des Ouvriers-Peintres, on fait un apprentissage de trois à cinq ans.
Le jeune homme qui a subi cette initiation gagne d’abord 2 francs 50
centimes ou 3 francs par jour; si son extérieur est respectable et
son menton suffisamment garni, il se fait embaucher hardiment comme
ouvrier accompli, et, avec l’assistance de ses camarades complaisants,
il mérite et obtient les 4 francs par jour invariablement alloués aux
compagnons habiles. Au début ainsi qu’au terme de sa carrière, il est
vêtu d’une blouse bleue, sale, bariolée, mouchetée comme la robe d’un
léopard. Un bonnet grec, ou une casquette à la Buridan, a remplacé
sur son chef l’ancien bonnet de papier peint; mais il a toujours un
pantalon rapiéceté, à la mode du héros bergamasque dont il rappelle la
sémillante allure; et ses pieds sont toujours protégés par _des tuyaux
de poêle qui reniflent la poussière des ruisseaux_: l’expression est de
lui.
Si l’on veut voir de près les Ouvriers-Peintres de Paris, il faut se
mettre en sentinelle sur la place du Châtelet, tous les jours, de cinq
à sept heures du soir, et, le dimanche, de midi à deux heures. La
première assemblée, dite _le Coin_, est tenue par les compagnons sans
ouvrage; la seconde, nommée _la Chapelle_, a pour but la discussion
des intérêts de la confrérie. On assure que la police a proscrit ces
réunions, en alléguant qu’on y prêchait des doctrines subversives;
mais nous avons peine à croire à la réalité de ces accusations: car
n’est-ce pas, mes amis les Ouvriers-Peintres, vous videz mieux les
bouteilles que les questions sociales; vous manquez plutôt aux lois de
la tempérance qu’à celles de l’ordre politique.
Les Ouvriers-Peintres, toutefois, ont une raison particulière pour
se mêler aux émeutes, le proverbe «_qui casse les verres les paie_»
n’étant pas toujours vrai. L’on assure que, réunis aux Vitriers
ambulants, ils se trouvent toujours en grand nombre au milieu des
attroupements. Leurs armes favorites sont, dit-on, des pierres, et
celles qu’ils dirigent contre les municipaux vont frapper les carreaux
des maisons voisines...: heureuse maladresse!
L’Ouvrier-Peintre fortuné se marie et se métamorphose en
Vitrier-Peintre; il fonde un établissement modeste où il cumule
audacieusement toutes les variétés de la peinture-vitrerie. Sa
boutique, qualifiée de _petite boîte_ par les entrepreneurs et leurs
satellites[22], est décorée de lithographies, gravures à l’_aqua
tinta_, caricatures, images coloriées. On lit en grosses lettres sur
les panneaux de la devanture:
PEINTURE
VITRERIE
LETTRES
ATTRIBUTS
DÉCORS
ENCOLLAGE DE PAPIERS
BOIS ET MARBRES.
[22] L’ouvrier qui travaille dans les _petites boîtes_ a le
surnom de _cambrousier_.
Avez-vous des carreaux à remettre, des chambres à tapisser, des meubles
à nettoyer, des cadres à dorer, des parquets à cirer, des tableaux à
encadrer ou à revernir, le Vitrier-Peintre est prêt; il entreprend
au plus juste prix tout ce qui concerne son état. Demandez-lui votre
portrait même, et il s’armera bravement de la palette et des pinceaux
de l’artiste. Quelle joie pour lui d’avoir une enseigne à peindre: le
_Point du Jour_, la _Vache Noire_, le _Lion d’Or_, le _Cheval Blanc_,
_Gaspardo le Pêcheur_, le _Coq Hardi_, le _Bon Coin_, le _Gagne-Petit_,
le _Rendez-Vous des Amis_, le _Soldat Laboureur_, _la Grâce de Dieu_,
_le Petit Chapeau_, ou le ci-devant _Tombeau de Sainte-Hélène_!
De quels transports il est saisi quand on lui propose d’embellir
une taverne d’un cep de vigne, un restaurant d’une matelotte, une
charcuterie d’une hure de sanglier, une pharmacie d’un vase étrusque,
une agence de remplacement d’un chasseur d’Afrique, un café d’une
bouteille de bière pétillante! C’est que le Vitrier-Peintre est parfois
un ex-rapin déclassé. Il était né avec le goût des arts; il avait
manifesté de bonne heure sa vocation en charbonnant les murailles de la
maison paternelle; mais, sans ressources pour continuer son éducation,
dans l’impossibilité de vivre pendant la durée de ses études, il
est tombé de la catégorie des artistes dans celle des artisans.
Que de capacités ainsi perdues, soit que, s’ignorant elles-mêmes,
elles sommeillent engourdies par l’abrutissante pauvreté, soit que
d’insurmontables obstacles les refoulent à demi écloses dans leur
obscurité natale!
Quelques-uns de ces peintres de dernier ordre sont de véritables
artistes; par eux s’est opérée la régénération des cafés de Paris,
métamorphosés en palais de la Régence ou en salons du temps de
Louis XV. Ils ont fait monter l’or le long des murs en capricieuses
arabesques; ils ont couvert les boiseries de gracieuses figurines,
et placé au-dessus des portes d’ingénieux cartouches. Ce ne sont
plus maintenant les grands seigneurs qui se font bâtir de splendides
demeures; l’art s’est mis au service des bourgeois, et il épuise ses
plus brillantes ressources pour embellir le lieu où le simple négociant
joue aux dominos sa consommation.
[Illustration]
[Illustration: La Marchande de Poissons.]
[Illustration]
XIII.
LA MARCHANDE DE POISSON.
Je n’ai vu la poissarde classique, la poissarde qui
jure, qui boit et qui fait le coup de poing, qu’au Vaudeville,
et aussi peut-être à la Courtille, dans l’ordurière
matinée du mercredi des Cendres.
MICHEL RAYMOND, Nouveau Tableau de Paris,
article _Comestibles_.
SOMMAIRE:--Vente en gros.--Facteurs et Factrices.--Fonctions
des Commissaires des Halles et Marchés.--Saisie du poisson
gâté.--Marché au poisson.--Fausses accusations.--Insolence et
civilité.--Rapport des Poissardes avec les princes.--Fausses
Poissardes.
«Sept francs! sept cinquante! huit francs!... huit francs! huit
cinquante! neuf francs!... neuf francs! neuf cinquante! dix francs!...
dix francs là!... dix cinquante là! onze là-bas!...»
Tel est le discours monotone que tiennent, chaque jour, du haut de
leurs estrades, les Crieurs de la marée parisiens.
Le long des côtes, les femmes des pêcheurs font seules le commerce
de poisson; nous en rencontrons aux environs de Rouen, montées entre
deux mannes de moules sur des chevaux normands, et criant d’une voix
sonore: «La bonne moule, moule! des Cayeux[23], des bons Cayeux,
des gros!» Nous en retrouvons sur le littoral de la Provence et de
la Bretagne, la tête chargée de paniers de poisson. Dans les villes
importantes, la distribution des produits de la pêche ou de la salaison
aux consommateurs, nécessite l’intervention de marchandes, et même
dans nos ports de mer elles forment un corps nombreux et influent.
Quiconque les a vues à Marseille, dans le vieux quartier Saint-Jean,
n’oublie point leur vivacité méridionale, leur _Tron dé Diou_ réitéré,
leur jargon rauque et sonore, les sarcasmes dont elles poursuivent les
étrangers.
[23] Nom d’une localité où l’on trouve les moules en
abondance, donné par extension au coquillage lui-même.
De longues charrettes, traînées par des chevaux de poste, amènent à
Paris le poisson des côtes de Normandie; il vient directement, sans
pouvoir être vendu en route; on le déballe le long du marché. La sole,
la limande, l’anguille de mer, le brillant maquereau, le cabillaud,
sont classés par lots et déposés sur le parquet de la marée. Le homard,
vivant encore, y allonge ses pinces dentelées; les moules, puisées
à pleines mannes, couvrent le sol de leurs coquilles chatoyantes et
moirées; et, autour du parquet, les yeux ardents, le cou tendu, les
bras appuyés sur la balustrade, les Marchandes de Poisson se partagent
mentalement les richesses gastronomiques de la mer.
Six Facteurs ou Factrices président à la vente. Les plateaux chargés
de poisson défilent devant les marchandes. Le Crieur annonce la mise à
prix, promène ses regards sur la foule onduleuse, distingue les femmes
qui enchérissent au simple mouvement de leurs bras levés, et désigne du
geste les adjudicataires. Aux Marchandes s’adjoignent, pour enchérir,
les députés de plusieurs riches restaurateurs du quartier Montorgueil
ou du Palais-Royal. Ce sont eux qui accaparent tous les gros poissons
susceptibles de figurer d’une manière imposante dans un étalage, tels
que l’esturgeon, la migle ondine, le saumon, etc. Si l’on apportait
au marché une jeune baleine, elle décorerait, le jour même, la montre
d’un restaurant en renom, jaloux de trouver par les yeux le chemin de
l’estomac... et de la bourse des gourmets.
La vente du poisson en gros dure de quatre à neuf heures du matin. Les
Mareyeurs sont payés comptant avec l’argent que les Facteurs reçoivent
immédiatement des Marchandes, ou leur avancent sur les fonds de la
Caisse de la Marée.
Les Facteurs sont nommés par le préfet de police, sur une liste de
trois candidats qu’ils présentent eux-mêmes toutes les fois qu’il y a
une lacune dans leurs rangs. Ils déposent un cautionnement de 6,000
francs, et font bourse commune. Leurs bénéfices sont:
Au comptant A crédit.
Pour un objet de 3 fr. et au-dessous 10 c. 15 c.
de 3 à 7 fr. 15 20
de 7 fr. et au-dessus 20 25
Au bout de vingt-cinq ans de service, les Facteurs ont droit, quand ils
sont vieux, infirmes et cassés, à une pension de retraite accordée par
le préfet de police, sur la demande collective des employés du marché.
Ce faible secours, qui ne peut excéder 300 francs, n’empêcherait point
les Facteurs d’avoir l’hôpital en perspective, si leurs places ne
rapportaient assez pour leur assurer un heureux avenir. On assure que
certaines Factrices, après avoir vaqué le matin à leurs occupations,
chrysalides transfigurées le soir, éclipsent par le luxe de leur
toilette les plus brillantes habituées du Grand-Opéra.
Une heure avant l’ouverture de la vente, le commissaire des halles et
marchés fait l’appel des Facteurs et employés, et punit les absents
d’une retenue au profit de la Caisse de la Marée. Il examine les
poissons à mesure qu’on les déballe, et fait saisir, en dressant
procès-verbal, ceux dont la fraîcheur est équivoque. Cette précaution
sanitaire date de loin; on la trouve prescrite dans les statuts des
Marchands de Poisson d’eau douce, donnés par saint Louis en 1254, et
confirmés par Charles VIII, le 29 mai 1484. Ils défendaient d’exposer
du poisson en vente sans qu’il eût été visité par les quatre jurés, qui
devaient faire jeter dans la rivière celui qu’ils trouvaient _mauvais
ou défectueux_.
Des lois complétement analogues régissent le commerce du poisson d’eau
douce, qui a également pour théâtre principal la partie principale du
_Carreau de la Halle_. C’est un vaste parallélogramme couvert d’une
toiture d’ardoise que soutiennent des piliers en bois peint. Il est
borné, au nord, par la rue de la Tonnellerie; au sud, par la Halle au
Beurre; à l’ouest, par la rue du Marché-aux-Poirées; à l’est, par celle
des Piliers-des-Potiers-d’Étain. Six places sont réservées à la vente
en gros, le long de la rue de la Tonnellerie; elles sont distinguées
par les qualifications suivantes, dont les cinq premières rappellent
probablement les noms de quelques Mareyeurs:
Vente Thomas;
Vente Gosselin;
Vente Le Roy;
Vente Vincent;
Vente Ariane;
Vente du poisson d’eau douce.
Les boutiques sont tout simplement des tréteaux de bois rangés en
ligne; quelques-unes sont surmontées d’enseignes en fer-blanc, sur
lesquelles on lit le nom de la Marchande, et diverses inscriptions:
A LA JUSTICE;
AU PETIT BÉNÉFICE;
A L’IMAGE DE NOTRE-DAME;
AU PIGEON BLANC;
AU PORT DE DIEPPE;
A LA MÈRE DE FAMILLE.
Du côté de la Halle au Beurre, la poissonnerie revêt un caractère
remarquable d’élégance et de _comfort_. Dans de grands bassins de
pierre, où des dauphins en plomb versent une eau limpide, nagent des
carpes, des tanches, des écrevisses, des anguilles, si vives et si
frétillantes, qu’on regrette presque de les arracher à leur frais asile
pour les accommoder en matelotte.
Le poisson, à Paris, est débité exclusivement par des femmes. Le
corps de métier des Poissonniers et Harengers réunis, après s’être
insensiblement affaibli, disparut sous le règne de Louis XIV. «Le
commerce en détail du poisson d’eau douce, dit un auteur de ce
temps[24], est depuis plusieurs années entre les mains des femmes,
aussi bien que celui du poisson de mer.» Les Marchandes de Poisson
étaient alors soumises à la juridiction de la Chambre de la Marée,
composée de commissaires du Parlement, et ayant la police générale du
commerce de poisson de mer et d’eau douce, frais, sec et salé, dans la
ville, faubourgs et banlieue de Paris.
[24] Delamare, _Traité de la Police_, in-folio, 1719,
t. III, p. 333.
Les Poissardes ne formaient point de communauté; elles achetaient
individuellement des lettres du fermier des petits domaines du roi,
dites _lettres de regrat_, comme les femmes qui vendaient des fruits et
autres menues denrées. Aujourd’hui, elles paient à la ville de Paris
un droit de location. La position élevée dont elles jouissent dans la
hiérarchie des marchés leur a mérité le titre de _Dames de la Halle_;
titre auquel ne saurait prétendre l’humble commerçante qui colporte
dans les rues un éventaire chargé de poisson. La revendeuse ambulante
gagne péniblement son pain quotidien; mais celle qui occupe une place
à la Halle parvient à l’aisance, souvent même à la richesse. Vous la
voyez, à son poste, en robe de mérinos, en sabots, la tête enveloppée
d’un madras, d’où s’échappent de gros pendants d’oreilles en perles
fausses. Toute vulgaire qu’elle paraisse sous cet accoutrement, elle
est à même de se parer des ajustements les plus somptueux. Son mobilier
est propre et élégant; les jouissances du luxe ne lui sont aucunement
inconnues: ses filles apprennent à toucher du piano, et se marient à
des employés, à des officiers de la garde municipale, voire même à des
avoués. Ce type de Marchande de Poisson grossière et insolente que nous
a conservé Vadé, s’efface rapidement devant la civilisation moderne.
Le _langage des halles_, vulgairement nommé _engueulement_, n’existe
plus que dans ces livrets intitulés _Catéchismes poissards_, qu’on
débite au carnaval, à l’usage des masques de la Courtille. Cependant,
lorsqu’une Marchande de Poisson s’imagine qu’on dénigre sa marchandise,
son exaspération se traduit par les plus injurieuses épithètes.
«Dis donc, as-tu vu cette malpeignée, qui m’offre moitié de c’que
j’lui demande? Faudrait-il pas lui donner pour deux sous, à c’te
dame, qu’a un beau chapeau, et point de bas? Voyez donc c’grand
dromadaire!... Attendez donc, ma belle, j’vas vous faire envoyer ça
par le valet d’mon chien.»
Si le chaland est du sexe masculin, la Marchande s’écrie:
«Au voleur! arrêtez donc c’monsieur, il a un dindon dans ses habits!»
Quelquefois, quand elles sont en veine de politesse, elles se
contentent de dire: «Ah ben, écoutez-donc, si vous n’en voulez pas pour
trente sous, allez vous coucher.»
Entre elles, cependant, et dans toutes leurs relations non
commerciales, les Marchandes de Poisson se recommandent par une exquise
urbanité. Affables, complaisantes, obséquieuses, elles s’enquièrent
de la santé de toute la famille, offrent leurs services, caressent
les enfants, et emploient les formules les plus classiques de la
_Civilité puérile et honnête_, comme: «Vous avez bien de la bonté.--Je
vous prie de vouloir bien m’excuser.--Je crains d’abuser de votre
complaisance.--J’ai bien l’honneur d’être votre très-humble.--A
l’honneur de vous revoir.» Ces dictons, si insignifiants dans la bouche
des gens du monde, sont chez elles l’expression d’une cordialité
sincère qui ne sait comment se manifester. Leur bonne foi naïve aime à
se parer de termes conventionnels, comme un Sauvage de la défroque d’un
Européen.
Quel que soit le degré d’opulence qu’elles atteignent, les Marchandes
de Poisson justifient le vieux proverbe: «La caque sent toujours le
hareng.» Elles emportent avec elles une invincible odeur de marée;
leur physionomie rougeaude, terminée par un triple menton, n’a pas
plus de distinction sous un chapeau à plumes que sous un lambeau de
rouennerie; leurs mains rugueuses et gercées s’accommodent mal de gants
blancs. Mais si elles n’acquièrent pas, avec la richesse, des manières
élégantes, des paroles choisies, des allures aristocratiques, elles ne
perdent point non plus leur bonhomie, leur franchise, leur humanité;
elles n’oublient point, au milieu de leurs grandeurs, leurs compagnes
moins fortunées, et sont toujours prêtes à les aider de leur argent et
de leurs conseils.
Longtemps les Poissardes ont été une puissance politique. «Ces dames,
disent les _Mémoires de Bachaumont_[25], sont, de temps immémorial, en
possession de haranguer les rois, reines, princes et princesses, aux
cérémonies publiques.» Ainsi elles complimentèrent le dauphin et la
dauphine le 17 juin 1773, au moment où leurs altesses montaient, au
Cours-la-Reine, dans un des carrosses de campagne. Elles usaient de ce
privilége, non-seulement pour rivaliser de fadeurs avec les courtisans,
mais quelquefois encore pour faire entendre de justes représentations.
Leur opinion était considérée comme celle du peuple, et Louis XV
éprouvait quelques remords quand, mécontentes de sa conduite, elles
disaient: «Qu’il vienne à Paris, il n’aura pas seulement un _Pater_!»
[25] Tom. 7, pag. 10.
La Révolution accrut un moment l’autorité des Marchandes de Poisson.
«Ces femmes, selon le rédacteur du _Moniteur_[26], sont, de temps
immémorial, en possession d’exercer un grand empire sur le peuple.
Dès les premiers jours de la Révolution, la Commune de Paris jugea
convenable de leur envoyer une députation, pour les engager à
exhorter les citoyens à la concorde, et à concourir au maintien de la
tranquillité publique. La réunion des différentes halles a formé de
tout temps une espèce de république, qui a conservé son franc-parler au
milieu des espions et sous la verge même du despotisme, et qui, plus
d’une fois, en a imposé aux rois, aux ministres, aux favorites, en leur
disant, avec autant d’énergie que de franchise, des vérités qu’elles
seules pouvaient faire entendre sans danger.»
[26] Numéro 76, du 18 au 20 octobre 1789, on remarquera que
le journaliste emploie les mêmes expressions que Bachaumont.
Elles se réunirent aux légions qui marchèrent sur Versailles dans la
journée du 5 octobre 1789. Peu de jours après, elles envoyèrent une
députation porter des bouquets au roi et à la reine, se plaindre de la
rareté du pain, et demander des secours pour les plus pauvres. Elles
se retirèrent comblées de promesses. A la même époque, de fausses
Poissardes, profitant de l’anarchie qui régnait, arrêtaient les
citoyens dans les rues, pénétraient même dans les maisons pour demander
des rubans et des gratifications. Les Dames de la Halle, craignant que
leur nom respecté fût compromis par ces aventurières, les arrêtèrent
elles-mêmes, les conduisirent au comité de police, les forcèrent d’y
déposer l’argent extorqué, et chargèrent le curé de Saint-Paul de le
distribuer aux pauvres. A quelque temps de là, le dimanche 15 novembre,
des Dames de la Halle reçoivent des billets pour aller voir jouer
_le Souper de Henri IV_ au théâtre de Monsieur, dans la salle des
Tuileries. Avant le lever de la toile, l’idée leur vient d’inviter le
couple royal à honorer le spectacle de sa présence. Louis XVI était au
conseil, et la reine au jeu; leur refus, quoique poli, fut formel.
«Pas moyen d’les avoir, mes p’tits enfants, dit à son retour
l’ambassadrice en chef; mais Leurs Majestés travaillent pour nous.»
La pièce commence: le Béarnais se met à table avec le meunier Michaud,
qui lui propose la santé du roi. Là-dessus, les Dames de la Halle
escaladent la scène, et viennent trinquer avec les personnages. L’une
d’elles n’hésite pas à danser un menuet avec l’acteur Paillardel, et la
pièce se termine par une ronde générale des Poissardes, de la famille
Michaud et des courtisans de Henri IV[27]. (_Tableau._)
[27] Journal de Prudhomme, nº XIX, page 26.
Pendant la période révolutionnaire, les Poissardes figurèrent parmi
les plus infatigables _tricoteuses_ des sections; puis, au retour du
calme, après avoir coopéré aux désordres du 5 prairial an III, elles
donnèrent leur démission de représentantes du peuple. On a vu depuis
des femmes offrir des bouquets aux princes, aux nouveaux époux, aux
gagneurs de quaternes; mais c’étaient des Poissardes apocryphes, que
les véritables qualifient de _mendianes_, et qu’elles ont démasquées
par une réclamation insérée, il y a trois ans, dans les journaux. Les
Poissardes actuelles se tiennent à l’écart des cours, et elles n’en ont
que plus de droit à l’estime de leurs concitoyens.
[Illustration]
[Illustration: La Blanchisseuse.]
[Illustration]
XIV.
LA BLANCHISSEUSE.
Plus n’irai, fier de ma personne,
M’égaudir aux prés Saint-Gervais;
Plus ne reverrai ma cretonne
Teinte d’un excellent vin frais.
A la blanchisseuse Marie,
Plus ne dirai le lendemain
Bacchus hier me l’a rougie;
Rends-la plus blanche que ta main.
POÉSIES D’UN AVEUGLE.
SOMMAIRE: L’un des embarras de Paris.--Blanchissage dans les
petites villes.--Manière étrange de payer sa Blanchisseuse.
--Blanchisseuses de fin.--Boutiques modernes.--Bureau du
Cloître-Saint-Jacques.--Consommation de liqueurs fortes.--
Repasseuses et Plisseuses.--Savonneuses--Blanchisseuses au
bateau.--Trait d’humanité.--Fête de la Mi-Carême.--Blanchisseurs
de gros.--Scène d’hôpital.--Chiens des blanchisseurs.--Députation
des Blanchisseuses à la Convention nationale.
Pourquoi tant d’encombrement dans cette rue? est-ce la construction
d’un égout, le pavage d’un trottoir, qui obstrue la circulation? point
du tout: c’est un Blanchisseur avec une Blanchisseuse.
Le Blanchisseur est venu de la banlieue de Paris, sur sa lourde et
haute charrette, et, en stationnant à la porte d’une pratique, il a
barré la moitié de la voie étriquée. La Blanchisseuse, penchée de côté,
portant sur la hanche un large panier carré, occupe toute la largeur
du trottoir; de sorte que voitures et piétons sont arrêtés dans leur
marche. Pour peu que le Blanchisseur mette longtemps à déballer, que la
Blanchisseuse ralentisse le pas, on pourra croire la rue barricadée par
des émeutiers.
Tâchons de faire connaître à nos lecteurs ces deux personnages, la
Blanchisseuse de fin et le Blanchisseur de gros.
Dans les petites villes des départements, on n’a recours à la
Blanchisseuse, si toutefois elle existe, que dans les occasions
solennelles. On met ses talents en réquisition pour se préparer à
comparaître au bal de la sous-préfecture, à la noce du maire, au
baptême de l’enfant d’une notabilité. En temps ordinaire, on se borne
à faire la lessive à domicile. Vous rappelez-vous les scènes nocturnes
auxquelles donne lieu celle opération domestique? Au milieu de la
cuisine, sur un trépied de bois, s’élève un cuvier presque aussi grand
que la fameuse tonne d’Heidelberg; l’eau en coule goutte à goutte,
saturée de cendres alcalines. Alentour, de vieilles commères, jaunes et
ridées comme les sorcières de Macbeth, jasent des nouvelles du jour,
boivent du cidre, mangent du fromage, et rejettent dans le cuvier le
liquide qui vient d’en tomber. Le lendemain, le théâtre change et
représente les bords d’une rivière; les mêmes commères, accroupies,
penchées vers le courant, effarouchent les grenouilles du bruit de
leurs battoirs, et les chastes oreilles de leurs propos effrontés.
Le linge sale, ainsi trituré, conserve une teinte jaunâtre qui en fait
le charme principal. «Fi des Blanchisseuses de Paris! s’écrie d’un ton
de dénigrement la ménagère provinciale; elles rendent le linge d’une
éblouissante blancheur à force de potasse et de produits chimiques;
mais aussi elles l’usent, elles le détériorent, et quand une chemise a
été blanchie trois fois, elle se déchire comme une feuille de papier.»
Peut-être y a-t-il quelque vérité dans ce reproche; mais on conviendra
cependant qu’il vaut mieux remonter plus souvent sa garde-robe, et
n’être pas condamné au jaune-serin à perpétuité.
Le Parisien porte du linge blanc, mais il le paie cher. Les dépenses
du blanchissage d’un ménage, dans la capitale, suffiraient pour le
faire vivre dans une petite ville. Nous avons connu bon nombre de
jeunes gens dont la note de blanchissage s’enflait d’autant plus qu’ils
ne l’examinaient jamais, et qui, persécutés par leur Blanchisseuse,
auraient pu consentir à s’acquitter à la manière de Dufresny.