Le nombre des bouchers de Paris est limité à cinq cents; il n’était que

de trois cent dix en 1822. Trente d’entre eux, désignés par le préfet

de police, et dont dix sont choisis parmi les moins imposés, nomment

un syndic et six adjoints. Le syndic, deux adjoints et le tiers des

électeurs sont renouvelés annuellement par la voie du sort. On ne peut

établir de boucherie à Paris sans une permission du préfet de police,

délivrée sur l’avis des syndics et adjoints, et un cautionnement de

trois mille francs est également exigé des candidats. De nombreuses

ordonnances de police règlent les rapports des bouchers avec le public,

préviennent la vente des viandes insalubres, et prescrivent les mesures

à prendre pour la propreté et l’entretien des étaux.

Le commerce de bestiaux pour l’approvisionnement de Paris ne peut avoir

lieu que sur les marchés de Sceaux et de Poissy, le marché aux Vaches

grasses et la halle aux Veaux. La _caisse de Poissy_, instituée en

1811, paie comptant aux herbagers et marchands forains le prix de tous

les bestiaux qu’on leur achète; elle est sous la surveillance du préfet

de la Seine, et le fonds en est composé du montant des cautionnements

versés par les bouchers, et des sommes provenant d’un crédit ouvert par

le préfet de la Seine.

En arrivant dans un marché, le boucher va de bestiaux en bestiaux, et

les examine d’un air de dénigrement. «Tourne-toi donc, desséché; n’aie

pas peur; ce n’est pas encore toi qui fourniras des lampions pour les

fêtes de Juillet; et combien donc veut-on te vendre?

--L’avez-vous bien manié? s’écrie le marchand impatienté.

--Parbleu! ne faut-il pas deux heures pour considérer ton efflanqué?

--Tiens! aussi vrai comme les bouchers sont tous des voleurs, il ne

sortira pas du marché à moins de quinze louis.

--Mais il n’a rien dans la carcasse, ton cerf-volant! il n’a pas de

suif pour trois chandelles! Je t’en donne trente-deux pistoles, et pas

davantage.»

Lorsque la discussion est terminée et que le boucher a conclu le

marché, il tire de sa poche une paire de ciseaux, et découpe sur le

poil les lettres initiales de son nom et de son prénom. S’il veut qu’on

immole immédiatement l’animal, il le marque _de chasse_, c’est-à-dire

d’une raie transversale sur les côtes. Un boucher ne dit jamais: «J’ai

acheté une vache,» mais bien: «J’ai acheté _une bête_.» Quand il a

fait l’acquisition d’un taureau, il le désigne sous la dénomination de

_pacha_ ou de _pair de France_. Quelle dissimulation!

Les gros bouchers sont enclins à se livrer au commerce illicite qu’on

appelle _vente à la cheville_. Ils achètent les bestiaux en gros, et

en débitent la viande en détail à leurs collègues moins fortunés.

Ce trafic, l’élévation des droits d’octroi, les tarifs protecteurs

qui empêchent l’introduction des bestiaux étrangers, tiennent

malheureusement la viande hors de la portée des modestes ménages.

Le conseil-général de la Seine a réclamé l’abaissement des droits

en 1838 et 1839; une pétition des bouchers, dans le même sens, a été

renvoyée, en avril 1840, aux ministres du commerce et des finances;

mais la législation n’a pas varié, à la vive satisfaction des herbagers

normands, au grand déplaisir des consommateurs.

Les bouchers ont longtemps nourri des chiens gigantesques qui

voituraient la viande sur de petites charrettes, de l’abattoir à

la boutique. Depuis que ce genre d’attelage a été proscrit, on y a

substitué des chevaux à toutes fins, ce qui explique pourquoi l’on

trouve tant de bouchers dans la garde nationale à cheval. Les jours

de garde sont pour eux des jours de fête et de dépense. Après un

ample déjeuner, ils passent la journée à boire du punch, à jouer à la

bouillotte, et à répéter pour toute conversation: «Vois, passe, parole,

mon tout, quatre francs, etc.»

Par un beau jour de l’été de 1824, un boucher, revenant de Poissy dans

son cabriolet, voit venir, dans une voiture de la cour, S. A. R. Mme la

duchesse de Berry. C’était un libéral, peu zélé partisan de la famille

royale, et il se dit qu’il serait glorieux de dépasser, avec son bon

cheval gris-pommelé, les six chevaux de l’équipage princier. Il part au

galop, devance Son Altesse, lui laisse reprendre l’avantage, engage une

nouvelle lutte dont il sort encore vainqueur, et recommence plusieurs

fois ce manége avec le même succès. Le lendemain, la duchesse lui ayant

envoyé demander poliment s’il voulait vendre son cheval, il répondit

avec fierté: «Je puis nourrir des chevaux aussi bien que Madame, mes

moyens me le permettent.» Sous Louis XV, on l’eût mis à la Bastille;

mais nous sommes à une époque de nivellement où l’on ne sait qui est le

pot de terre et qui le pot de fer.

Les émanations animales au milieu desquelles vivent les bouchers, leur

donnent une vigueur et un embonpoint peu communs. On ne rencontre

guère que parmi eux des natures analogues à celle du boucher anglais

Jacques Powell, né à Stebbing, dans la province d’Essex, et qui mourut

à Londres, le 6 octobre 1754, âgé de trente-neuf ans seulement, et

ne pesant pas moins de quatre cent quatre-vingts livres. La compagne

du boucher est encore plus replète que son mari. C’est une beauté

turque, grasse, fraîche, regorgeant de santé, semblable, quand elle est

encadrée dans son comptoir, aux figures en cire de la régente Christine

ou de la Sultane Favorite.

Exécuteur vulgaire, le boucher d’autrefois contribuait aux massacres

avec ses valets; maintenant il se contente de jeter par intervalles

le coup d’œil du maître. Les bourreaux de l’espèce animale sont les

_garçons d’échaudoir_. L’échaudoir n’est point, comme on peut le

croire, un lieu où l’on échaude, mais où l’on tue. Le bœuf condamné

à mort y est amené; attaché par les jambes et les cornes à un anneau

scellé dans la dalle, et frappé au milieu du front de deux ou trois

coups de merlin, il tombe sans pousser un cri: _Procumbit humi

bos._ Quant aux moutons, pauvres êtres sans défense! on les conduit

par troupeaux dans les cours ménagées derrière les échaudoirs, et

on les égorge un à un. Ces affreuses exécutions sont accomplies

silencieusement, avec une dextérité sans égale et un imperturbable

sang-froid. Une eau limpide ruisselle sur le pavé presque en même temps

que le sang; l’air, qui circule librement dans les échaudoirs ouverts

des deux côtés, emporte toute odeur fétide; une propreté si minutieuse

est entretenue dans l’enceinte des abattoirs, tout y est nettoyé avec

tant de soin, bouveries, échaudoirs, triperies, fonderies de suif, que

le dégoût disparaît pour faire place, le dirai-je?--à l’admiration.

Les statistiques officielles donnent la mesure des occupations des

garçons d’échaudoir parisiens. On a abattu, du 1er décembre 1837 au

1er décembre 1838: 70,543 bœufs, 19,691 vaches, 79,555 veaux, 426,513

moutons.

Sans cesse occupés à tuer, à déchirer des membres palpitants, les

garçons d’échaudoir contractent l’habitude de verser le sang. Ils

ne sont point cruels, car ils ne torturent point sans nécessité, et

n’obéissent point à un instinct barbare; mais, nés près des abattoirs,

endurcis à des scènes de carnage, ils exercent sans répugnance leur

horrible métier. Tuer un bœuf, le saigner, le souffler, sont pour eux

des actions naturelles. Une longue pratique du meurtre produit en eux

les mêmes effets qu’une férocité native, et les législateurs anciens

l’avaient tellement compris, que le code romain forçait quiconque

embrassait la profession de boucher à la suivre héréditairement.

Évitez donc toute querelle avec les garçons d’échaudoir, habitués du

_Bull-Baiting_ de la barrière du Combat, et qui se servent du couteau

comme d’autres du poing.

Les chroniqueurs du quinzième siècle rapportent d’effroyables atrocités

commises, en 1411, par les cabochiens, bande de partisans du duc

de Bourgogne, dont les chefs étaient Caboche, étalier au Parvis

Notre-Dame, et Saint-Gons, Goix et Thibert, propriétaires de la grande

boucherie. L’historien du duc de Mercœur, dans un ouvrage imprimé à

Cologne, en 1689, affirme qu’après l’assassinat de Henri IV, les

bouchers de Paris proposèrent à la reine d’écorcher tout vif Ravaillac,

et _de le laisser vivre et mourir longtemps en cet estat_.

Après minuit, le garçon d’échaudoir charge la viande sur une charrette,

et la porte à l’étal, où elle est reçue par le _garçon étalier_.

Celui-ci la dépèce et la dispose pour la vente. L’hiver, avec un

calque de papier, il découpe artistement les membranes intestinales

des moutons, y dessine des arabesques, des fleurs, des trompettes de

cavalerie, et expose avec orgueil à la porte des cadavres _illustrés_.

Le garçon étalier est plus civilisé que le garçon d’échaudoir.

Celui-ci, avant de sommeiller, a le temps à peine de couper une

_grillade_, et de l’aller manger chez un marchand de vin. Quand

l’étalier a servi les pratiques, et conté fleurette aux cuisinières,

quand il a plusieurs fois affilé son couteau sur son _fusil_, baguette

cylindrique en fer et en fonte qu’il porte au côté, il lui est permis

de lire les journaux, et après quatre heures, de prendre des leçons de

musique, ou d’aller déployer dans un bal ses talents chorégraphiques.

Cependant, pour l’accoutumance au sang, les garçons étaliers tiennent

un peu de leur compagnon de l’abattoir, et nous tenons de l’un d’eux

une anecdote qui le démontre. Il y a quelques années, le quartier

Montmartre était exploité par des maraudeurs nocturnes, dont la

spécialité était le vol des gigots. A travers les grilles qui ferment

les boucheries, ils décrochaient, avec une perche, les gigots pendus au

plafond. Deux des voleurs tiraient en sens contraires deux barreaux qui

s’écartaient, et livraient passage aux viandes enlevées.

Une nuit, notre étalier entend du bruit dans sa boutique; il descend à

pas de loup, et voit plusieurs hommes rôder dans la rue. Sans appeler

au secours, il saisit un couperet et se met en embuscade, prêt à couper

le bras du premier qui se présenterait.

«Ah! nous disait-il tranquillement, comme s’il se fût agi d’une action

toute simple, j’aurais voulu qu’il en vînt un, _j’avais belle de lui

couper l’bras_.» Et il joignait une pantomime expressive à ce récit

qui nous faisait frémir.

Les voleurs ne parurent pas, car ils étaient déjà venus, et avaient

enlevé treize gigots dont l’étalier était responsable. Comme ils

travaillaient à dévaliser une boutique voisine, l’étalier ouvrit

brusquement sa grille, se mit à crier au voleur! courut sur les

fuyards, et en empoigna un qu’il conduisit au poste, après l’avoir

_taraudé_ à coups de poing.

Le lendemain, l’étalier s’aperçoit de la disparition de ses treize

gigots, et va en gémissant faire sa déclaration au commissaire de

police; mais, ô bonheur inespéré! en s’arrêtant auprès de la boutique

d’un marchand de vin, il voit dans un cabinet un amas de viande

enveloppé dans une serviette: c’étaient ses treize gigots déposés en ce

lieu de recel. Cette bonne fortune ne laissait à l’étalier qu’un seul

regret, celui de n’avoir pas coupé le bras d’un voleur.

L’étalier finit presque toujours par acheter un fonds. Le maître auquel

il succède ne renonce pas absolument à son état. Il suit avec plaisir

la marche ascendante du garçon qu’il occupait; il donne des conseils à

quiconque veut l’entendre sur les affaires de la boucherie, s’informe

du cours de la viande et du suif, et se rend à Poissy dans toutes les

occasions importantes, par exemple, à l’époque de la mise en vente du

bœuf gras.

Le jeudi qui précède le jeudi gras, des bœufs de taille colossale sont

amenés au marché de Poissy, et le plus pesant, orné de banderoles,

exposé en vente au milieu de la place, est bientôt entouré d’un cercle

d’acheteurs, qui se disputent l’honneur de le posséder. Ce n’est point

la soif du lucre qui les anime; c’est l’amour de la gloire, le désir

d’être cités dans les journaux, d’offrir au roi des Français un morceau

d’aloyau, d’occuper un moment le premier rang parmi leurs collègues.

Les enchères se succèdent et grossissent avec rapidité; la victoire

est un moment indécise, et la crainte de se ruiner arrête à peine les

concurrents échauffés.

Le vainqueur fait conduire le bœuf à l’abattoir, d’où l’animal part

le dimanche matin, à neuf heures très-précises. L’_Ordre et la Marche

du bœuf gras_, distribués dans tout Paris, ont donné l’éveil à la

population, qui s’agglomère sur le passage du monstrueux animal.

A la tête du cortége, s’avancent des tambours, des musiciens, et le

boucher propriétaire de la bête, monté sur son plus beau coursier;

des gardes municipaux le suivent, et après eux deux files de garçons

bouchers, à cheval et masqués, chevaliers au casque de carton, turcs

à la veste pailletée, poletais au chapeau ciré, débardeurs, hussards,

enfin toutes les grotesques figures de la saison. Au milieu de la

cavalcade, chemine le bœuf en grande toilette, escorté de sauvages

au maillot couleur de chair, aux massues de carton peint, aux barbes

postiches, à la tête empanachée, tels que les voyageurs véridiques nous

peignent les sauvages. Derrière, vient un char de bois et de toile,

conduit par le Temps, portant Vénus, Mercure, Hercule, et un petit

enfant frisé qui prend le titre de l’Amour. Cette brillante assemblée

parcourt la ville le dimanche et le mardi gras, présente ses hommages

au Roi et aux ministres, en reçoit quelques billets de banque, et

reconduit le bœuf à l’abattoir. Alors l’animal-roi, dépouillé de son

riche accoutrement, est immolé par ceux mêmes qui semblaient prêts à

lui dresser des autels. Ainsi passe la gloire du monde!

Les frais de cette cérémonie furent longtemps faits par les bouchers

qui, avec l’argent des gratifications, organisaient un bal et un

banquet. L’administration des abattoirs touche actuellement les sommes

données par le Roi et les ministres, et pourvoit à toutes les dépenses.

C’est à elle qu’on doit l’invention du char mythologique.

Les gens flegmatiques blâment cette solennité populaire; mais qu’on

l’épure, qu’on la transforme, qu’on en profite pour décerner un prix à

l’habile herbager qui aura perfectionné l’espèce animale au point de

vue de l’alimentation humaine; que les symboles des travaux champêtres

remplacent les divinités païennes, et peut-être fera-t-on d’une

mascarade, une fête en l’honneur de l’agriculture.

[Illustration]

[Illustration: Le Vitrier.]

[Illustration]

XII.

LE VITRIER AMBULANT.

LE VITRIER-PEINTRE.

Selon Pline, l’usage du verre est dû à quelques

marchands, qui, portant du nitre, s’arrêtèrent

près d’une rivière nommée Belus, qui vient du

mont Carmel. Comme ils ne trouvèrent pas de

pierres pour appuyer leur marmite, ils se servirent

de quelques mottes de ce nitre; l’action du feu,

qui mêla le nitre avec le sable, fit couler une matière

transparente, qui n’était autre chose que du

verre.

VIGNEUL DE MARVILLE. _Mélanges d’histoire

et de littérature_.

SOMMAIRE: Vitrier ambulant.--Sa terre natale.--Frais de son

établissement.--Bénéfices.--Logement et nourriture.--Exploitation

en grand de la peinture.--Vitrerie.--Peintres de bâtiments,

d’ornements, de lettres, de décors.--Comptes d’apothicaires.

--Caractère des Ouvriers-Peintres.--Manière ingénieuse de faire

sécher les peintures.--Apprentissage.--Costumes.--Le coin et la

chapelle.--Vitrier-Peintre.

«V’là l’Vitri...i!»

Ainsi s’annonce le Vitrier ambulant dans les villes ou dans les

campagnes; et aussitôt les habitants examinent si leurs carreaux sont

au grand complet. Il répare en quelques minutes les ravages causés

par le vent, la grêle ou la maladresse, trois fléaux ruineux et

destructeurs. Son intervention opportune nous préserve des coups d’air

et des rhumes de cerveau.

«A vos cheveux noirs, à votre teint brun, il est facile de voir que

vous n’êtes pas d’ici, jeune homme.

--_No, Signor, io sono Piemontese[20]._»

[20] «Non, Monsieur, je suis Piémontais.»

Ou bien:

«_No, Mousur, sei de tré léga de Limodzé[21]._»

[21] «Non, Monsieur, je suis de trois lieues de Limoges.»

(Patois limousin.)

Le Vitrier ambulant est, en effet, originaire du Piémont, du Limousin,

ou de quelque autre province française du Midi. Un soir, à la veillée,

dans la cabane paternelle, un _pays_ lui raconte comment, après avoir

adopté l’état de vitrier, il a longtemps parcouru le monde, éprouvé de

nombreuses impressions de voyage, et amassé un capital qu’il se propose

d’augmenter par une nouvelle excursion. Alors le jeune paysan s’anime;

il rêve de carreaux cassés et des merveilles de la France; il se voit

déjà sur la route de Paris et de la fortune, et, dans son enthousiasme,

il s’écrie comme le Corrège: «_Anche io, son’pittore!_»--«Et moi

aussi, je suis Vitrier ambulant!»

Il s’éloigne, en effet, sous la conduite et les auspices d’un

compatriote expérimenté.

L’ignorance de la langue et des usages s’oppose d’abord aux succès

du jeune expatrié. Il oublie difficilement les _i_ et les _a_ des

dialectes sonores du Midi pour les _e_ muets et les syllabes sourdes

du français; pourtant il se compose enfin un jargon passablement

intelligible, se met à travailler pour son propre compte, et va criant

le long des trottoirs, le nez au vent, et les yeux levés vers les

croisées: «V’là l’Vitri...i!»

Peu d’établissements sont moins coûteux que le sien, dont les frais ne

s’élèvent pas au-dessus de 31 francs.

Un portoir 3 fr. » c.

Un diamant pour couper le verre 7 »

Un marteau de vitrier 2 50

Une règle » 50

Un couteau à mastiquer 1 »

_Id._ à démastiquer 1 »

-----------

A reporter 15 »

Report 15 »

Verres à vitres 2 50

Mastic » 50

Patente de septième classe 13 »

-----------

31 fr. » c.

Cinquante sous dans les journées fructueuses, voilà le gain du Vitrier

ambulant; mais il est sobre, rangé, économe. Le contact des habitants

de la grande cité ne le fait point renoncer aux saints principes qu’il

a reçus dans son jeune âge, et il se conserve probe, tempérant et

religieux. Il s’associe à quelques-uns de ses compatriotes, et paie sa

part d’une chambre commune située hors barrière, ou dans les environs

de la place Maubert. La femme de l’un d’eux tient le ménage et apprête

le riz, la viande et les pommes de terre, que chacun achète à tour de

rôle; deux kilogrammes et demi de bœuf suffisent aux repas de toute une

semaine, et si quelque gros épicier vend au rabais du riz avarié, c’est

toujours à lui que s’adressent les Vitriers ambulants.

Au bout de quelques années d’exercice, le Vitrier nomade est atteint

de nostalgie; il part, va de ville en ville, revoit son clocher, et

peut chanter sur un air plus ou moins tyrolien, conformément à l’usage

établi par les fabricants de romances:

Ah! salut mon pays!

Salut, douce campagne!

Mes chagrins sont finis,

Je revois ma montagne.

Il retrouve sa fiancée, chevrière ou manufacturière de fromages,

l’épouse, et entreprend une nouvelle campagne afin de gagner un

patrimoine à sa postérité future. Il continue ainsi jusqu’à ce que,

glacés par l’âge, ses membres lui refusent toute espèce de service. Le

Vitrier ambulant n’est qu’un membre infime de la grande famille des

Vitriers-Peintres.

Quand les entrepreneurs de peinture-vitrerie ont d’importantes

commandes, ils enrôlent quelquefois sous leurs lois des Vitriers

ambulants. D’un autre côté, pendant l’hiver, il y a des

Ouvriers-Peintres sans ouvrage qui endossent le portoir; ainsi des

individus de la profession fixe passent un moment à l’état bohémien, et

réciproquement. Malgré cet échange de positions, malgré la parenté qui

les lie, les Vitriers ambulants et les Ouvriers-Peintres forment deux

classes distinctes, dont la seconde est divisée à l’infini.

Vous savez que les habitants des Indes Orientales étaient et sont

encore divisés en castes nombreuses: brames, rajahs, moudeliars,

vellagers, saaners, chettis, etc. Chacune d’elles ayant sa fonction

rigoureusement déterminée, un malheureux Européen est condamné à

entretenir une armée de domestiques. Le Bengali, qui cire les bottes,

ne consentirait jamais à tenir le balai, et le valet de chambre

aimerait mieux être précipité dans le Gange que de remplacer le

porteur de palanquin. Il en est de même dans les grands établissements

de peinture-vitrerie: une multitude d’ouvriers, sous la direction

d’entrepreneurs, se partagent une multitude de spécialités.

Le Peintre en bâtiments est employé à barbouiller _grosso modo_ les

parquets, les murs, les escaliers, les gros meubles.

Le Peintre d’ornements ou d’attributs peint les enseignes, les figures,

les statues, les arbres, les fonds de théâtre.

Le Peintre de lettres inscrit sur la devanture des boutiques le nom des

commerçants qui y résident.

Le Peintre de décors imite, par d’habiles combinaisons de couleurs, les

marbres, les bois, le jaspe, le noyer, le chêne ou l’acajou.

Il est encore d’autres ouvriers exclusivement chargés, les uns de

coller des papiers, les autres d’entretenir les meubles, ceux-ci de

frotter les planchers, ceux-là de poser les carreaux de vitre. Un

propriétaire, en faisant radouber un appartement avarié, est étonné

de voir défiler devant lui une légion de travailleurs. Jean donne une

première couche à la colle, et s’arrête, parce que la seconde couche

à l’huile n’est point dans ses attributions; Pierre peint les châssis

d’une croisée, et s’en va, laissant la bise siffler dans la chambre, en

attendant qu’il plaise à Mathieu de placer les carreaux.

Les mémoires des entrepreneurs de peinture sont en raison directe

de cet éparpillement du travail. Le _singe_ (c’est ainsi que

l’Ouvrier-Peintre appelle le bourgeois qui l’emploie) se voit présenter

des comptes d’apothicaire, où l’on énumère minutieusement les moindres

détails des réparations opérées:

«Avoir arraché d’anciennes bordures;

«Avoir lavé, rebouché et peint en blanc à la colle les plafonds;

«Avoir dépoli des carreaux au blanc d’argent et au tampon;

«Avoir collé du papier;

«Avoir gratté, mis en couleur, nettoyé, frotté, fait des raccords.»

Le tout est indépendant des ravages que les Ouvriers-Peintres auront pu

commettre dans la cave et la cuisine, de complicité avec les femmes de

chambre, auxquelles ils font une cour assidue et intéressée. Amis du

plaisir et de l’oisiveté, les _illustrateurs_ de maisons s’arrangent

toujours pour travailler le plus lentement possible, aller faire de

temps en temps des stations au café, jouer au billard, et fumer avec

une nonchalance asiatique.

C’est en l’absence de tout surveillant masculin, quand ils ont affaire

à quelque bourgeoise inexpérimentée, que les Ouvriers-Peintres

s’abandonnent le plus scandaleusement à leur douce fainéantise; ils

s’étalent sur leurs échelles, donnent par intervalles un coup de

brosse inattentif, et, non contents d’obtenir des rafraîchissements

par l’entremise de la bonne, ils tendent des piéges à la maîtresse

elle-même.

«Quelle insupportable odeur de peinture! s’écrie celle-ci. N’y

aurait-il pas moyen de la dissiper?

--Si fait, Madame, et rien n’est plus facile, répond le premier

ouvrier. Quand l’air de votre chambre est vicié, comment y

remédiez-vous?

--Ordinairement, je fais brûler du sucre sur une pelle.

--C’est parfait, Madame, mais ça ne suffit pas. Pour chasser le

mauvais air, et faire sécher en même temps la couleur, nous employons

un procédé fort simple et très-économique: nous prenons un litre

d’eau-de-vie de bonne qualité, nous y mêlons du sucre et un peu de

citron, et nous mettons chauffer le tout sur un fourneau, au milieu

de la pièce, qu’on a soin de bien fermer; il se dégage des vapeurs

alcooliques qui ont je ne sais quel mordant, quelle force dessiccative,

et, en moins de rien, les parfums les plus agréables succèdent à

l’odeur de la peinture.»

Si la bourgeoise se rend à la justesse de ce raisonnement, les

travailleurs se groupent autour d’un bol de punch, ferment

hermétiquement les portes, et se réchauffent l’estomac aux dépens d’une

trop confiante hôtesse.

Voici un autre exemple du mordant des vapeurs alcooliques. Un

Ouvrier-Peintre donne à entendre qu’il est indispensable de nettoyer

les glaces, et demande, pour ce faire, un grand verre d’eau-de-vie. Il

le boit lentement, ternit par intervalles, de son haleine, la surface

du miroir, qu’il essuie avec un torchon.

Les Industriels: Métiers et professions en France · 第 7 / 18 段