, au dix-septième siècle, à la juridiction
du prévôt de Paris et du lieutenant-général de police. On comptait,
en 1762, deux cent cinquante Boulangers dans l’enceinte de Paris, six
cent soixante dans les faubourgs, et neuf cents Boulangers forains, qui
apportaient du pain, deux fois par semaine, de Saint-Denis, Gonesse,
Corbeil, et autres lieux.
La Révolution n’a point complétement affranchi la boulangerie, qui
demeure soumise à de vieilles ordonnances, comme celle du prévôt de
Paris, du 22 novembre 1546: «Le pain, dit-elle, doit être sans mixtion,
bien élaboré, fermenté et boulangé, bien cuit et essuyé, froid et paré,
à six ou sept heures du matin. Il est défendu d’employer aucune farine
réprouvée ou gâtée, blé relevé ou son remoulu.» On a maintenu encore en
vigueur deux arrêts du Parlement, l’un du 16 novembre 1560, l’autre du
20 mars 1670. Le premier interdit l’emploi d’autre levure de bière que
celle qui se fait dans Paris et aux environs, fraîche et non corrompue.
Le second enjoint aux Boulangers d’avoir poids et balances en cuivre,
pendant publiquement dans leurs boutiques, afin que l’acheteur puisse
faire peser le pain si bon lui semble. On a pris pour base de ce qu’on
doit mettre en pâte par chaque pain, un rapport de l’Académie des
sciences, entériné par arrêt du Parlement du 25 juillet 1785, et posant
en principe qu’un sac de bonne farine, du poids de 325 livres, donne au
moins 400 livres de pain.