SOMMAIRE:--Parenté des Maréchaux-Ferrants avec les maréchaux

de France.--Conditions physiques nécessaires à l’exercice de

la profession.--Compagnons rouleurs.--Mère des Maréchaux.

--Atelier du Maréchal-Ferrant.--Travail.--Journée du

Maréchal-Ferrant.--Accusation de tapage nocturne.--Maurice,

comte de Saxe.--Costume et instruments.--Le Maréchal-Ferrant

des campagnes.--Maréchaux-Grossiers.--Connaissances du

Maréchal-Ferrant.--Causes de sa disparition future.--

Maréchal-Ferrant dans l’armée.--Ses devoirs.--Ses rapports

avec le capitaine commandant et le capitaine instructeur.

Pourquoi le dédaignerions-nous, ce sombre industriel, cordonnier

ordinaire de _la plus noble conquête que l’homme ait jamais faite_?

Il appartient à l’intéressante famille des manipulateurs du fer;

et tous, mineurs, fondeurs, forgerons, serruriers, gens utiles,

sinon agréables, rudes travailleurs aux mains noires et au teint

cuivré, jouissent d’une estime particulière, juste indemnité de la

difficulté, de la tristesse et de l’importance de leurs occupations.

Une considération non moins grande s’est toujours attachée à ceux qui

prennent soin de la race chevaline. D’où sortaient les plus éminents

officiers des anciens rois? de l’écurie. Le connétable n’était que

le comte préposé à l’étable, «_regalium præpositus equorum, quem

connestabilem vocant_,» comme dit dans son latin semi-barbare le

chroniqueur Grégoire de Tours. Le Maréchal avait la charge des chevaux

de guerre du roi. _Mark-scal_ signifiait, en vieil allemand, _maître

des chevaux_, et les savants étymologistes qui ont voulu faire dériver

ce mot de _mark_ (_frontière_) et de _child_ (_défenseur_), ont ignoré

que le monosyllabe _scal_ se retrouvait dans _senes-cal_ (_maître des

cuisiniers_). D’après un ancien mémoire de la Chambre des Comptes, les

Maréchaux-Ferrants de Bourges donnaient annuellement aux maréchaux de

France quatre fers au mois d’avril et quatre autres le jour de Pâques.

Ce fait ne prouve-t-il pas une communauté d’origine, un rapprochement

fraternel entre le premier dignitaire de l’armée française et le type

que nous étudions?

Enorgueillis-toi donc, ô Maréchal-Ferrant! qu’un peu d’honneur te

console de tes peines, toi dont le métier use la vie! Tu es de ceux,

pauvre homme! qui travaillent le plus et qui gagnent le moins. Le prix

élevé du fer, celui du charbon, la prompte usure des outils, nuisent à

ta prospérité. Tes fatigues, pourtant, sont accablantes, prolongées,

sans cesse renaissantes; tu n’y résisterais point si la nature ne

t’avait doué d’un physique d’élite. Il est de ces professions que le

premier venu peut embrasser sans nulle vocation, quand même il serait

notoirement invalide de corps et d’esprit. On peut être indifféremment

expéditionnaire ou bimbelotier; mais Maréchal-Ferrant, non pas. Il

faut, pour battre le fer sur l’enclume, des muscles saillants, une

stature élevée, des bras nerveux. Un homme qui, s’il fût né à Sparte,

eût été immédiatement jeté du haut des précipices du mont Taygète, ne

saurait prétendre à tenir le marteau.

L’aspirant Maréchal-Ferrant débute par être _compagnon rouleur_.

Aussitôt qu’il a quelque teinture du métier, il quitte son premier

maître, part, et va de ville en ville, s’arrêtant pour travailler au

prix de dix-huit à trente francs par mois. Grâce aux lois bienfaisantes

du compagnonnage, il est assuré d’un gîte en attendant de l’emploi.

Un compagnon rouleur entre dans Paris; est-il isolé, perdu, au milieu

de l’immense population? point. Il demande au premier passant qu’il

rencontre la rue Vieille-du-Temple; arrivé devant le nº 97, il avise,

au centre de la façade de cette maison, un carré long peint en noir,

sur lequel se détachent en ronde bosse des fers dorés et la statue de

saint Éloi. Au-dessus est écrit en lettres raturées par le temps:

MÈRE DES MARÉCHAUX-FERRANTS.

Hôtel du grand Saint-Éloi.

Le compagnon paraît; il trouve des frères attablés dans la buvette du

rez-de-chaussée; il se fait reconnaître; on lui accorde les vivres, le

couvert, un crédit illimité. Dès le lendemain, s’il vient une demande,

il sera placé, sans que le maître auquel on l’adressera ait le droit

de le refuser. L’ouvrier éprouve ainsi combien l’association donne de

force aux faibles, de richesse aux pauvres, de grandeur aux petits, de

consolations aux malheureux.

Quand il a recueilli les fonds nécessaires, le Maréchal s’empresse de

s’établir. Son atelier est moins une boutique qu’un hangar noir et

charbonné. La forge s’élève dans un coin, et, à côté, pend l’énorme

soufflet qui active la flamme; l’enclume est la table de milieu de cet

appartement enfumé; les marteaux, les ferrailles, sont épars çà et là

sur le sol. On voyait près de la porte, il y a peu d’années encore,

une espèce de cage en bois appelée _travail_, prison destinée aux

chevaux récalcitrants; mais ils sont, à ce qu’il semble, devenus plus

dociles, ou les Maréchaux plus habiles à les maîtriser, car la machine

répressive est supprimée presque partout. Un arrêté de la Cour de

Cassation, du 30 frimaire an XIII (21 décembre 1804), a d’ailleurs mis

un terme aux empiétements que les Maréchaux se permettaient sur la voie

publique; il les a consignés dans leurs ateliers ou leurs cours, en

prohibant l’établissement de nouveaux travails dans la rue, attendu les

ruades que les passants étaient susceptibles de recevoir.

Si la boutique du Maréchal est sur le bord d’une route, elle luit le

soir comme un fanal aux yeux du piéton attardé. L’artiste en quête du

pittoresque, l’ouvrier en tournée, le soldat qui regagne son corps,

aperçoivent de loin la forge étincelante, et hâtent joyeusement le

pas vers l’étape. C’est chez le Maréchal qu’ils s’arrêtent pour

prendre langue et allumer leur pipe; il a toujours à leur disposition

de bons renseignements sur les auberges de l’endroit, et un charbon

incandescent qu’il tire lui-même de la fournaise pour le présenter au

voyageur.

L’activité du Maréchal fait le désespoir de ses voisins; les infortunés

sommeillent, lorsque, brusquement arrachés à leurs rêves, ils entendent

retentir le marteau; c’est le Maréchal qui, debout avant l’aube,

prépare les fers pour la journée. Ses travaux ne sont interrompus qu’à

neuf heures par le déjeuner, et à deux heures par le dîner. Mais si

un commissaire de police les surprend plus tard à la besogne, gare

le procès-verbal et l’amende! «En passant dans la rue de la Saulaye,

nous avons entendu un bruit considérable de violents coups de marteau,

provenant du travail du sieur Bourguignon, maréchal-ferrant, demeurant

dans ladite rue; lequel peut troubler le repos et la tranquillité

des habitants voisins; et attendu que l’ordonnance de police du 26

juin 1778, non abrogée, maintenue, au contraire, implicitement par

l’article 484 du Code pénal, défend à ceux qui exercent des professions

à marteau de commencer leur travail avant cinq heures du matin, et

de le prolonger au delà de huit heures du soir, à peine de 50 francs

d’amende, sommes entré chez ledit sieur, et lui avons enjoint de cesser

son travail à l’instant même, avec défense expresse de l’exercer avant

ou après les heures prescrites; et, pour la contravention par lui

commise, lui avons déclaré procès-verbal, pour lui être donné telles

suites que de droit par voie de police correctionnelle, attendu la

quotité de l’amende;

«Et, par ledit sieur Bourguignon, nous a été dit qu’il avait de la

besogne pressée, et qu’il se moquait pas mal de nous; et a signé après

lecture faite;

«Contre laquelle réponse nous avons fait toutes réserves et

protestations de droit, et avons signé. N...»

La prestance du Maréchal est digne et imposante; les émanations

ferrugineuses qu’il absorbe entretiennent sa vigueur naturelle, par

laquelle il s’est acquis dans tout le voisinage une juste célébrité.

Les fastes des Maréchaux-Ferrants rapportent que l’un d’eux fit assaut

de force avec Maurice, comte de Saxe. Ce général illustre, voyageant

incognito en Flandre, vers l’année 1744, s’arrête, dit la chronique, à

la porte d’un Maréchal-Ferrant, et lui demande à voir son assortiment

de fers, pour choisir ceux qui lui paraîtraient convenables à sa

monture. L’ouvrier lui en présente de différentes qualités.

«Que me donnez-vous là?» dit le maréchal de France; «ce sont des fers

de pacotille!» Et les prenant par les extrémités, entre l’index et le

pouce, il en brise plusieurs successivement.

Le Maréchal-Ferrant le laisse faire, admirant en silence cette

prodigieuse vigueur. Quand le comte de Saxe est las de casser des fers,

il en désigne quatre des plus solides; l’artisan se met au travail, et,

après avoir achevé son opération, reçoit un écu de six livres.

«Que me donnez-vous là?» dit-il; «votre argent n’est pas de bon aloi!»

Et ses doigts robustes, étreignant les bords de la pièce, la séparent

en deux moitiés.

«Peste!» s’écrie le comte de Saxe; «il paraît que j’ai affaire à forte

partie. Voyons si vous continuerez longtemps comme vous avez commencé.»

Cinq ou six pièces offertes au Maréchal-Ferrant ont le sort de la

première.

«Je me ruinerais à cette épreuve,» dit Maurice en remontant à cheval;

«je me reconnais vaincu, vaincu comme les Hongrois à Prague! Tenez,

voici deux louis, buvez à la santé du comte de Saxe.»

Cette fantaisie athlétique rappelle celle d’un major de cavalerie,

nommé Barsabas, mentionné dans les _Ana_ du dix-huitième siècle. Il

avait l’habitude, toutes les fois qu’il faisait ferrer un cheval,

d’emporter l’enclume et de la cacher sous son manteau.

Nos Maréchaux-Ferrants n’ont pas moins de solidité dans les poignets

que leurs prédécesseurs. Les manches de leur grosse chemise grise,

roulées jusqu’au-dessus des coudes, laissent à découvert des bras

énormes, dont le droit, constamment exercé, est toujours plus

volumineux que le gauche.

Le Maréchal, quand il procède au ferrage, se munit de poches en cuir à

doubles compartiments, maintenues sur les hanches par une ceinture; là

sont les instruments de sa profession:

Les _triquoises_, ou tenailles, pour couper les pointes de clous qui

font saillie en dehors du sabot;

Le _paroir_, ou poinçon, pour chasser les clous de leurs trous;

Le _boutoir_, ou marteau, pour _brocher_ les clous dans le sabot;

Le _rogne-pied_, formé le plus souvent d’une vieille lame de sabre,

pour enlever la corne qui déborde le fer.

Les Maréchaux des grandes villes ont substitué aux poches de l’ancien

temps une boîte plus élégante, mais peut-être moins commode.

Dans les campagnes, le Maréchal ne se borne pas à ferrer les chevaux;

il forge les instruments aratoires, socs, chaînes, anneaux, essieux,

etc. Les agriculteurs s’abonnent à l’année pour le ferrage, à raison

d’une vingtaine de francs par cheval, et soldent les autres ouvrages

sur mémoire. Que feraient-ils sans le Maréchal? comment ouvriraient-ils

la terre, s’il n’était pas là pour marteler le métal rebelle,

l’arrondir, l’aiguiser, le plier, s’il ne s’érigeait en collaborateur

du fermier?

Le Maréchal-Ferrant a la prétention de se connaître en chevaux;

il critique ceux qu’on lui amène, et fait subir un interrogatoire

à la pratique. «Combien ce cheval a-t-il coûté?--Est-il normand

ou ardennais?--A-t-il des vices?--Va-t-il au cabriolet?--Est-il

_pinçart_, ou _forge_-t-il[6]?» Le Maréchal se considère aussi comme

un vétérinaire remarquable, et pratique tant bien que mal, sur les

bestiaux, les opérations de la chirurgie. Les villageois croient qu’il

guérit les tranchées des vaches avec des prières et des invocations;

mais son véritable talent est une grande expérience. Il reconnaît quand

un cheval a besoin d’être purgé avec du sirop de nerprun, du calomel,

de l’aloës, du jalap, et des amandes douces; il signale la présence des

vers dans les flancs du cheval qui se roule, bâille, écume, s’agite et

se mord les côtes. Votre monture est blessée aux pieds, des fissures

se sont déclarées au sabot, la corne est attaquée; allez consulter

le Maréchal-Ferrant; il préparera pour vous des amalgames de vieux

oing, de graisse de cerf, d’huile de laurier, d’onguent populéum, de

térébenthine et de jus d’oignons. Il sait appliquer un séton ou donner

un coup de lancette, suivant les cas, aux chevaux courbaturés. Il

cautérise avec deux traînées de poudre placées de chaque côté de la

crête de l’épine vertébrale, ceux qui sont attaqués de paraplégie. Les

maladies les plus dangereuses, le farcin, le catharre, la gourme, le

vertigo, la morve même, ne résistent point à ses prescriptions; c’est

lui du moins qui l’affirme.

[6] Être _pinçart_, en terme de maréchallerie, c’est marcher

sur la pince du pied. _Forger_, c’est frapper les extrémités

du fer de devant avec la pointe des pieds de derrière.

On appelle _Maréchaux-Experts_ ceux qui, ayant étudié à l’École

vétérinaire d’Alfort ou à l’école de Saumur, ont une connaissance

approfondie de leur état, de la structure anatomique et des maladies

des chevaux.

Les _Maréchaux-Grossiers_ sont en même temps menuisiers ou charrons.

Afin de prévenir les incendies, on les oblige à avoir deux ateliers

séparés par un mur de trois mètres de haut, entièrement en pierre, et

contre lequel la forge n’est point adossée. La disposition des portes

doit être telle que des étincelles ne puissent voler dans l’atelier où

est le bois. Les Maréchaux-Grossiers, avant de s’établir, sont soumis

à la visite d’un commissaire de police, qui peut, si les précautions

voulues n’ont pas été prises, provoquer la démolition de la forge, la

fermeture de l’atelier, et une condamnation à une amende de 400 francs,

somme qui dépasse souvent tout l’avoir du délinquant.

Les amateurs de jeux de mots peuvent répéter, à propos du

Maréchal-Ferrant, ces paroles de l’Évangile: «Qui frappe par le

fer, périra par le fer.» Avant vingt ans, il sera relégué dans les

bourgades; et d’où viendra sa ruine? de ce que, déclassant les chevaux,

on substituera aux voies actuelles de communication, des chemins

fabriqués avec ce même métal qui est aujourd’hui son gagne-pain.

* * * * *

Le Maréchal-Ferrant militaire, personnage différent de celui que nous

avons décrit, n’a rien à appréhender des variations de l’industrie.

Il est attaché, dans la cavalerie, l’artillerie, le train des parcs,

et la compagnie des sapeurs-conducteurs du génie, à ce qu’on nomme le

peloton hors rang, peloton exempt de service et composé entièrement

d’ouvriers de divers états. En arrivant sous les drapeaux, il s’est

empressé de demander à continuer son métier; il a obtenu d’être reçu à

l’école de cavalerie de Saumur. Revenu au corps, reconnu capable par

le vétérinaire en chef, il s’est installé à la forge, pendant que sa

femme, avec l’autorisation du colonel, établissait une modeste cantine.

Le voilà maintenant brigadier, portant pour insignes un fer à cheval en

haut de la manche, orgueilleux de son grade, s’assimilant sans façon

aux maréchaux-des-logis. «Eh! eh! dit-il en parlant d’eux, nous autres

Maréchaux, nous nous entendons toujours bien.»

Le Maréchal-Ferrant est payé par le trésorier, sur un état que délivre

le capitaine-commandant, après avoir fait visiter la ferrure par

les officiers et sous-officiers de peloton. La forge est sous la

surveillance du capitaine-instructeur, qui s’assure de la qualité et de

la légèreté des fers, du bon emploi des clous, de l’approvisionnement

de l’atelier en fers forgés, clous et lopins.

Lorsque le régiment est en marche, le colonel est tenu de veiller à

l’entretien de la ferrure, et prescrit aux capitaines qui sont à la

tête des compagnies, de faire pourvoir chaque homme monté de deux fers

forgés et des clous nécessaires. Les cavaliers sont responsables de ce

dépôt envers les Maréchaux.

Le Maréchal-Ferrant militaire est un ouvrier-soldat, brave au besoin,

mais habituellement doux et pacifique. Dénué d’ambition, il n’est

point entré au service avec l’idée _qu’il avait un bâton de maréchal

de France dans sa giberne_. Il n’essaie point de se perfectionner

dans _l’école de peloton_ et le maniement des armes. Isolé de l’armée

active, à laquelle il est cependant si indispensable, il ne songe

qu’à s’acquérir la réputation de manier habilement le paroir et le

rogne-pied.

[Illustration]

[Illustration: La Marchande des Quatre Saisons.]

[Illustration]

IX.

LA MARCHANDE DES QUATRE-SAISONS.

J’entends Javotte,

Portant sa hotte,

Crier: carotte,

Panais et chou-fleur.

Perçant et grêle,

Son cri se mêle

A la voix frêle

Du noir ramonneur.

DÉSAUGIERS.

SOMMAIRE: Définition.--Contraste.--Marchandes des

quatre-saisons stationnaires et ambulantes.--Concert en plein

vent.--Cloche de neuf heures.--Les souris dansent sous la

table.--Discussions avec les sergents de ville.--Vieilles

marchandes des quatre-saisons.--Leur résignation.--Souvenirs

intimes du temps de l’Empire.--Quai de la Tournelle.--Débit de

fruits et de légumes dans Paris.--Bouquetières.

De toute la population féminine de Paris, les plus pauvres, les plus

crottées, les plus avilies, sont les marchandes des quatre-saisons.

L’étymologie de ce nom est facile à établir; elles vendent

successivement les produits des quatre saisons. Vous n’avez qu’à

consulter le calendrier républicain, qui contient, comme on sait,

l’énumération complète des fruits et des légumes de chaque mois; vous

trouverez là tous les éléments du commerce de nos pauvres fruitières en

plein vent.

Deux filles naissent le même jour, l’une au premier étage, l’autre sous

les toits, toutes deux faibles, vagissantes et nues. La nature a mis en

toutes deux le germe de la beauté, du talent, de la vertu; elles sont

également douées des qualités précieuses que Dieu réserve à ses élus;

elles pourraient toutes deux, tendres fleurs, s’épanouir et briller au

soleil. Cependant, voyez-les quinze ans plus tard! La première, fille

d’un propriétaire aisé, a grandi dans le luxe et l’abondance; elle a

conservé le teint blanc et rose qui la faisait trouver si charmante

dans son berceau; ses grâces originelles se sont développées; les

admirateurs bourdonnent autour d’elle quand elle entre dans un bal,

plus éblouissante de beauté que de parure. Les arts et les sciences

ont mis en relief toutes ses facultés; sa voix est musicale, sa parole

mielleuse; la modestie habite sur ses lèvres et dans son cœur. Heureux

l’époux qui accompagnera sur la terre cet ange descendu des cieux!

L’autre, l’enfant de la mansarde, la fille de la marchande des

quatre-saisons, vouée par la misère au métier maternel, a subi de

bonne heure les plus cruelles privations; sa voix enfantine s’est

brisée à crier sur les places; son corps s’est affaissé sous le poids

d’un éventaire; sa taille s’est déformée; elle a les yeux rouges et

éraillés, les membres contournés et grêles; ses pieds sont meurtris

par les pavés, et cachés à peine dans des savates béantes qui hument

la fange des ruisseaux. Le soleil a hâlé, la pluie a battu, le froid

a gercé son visage. Qu’a-t-elle appris? rien que des fragments de

catéchisme, machinalement répétés. A quel vocabulaire emprunte-t-elle

son langage? à celui des plus grossiers artisans. Au milieu d’un

peuple matériel, elle s’est promptement façonnée à l’impudeur, et des

mots cyniques errent sur sa bouche encore vermeille, comme une limace

sur une rose... Qui dirait qu’elles sont de la même race, la jeune

fille des salons et celle de la rue? Croirait-on que la société leur

ait fait une part assez inégale pour effacer toute trace d’analogie

primitive? La seconde était-elle destinée à présenter avec la première

un contraste aussi affligeant?

Ce serait une tâche trop pénible que de prolonger le parallèle entre

ces deux femmes, jusqu’à la tombe de marbre pour celle-ci, jusqu’à la

fosse commune pour celle-là; notre but n’est pas de peindre la vie

insouciante et calme des femmes du monde, mais d’appeler un instant

leur attention sur des créatures dégradées et souffrantes.

Les marchandes des quatre-saisons servent d’intermédiaires entre les

maraîchers de la banlieue et les consommateurs parisiens. La vente

en gros des fruits, légumes, herbages, fleurs en bottes et plantes

usuelles, est faite tous les matins, au marché des Innocents, par des

cultivateurs des environs de Paris; c’est là que les marchandes des

quatre-saisons s’approvisionnent, pour vendre à poste fixe ou colporter

leurs denrées, suivant le rang qu’elles occupent dans leur communauté.

Celles qui ont obtenu des places gratuites en face la Halle au Poisson,

ou qui paient d’une redevance hebdomadaire de 70 centimes le droit de

stationner autour de la fontaine, ont leurs marchandises disposées sur

des espèces de tréteaux surmontés de parapluies gigantesques; ce sont

les privilégiées du métier. Elles ont sollicité longtemps avant que le

préfet de police leur accordât une place, sur un certificat de bonne

conduite et de résidence à Paris depuis un an. Cette pièce essentielle,

délivrée par le commissaire du quartier, eût été insuffisante sans de

puissantes recommandations; car le nombre des postulantes est toujours

supérieur à celui des emplacements disponibles.

Chaque place porte un écriteau sur lequel on lit le nom de la

détaillante et le numéro de sa permission. On ne peut avoir à la fois

deux places, ni une place et une boutique.

Les marchandes ambulantes des quatre-saisons sont échelonnées le long

de la Halle au Beurre, du Marché au Poisson, des rues Saint-Honoré et

de la Ferronnerie. Les unes ont devant elles un éventaire, les autres

portent simplement à la main leur fonds de commerce; et toutes forment,

de leurs voix réunies, le moins harmonieux des chœurs, glapissant sur

tous les tons imaginables:

«Voulez-vous des choux-fleurs, des beaux choux-fleurs?

«--Voyez donc la poire au sucre! un sou l’tas!

«--Un sou d’oseille! en v’là d’la belle!

«--Voyez donc la chicorée! huit d’un sou!

«--Un liard le persil!

«--Voyez, Mesdames, un sou les tas d’douillettes![7].

[7] Nom populaire des figues à Paris.

«--Des citrons, Madame, venez voir ces beaux-là! ma belle, voyez la

limonade!

«--Voyez, deux sous l’ognon, deux sous la botte!

«--A un sou l’légume!

«--J’ai du bon poireau, d’la belle carotte! voyons, Madame, parlez-moi!

«--Un sou l’tas de sardines, ma biche!

«--Un sou l’tas de plein vent!--Vous dites deux liards?--Ah ben, vous

n’mangerez pas d’abricots à c’prix-là c’t’année. Ils m’coûtent à

moi plus que ça.»

Chacune interpelle ainsi les passants, les passantes surtout, et

offre ses prunes, ses oranges, ses fruits secs, ses pommes, ses noix,

etc. Quelques-unes vendent des melons en détail, et apostrophent les

chalands en ces termes: «Deux sous la coupe! la r’nommée des bons

melons!» Les marchandes de noix répètent: «Des vertes au cassé! des

belles noix vertes!» Elles tiennent d’une main un petit cylindre de

bois qu’elles s’appliquent sur l’abdomen, et de l’autre un maillet;

voilà leur enclume et leur marteau; et tout en cheminant par les rues,

elles sèment leur route de coquilles de noix.

N’oublions pas celles qui, débitant des poires dites d’Angleterre, font

entendre ce cri patriotique:

«Deux liards l’Angleterre! deux liards les Anglais!»

A neuf heures la cloche retentit, et, dès lors, il faut que les

marchandes vagabondes enlèvent leur étalage et disparaissent. Elles

restent toutefois embusquées dans les rues qui aboutissent à la Halle,

guettant les sergents-de-ville chargés de les mettre en fuite. Du plus

loin qu’elles aperçoivent un uniforme, elles battent en retraite comme

une volée d’oisillons effarouchés par le chasseur; elles attendent que

le représentant de la force publique ait tourné le dos, reviennent sur

leurs pas, et recommencent à s’égosiller de plus belle, en criant: «A

un sou le tas! voyez, Mesdames!»

L’état de la Halle est le critérium de celui de la Cité. Quand la

police est sur les traces d’une grande conspiration, quand les

_éternels ennemis de l’ordre_ s’agitent, la bande entière des

sergents-de-ville est employée à réprimer l’émeute. Affranchies de

toute surveillance, les marchandes des quatre-saisons prennent leurs

ébats, campent au milieu de la rue, jonchent le sol de feuilles de

choux, jusqu’à l’heure où, le calme étant rétabli, les chapeaux à

cornes s’avancent pour expulser les éventaires usurpateurs.

Les Industriels: Métiers et professions en France · 第 5 / 18 段