tels qu’ils ne sont pas.--Portrait du berger.--Position qu’il
occupe dans une ferme.--Journée aux champs.--Parcage.--Cabane
du berger.--Sa bibliothèque.--Idées superstitieuses des paysans
sur son compte.--Bergers célèbres.--Ses connaissances.--Combats
avec les loups.--Moissonnier, berger de Livoncourt (département
des Vosges).--Rentrée à la ferme.--La messe de minuit.--
Transformation morale du berger.--Variétés du berger.--Le
chevrier des Pyrénées.
Depuis Théocrite jusqu’à Berquin, les fabricants d’églogues, idylles et
pastorales, se sont évertués à dénaturer le caractère du berger. Ils
ont représenté une race d’individus coquets, musqués, quintessenciés,
qui concourent pour des prix de flûte, causent familièrement avec les
faunes, meurent pour des inhumaines, gravent leurs noms sur l’écorce
des hêtres, et gardent avec des houlettes fleuries de blanches brebis
chamarrées de rubans. Ils ont placé leurs fantastiques créations
dans de si riants bocages, qu’on se demande pourquoi le chevalier de
Florian, lieutenant-colonel de dragons et gentilhomme de monseigneur le
duc de Penthièvre, n’a pas quitté le sabre pour la houlette, et la cour
de Louis XVI pour les bords enchantés du Lignon.
Quel dommage que la réalité ne réponde pas aux rêveries des poëtes
bucoliques! Quels galants cavaliers que Sylvandre, Hylas, Ménalque,
Céladon, Tircis et Myrtil! Quelles gracieuses jeunes filles que
Lygdamis, Chloé, Delphire, Daphné, Sylvie et Amarillis! Combien il
serait doux de vivre au milieu de cette élégante société de pasteurs,
qui seraient les plus séduisants des mortels, s’ils n’étaient les plus
déraisonnables des êtres de raison!
Tel qu’il se présente à nos regards, dans toute sa simplicité native,
le berger n’est pas moins poétique que les héros mignards de Fontenelle
et de d’Urfé. Voyez-le au milieu des champs, enveloppé d’un long
manteau bleu, la houlette à la main, la figure basanée, la tête
ombragée d’un large chapeau ciré, d’où s’échappent négligemment de
longs cheveux plats. Avec quelle gravité royale il s’avance à la tête
de son troupeau! que d’activité dans le calme, d’attention dans une
indifférence apparente, de travail d’intelligence dans l’immobilité
presque absolue du corps! Quelle autorité il a conquise sur tous ces
animaux qui n’obéissent qu’à sa voix! Avec quelle précision, apercevant
un mouton qui s’écarte, il lui décoche la motte de terre coërcitive,
au moyen du fer triangulaire de sa houlette! Avec quelle dextérité il
emploie le crochet qui en garnit l’extrémité inférieure à séparer de la
foule une brebis dont la santé lui paraît suspecte!
Et ses chiens, comme ils vont et viennent; comme ils répondent aux noms
retentissants qu’il leur a donnés: _Champagne_, _Labrie_, _Caporal_,
_Général_, _Major_! comme ils contiennent le troupeau dans les limites
qui lui sont assignées! si agiles et si vigilants, que l’on a vu des
bandes de trois cents moutons suivre un sentier de quatre pieds de
large, entre deux pièces de jeune blé, sans oser toucher à la moindre
tige!
L’engagement que le berger contracte avec le fermier commence, depuis
un temps immémorial, à la Saint-Jean-Baptiste. Ses gages sont assez
élevés, car de lui dépend la ruine ou la prospérité du fermier.
Serviteur privilégié, il est traité avec égards par le maître; il a
des vivres à part, et, entre autres, pour aller aux champs, un petit
pain rond qu’on nomme en Normandie _brichet_. Il remplit sa tâche à sa
guise, exempt des corvées de la ferme; seulement il coopère parfois à
la fabrication du pain nécessaire à la consommation quotidienne. Il
n’est pas rare qu’il soit chantre ou sacristain, et que, le dimanche,
il consacre aux louanges du Seigneur une voix sonore, exercée à lutter
dans la plaine avec les sifflements des vents orageux.
Dans la partie tempérée de la France, c’est vers midi que le berger
mène paître ses brebis. Si la chaleur est trop forte, rassemblant
son troupeau autour de lui, à l’ombre d’un feuillage hospitalier, il
s’allonge sur un gazon vert, et s’endort au murmure du ruisseau, au
gazouillement des bergeronnettes, au bruit lointain des cloches du
village. Quand la fraîcheur bienfaisante du crépuscule a revivifié les
herbes desséchées, les moutons se dispersent et paissent en liberté. Le
trépignement de leurs pieds fourchus se mêle au tintement argentin de
leurs clochettes; et leur guide, seul, en face de la nature tranquille,
entonne des chants empreints de cette mélancolie qui est le cachet des
airs populaires.
Après la tonte des brebis, qui a lieu dans le courant de juin, le
berger quitte la ferme pour les champs, où il établit son domicile
pendant l’été et l’automne. Un parc en claies est l’asile des moutons
durant la nuit, et, à peu de distance, s’élève la demeure de leur
gardien.
Les pasteurs antiques avaient, à ce qu’il paraît, de singulières
habitations: «Je me suis fait, dit un berger de Théocrite, un
lit de peau de vaches au bord d’un ruisseau bien frais, et je me
moque de l’été comme les enfants des remontrances de leurs père et
mère.--J’habite, dit un autre, un antre agréable; j’y fais bon feu, et
me soucie de l’hiver comme un vieillard sans dents se soucie de noix
quand il voit de la bouillie.»
La résidence du berger actuel est tout simplement une cabane à
roulettes. Dans l’intérieur sont un lit, une vieille carabine, des
pistolets, et sur une planche, des balles et de la poudre. Plus
loin, des pots contiennent les drogues nécessaires aux pansements.
A des clous à crochet sont suspendues de blanches têtes de cheval,
qui, placées la nuit de distance en distance, servent, au berger, de
jalons pour le guider dans l’obscurité. Aux parois sont collés des
cantiques, des images de Notre-Dame-de-Liesse, l’histoire _illustrée_
de _Pyrame et Thisbé_, et autres gravures coloriées de la manufacture
d’Épinal en Lorraine. Dans un coin pourrissent quelques vieux bouquins,
l’_Almanach Liégeois_, _les Quatre Fils Aymon_, _le Grand et le Petit
Albert_, _la Clef des Songes_, le _Grimoire du pape Honorius_. L’étude
de ces derniers recueils fait considérer le berger comme sorcier. Il
a, dit-on, le pouvoir de se rendre invisible, d’éteindre le feu sans
eau, de faire de l’or, de jeter des sorts, de donner le _lait-bleu_
aux vaches. Il possède une infinité de formules contre une infinité
de maladies, et guérit avec des prières, des grains de sel, et des
aspersions d’eau bénite.
Les bergers ne sont pas ce qu’un vain peuple pense;
mais on ne saurait toutefois leur refuser une supériorité marquée sur
le reste des paysans. Ils sont plus doux, plus affables, plus polis.
La solitude augmente en eux la faculté de penser, surtout dans les
montagnes, où ils passent souvent des semaines entières sans voir un
être humain. Le roi David, le pape Sixte-Quint, saint Turiaf, évêque de
Dol, Yakouty, prince des Parthes, et un grand nombre d’autres hommes
illustres, ont commencé par garder les bestiaux; peut-être ont-ils dû
aux loisirs de leur enfance contemplative le développement prématuré de
leurs facultés. C’était au milieu des champs, sous l’arbre séculaire
_des Fées_, que des voix célestes entretenaient Jeanne d’Arc des
malheurs de la France. Si Jameray-Duval, le professeur d’histoire de
Lunéville; si Pierre Anich, l’astronome d’Inspruch, n’avaient pas gardé
les troupeaux sous la voûte des cieux étoilés, ils ne se seraient point
préoccupés de la solution des problèmes célestes. Ce fut en jouant du
galoubet pendant que ses brebis paissaient, que le musicien Carbonel
acquit le germe de sa merveilleuse supériorité sur cet instrument, dont
il a consigné la théorie dans le _Dictionnaire Encyclopédique_. Giotto,
le peintre florentin, Elie Mathieu, le paysagiste flamand, sont devenus
de grands artistes après avoir été d’humbles bergers, parce qu’ils ont
pu s’inspirer dès l’enfance des majestueuses beautés de la nature.
On a vu récemment un jeune pâtre, Henri Mondeux, sorti d’un village
de Touraine, étonner les savants par son aptitude pour les sciences
mathématiques.
Les bergers ont eux-mêmes une haute idée de leur profession. Nous
demandions à l’un d’eux des nouvelles d’un sien confrère qui avait
disparu de la ferme:
«Ah! répondit-il en soupirant, il est devenu _d’évêque_, _meunier_; il
s’est fait charretier.»
On disait à un berger: «Que feriez-vous si vous étiez riche?--Si
j’étais riche, répliqua-t-il après avoir quelque temps rêvé, je
mènerais paître mes bêtes en carrosse.»
Les fonctions du berger exigent non-seulement une grande force
corporelle à l’épreuve de toutes les intempéries, mais encore des
connaissances pratiques assez étendues. Botaniste expert, il cherche
pour ses brebis les collines crayeuses où croissent le trèfle et le
thym sauvage, en évitant avec soin le coquelicot et autres plantes
malfaisantes. Il a reconnu qu’une nourriture uniforme et trop abondante
exposait les moutons aux coups de sang; que la météorisation était
à craindre pour ceux qui paissaient des herbes humides. Vétérinaire
habile, il panse les plaies des brebis, les enduit, après la tonte,
d’un mélange de beurre, de soufre et de saindoux, scarifie la tumeur de
l’anthrax, et prévient la clavelée par l’inoculation. Quelquefois, fier
de son habileté à panser les animaux, il veut appliquer son expérience
aux hommes, et s’érige en _rebouteur_, métier dans lequel il opérerait
lucrativement des merveilles, sans l’intervention inopportune de M. le
procureur du roi.
Un moment critique pour le berger, c’est celui où, par une nuit
d’octobre, les aboiements des chiens lui ont signalé l’approche d’un
loup. Il s’arme aussitôt de sa bonne carabine. L’animal carnassier
s’avance, poussé par la faim, sans s’effrayer des lueurs de la lanterne
suspendue à la porte de la cabane. _Général_ et _Major_ se jettent sur
lui avec une vaillance proportionnée à leurs noms. Un combat terrible
s’engage; mais le berger a le coup d’œil sûr, et met deux chevrotines
dans la tête du visiteur malintentionné.
Pendant l’automne de 1837, un berger de Livoncourt (Vosges), nommé
Moissonnier, avait perdu plusieurs moutons. Comme il menait son
troupeau à l’abreuvoir, il voit, sur la rive opposée de la Saône, un
loup gigantesque sortir d’une touffe de roseaux, remonter la rivière,
et se précipiter à la nage. Moissonnier l’attend sur le haut de la
berge, l’empêche à coups de houlette de gravir le talus, et lui fait de
profondes blessures. Par malheur, le crochet de la houlette s’engage
dans les chairs de l’animal, qui entraîne Moissonnier dans la Saône.
La lutte continue au milieu des eaux, et le courageux berger finit par
noyer son formidable ennemi.
A l’époque de la Toussaint, le berger rentre à la ferme, mais l’hiver
n’interrompt pas ses travaux; il fait les _enfourrages_ et la litière,
veille les brebis pleines, et mène son troupeau aux champs quand
un rayon de soleil adoucit la température. Vers Noël, il passe les
nuits auprès des mères, et reçoit les agneaux dans les plis de son
manteau. Suivant un vieil usage, il place le premier né dans une crèche
enjolivée de rubans, le porte à la messe de minuit, et, la houlette à
la main, le manteau sur le dos, offre des actions de grâces à celui que
des pasteurs adorèrent les premiers dans l’étable de Bethléem.
Cette respectable coutume se perd, et bien d’autres s’en vont avec
elle. La profession de berger a été longtemps héréditaire. Sa houlette,
sa carabine rouillée, mais toujours sûre, les clochettes de son
mouton favori, lui avaient été transmises de père en fils, et il les
conservait comme de saintes reliques. Maintenant, la chaîne qui lie
le présent au passé se rompt anneau par anneau. Les bergers perdent
la tradition, fraternisent avec les rustres du village, et veulent
participer aux progrès des sociétés modernes. Quelques années encore,
et ils auront dans leurs cabanes un lit en fer creux Gandillot (quinze
ans de durée), un fusil à percussion, les œuvres de Voltaire, et les
gravures du _Petit Courrier des Dames_. Nous en avons vu un avec des
lunettes et un parapluie!
Chantre de Némorin, qu’en dis-tu?
Une habitude qui raréfie les véritables bergers, c’est celle de
livrer la garde des troupeaux à des enfants de l’un ou de l’autre
sexe. Ces jouvenceaux inexpérimentés, mal à propos sevrés des leçons
de l’instituteur, ne sont bons qu’à dévaster les haies, égarer
les passants par des indications erronées, grimper sur les arbres
fruitiers, dénicher des pinsons et creuser des canonnières de sureau.
Passe encore qu’on s’en rapporte à des enfants du soin de garder les
dindons; car, pour occuper le poste qu’honora la célèbre Peau d’Ane, il
suffit d’agiter un lambeau de drap rouge au bout d’un bâton, de mener
boire les volatiles dans les grandes chaleurs, et de s’opposer à ce
qu’ils mangent la vénéneuse digitale à fleurs rouges. Nous concevons
même qu’on abandonne à de petits garçons la conduite des vaches,
animaux robustes, mugissants, mais pacifiques, qui ne s’éloignent
guère du quartier de prairie dont ils ont pris possession; mais il est
funeste de laisser des brebis à des pâtres incapables de les préserver
des épizooties, de les empêcher de brouter les herbes dangereuses, de
soigner les mères et les agneaux, tendre espoir du métayer.
Deux variétés assez tranchées du berger sont le _porcher_ et le
_chevrier_. Le premier suit plutôt qu’il ne dirige, au milieu des bois,
des bandes indisciplinées, toujours mécontentes, toujours grognant,
et poussant parfois la rébellion jusqu’à fouler aux pieds et même
dévorer leur gardien. Le chevrier accompagne sur les coteaux, par des
matinées humides ou sous le ciel embrasé, des quadrupèdes capricieux
qui sautent, grimpent, s’écartent, se suspendent aux branches, se
baignent dans la rosée, se chauffent au soleil, sans autre règle
que leur instinct. Il est agile, fantasque, indépendant comme ses
chèvres. Dans les Pyrénées, il a souvent de mystérieuses liaisons avec
les contrebandiers, ou s’emploie à guider les voyageurs le long des
torrents et sur les cimes bleuâtres des montagnes.
A la fin de 1823, vivait dans la vallée de Luchon un pauvre chevrier
nommé Juan, fils d’un soldat de l’Empire, enfant à l’œil vif, au corps
souple, au cœur intrépide. Un soir, comme il gardait ses chèvres, il
entend à l’est, sur le territoire espagnol, le bruit d’une fusillade.
Il y court, et voit des guérillas qui, après avoir surpris un
détachement français, en poursuivaient avec acharnement les débris
épars. Le capitaine, pressé par deux paysans espagnols, gravissait
péniblement une pente escarpée. Juan tire son couteau, et barre le
passage au fugitif.
«N’es-tu pas Français? dit le capitaine étonné.
--Il ne s’agit pas de ça, répond Juan; rends-toi, ou je te lance mon
couteau dans la poitrine.»
Le capitaine fut bientôt rejoint et désarmé par les deux Espagnols, qui
reconnurent Juan pour l’avoir vu souvent venir au village de Venta,
près de la frontière de France.
«Bien fait, jeune homme! s’écrièrent-ils; sans toi ce _communero_ nous
échappait: tu auras ta part du butin.»
Ils se mirent à dépouiller le capitaine, dont l’épée et le portefeuille
devinrent, par droit de conquête, la propriété du chevrier. Ils se
préparaient à tuer leur prisonnier, lorsque Juan les arrêta:
«Les morts ne sont bons à rien, dit-il; il me semble que si nous
menions ce chef à l’alcade de Venta, nous pourrions recevoir une assez
bonne récompense.
--Il a raison, reprit l’un des paysans; qu’en penses-tu, Perez?»
Perez approuva la proposition, et l’on se mit en marche. Au bout de
quelques minutes, la petite troupe se trouva dans un défilé, au bord
d’un profond abîme. Juan, qui connaissait les moindres sentiers des
montagnes, s’avança le premier, suivi immédiatement par le capitaine,
et les deux Espagnols se placèrent à l’arrière-garde.
A la partie la plus étroite de la route, Juan se retourne brusquement,
fait asseoir le prisonnier, et pousse un des Espagnols dans le
précipice. Le second arme son espingole; mais le chevrier le saisit
aux jambes, et tous deux roulent de rocher en rocher. Dans sa chute,
Juan s’accroche aux branches d’un arbrisseau, plonge son couteau dans
la gorge de son adversaire, et revient quelques instants après presser
la main du capitaine, qu’il avait délivré avec tant d’audace et de
présence d’esprit.
[Illustration]
[Illustration: La Cuisinière.]
[Illustration]
VI.
LA CUISINIÈRE.
Qu’importe qu’elle manque à parler Vaugelas,
Pourvu qu’à sa cuisine elle ne manque pas?
J’aime bien mieux, pour moi, qu’en épluchant ses herbes
Elle accommode mal les noms avec les verbes,
Et redise cent fois un bas et méchant mot,
Que de brûler ma viande ou saler trop mon pot.
_Les Femmes Savantes_, acte II, scène VI.
SOMMAIRE:--Dissertation sur la cuisine.--L’art culinaire du
_bon vieux temps_.--Menu d’un banquet au moyen-âge.--Nuances
qui séparent le chef de la Cuisinière.--Douze canards pour
quinze œufs.--Origine du titre de _Cordon bleu_.--Fausses
Cuisinières.--Caractère des Cuisinières.--Leur vanité.--_Faire
danser l’anse du panier._--Leur aversion pour les innovations.
--Relations des Cuisinières avec les tireuses de cartes et les
militaires.--Inconvénients de la carpe au bleu.--Retraite.
Avant de vous entretenir de la Cuisinière, il est naturel de présenter
quelques observations sur la cuisine.
La cuisine est un art des plus antiques, mais que les véritables
principes en ont été longtemps méconnus! Chez les anciens et chez nos
pères, nous voyons un faste de mauvais goût, des pyramides de viandes
amoncelées, une effrayante profusion d’épices, mais point de sagacité
dans l’association des comestibles. Les mets romains, les cervelles
de paons, les sangliers entourés de pommes, les hérissons cuits dans
la saumure, les cancres aux asperges, la fressure de truie semée de
cumin, auraient peu de charmes pour nous. Nos gourmets voudraient-ils
d’une murène accommodée avec de l’huile de Venafre, du vin vieux et de
la saumure de maquereau d’Espagne? Nos ouvriers se contenteraient-ils,
comme le peuple de la République romaine, de pain trempé dans du
vinaigre, ou dans la lie d’une saumure de petits poissons?
Nos ancêtres ne savaient pas manger. La marjolaine, le romarin, le
basilic, le fenouil, la sauge, l’hysope, le baume-franc, le gingembre,
le safran, le verjus, étaient prodigués dans leurs ragoûts, toujours
avec _grant foyson de sucre_. «_Les metz estoient_, dit Froissard, _si
estranges et si desguisez qu’on ne les pouvoit deviser_.» On avait des
soupes diversement colorées, au coing, au verjus, aux aulx, à la fleur
de sureau, au chenevis; des sauces à la rose, aux cormes, aux mûres, au
raisin, à l’ail pilé avec des noix. On étalait sur les tables des paons
_revestus, faisant la roue comme s’ils eussent été en vie_, et _jectant
feu par la gueule_; des pâtés à compartiments, du milieu desquels
s’envolaient des oiseaux; des surtouts qui représentaient des églises
ou des citadelles. Les _maîtres-queux_ avaient poussé le raffinement
jusqu’à imaginer _des œufs_ et même du _beurre à la broche_. Le beurre
était solidifié avec des jaunes d’œufs, de la farine, du sucre et de la
mie de pain; les œufs étaient vidés par les bouts, remplis d’une farce
de viandes hachées, d’herbes aromatiques et de prunes de damas, et
rôtissaient doucement enfilés dans une brochette.
Êtes-vous curieux de connaître un menu du moyen-âge? en voici un tiré
du _Cuisinier_, ouvrage de Taillevant, grand écuyer-tranchant du roi
Charles VII; vous y admirerez l’abondance autant que la singularité des
mets.
ENTRÉES DE TABLE.
Abricots, prunes de Damas, salades d’oranges, andouilles
d’œufs, talmouses de blanc chapon, ventrée de chevreaux
confitz, palays de bœuf confitz à force groseilles, pesches.
POTAIGES.
Poussins aux herbes, marsouin en potaige, porée broyée,
gigoteau de veau au brouet doré.
ROST.
Héronnaulx[3] saulce réalle, oysons à la malvoysie, chevreaux
au verjus d’oseille.
[3] Petits hérons.
SECOND ROST.
Lapereaux de garenne aux oranges, poullets fesandés, pastés de
cailletaulx.
TIERS SERVICE.
Vinaigrette à la saulce cordiale, poussins au vin aigre rosat,
pastés de haslebrans[4].
[4] Canard sauvage.
QUART SERVICE.
Hestoudeau[5] au moust, pastés de moynaulx, fesans.
[5] Jeune coq.
CINQUIÈME SERVICE.
Pigeons au succre, venayson rostye, canards à la dodine.
SIXIÈME SERVICE.
Cochons, pans, esturgeon.
ISSUE DE TABLE.
Four, troys pièces au plat, gelée ambrée, papillon de pommes,
poyres à l’ypocras, cresme et fourmaige en jonchée, l’eau rose.
Le dix-huitième siècle fut l’âge d’or de la cuisine. Les plus nobles
seigneurs de cette époque sensuelle ne dédaignèrent pas de patronner
de nouvelles combinaisons culinaires; et quand on demandera ce qu’ils
firent pour la postérité, on répondra par garbure à la Polignac,
croûte à la Condé, filets d’aloyau à la Conti, côtelettes de mouton
à la Soubise, tendrons d’agneau à la Villeroy, rondin de faisan à la
Richelieu, poulets à la Montmorenci; les plus grands noms sont associés
aux ragoûts les plus délicats.
Quiconque veut expérimenter à fond les inépuisables ressources de
la cuisine, doit se pourvoir d’un maître d’hôtel ou d’un chef. La
Cuisinière atteint rarement le degré de science d’un chef émérite. Le
chef sert l’aristocratie, la Cuisinière la petite propriété. Le premier
a l’ambition de poser les règles de l’art, d’être le législateur
des casseroles, d’imaginer de nouvelles recettes; la Cuisinière
se contente d’appliquer celles dont l’excellence est démontrée. Le
_Cuisinier Royal_, les œuvres de Carême, l’_Almanach des Gourmands_,
voilà les livres que consulte le chef. La rivale ne lit, quand elle
lit, que la _Cuisinière bourgeoise_, et autres traités élémentaires:
elle ignore ce que c’est que les _cromesquis d’amourettes_, les
pigeons _Gauthier à l’aurore_, les _pascalines_ d’agneau, les filets
de perdreaux à la _Singara_, les coquilles de laitance de carpes,
les _Orly_ de filets de soles, les ragoûts à la _Chipolata_. Dans la
sphère inférieure où elle exerce, les prescriptions de la cuisine
transcendante seraient inapplicables. Pourrait-on, sans se ruiner, se
régaler du plat dont on voit la recette dans le _Cuisinier Royal_, page
494:
ŒUFS POCHÉS A L’ESSENCE DE CANARDS.
_Mettez douze canards à la broche_; quand ils sont cuits verts,
c’est-à-dire presque cuits, vous les retirez de la broche; vous
ciselez les filets jusqu’aux os, vous prenez le jus et vous
l’assaisonnez de sel et de gros poivre; vous ne le faites pas
bouillir, et vous le versez sur _quinze œufs pochés_.
On conviendra qu’il faut être au moins prince du sang pour employer
douze canards à l’assaisonnement de quinze œufs.
Les Cuisinières qui, par leur habileté, font concurrence aux chefs de
cuisine, prennent le titre de _Cordon bleu_. C’était, comme vous le
savez, la marque distinctive des chevaliers du Saint-Esprit; cet ordre
n’étant conféré qu’aux premiers de l’État, la désignation de _cordon
bleu_ indiquait naturellement une personne de distinction. On disait
du plus capable des moines d’un couvent: «C’est le _cordon bleu_ de
l’ordre.» On dit encore d’une Cuisinière habile: «C’est un _cordon
bleu_.»
Les antipodes des _cordons bleus_ sont les ex-bonnes d’enfants, qui,
après avoir erré de maison en maison, et appris de leurs maîtresses
les formules de quelques ragoûts usuels, s’érigent brusquement en
Cuisinières. On usurpe ce nom comme celui d’homme de lettres: l’un,
après avoir fait cuire imparfaitement une épaule de mouton; l’autre,
après avoir rédigé une réclame en faveur de la pommade mélainocome.