Ce Dufresny était, vous vous en souvenez peut-être, un poëte comique

contemporain de Louis XIV. Le succès de l’_Esprit de Contradiction_,

du _Double Veuvage_, du _Mariage fait et rompu_; la charge de valet

de chambre du Roi, le brevet de contrôleur des Jardins, le privilége

d’une manufacture de glaces, n’avaient pu enrichir ce dilapidateur. Sa

Blanchisseuse vient un jour réclamer cent écus qu’il lui devait depuis

longues années:

«J’en ai absolument besoin, dit-elle, car je vais me marier.

--Te marier! (en ce temps-là, on tutoyait sa Blanchisseuse) te marier!

et à qui donc?

--A un valet de chambre, qui me fait la cour depuis longtemps.

--Et tu lui apportes en dot les cent écus dont je te suis débiteur?

--Oh! Monsieur, j’ai encore deux mille et quelques cents francs!

--Tant que cela! s’écria le poëte; ma foi, tu n’as qu’à me les donner,

je t’épouse, et nous voilà quittes.»

Le mariage fut célébré le lendemain, au grand scandale de la cour.

Peu de jours après, Dufresny, rencontrant l’abbé Pellegrin, eut la

maladresse de lui reprocher la malpropreté de sa tenue:

«Que voulez-vous, mon cher? répondit l’abbé, tout le monde n’est pas

assez heureux pour pouvoir épouser sa Blanchisseuse.»

La Blanchisseuse de fin diffère du Blanchisseur de gros en ce qu’elle

ne se charge ni des draps, ni des torchons, tandis que son concurrent

blanchit toute espèce de linge. Son établissement est ordinairement peu

considérable: quelques baquets, une table, un fer à repasser, un fer

à relever, un fer à champignon, un fer à coque, un fer à bouillons,

tels sont ses instruments de travail. Elle s’installait naguère dans

une chambre du second ou du troisième étage; mais les propriétaires,

observant que l’eau de savon suintait à travers les planchers,

ont contraint l’humide Naïade à descendre au rez-de-chaussée.

Il n’y a guère maintenant de quartier qui ne possède plusieurs

ateliers-boutiques de blanchissage, quelques-uns décorés avec goût,

ornés de glaces et de jolies ouvrières, et environnés le soir d’une

légion de jeunes séducteurs.

Quand une maîtresse Blanchisseuse veut se pourvoir d’ouvrières, elle

s’en va au cloître Saint-Jacques; tel est le nom collectif des ruelles

percées entre la rue Mauconseil et la rue du Cygne, sur l’emplacement

d’un ancien couvent. Le quartier-général des Blanchisseuses est chez

un marchand de vin de ces parages; elles y stationnent lorsqu’elles

manquent d’ouvrage, et, en attendant qu’on les occupe, consomment, pour

tuer le temps, du café au lait ou des boissons moins anodines; car la

plupart des ouvrières blanchisseuses ont une inexplicable prédilection

pour l’eau-de-vie. Elles prétendent que ce breuvage leur est

indispensable; que l’odeur du charbon et du fer chaud leur occasionne

d’affreux maux d’estomac, contre lesquels l’alcool agit efficacement.

«Ça les soutient,» disent-elles; il nous semble que _ça_ est plutôt

propre à les faire chanceler. Un ivrogne est assurément hideux dans

l’exercice de ses fonctions; mais que dire d’une femme qui boit?

Comment excuser chez elle un vice aussi honteux? comment même y ajouter

foi? Cependant, en accusant les ouvrières blanchisseuses d’affectionner

_la goutte le matin_, comme pourrait le faire un _troubadour_ du 17e

léger, il importe d’établir des distinctions; on doit reconnaître à

Paris, dans ce corps d’état, trois classes, de mœurs assez différentes:

Les Repasseuses et Plisseuses;

Les Savonneuses;

Les Blanchisseuses au bateau.

La Repasseuse affecte, à l’égard de ses autres compagnes, un air de

supériorité aristocratique; elle veut être mignonne, élégante, comme

il faut. Avant d’entrer dans un bal public, sous la protection d’un

clerc de notaire ou d’un commis marchand, elle s’informe si la réunion

est _bien composée_, si l’on n’y danse pas trop indécemment. Elle-même

a étudié, pour ne les jamais franchir, les limites précises où les

pas deviennent répréhensibles aux yeux de la morale et des sergents

de ville. Elle porte un chapeau de même que la modiste, et se drape

artistement dans un châle dont la pointe anguleuse baigne dans le

ruisseau comme les branches d’un saule dans un lac. Naïve et satisfaite

de peu, elle ne réclame point d’autre salaire que 2 fr. 50 c. ou 2 fr.

75 c. par jour. Le veau rôti lui semble exquis; la piquette l’enivre;

l’auteur de _Georgette_ la fait rire; les mélodrames la font pleurer.

La Savonneuse a les goûts plus grossiers, l’allure plus vulgaire, les

mœurs plus cyniques; elle travaille avec assiduité pendant toute la

semaine, surtout le jeudi, jour de savonnage général; mais le dimanche,

comme elle rattrape le temps perdu pour le plaisir! comme elle gaspille

ses bénéfices, ses 2 fr. 25 c. de chaque jour! Les guinguettes

des barrières des Martyrs et de Rochechouart regorgent alors de

Blanchisseuses, qui s’y présentent fièrement, donnant le bras, les unes

à des sapeurs-pompiers, les autres à des gardes municipaux, d’autres

à des ouvriers bijoutiers, ciseleurs, horlogers, tailleurs, etc. Au

Carnaval, impossible de tenir en bride ces fringantes bayadères. C’est

la morte-saison du blanchissage; avec l’été ont disparu les robes de

jaconas blanc ou de couleur, d’organdi, de mousseline claire, les

jupes blanches, les bas blancs, tous les articles de la toilette

féminine, dont la pluie, la poussière, le soleil même, altèrent si

vite la fraîcheur. L’on ne voit plus des estafettes se succéder dans

les ateliers, et demander impérieusement: «La robe de Madame est-elle

prête?--Madame attend son col.» La Savonneuse profite de ce qu’elle

est moins occupée pour ne point s’occuper du tout, et embellir de sa

présence les somptueux mais ignobles bastringues connus sous les noms

de _bal de l’Opéra_, _bal de la Renaissance_, ou _bal de l’Odéon_.

Les Blanchisseuses au bateau sont les employées des Blanchisseries

en gros de l’intérieur de Paris. En parcourant les rues voisines

des quais, on aperçoit par intervalles des espèces de cavernes,

aussi impénétrables aux rayons du soleil que celle qu’a décrite

_Schiller_ dans sa ballade du _Plongeur_. A la lueur de deux ou

trois chandelles, on voit grouiller dans ces antres sombres quelque

chose de semblable à des femmes. Elles travaillent, non comme on le

pourrait croire, à préparer des philtres magiques, mais simplement

à faire la lessive. Elles sortent de leurs bouges pour aller laver

le linge à la Seine, sur des bateaux _ad hoc_ amarrés le long des

quais. Ces bateaux, dont quelques-uns sont élégamment construits, ont,

au-dessus du lavoir un séchoir environné de treillages verts. Ils sont

tenus, avec la permission du préfet de police, et sur le rapport de

l’inspecteur-général de la navigation, par des hommes qui paient un

droit de location d’emplacement à la ville de Paris, et touchent un

revenu proportionné au nombre de laveuses. Il est défendu de laver du

linge ailleurs que dans les bateaux à lessive, excepté en certains

endroits indiqués, le long des ports de la Râpée, par l’inspecteur

général; les Lavandières s’y peuvent installer, à condition d’employer

pour siéges des planches mobiles à roulettes.

Si l’on en croit les Blanchisseuses de fin, les Blanchisseuses au

bateau sont _le rebut du genre humain_. Pendant que le froid et

l’humidité gercent leurs mains et leur visage, leur moralité est

gravement altérée par de fréquentes relations avec les mariniers,

les lâcheurs[28], les débardeurs; mais les défauts qu’elles peuvent

avoir ont été rachetés par bien des actes de courage et d’humanité.

Le 13 octobre 1841, par exemple, une vieille femme descend au bord de

la Seine, près du pont de l’Archevêché, et s’établit sur des pierres

pour laver quelques pièces de linge. L’une des pierres glisse, et la

pauvre vieille tombe à l’eau. Marianne Petit, blanchisseuse sur un

bateau voisin, se jette à la nage, atteint la noyée, et la ramène sur

la grève. Ce dévouement d’une Blanchisseuse est une belle expiation des

égarements de la communauté.

[28] On appelle ainsi les pilotes qui se chargent de conduire

les bateaux depuis Bercy jusqu’au Gros-Caillou, en leur faisant

traverser tous les ponts de Paris.

Le jour de la Mi-Carême, les bateaux se métamorphosent en salles de

bal; un cyprès orné de rubans (singulier signe de joie) est hissé sur

le toit du flottant édifice; c’est la fête des Blanchisseuses. Chaque

bateau nomme une reine qui, payant en espèces l’honneur qu’on lui fait,

met en réquisition rôtisseurs et ménétriers.

La même fête est célébrée par les Blanchisseurs et Blanchisseuses de

gros de Vaugirard, d’Issy, de Meudon, de Saint-Cloud, de Boulogne, de

Saint-Ouen, et de plusieurs autres villages circonvoisins.

Les Blanchisseurs de gros de la banlieue sont des êtres hybrides,

semi-paysans, semi-citadins, dégrossis par la fréquentation des

villes, abrutis par leur confinement dans les misérables travaux de

leur métier. Leur maison, quand elle est bâtie dans les règles, se

compose d’un atelier au rez-de-chaussée, d’un appartement au premier

étage, et d’un séchoir au second. L’approche en est signalée par les

noirs ruisseaux qui en descendent, et qui roulent dans leurs ondes les

détritus de toutes les immondices susceptibles de s’incorporer aux

étoffes, et d’en être détachées par la lessive.

A l’instar des grenouilles, avec lesquelles leur métier aquatique leur

donne quelque affinité, les Blanchisseurs sont doués d’une vitalité

extraordinaire. Le matin du 4 juillet dernier, l’un d’eux, rue de

l’École-de-Médecine, tombe de sa charrette sur le pavé; la roue lui

passe sur le corps. On le ramasse meurtri et inanimé, on le porte à

l’hôpital de la Clinique et on se met en devoir de le déshabiller. Tout

à coup il pousse un soupir, et ouvre les yeux:

«Ah çà, dit-il, qu’est-ce que vous me faites donc? est-ce que vous

croyez que j’ai envie de coucher ici? Saignez-moi, si vous voulez, mais

dépêchez-vous, car on m’attend pour déjeuner.»

On lui tira quelques palettes de sang, et un quart d’heure après,

parfaitement rétabli, il avait quitté l’hôpital.

Pour protéger sa cargaison de linge contre les voleurs, pendant qu’il

distribue ses paquets aux pratiques, le Blanchisseur de gros emmène

toujours avec lui un dogue formidable. Cet animal.....

C’est le DOGUE que je veux dire,

Et non l’homme...;

cet animal est enchaîné sous la charrette; il était autrefois libre de

se précipiter sur les passants; mais une ordonnance de police, du 29

juillet 1824, enjoint aux Blanchisseurs et marchands forains de tenir

leurs chiens attachés sous leurs voitures. Le fidèle gardien ne quitte

son poste que dans les cas où son maître croit devoir s’en servir comme

auxiliaire.

Le samedi, 2 octobre 1841, à Clichy, un ivrogne, à moitié endormi,

monte dans une voiture de Blanchisseur arrêtée devant un cabaret,

s’établit sur des ballots de linge, et ronfle paisiblement. Le

propriétaire du véhicule le surprend, le traite de voleur, le chasse à

coups de bâton, et l’étend sur le pavé. Au moment où le malheureux se

relevait, le chien, détaché de dessous la voiture, s’élance sur lui, le

déchire, et le laisse sanglant, défiguré, presque mort. La brutalité

dont le Blanchisseur fit preuve en cette occasion est un trait de

caractère commun à beaucoup d’industriels de la banlieue.

En consultant l’histoire, on n’y trouve qu’un fait relatif à la

Blanchisserie: c’est la comparution des _Citoyennes Blanchisseuses_

de Paris à la barre de la Convention nationale, le 24 février 1793.

Elles vinrent présenter une pétition dont l’un des secrétaires fit

lecture. «Législateurs, disaient-elles, les Blanchisseuses de Paris

viennent dans le sanctuaire sacré des lois et de la justice déposer

leurs sollicitudes. Non-seulement les denrées nécessaires à la vie sont

d’un prix excessif, mais encore les matières premières qui servent

au blanchissage sont montées à un tel degré, que bientôt la classe

du peuple la moins fortunée sera hors d’état de se procurer du linge

blanc, dont elle ne peut absolument se passer. Ce n’est pas la denrée

qui manque, elle est abondante; c’est l’accaparement et l’agiotage qui

la font renchérir. Que le glaive des lois s’appesantisse sur la tête

des sangsues publiques! Nous demandons la peine de mort contre les

accapareurs et les agioteurs.»

Il est fâcheux pour les Blanchisseuses, excellentes et philanthropiques

créatures, qu’elles n’aient élevé la voix en public que pour demander

des têtes. Le président, Dubois-Crancé, leur répondit vertement: «La

Convention s’occupera de l’objet de vos sollicitudes; mais un des

moyens de faire hausser le prix des denrées est d’effrayer le commerce,

en criant sans cesse à l’accaparement..... L’assemblée vous invite à

assister à la séance.»

Ce sont les seuls honneurs que les Blanchisseuses aient jamais reçus

d’une autorité constituée.

[Illustration]

[Illustration: Le Fort de la halle.]

[Illustration]

XV.

LE FORT DE LA HALLE.

Dites-moi, je vous prie, d’où vous vient cette force si grande?

LES JUGES, chap. XVI, vers. 6.

SOMMAIRE: Classification.--Certificat de bonnes vie et mœurs.

--Médaille.--Porteurs des halles et marchés.--Forts aux grains,

farines et avoines.--Forts aux cuirs.--Forts des ports.--

Nomenclature des ports de Paris.--Citation poétique.--Rapide

décadence.--Probité exemplaire.--Souscription en faveur des

inondés.--Messes anniversaires.--Divertissement des Forts.--

Observations de métaphysique transcendante.--Funestes effets

des fardeaux sur le cerveau.

Le carnaval a inauguré, sous le nom de forts ou malins, des personnages

complétement fantastiques, mouchetés de fleurs, bariolés de couleurs

voyantes, mais d’autant moins semblables aux Forts des halles que

ceux-ci sont d’honnêtes et paisibles citoyens.

Les Forts sont des hommes de peine, que la police admet à travailler

dans les halles, les marchés et sur les ports. On en reconnaît par

conséquent cinq espèces:

Les Porteurs des halles et marchés;

Les Forts aux grains, farines et avoines;

Les Forts de la halle aux cuirs;

Les Forts des ports;

Les Porteurs de charbon, que nous mentionnerons ici pour mémoire et

dont nous parlerons plus longuement en nous occupant des charbonniers.

Tout individu, assez large d’épaules, assez vigoureux de constitution,

assez solidement charpenté pour aspirer à la profession de Fort, se

rend, accompagné de deux témoins, chez le commissaire de police de son

quartier, et en reçoit un certificat sur papier libre: «Nous.....,

certifions, sur l’attestation des SS...., que le sieur Chamouillard

(Antoine), âgé de 25 ans, natif de Clermont-Ferrand, département du

Puy-de-Dôme, profession de garçon porteur-d’eau, taille d’un mètre 66

centimètres, cheveux et sourcils noirs, front étroit, yeux gris, nez

gros, bouche grande, menton rond, visage rond, barbe noire, est en

règle dans ses papiers; qu’il réside à Paris depuis un an, et demeure

dans notre quartier, rue de la Grande-Truanderie, nº 15, où il est

connu pour un homme d’honneur et de probité, et de bonnes vie et mœurs.

En foi de quoi, etc.»

Voici donc une condition _sine qua non_ plus indispensable encore que

la force physique, la probité. Il est de moins humbles fonctionnaires

dont on n’exige pas autant. Si la libre concurrence n’est pas tolérée

entre les portefaix, c’est afin qu’ils inspirent toute confiance au

commerce. On veut les connaître, avoir interrogé leur passé, répondre

de leur avenir et garantir leur inaltérable moralité.

Quand le préfet de police accueille la pétition du candidat, il lui

délivre une permission qui est visée par l’inspecteur en chef de la

branche d’administration à laquelle le Fort veut s’attacher. On lui

remet en même temps une médaille de cuivre, sur laquelle sont gravés

ses prénoms, noms et surnoms, et le numéro de son enregistrement:

cette médaille est le signe distinctif du Fort; il ne doit jamais la

quitter; il la suspend à une boutonnière de sa veste, et la porte

ostensiblement, même les fêtes et dimanches. C’est son _vade-mecum_,

son égide protectrice, le symbole de sa dignité.

FORTS DES HALLES ET MARCHÉS.

Les Forts ou Porteurs des halles et marchés ont le privilége exclusif

de déballer et transporter chez les marchands le beurre, les œufs,

le poisson, etc. Leur nombre ne peut excéder huit cents, et de même

que l’Académie-Française, la communauté des Forts n’admet personne

lorsqu’elle est complète. Les Porteurs sont reconnaissables à leurs

chapeaux aux larges bords, et aux lambeaux de vieille tapisserie

qui garantissent des effets d’un frottement perpétuel la partie

postérieure de leurs vestes rondes. Tous les ans, au mois de décembre,

le commissaire des halles et marchés les convoque à son bureau, les

passe en revue, vérifie leurs permissions, et poinçonne leurs médailles

d’une lettre de l’alphabet, dont on emploie successivement tous les

caractères. La lettre A, après avoir été la marque de l’an 1814, est

maintenant celle de 1839. Un Fort est déchu de ses droits et privé de

sa médaille, quand elle ne porte pas le poinçon de l’année.

FORTS DE LA HALLE-AUX-BLÉS.

Entre les murs de sacs qui montent jusqu’aux voûtes de la

Halle-aux-Blés circule une seconde classe de Forts, non moins

enfarinés que le célèbre Pierrot des Funambules. On ne les coudoie pas

impunément; leur contact n’est pas moins à craindre pour les fracs de

nos fashionables, que celui des perruquiers de l’ancien régime pour les

habits à boutons d’acier des courtisans de Louis XV.

Réunis en une corporation représentée par un syndic, les Forts de la

Halle-aux-Blés se divisent en trois bandes:

1º Pour les farines;

2º Pour les grains;

3º Pour les avoines.

Ce sont les seuls porteurs dont les marchands et acheteurs soient

autorisés à se servir dans l’intérieur de la Halle; mais une centaine

d’autres Forts ont pour tâche spéciale le transport des farines chez

les boulangers, concurremment avec les journaliers à la solde de

ceux-ci. Ces employés _extra-muros_ de la Halle-aux-Blés ont huit

syndics, qui participent à tous les travaux de la confrérie.

Si de la Halle-aux-Blés nous passons rue Mauconseil, c’est à deux

pas, nous n’y verrons rien de bien particulier; cependant, après

un examen attentif, nous finirons probablement par y découvrir la

Halle-aux-Cuirs, informe hangar élevé en 1770, sur les débris d’un

théâtre italien: là travaillent six Forts, chargés d’assister aux

ventes, de garder les halles, de marquer les marchandises, et de les

porter chez les personnes désignées aux bulletins de sortie. Ils sont

solidairement responsables des cuirs déposés à la halle, et reçoivent

pour déchargement, placement, manutention, transport, un salaire

déterminé par un tarif, proportionnellement à la fatigue ou à la

distance.

Par cuir à l’orge ou à la jusée 6 c.

Par douzaine de veaux, gros ou petits en croûte,

secs d’huile, ou corroyés en blanc, ou en noir 6 c.

Etc., etc.

Il leur est sévèrement défendu de retenir à leur profit aucun objet

provenant des emballages, et d’exiger des gratifications non prescrites

par le tarif. Ils font bourse commune, et répartissent entre eux les

bénéfices hebdomadaires, en présence du contrôleur de la halle.

Lorsque les marchandises ne portent point de marques, les Forts de la

Halle-aux-Cuirs y apposent les lettres initiales des noms et prénoms

du propriétaire. Les cuirs forts, peaux de bœuf, vache, cheval, sont

marqués sur chaque pièce, à la peinture à l’huile, rouge ou noire; les

peaux de veau, chèvre et mouton sont marquées par douzaine avec de la

sanguine. La redevance due par les propriétaires pour ce travail est de

15 centimes pour la première classe de cuirs, et de 5 centimes pour la

seconde.

FORTS DES PORTS.

La dernière classe de Forts qui nous reste à examiner est celle des

ouvriers des ports, classe amphibie, distribuée le long de la Seine,

pour débarquer des bois, des pierres, des grains, des fers, des

vins, des tuiles, etc. Ils travaillent sur les ports dont suit la

nomenclature:

1. Le port de l’Arsenal, pour les bois.

2. Le port Saint-Bernard, pour les vins.

3. Le port d’Orsay, pour les pierres.

4. Le port de l’île des Cygnes, pour le déchirage des toues et bateaux.

5. Le port de l’École, pour le charbon, les fagots et les cotrets.

6. Le port aux Fruits, pour le raisin, les poires, les pommes et les

châtaignes.

7. Le port de la Grève, pour le blé, l’avoine, le sel, le charbon de

bois, et diverses marchandises.

8. Le port de l’Hôpital, pour les grains.

9. Le port des Invalides, pour le tirage du bois flotté, et le

déchargement des fourrages.

10. Le port Saint-Nicolas, pour les marchandises de toute nature.

11. Le port Saint-Paul, pour les vins, les fers et l’épicerie.

12. Le port au Plâtre, pour le déchargement des pierres à plâtre.

13. Le port des Quatre-Nations, pour les charbons.

14. Le port de la Râpée, pour le déchargement des vins, des bois à

œuvres et à brûler, des fourrages, et autres marchandises.

15. Le port de Recueillage, pour le tirage et déchargement des bois.

16. Le port des Saints-Pères, pour le chargement des blés, des avoines,

et de toutes sortes de marchandises.

17. Le port de la Tournelle, pour les vins, foins et charbons.

18. Le port des Tuileries, où stationnent les galiotes.

19. Le port aux Tuiles et aux Ardoises, qui sert également aux grains

et fourrages.

20. Le port de la Place aux Veaux, pour les charbons.

On compte en outre à l’intérieur, le port de Bercy, pour les vins, le

déchirage des bateaux et des toues.

Les ports de la Briche, de Choisy et de Sèvres, pour les vins, les

grains et les bois, etc.

Le port de Charenton-le-Pont, pour les vins.

Le port de Saint-Cloud, pour le déchargement de toutes marchandises.

Vadé, le chantre des mœurs populaires, a consacré aux Forts des ports

quelques lignes d’une composition poissarde, intitulée la _Pipe cassée_:

On sait que sur le port aux blés

Maints forts-à-bras sont assemblés;

L’un pour, sur ses épaules larges,

Porter ballots, fardeaux ou charges,

Celui-ci pour les débarquer,

Et l’autre enfin pour les marquer.

On sait, ou peut-être on ignore,

Que tous les jours, avant l’aurore,

Ces beaux muguets, à brandevin,

Vont chez la veuve Rabavin,

Tremper leur cœur dans l’eau-de-vie,

Et fumer, s’ils en ont envie.

Ils ont de glorieux jours de vigueur et de santé, tous ces braves

ouvriers des halles et des ports! ils excitent un moment l’admiration

par le beau développement de leur musculature; mais que leur triomphe

est passager! avec quelle rapidité s’usent leurs forces? Bientôt leur

corps s’affaisse, leur dos se voûte; ils inclinent la tête comme ces

cariatides qui soutiennent nos édifices; ils espèrent se ranimer en

ayant recours au cabaretier, tentative de rajeunissement moins funeste

mais aussi inutile que celle du vieux roi Pélias!

Du moins, il reste à nos Forts une qualité qu’on ne saurait leur

contester sans injustice, l’honnêteté! Jamais un vol n’a terni

la réputation de ces estimables travailleurs, auxquels on confie

journellement tant de valeurs importantes. Où on leur recommande

d’aller, ils vont directement sans s’arrêter, sans détourner la plus

minime parcelle de la denrée qui leur est remise. La tentation de

s’approprier tout ou partie du bien d’autrui, cette tentation que n’ont

pas toujours su repousser des gens plus haut placés, des notaires,

des caissiers, des agents de change, des receveurs des contributions,

le Fort de la halle la bannit de son cœur avec énergie! Non-seulement

il est probe, malgré sa pauvreté, mais encore il est humain. Quel

panégyrique vaudrait cette simple citation des journaux du 16 novembre

1840:

«_Souscription pour les Inondés._

«La société des Forts du Marché-aux-Fruits des Innocents 100 fr.»

Sous la Restauration, les Forts, comme les marchandes de poisson,

faisaient dire des messes en certaines occasions solennelles.

Les ouvriers des ports et les charbonniers réunis, au nombre de

douze cents, avaient fondé une messe anniversaire en mémoire de la

naissance du duc de Bordeaux. Un service fut célébré à leurs frais, en

l’ex-église de Sainte-Geneviève, le 3 octobre 1824, pour le repos de

l’âme de Louis XVIII et la conservation des jours de Charles X[29]. De

pareils faits ne se sont point renouvelés depuis 1830, et nous manquons

totalement de moyens d’apprécier l’état religieux et politique des

Forts.

[29] _Moniteur Officiel_ du 4 octobre 1824.

Les Industriels: Métiers et professions en France · 第 9 / 18 段