soin de lui faire subir un sévère interrogatoire; et si elle n’a pas
étudié chez un restaurateur connu, proscrivez-la impitoyablement. On
ne saurait trop se défier de la présomption des chercheuses de place.
Telle dont le talent ne s’est jamais haussé au-dessus d’une blanquette
de veau, ose se dire capable d’un _suprême_ de volaille. Toutes tâchent
d’éblouir la bourgeoisie par un étalage de noms aristocratiques. Elles
ont toujours servi chez des marquis ou des millionnaires; leur passé
est toujours plus beau que leur présent. Dans une maison où elles
gagnent trois cents francs à préparer chaque jour un repas de deux
couverts, une Cuisinière parle avec orgueil des ducs et pairs chez
lesquels elle a brillé. Il fallait la voir au château de ***, félicitée
par d’innombrables convives, récompensée par d’illustres suffrages,
comblée de cadeaux, d’éloges et d’attentions! Le récit de ces triomphes
imaginaires a pour but d’inviter ses maîtres actuels à imiter autant
que possible la libéralité des grands.
La vanité de la Cuisinière lui inspire l’amour de la domination: elle
veut commander dans sa cuisine comme un sacrificateur à l’autel.
Elle n’a de comptes à rendre à personne; elle répond évasivement aux
questions qu’on lui adresse sur le menu. Au jeune fils de la maison,
gastronome de haute espérance, alléché par le fumet des comestibles,
elle crie d’un ton maussade: «Allez-vous-en: je n’aime pas qu’on
vienne regarder dans mes casseroles.» En d’autres instants, elle est
gracieuse, souriante, expansive. Où trouver la cause de ces variations?
est-ce uniquement dans le caractère féminin? Nous sommes tenté de
croire que l’exposition permanente à une atmosphère élevée, le travail
continu, les vapeurs méphitiques du charbon, ont une action funeste sur
le cerveau des Cuisinières. Elles ont des boutades, des divagations,
des singularités qui attestent en elles quelque parenté avec les
pensionnaires de Charenton.
Les Cuisinières ajoutent à l’argent de leurs gages et des
gratifications le produit de la vente des os, des graisses, des
morceaux de pain moisis et des restes de la cuisine. Les os servent
à la préparation du noir animal; les croûtons abandonnés et l’eau
de vaisselle sont emportés par les laitières pour la nourriture des
bestiaux; les graisses, dont on a soin d’augmenter la provision en
prodiguant le beurre dans les sauces, sont vendues aux marchands de
friture pour la confection des beignets, crêpes, goujons, limandes et
pommes de terre. Les rogatons et débris de repas échoient en partage à
des industriels appelés marchands d’_arlequins_, à cause de la variété
multicolore des comestibles de rebut dont ils font commerce.
La Cuisinière tient essentiellement, par des motifs particuliers, à
être envoyée à la provision. Sitôt qu’elle s’aperçoit que la maîtresse
de la maison se rend en personne à la halle, elle murmure entre
ses dents: «Ah! ah! croit-on que je resterai longtemps dans cette
baraque?» Elle est persuadée qu’on attente à ses priviléges en lui
ôtant la possibilité de _faire danser l’anse du panier_. Plus on lui
témoigne de défiance, plus elle s’efforce d’enfler ses comptes avec
les fournisseurs. Malheur aux maîtresses soupçonneuses qui disent du
matin au soir: «Mon Dieu! il me semble qu’on me vole! assurément on
me vole! il n’y a pas là pour dix centimes de salade! Allons! encore
une à renvoyer! c’est désolant!» Ces ménagères attentives se torturent
inutilement l’esprit, et sont aussi dupées que les autres.
La qualité qu’on recherche le plus dans les Cuisinières est la
fidélité, parce qu’elle est rare. On aurait souvent sujet de leur
répéter, au premier jour de l’an, ce que disait le cardinal Dubois à
son intendant: «Je vous donne ce que vous m’avez volé.» La plupart ne
s’aviseraient point de réclamer d’autres étrennes. Toutes montrent un
mépris souverain pour les bourgeoises qui ne dédaignent pas de se lever
avec l’aurore, et de courir au marché. Nous étions l’autre jour à la
halle; il était sept heures; les Cuisinières se retiraient déjà, après
avoir acheté directement des légumes aux maraîchers, et les maîtresses
de maison paraissaient. Nous entendîmes de nos propres oreilles ces
mots injurieux partir d’un groupe de Cuisinières: «Voilà les _rosses_
qui viennent; elles sont capables d’avoir encore aussi bon marché que
nous.»
Notre ennemi, c’est notre maître;
telle est la devise des Cuisinières. Elles ont en horreur, avec quelque
raison, ces dames qui, pour un ragoût trop salé, s’emportent comme si
l’on avait mis le feu au logis, et qui se lèvent de table pour crier à
la cantonade: «Votre sauce est tournée;--votre rôti est brûlé.» Pendant
cet intermède, les convives se regardent, émiettent leur pain, et se
demandent si on les a invités pour assister à la correction d’une
Cuisinière délinquante.
Ne parlez pas à la Cuisinière des innovations culinaires, fourneaux
économiques, appareils concentrateurs, marmites autoclaves, cafetières
à l’esprit-de-vin, gril pour faire des côtelettes avec une feuille de
papier; ce sont, à ses yeux, d’abominables créations. Tout ce qui
s’écarte de la bonne vieille routine lui semble criminel. Jeannette,
après dix ans de service, a donné un congé qu’elle n’eût jamais reçu.
On avait voulu lui imposer l’obligation de faire la cuisine à la lueur
d’une lampe, par brevet d’invention. Au bout de deux jours elle offrit
sa démission. «Voyez-vous, Madame, dit-elle, quand je vois brûler cette
lumière en plein jour, il me semble que j’ai un mort dans ma cuisine.»
La superstition porte la Cuisinière à se faire tirer les cartes. Elle
voit mort et maladie dans le dix de pique, trahison dans le carreau,
argent dans le trèfle, et jeune homme blond dans le valet de cœur. Le
jeune homme blond en question est d’ordinaire un soldat. Chétivement
nourri par le gouvernement, il éprouve une vive sympathie pour celle
dont les présents substantiels lui font prendre en patience l’exiguïté
des rations. Si on le surprend dans la cuisine, employé aux fonctions
peu militaires de laveur de vaisselle, son honorable amie a toujours
une excuse prête, une chose unique, mais péremptoire: «C’est mon
cousin.» Ce n’est pas néanmoins une raison suffisante pour vider
clandestinement des bouteilles à cachet vert.
La Cuisinière mariée est peut-être encore plus dilapidatrice que celle
qui, sans prononcer des serments éternels, daigne accueillir les
hommages d’un _tourlourou_ gourmand et passionné. Son ménage est un
repaire où elle porte tout ce qu’elle peut enlever, pain, vin, bougies,
chandelle, beurre, sucre, aliments en nature ou assaisonnés. Pour son
époux, ses enfants, ses parents, ses amis et connaissances, elle met à
contribution cave, office et garde-manger. Femme estimable! qui oserait
te reprocher tes déprédations, en te voyant guidée par la tendresse
conjugale, l’amour maternel, la charité envers ton prochain?
Il est dangereux, quand les Cuisinières avancent en âge, de leur
commander une matelote à la marinière, une carpe au bleu, ou tout
autre mets dans lequel le vin entre comme condiment principal. Elles
font deux parts de liquide; la plus petite tombe dans la casserole, la
seconde dans leur gosier. On remarque alors en elles un assoupissement
facile à expliquer. Nous en avons connu une dont la vie fut
prématurément terminée, à l’âge de soixante-quinze ans, par un horrible
accident. Elle mourut victime de son affection pour le condiment de
la carpe au bleu. Endormie après boire au coin de la cheminée, elle
se laissa choir dans le feu, et quand on la releva, la pauvre vieille
n’existait plus.
Les Cuisinières de petit ménage vieillissent et meurent à leur poste;
celles de bonne maison mettent de l’argent à la Caisse d’Épargne, et
se réservent, comme elles disent, _une poire pour la soif_. Parfois,
aveuglées par le démon de la spéculation, employant leurs économies à
s’acheter un fonds de commerce, elles compromettent en peu de temps ce
que leur ont valu des années de gains licites et illicites. Les plus
sages se retirent dans leur pays natal, auprès de leurs enfants, et
achèvent d’y manger en paix le dessert de leur existence.
[Illustration]
[Illustration: Le Porteur d’Eau.]
[Illustration]
VII.
LES PORTEURS D’EAU.
On achète l’eau à Paris.
MERCIER.
SOMMAIRE: Débarquement.--Trois classes de porteurs d’eau.--Mœurs
et habitudes.
De grandes causes sont parfois nécessaires à de petits effets. Pour
que l’eau, commune et indispensable à tous, devînt une marchandise, il
a fallu qu’une immense population s’agglomérât sur un même point. Les
porteurs d’eau végètent dans les grandes villes de nos départements,
mais Paris est leur centre d’action, leur terre classique, leur
Eldorado, le seul lieu où ils puissent se développer à l’aise, exercer
fructueusement leur industrie, et prospérer par l’économie, cette
richesse du pauvre.
Les porteurs d’eau appartiennent à cette colonie qui, descendue des
montagnes d’Auvergne, s’abat annuellement sur Paris. Quelques-uns
viennent de la Normandie, cette autre Auvergne, où fleurit, non moins
qu’aux environs de Saint-Flour, l’amour du lucre et du travail; mais la
majorité est originaire du Cantal et de l’Aveyron.
Lorsqu’un habitant de ces parages se détermine à venir à Paris, qu’il
a triomphé de la résistance de ses parents et mis le curé dans ses
intérêts, il s’empresse d’annoncer le jour de son arrivée à ses amis de
la capitale. La nouvelle se propage; on en cause dans les _chambrées_
et aux _fontaines_, et le nouveau débarqué est sûr de trouver à
la Maison-Blanche, au delà de la barrière de Fontainebleau, une
quarantaine de ses compatriotes. Il arrive; on s’élance, on l’étouffe
de caresses, on ne peut se lasser de le voir et de l’embrasser:
«_Té boila doun, moun omic Antoino! Dios usé sé to sontat ès bouno?
Imbrasso usé, imbrasso usé incaro!_» Après avoir subi de rudes mais
cordiales étreintes, et vidé plusieurs chopines, Antoine est conduit
chez le marchand de vin, où un repas substantiel a été préparé.
Là chacun l’accable de questions: «_Tout lou mondé se puorto bien
chias nantrès?--Tout lou mondé bo bien.--Digas, la récouolto sero
poulida a questa annada?--La recouolto sero bien jintoo.--La Marion é
maridado?--Opé.--Le bacquos se bendou bien?--Caros._
D’autres l’interrogent sur la fête patronale de leur village, à
laquelle ils n’ont pas assisté depuis si longtemps, et dont ils
regrettent les plaisirs. «_Lo festo ès estado jintoo?--Brillianto! O
ben bien danssat jusqu’o lou moty.--Esqué y obéz ogudos de desputos?
Bous sés bossuts?--Non, tout és estat bien tranquillé._»
Puis c’est à qui demandera des nouvelles de sa famille. «_É Jiann ès
rebengut ol poys?--É coussi, dias mé, se puorto moun cousi Pierrés?--É
moussu lou curat?--É mo tanto?--É mo cousino?--É mo nébondo?_»
L’infortuné Antoine trouve à peine le temps de manger, et d’offrir à la
ronde des fromages, des noix et des noisettes; précieuses denrées, car
elles viennent du pays!
Huit jours sont consacrés à piloter le novice dans la capitale. De
complaisants _ciceroni_ le conduisent au Palais-Royal, à la Colonne, au
Jardin-des-Plantes, à la marmite des Invalides; tel est, dans l’esprit
des Auvergnats, l’ordre hiérarchique des curiosités parisiennes. La
première semaine qu’il passe à Paris est une époque de plaisirs et
de _far niente_. Le dimanche, on le promène d’église en église, non
par piété, mais pour lui faire _entendre les orgues_; on le régale à
la barrière, on le conduit à la danse..., puis, le lendemain, adieu
les joyeuses excursions! Un rigoureux carême suit les plaisirs d’un
carnaval éphémère; notre homme endosse la sangle, est dressé au
maniement de la _croche_ et du _cerceau_, et installé auprès d’un
porteur d’eau à cheval en qualité de garçon, aux appointements de deux
francs et cinq _canons_ par jour.
Il y a parmi les porteurs d’eau trois classes distinctes, rapprochées
par l’identité de leurs mœurs, divisées par la diversité de leurs
moyens d’exécution: les porteurs d’eau au tonneau à cheval, les
porteurs d’eau au tonneau à bricole, et les porteurs d’eau à la sangle.
Les premiers sont l’aristocratie, les seconds le tiers-état, les
troisièmes la plèbe, le _profanum vulgus_.
Une clientèle de porteur d’eau s’achète comme tout autre fonds de
commerce; un _ouvrage_ coûte:
A cheval, de 12,000 à 14,000 francs.
A bricole, de 4,500 à 5,000
A la sangle, de 1,200 à 1,500
L’évaluation de l’_ouvrage_ est en raison du nombre et de la position
sociale des clients. Les pauvres, suivant une loi malheureusement
trop universelle, sont moins estimés que les riches. On prend
en considération le quartier; les rues tortueuses du faubourg
Saint-Jacques, dont les habitants ont besoin d’être avertis par les
cris de: _à l’eau...au!_ sont moins recherchées que la Chaussée-d’Antin
et le faubourg Saint-Germain. L’abonné de trois francs par mois se vend
de 90 à 100 francs; celui qui passe six mois de l’année à sa campagne
n’a que la moitié de la valeur d’une pratique inamovible, à moins que
l’importance de sa consommation d’hiver ne compense les désavantages de
son émigration.
Le prix de l’_ouvrage_ comprend les ustensiles nécessaires à la
profession, savoir:
PREMIÈRE CLASSE.
Cheval 700 francs.
Tonneau 800
Harnais 300
Huit paires de seaux à 7 francs la paire 56
Une croche 2
----
1858
DEUXIÈME CLASSE.
Tonneau 250 francs
Deux paires de seaux 14
Une bricole 6
Une croche 2
----
272
TROISIÈME CLASSE.
Une paire de seaux 8 francs
Une sangle et deux crochets de fer 5
----
13
Pour parfaire la vente d’un _ouvrage_, les parties contractantes
s’attablent, avec quelques amis, dans un cabaret; le plus lettré de
la bande sert de notaire et rédige l’acte, et le prix convenu est
immédiatement compté au bailleur. Voici comment s’opère la substitution
de l’acheteur au vendeur de l’_ouvrage_: celui-ci conduit son
remplaçant chez toutes ses pratiques, et le présente solennellement:
«_Ch’est mon beau-frère_, dit-il (ou _mon cousin_); _je chuis obligé
d’aller faire un petit voyage au pays; auriez-vous la bonté de le
rechevoir à ma plache pendant quelque temps_?» Lorsqu’un porteur d’eau
vous tient à peu près ce langage, soyez sûr que vous le voyez pour la
dernière fois, et que vous avez été vendu à votre insu au soi-disant
beau-frère ou cousin.
Les porteurs d’eau au tonneau sont régis par des règlements
particuliers. Ils doivent être munis d’un numéro d’ordre que la police
leur délivre moyennant 3 francs 50 centimes, et d’une _carte de
roulage_. Leurs tonneaux sont soumis au jaugeage, et ils ne peuvent les
remplir qu’aux pompes publiques, qui leur fournissent par an (terme
moyen) 19,165,000 hectolitres d’eau. Ils ont à payer un droit de 10
centimes par hectolitre. Ils sont tenus d’avoir leurs tonneaux pleins
pendant la nuit, sous peine d’amende, soit qu’ils les laissent en
station sur la place publique, soit qu’ils louent un coin de hangar à
quelque propriétaire avide, moyennant 1 franc 50 centimes par mois.
Dans les incendies, les porteurs d’eau au tonneau sont astreints à un
service dont ils s’acquittent avec une louable émulation. A vrai dire,
la prévoyance municipale leur octroie en ce cas une indemnité de 10
francs pour un tonneau à cheval, de 5 pour un tonneau à bras; et celui
qui établit par témoins, devant le commissaire du quartier, qu’il est
arrivé le premier à l’endroit du sinistre, perçoit une gratification
de 15 francs. Mais nous aimons à croire que, dignes adjudants des
pompiers, les porteurs d’eau ne sont point guidés uniquement par
l’intérêt, ce puissant mobile de leurs compatriotes. Observez plutôt
avec quelle activité ils courent, pendant un incendie, aux pompes,
aux fontaines, aux bornes-fontaines, car en ce cas ils puisent
indistinctement partout, sans payer de droits; l’eau est trop précieuse
alors pour n’être pas gratuite.
Quoiqu’en contact continuel avec des agents de l’autorité, les porteurs
d’eau au tonneau l’aiment et la soutiennent. Ils sont partisans du
gouvernement établi, non parce qu’ils ont jadis coopéré avec le comte
Lobau au maintien de l’ordre public, mais parce que leurs tonneaux
forment, avec les omnibus et les fiacres, la matière première de toute
barricade. «_Figuro té_, disait l’un d’eux à un collègue après l’émeute
du mois de mai 1839, _figuro té qué iou passabo tranquillomin omé moun
tounau dins lo ruo Transnounain; boilà qué me toumbéron sur lo cosaquo
uno vingténo dé gronds lurons omé dé barbos coumo dés sopours; o qu’o
éro effroyant!_...
--_O la véritat?_
--_Coumo iou té disé, o quò és. Me demondou: Nous cal toun tounau
per fa uno baricado; iou respondéré: Bouléz me ruina doun? Nou, nou,
me diéron, tu lou romosoras lou tounau quond la républiquo auro
trioumphat! Per mo rosou, iou respondéré, couré grond risquo d’ottendré
loung téms! Iou voulio de nouvel répliqua, més sé jetteront sur moun
tounau, lou ronbérséron, et m’auriau ronbersat aussi, se mé suesso pas
saubat._
--_Dios as remisat loun tounau?_
--_Oui, més ero tout obimat! é mo coustat vingto chinq froncs de
reporotions!!_»
Ces dépenses fortuites n’empêchent pas les porteurs d’eau au tonneau
d’être au nombre des petits commerçants aisés. En vendant la voie
d’eau 2 sous au commun des martyrs, 6 liards aux pratiques, 1 sou aux
abonnés, chaque porteur d’eau à cheval touche de 550 à 600 francs par
mois. Établissons leur balance, et voyons leur bénéfice net:
Droits de pompe 180 francs.
Nourriture du cheval et entretien du tonneau 100
Un garçon 60
----
340
Il leur reste donc mensuellement environ deux cent soixante francs, sur
lesquels ils prélèvent le moins possible pour les frais de nourriture
et de logement. Néanmoins, ils se trouvent souvent dans l’impossibilité
d’acquitter les dettes qu’ils ont contractées pour l’achat de leur
fonds. Tantôt les chances du commerce leur sont contraires; tantôt,
aveuglés par une passagère prospérité, ils laissent prédominer chez
eux le goût du vin et du piquet. Ainsi, quand on visite la prison de
Clichy, on est étonné du nombre de porteurs d’eau qu’elle renferme.
On s’attend à y trouver en majorité des lions ruinés, des dandys à
la réforme, des boursiers, des hommes de lettres et des libraires,
et l’on n’y remarque que des porteurs d’eau. Ils y séjournent avec
une patience digne d’un meilleur sort. Une fois encagés, ils ne font
aucune démarche pour en sortir, trouvant fort commode d’être logés et
nourris aux frais de leurs créanciers. Ceux-ci se lassent ordinairement
les premiers, et rendent aux détenus la liberté qu’ils leur avaient
infructueusement ravie.
Le cheval du porteur d’eau mérite une mention honorable. Tout normand
qu’il est, il semble appartenir à une espèce particulière, omise à
tort par le comte de Buffon. Le galop lui est totalement inconnu; son
allure tend plutôt à se rapprocher de celle de la tortue. Cet étrange
quadrupède ne s’emporte jamais, marche en ligne droite, fait trois pas,
s’arrête, recommence et s’arrête encore: touchant symbole de l’égalité
d’humeur et de la régularité de conduite.
Le porteur d’eau à bricole se sert de cheval à lui-même. Quand il
traîne sa voiture, son corps est plié, ou plutôt cassé en quatre,
sa tête touche presque le pavé, et l’on dirait qu’il aspire à la
tombe, comme le nez du père Aubry. Moins favorisé de la fortune que
le porteur d’eau à cheval, il se fatigue plus et gagne moins. Il a
souvent des démêlés avec les inspecteurs de police, car, pour éviter
trente centimes de droits, il remplit frauduleusement son tonneau à
la fontaine la plus voisine; mais des agents ont vu l’attentat; le
délinquant est saisi au moment où il verse le dernier seau de l’eau
prohibée. Les agents menacent, le porteur d’eau se lamente, la foule
s’ameute, crie à l’arbitraire et à la tyrannie, prend, comme toujours,
le parti du coupable, ce qui ne le sauve pas d’une amende de quinze
francs et de la confiscation de son tonneau pendant huit jours.
Quoique dans une condition évidemment inférieure à celle des porteurs
d’eau à tonneau, les porteurs d’eau à la sangle jouissent de certains
avantages. Ils ont moins de frais d’établissement; ils sont exempts
du jaugeage, et puisent sans droit à toutes les fontaines, sauf aux
bornes-fontaines, qui ne donnent que de l’eau du canal. Rassemblés
autour des bassins, ils peuvent causer, rire, parler du pays, faire
des armes à coups de poing, lutter, se jeter à terre, divertissements
qui paraissent avoir de grands charmes pour eux. De sérieux griefs,
l’enlèvement déloyal d’une pratique, les injustes prétentions d’un
confrère à remplir ses seaux avant son tour, occasionnent assez
fréquemment des combats trop réels.
Si, plusieurs fois par jour, les porteurs d’eau visitent la boutique
du marchand de vin, n’attribuez cette circonstance ni à l’ivrognerie,
ni à une mystérieuse complicité dans des mélanges illicites. De rudes
travaux leur rendent nécessaires les stimulants alcooliques. Ne se
lèvent-ils pas avant l’aube? les voitures des uns n’ébranlent-elles
pas le pavé même avant celles des laitières? les cris des autres ne
réveillent-ils pas le Parisien attardé dans son lit? ne parcourent-ils
pas plusieurs myriamètres par jour, non pas seulement en ligne
horizontale, mais verticalement, en montant et descendant des escaliers
interminables comme l’échelle de Jacob? Pardonnons-leur donc d’avoir
recours à un liquide plus fortifiant que celui qu’ils débitent.
C’est dans les rues les plus sales et les plus étriquées des faubourgs
Montmartre, Saint-Denis et Saint-Martin, que se logent les porteurs
d’eau. Ils sont cantonnés par chambrées, où chacun confectionne à tour
de rôle le dîner, composé de soupe au lard et aux choux, et de pommes
de terre rôties à la poêle. Habituellement, les hommes mariés ont
laissé leurs femmes au pays, et vivent avec les célibataires; ceux qui
sont en ménage louent une chambre et un cabinet, placent dans cette
dernière pièce la couche nuptiale, et alignent dans la chambre trois
ou quatre lits qu’ils louent chacun à raison de six francs par mois.
On assure qu’en Auvergne, les Auvergnats sont éminemment hospitaliers;
à Paris, ce sont les antipodes des montagnards écossais; chez eux,
_l’hospitalité se vend, et ne se donne jamais_.
Les femmes des porteurs d’eau aident et relaient leurs maris, font
des ménages, lavent la vaisselle, sont fruitières ou charbonnières.
Un labeur incessant dénature leurs formes, et le mauvais goût de leur
toilette n’est pas propre à réparer l’effet détériorant du travail. A
défaut de beauté physique, elles ont des qualités morales; c’est une
compensation.
Le dimanche, les porteurs d’eau emploient à un nettoiement général
l’eau qu’ils ont toute la semaine réservée à leurs pratiques, et se
rendent à la barrière, où ils dînent avec du veau rôti, de la salade,
et du vin au broc. Le soir, ils vont à la _musette_, _à la danse
auvergnate_, jamais au _bal français_; car les Auvergnats n’adoptent
ni les mœurs, ni la langue, ni les plaisirs parisiens. Ils restent
isolés comme les Hébreux à Babylone, au milieu de l’immense population
qui tend à les absorber; et l’on peut dire que, plus heureux que les
Sauvages, ils emportent leur pays à la semelle de leurs souliers.
Toujours préoccupés du souvenir de leurs montagnes, les porteurs
d’eau y retournent le plus promptement possible. Souvent l’impatience
de revoir leur clocher les détermine à vendre leur fonds, sauf à en
racheter ou créer un autre au retour. Ainsi, avant leur retraite
définitive, qu’ils opèrent vers cinquante ans, ils font plusieurs
voyages au pays, y placent leurs capitaux en biens immobiliers, jouent
aux quilles, dansent des _bourrées_, et prennent les eaux de Vic, de
Cransac ou du Mont-d’Or, sous prétexte de rhumatismes gagnés dans
l’exercice de leur profession.
Qui croirait que cette industrie, si indispensable en apparence à
Paris, peut ne pas tarder à disparaître? Déjà, depuis plusieurs années,
des administrations organisées pour la vente de l’eau clarifiée, chaude
ou froide, font une redoutable concurrence aux monopoleurs auvergnats.
On parle de distribuer, comme à Londres, au moyen de tuyaux, de l’eau
dans toutes les maisons et à tous les étages. O porteurs d’eau! en
traçant votre portrait, aurions-nous donc écrit votre oraison funèbre?
[Illustration]
[Illustration: Le Maréchal ferrant.]
[Illustration]
VIII.
LE MARÉCHAL-FERRANT.
La vie dure qu’ils mènent ne contribue pas peu
à les rendre grands et robustes, tels que nous les
voyons.
TACITE, _Mœurs des Germains_, parag. 20.