de France.--Conditions physiques nécessaires à l’exercice de
la profession.--Compagnons rouleurs.--Mère des Maréchaux.
--Atelier du Maréchal-Ferrant.--Travail.--Journée du
Maréchal-Ferrant.--Accusation de tapage nocturne.--Maurice,
comte de Saxe.--Costume et instruments.--Le Maréchal-Ferrant
des campagnes.--Maréchaux-Grossiers.--Connaissances du
Maréchal-Ferrant.--Causes de sa disparition future.--
Maréchal-Ferrant dans l’armée.--Ses devoirs.--Ses rapports
avec le capitaine commandant et le capitaine instructeur.
Pourquoi le dédaignerions-nous, ce sombre industriel, cordonnier
ordinaire de _la plus noble conquête que l’homme ait jamais faite_?
Il appartient à l’intéressante famille des manipulateurs du fer;
et tous, mineurs, fondeurs, forgerons, serruriers, gens utiles,
sinon agréables, rudes travailleurs aux mains noires et au teint
cuivré, jouissent d’une estime particulière, juste indemnité de la
difficulté, de la tristesse et de l’importance de leurs occupations.
Une considération non moins grande s’est toujours attachée à ceux qui
prennent soin de la race chevaline. D’où sortaient les plus éminents
officiers des anciens rois? de l’écurie. Le connétable n’était que
le comte préposé à l’étable, «_regalium præpositus equorum, quem
connestabilem vocant_,» comme dit dans son latin semi-barbare le
chroniqueur Grégoire de Tours. Le Maréchal avait la charge des chevaux
de guerre du roi. _Mark-scal_ signifiait, en vieil allemand, _maître
des chevaux_, et les savants étymologistes qui ont voulu faire dériver
ce mot de _mark_ (_frontière_) et de _child_ (_défenseur_), ont ignoré
que le monosyllabe _scal_ se retrouvait dans _senes-cal_ (_maître des
cuisiniers_). D’après un ancien mémoire de la Chambre des Comptes, les
Maréchaux-Ferrants de Bourges donnaient annuellement aux maréchaux de
France quatre fers au mois d’avril et quatre autres le jour de Pâques.
Ce fait ne prouve-t-il pas une communauté d’origine, un rapprochement
fraternel entre le premier dignitaire de l’armée française et le type
que nous étudions?
Enorgueillis-toi donc, ô Maréchal-Ferrant! qu’un peu d’honneur te
console de tes peines, toi dont le métier use la vie! Tu es de ceux,
pauvre homme! qui travaillent le plus et qui gagnent le moins. Le prix
élevé du fer, celui du charbon, la prompte usure des outils, nuisent à
ta prospérité. Tes fatigues, pourtant, sont accablantes, prolongées,
sans cesse renaissantes; tu n’y résisterais point si la nature ne
t’avait doué d’un physique d’élite. Il est de ces professions que le
premier venu peut embrasser sans nulle vocation, quand même il serait
notoirement invalide de corps et d’esprit. On peut être indifféremment
expéditionnaire ou bimbelotier; mais Maréchal-Ferrant, non pas. Il
faut, pour battre le fer sur l’enclume, des muscles saillants, une
stature élevée, des bras nerveux. Un homme qui, s’il fût né à Sparte,
eût été immédiatement jeté du haut des précipices du mont Taygète, ne
saurait prétendre à tenir le marteau.
L’aspirant Maréchal-Ferrant débute par être _compagnon rouleur_.
Aussitôt qu’il a quelque teinture du métier, il quitte son premier
maître, part, et va de ville en ville, s’arrêtant pour travailler au
prix de dix-huit à trente francs par mois. Grâce aux lois bienfaisantes
du compagnonnage, il est assuré d’un gîte en attendant de l’emploi.
Un compagnon rouleur entre dans Paris; est-il isolé, perdu, au milieu
de l’immense population? point. Il demande au premier passant qu’il
rencontre la rue Vieille-du-Temple; arrivé devant le nº 97, il avise,
au centre de la façade de cette maison, un carré long peint en noir,
sur lequel se détachent en ronde bosse des fers dorés et la statue de
saint Éloi. Au-dessus est écrit en lettres raturées par le temps:
MÈRE DES MARÉCHAUX-FERRANTS.
Hôtel du grand Saint-Éloi.
Le compagnon paraît; il trouve des frères attablés dans la buvette du
rez-de-chaussée; il se fait reconnaître; on lui accorde les vivres, le
couvert, un crédit illimité. Dès le lendemain, s’il vient une demande,
il sera placé, sans que le maître auquel on l’adressera ait le droit
de le refuser. L’ouvrier éprouve ainsi combien l’association donne de
force aux faibles, de richesse aux pauvres, de grandeur aux petits, de
consolations aux malheureux.
Quand il a recueilli les fonds nécessaires, le Maréchal s’empresse de
s’établir. Son atelier est moins une boutique qu’un hangar noir et
charbonné. La forge s’élève dans un coin, et, à côté, pend l’énorme
soufflet qui active la flamme; l’enclume est la table de milieu de cet
appartement enfumé; les marteaux, les ferrailles, sont épars çà et là
sur le sol. On voyait près de la porte, il y a peu d’années encore,
une espèce de cage en bois appelée _travail_, prison destinée aux
chevaux récalcitrants; mais ils sont, à ce qu’il semble, devenus plus
dociles, ou les Maréchaux plus habiles à les maîtriser, car la machine
répressive est supprimée presque partout. Un arrêté de la Cour de
Cassation, du 30 frimaire an XIII (21 décembre 1804), a d’ailleurs mis
un terme aux empiétements que les Maréchaux se permettaient sur la voie
publique; il les a consignés dans leurs ateliers ou leurs cours, en
prohibant l’établissement de nouveaux travails dans la rue, attendu les
ruades que les passants étaient susceptibles de recevoir.
Si la boutique du Maréchal est sur le bord d’une route, elle luit le
soir comme un fanal aux yeux du piéton attardé. L’artiste en quête du
pittoresque, l’ouvrier en tournée, le soldat qui regagne son corps,
aperçoivent de loin la forge étincelante, et hâtent joyeusement le
pas vers l’étape. C’est chez le Maréchal qu’ils s’arrêtent pour
prendre langue et allumer leur pipe; il a toujours à leur disposition
de bons renseignements sur les auberges de l’endroit, et un charbon
incandescent qu’il tire lui-même de la fournaise pour le présenter au
voyageur.
L’activité du Maréchal fait le désespoir de ses voisins; les infortunés
sommeillent, lorsque, brusquement arrachés à leurs rêves, ils entendent
retentir le marteau; c’est le Maréchal qui, debout avant l’aube,
prépare les fers pour la journée. Ses travaux ne sont interrompus qu’à
neuf heures par le déjeuner, et à deux heures par le dîner. Mais si
un commissaire de police les surprend plus tard à la besogne, gare
le procès-verbal et l’amende! «En passant dans la rue de la Saulaye,
nous avons entendu un bruit considérable de violents coups de marteau,
provenant du travail du sieur Bourguignon, maréchal-ferrant, demeurant
dans ladite rue; lequel peut troubler le repos et la tranquillité
des habitants voisins; et attendu que l’ordonnance de police du 26
juin 1778, non abrogée, maintenue, au contraire, implicitement par
l’article 484 du Code pénal, défend à ceux qui exercent des professions
à marteau de commencer leur travail avant cinq heures du matin, et
de le prolonger au delà de huit heures du soir, à peine de 50 francs
d’amende, sommes entré chez ledit sieur, et lui avons enjoint de cesser
son travail à l’instant même, avec défense expresse de l’exercer avant
ou après les heures prescrites; et, pour la contravention par lui
commise, lui avons déclaré procès-verbal, pour lui être donné telles
suites que de droit par voie de police correctionnelle, attendu la
quotité de l’amende;
«Et, par ledit sieur Bourguignon, nous a été dit qu’il avait de la
besogne pressée, et qu’il se moquait pas mal de nous; et a signé après
lecture faite;
«Contre laquelle réponse nous avons fait toutes réserves et
protestations de droit, et avons signé. N...»
La prestance du Maréchal est digne et imposante; les émanations
ferrugineuses qu’il absorbe entretiennent sa vigueur naturelle, par
laquelle il s’est acquis dans tout le voisinage une juste célébrité.
Les fastes des Maréchaux-Ferrants rapportent que l’un d’eux fit assaut
de force avec Maurice, comte de Saxe. Ce général illustre, voyageant
incognito en Flandre, vers l’année 1744, s’arrête, dit la chronique, à
la porte d’un Maréchal-Ferrant, et lui demande à voir son assortiment
de fers, pour choisir ceux qui lui paraîtraient convenables à sa
monture. L’ouvrier lui en présente de différentes qualités.
«Que me donnez-vous là?» dit le maréchal de France; «ce sont des fers
de pacotille!» Et les prenant par les extrémités, entre l’index et le
pouce, il en brise plusieurs successivement.
Le Maréchal-Ferrant le laisse faire, admirant en silence cette
prodigieuse vigueur. Quand le comte de Saxe est las de casser des fers,
il en désigne quatre des plus solides; l’artisan se met au travail, et,
après avoir achevé son opération, reçoit un écu de six livres.
«Que me donnez-vous là?» dit-il; «votre argent n’est pas de bon aloi!»
Et ses doigts robustes, étreignant les bords de la pièce, la séparent
en deux moitiés.
«Peste!» s’écrie le comte de Saxe; «il paraît que j’ai affaire à forte
partie. Voyons si vous continuerez longtemps comme vous avez commencé.»
Cinq ou six pièces offertes au Maréchal-Ferrant ont le sort de la
première.
«Je me ruinerais à cette épreuve,» dit Maurice en remontant à cheval;
«je me reconnais vaincu, vaincu comme les Hongrois à Prague! Tenez,
voici deux louis, buvez à la santé du comte de Saxe.»
Cette fantaisie athlétique rappelle celle d’un major de cavalerie,
nommé Barsabas, mentionné dans les _Ana_ du dix-huitième siècle. Il
avait l’habitude, toutes les fois qu’il faisait ferrer un cheval,
d’emporter l’enclume et de la cacher sous son manteau.
Nos Maréchaux-Ferrants n’ont pas moins de solidité dans les poignets
que leurs prédécesseurs. Les manches de leur grosse chemise grise,
roulées jusqu’au-dessus des coudes, laissent à découvert des bras
énormes, dont le droit, constamment exercé, est toujours plus
volumineux que le gauche.
Le Maréchal, quand il procède au ferrage, se munit de poches en cuir à
doubles compartiments, maintenues sur les hanches par une ceinture; là
sont les instruments de sa profession:
Les _triquoises_, ou tenailles, pour couper les pointes de clous qui
font saillie en dehors du sabot;
Le _paroir_, ou poinçon, pour chasser les clous de leurs trous;
Le _boutoir_, ou marteau, pour _brocher_ les clous dans le sabot;
Le _rogne-pied_, formé le plus souvent d’une vieille lame de sabre,
pour enlever la corne qui déborde le fer.
Les Maréchaux des grandes villes ont substitué aux poches de l’ancien
temps une boîte plus élégante, mais peut-être moins commode.
Dans les campagnes, le Maréchal ne se borne pas à ferrer les chevaux;
il forge les instruments aratoires, socs, chaînes, anneaux, essieux,
etc. Les agriculteurs s’abonnent à l’année pour le ferrage, à raison
d’une vingtaine de francs par cheval, et soldent les autres ouvrages
sur mémoire. Que feraient-ils sans le Maréchal? comment ouvriraient-ils
la terre, s’il n’était pas là pour marteler le métal rebelle,
l’arrondir, l’aiguiser, le plier, s’il ne s’érigeait en collaborateur
du fermier?
Le Maréchal-Ferrant a la prétention de se connaître en chevaux;
il critique ceux qu’on lui amène, et fait subir un interrogatoire
à la pratique. «Combien ce cheval a-t-il coûté?--Est-il normand
ou ardennais?--A-t-il des vices?--Va-t-il au cabriolet?--Est-il
_pinçart_, ou _forge_-t-il[6]?» Le Maréchal se considère aussi comme
un vétérinaire remarquable, et pratique tant bien que mal, sur les
bestiaux, les opérations de la chirurgie. Les villageois croient qu’il
guérit les tranchées des vaches avec des prières et des invocations;
mais son véritable talent est une grande expérience. Il reconnaît quand
un cheval a besoin d’être purgé avec du sirop de nerprun, du calomel,
de l’aloës, du jalap, et des amandes douces; il signale la présence des
vers dans les flancs du cheval qui se roule, bâille, écume, s’agite et
se mord les côtes. Votre monture est blessée aux pieds, des fissures
se sont déclarées au sabot, la corne est attaquée; allez consulter
le Maréchal-Ferrant; il préparera pour vous des amalgames de vieux
oing, de graisse de cerf, d’huile de laurier, d’onguent populéum, de
térébenthine et de jus d’oignons. Il sait appliquer un séton ou donner
un coup de lancette, suivant les cas, aux chevaux courbaturés. Il
cautérise avec deux traînées de poudre placées de chaque côté de la
crête de l’épine vertébrale, ceux qui sont attaqués de paraplégie. Les
maladies les plus dangereuses, le farcin, le catharre, la gourme, le
vertigo, la morve même, ne résistent point à ses prescriptions; c’est
lui du moins qui l’affirme.
[6] Être _pinçart_, en terme de maréchallerie, c’est marcher
sur la pince du pied. _Forger_, c’est frapper les extrémités
du fer de devant avec la pointe des pieds de derrière.
On appelle _Maréchaux-Experts_ ceux qui, ayant étudié à l’École
vétérinaire d’Alfort ou à l’école de Saumur, ont une connaissance
approfondie de leur état, de la structure anatomique et des maladies
des chevaux.
Les _Maréchaux-Grossiers_ sont en même temps menuisiers ou charrons.
Afin de prévenir les incendies, on les oblige à avoir deux ateliers
séparés par un mur de trois mètres de haut, entièrement en pierre, et
contre lequel la forge n’est point adossée. La disposition des portes
doit être telle que des étincelles ne puissent voler dans l’atelier où
est le bois. Les Maréchaux-Grossiers, avant de s’établir, sont soumis
à la visite d’un commissaire de police, qui peut, si les précautions
voulues n’ont pas été prises, provoquer la démolition de la forge, la
fermeture de l’atelier, et une condamnation à une amende de 400 francs,
somme qui dépasse souvent tout l’avoir du délinquant.
Les amateurs de jeux de mots peuvent répéter, à propos du
Maréchal-Ferrant, ces paroles de l’Évangile: «Qui frappe par le
fer, périra par le fer.» Avant vingt ans, il sera relégué dans les
bourgades; et d’où viendra sa ruine? de ce que, déclassant les chevaux,
on substituera aux voies actuelles de communication, des chemins
fabriqués avec ce même métal qui est aujourd’hui son gagne-pain.
* * * * *
Le Maréchal-Ferrant militaire, personnage différent de celui que nous
avons décrit, n’a rien à appréhender des variations de l’industrie.
Il est attaché, dans la cavalerie, l’artillerie, le train des parcs,
et la compagnie des sapeurs-conducteurs du génie, à ce qu’on nomme le
peloton hors rang, peloton exempt de service et composé entièrement
d’ouvriers de divers états. En arrivant sous les drapeaux, il s’est
empressé de demander à continuer son métier; il a obtenu d’être reçu à
l’école de cavalerie de Saumur. Revenu au corps, reconnu capable par
le vétérinaire en chef, il s’est installé à la forge, pendant que sa
femme, avec l’autorisation du colonel, établissait une modeste cantine.
Le voilà maintenant brigadier, portant pour insignes un fer à cheval en
haut de la manche, orgueilleux de son grade, s’assimilant sans façon
aux maréchaux-des-logis. «Eh! eh! dit-il en parlant d’eux, nous autres
Maréchaux, nous nous entendons toujours bien.»
Le Maréchal-Ferrant est payé par le trésorier, sur un état que délivre
le capitaine-commandant, après avoir fait visiter la ferrure par
les officiers et sous-officiers de peloton. La forge est sous la
surveillance du capitaine-instructeur, qui s’assure de la qualité et de
la légèreté des fers, du bon emploi des clous, de l’approvisionnement
de l’atelier en fers forgés, clous et lopins.
Lorsque le régiment est en marche, le colonel est tenu de veiller à
l’entretien de la ferrure, et prescrit aux capitaines qui sont à la
tête des compagnies, de faire pourvoir chaque homme monté de deux fers
forgés et des clous nécessaires. Les cavaliers sont responsables de ce
dépôt envers les Maréchaux.
Le Maréchal-Ferrant militaire est un ouvrier-soldat, brave au besoin,
mais habituellement doux et pacifique. Dénué d’ambition, il n’est
point entré au service avec l’idée _qu’il avait un bâton de maréchal
de France dans sa giberne_. Il n’essaie point de se perfectionner
dans _l’école de peloton_ et le maniement des armes. Isolé de l’armée
active, à laquelle il est cependant si indispensable, il ne songe
qu’à s’acquérir la réputation de manier habilement le paroir et le
rogne-pied.
[Illustration]
[Illustration: La Marchande des Quatre Saisons.]
[Illustration]
IX.
LA MARCHANDE DES QUATRE-SAISONS.
J’entends Javotte,
Portant sa hotte,
Crier: carotte,
Panais et chou-fleur.
Perçant et grêle,
Son cri se mêle
A la voix frêle
Du noir ramonneur.
DÉSAUGIERS.
SOMMAIRE: Définition.--Contraste.--Marchandes des
quatre-saisons stationnaires et ambulantes.--Concert en plein
vent.--Cloche de neuf heures.--Les souris dansent sous la
table.--Discussions avec les sergents de ville.--Vieilles
marchandes des quatre-saisons.--Leur résignation.--Souvenirs
intimes du temps de l’Empire.--Quai de la Tournelle.--Débit de
fruits et de légumes dans Paris.--Bouquetières.
De toute la population féminine de Paris, les plus pauvres, les plus
crottées, les plus avilies, sont les marchandes des quatre-saisons.
L’étymologie de ce nom est facile à établir; elles vendent
successivement les produits des quatre saisons. Vous n’avez qu’à
consulter le calendrier républicain, qui contient, comme on sait,
l’énumération complète des fruits et des légumes de chaque mois; vous
trouverez là tous les éléments du commerce de nos pauvres fruitières en
plein vent.
Deux filles naissent le même jour, l’une au premier étage, l’autre sous
les toits, toutes deux faibles, vagissantes et nues. La nature a mis en
toutes deux le germe de la beauté, du talent, de la vertu; elles sont
également douées des qualités précieuses que Dieu réserve à ses élus;
elles pourraient toutes deux, tendres fleurs, s’épanouir et briller au
soleil. Cependant, voyez-les quinze ans plus tard! La première, fille
d’un propriétaire aisé, a grandi dans le luxe et l’abondance; elle a
conservé le teint blanc et rose qui la faisait trouver si charmante
dans son berceau; ses grâces originelles se sont développées; les
admirateurs bourdonnent autour d’elle quand elle entre dans un bal,
plus éblouissante de beauté que de parure. Les arts et les sciences
ont mis en relief toutes ses facultés; sa voix est musicale, sa parole
mielleuse; la modestie habite sur ses lèvres et dans son cœur. Heureux
l’époux qui accompagnera sur la terre cet ange descendu des cieux!
L’autre, l’enfant de la mansarde, la fille de la marchande des
quatre-saisons, vouée par la misère au métier maternel, a subi de
bonne heure les plus cruelles privations; sa voix enfantine s’est
brisée à crier sur les places; son corps s’est affaissé sous le poids
d’un éventaire; sa taille s’est déformée; elle a les yeux rouges et
éraillés, les membres contournés et grêles; ses pieds sont meurtris
par les pavés, et cachés à peine dans des savates béantes qui hument
la fange des ruisseaux. Le soleil a hâlé, la pluie a battu, le froid
a gercé son visage. Qu’a-t-elle appris? rien que des fragments de
catéchisme, machinalement répétés. A quel vocabulaire emprunte-t-elle
son langage? à celui des plus grossiers artisans. Au milieu d’un
peuple matériel, elle s’est promptement façonnée à l’impudeur, et des
mots cyniques errent sur sa bouche encore vermeille, comme une limace
sur une rose... Qui dirait qu’elles sont de la même race, la jeune
fille des salons et celle de la rue? Croirait-on que la société leur
ait fait une part assez inégale pour effacer toute trace d’analogie
primitive? La seconde était-elle destinée à présenter avec la première
un contraste aussi affligeant?
Ce serait une tâche trop pénible que de prolonger le parallèle entre
ces deux femmes, jusqu’à la tombe de marbre pour celle-ci, jusqu’à la
fosse commune pour celle-là; notre but n’est pas de peindre la vie
insouciante et calme des femmes du monde, mais d’appeler un instant
leur attention sur des créatures dégradées et souffrantes.
Les marchandes des quatre-saisons servent d’intermédiaires entre les
maraîchers de la banlieue et les consommateurs parisiens. La vente
en gros des fruits, légumes, herbages, fleurs en bottes et plantes
usuelles, est faite tous les matins, au marché des Innocents, par des
cultivateurs des environs de Paris; c’est là que les marchandes des
quatre-saisons s’approvisionnent, pour vendre à poste fixe ou colporter
leurs denrées, suivant le rang qu’elles occupent dans leur communauté.
Celles qui ont obtenu des places gratuites en face la Halle au Poisson,
ou qui paient d’une redevance hebdomadaire de 70 centimes le droit de
stationner autour de la fontaine, ont leurs marchandises disposées sur
des espèces de tréteaux surmontés de parapluies gigantesques; ce sont
les privilégiées du métier. Elles ont sollicité longtemps avant que le
préfet de police leur accordât une place, sur un certificat de bonne
conduite et de résidence à Paris depuis un an. Cette pièce essentielle,
délivrée par le commissaire du quartier, eût été insuffisante sans de
puissantes recommandations; car le nombre des postulantes est toujours
supérieur à celui des emplacements disponibles.
Chaque place porte un écriteau sur lequel on lit le nom de la
détaillante et le numéro de sa permission. On ne peut avoir à la fois
deux places, ni une place et une boutique.
Les marchandes ambulantes des quatre-saisons sont échelonnées le long
de la Halle au Beurre, du Marché au Poisson, des rues Saint-Honoré et
de la Ferronnerie. Les unes ont devant elles un éventaire, les autres
portent simplement à la main leur fonds de commerce; et toutes forment,
de leurs voix réunies, le moins harmonieux des chœurs, glapissant sur
tous les tons imaginables:
«Voulez-vous des choux-fleurs, des beaux choux-fleurs?
«--Voyez donc la poire au sucre! un sou l’tas!
«--Un sou d’oseille! en v’là d’la belle!
«--Voyez donc la chicorée! huit d’un sou!
«--Un liard le persil!
«--Voyez, Mesdames, un sou les tas d’douillettes![7].
[7] Nom populaire des figues à Paris.
«--Des citrons, Madame, venez voir ces beaux-là! ma belle, voyez la
limonade!
«--Voyez, deux sous l’ognon, deux sous la botte!
«--A un sou l’légume!
«--J’ai du bon poireau, d’la belle carotte! voyons, Madame, parlez-moi!
«--Un sou l’tas de sardines, ma biche!
«--Un sou l’tas de plein vent!--Vous dites deux liards?--Ah ben, vous
n’mangerez pas d’abricots à c’prix-là c’t’année. Ils m’coûtent à
moi plus que ça.»
Chacune interpelle ainsi les passants, les passantes surtout, et
offre ses prunes, ses oranges, ses fruits secs, ses pommes, ses noix,
etc. Quelques-unes vendent des melons en détail, et apostrophent les
chalands en ces termes: «Deux sous la coupe! la r’nommée des bons
melons!» Les marchandes de noix répètent: «Des vertes au cassé! des
belles noix vertes!» Elles tiennent d’une main un petit cylindre de
bois qu’elles s’appliquent sur l’abdomen, et de l’autre un maillet;
voilà leur enclume et leur marteau; et tout en cheminant par les rues,
elles sèment leur route de coquilles de noix.
N’oublions pas celles qui, débitant des poires dites d’Angleterre, font
entendre ce cri patriotique:
«Deux liards l’Angleterre! deux liards les Anglais!»
A neuf heures la cloche retentit, et, dès lors, il faut que les
marchandes vagabondes enlèvent leur étalage et disparaissent. Elles
restent toutefois embusquées dans les rues qui aboutissent à la Halle,
guettant les sergents-de-ville chargés de les mettre en fuite. Du plus
loin qu’elles aperçoivent un uniforme, elles battent en retraite comme
une volée d’oisillons effarouchés par le chasseur; elles attendent que
le représentant de la force publique ait tourné le dos, reviennent sur
leurs pas, et recommencent à s’égosiller de plus belle, en criant: «A
un sou le tas! voyez, Mesdames!»
L’état de la Halle est le critérium de celui de la Cité. Quand la
police est sur les traces d’une grande conspiration, quand les
_éternels ennemis de l’ordre_ s’agitent, la bande entière des
sergents-de-ville est employée à réprimer l’émeute. Affranchies de
toute surveillance, les marchandes des quatre-saisons prennent leurs
ébats, campent au milieu de la rue, jonchent le sol de feuilles de
choux, jusqu’à l’heure où, le calme étant rétabli, les chapeaux à
cornes s’avancent pour expulser les éventaires usurpateurs.