SOMMAIRE: Considérations sur la poésie bucolique.--Les bergers

tels qu’ils ne sont pas.--Portrait du berger.--Position qu’il

occupe dans une ferme.--Journée aux champs.--Parcage.--Cabane

du berger.--Sa bibliothèque.--Idées superstitieuses des paysans

sur son compte.--Bergers célèbres.--Ses connaissances.--Combats

avec les loups.--Moissonnier, berger de Livoncourt (département

des Vosges).--Rentrée à la ferme.--La messe de minuit.--

Transformation morale du berger.--Variétés du berger.--Le

chevrier des Pyrénées.

Depuis Théocrite jusqu’à Berquin, les fabricants d’églogues, idylles et

pastorales, se sont évertués à dénaturer le caractère du berger. Ils

ont représenté une race d’individus coquets, musqués, quintessenciés,

qui concourent pour des prix de flûte, causent familièrement avec les

faunes, meurent pour des inhumaines, gravent leurs noms sur l’écorce

des hêtres, et gardent avec des houlettes fleuries de blanches brebis

chamarrées de rubans. Ils ont placé leurs fantastiques créations

dans de si riants bocages, qu’on se demande pourquoi le chevalier de

Florian, lieutenant-colonel de dragons et gentilhomme de monseigneur le

duc de Penthièvre, n’a pas quitté le sabre pour la houlette, et la cour

de Louis XVI pour les bords enchantés du Lignon.

Quel dommage que la réalité ne réponde pas aux rêveries des poëtes

bucoliques! Quels galants cavaliers que Sylvandre, Hylas, Ménalque,

Céladon, Tircis et Myrtil! Quelles gracieuses jeunes filles que

Lygdamis, Chloé, Delphire, Daphné, Sylvie et Amarillis! Combien il

serait doux de vivre au milieu de cette élégante société de pasteurs,

qui seraient les plus séduisants des mortels, s’ils n’étaient les plus

déraisonnables des êtres de raison!

Tel qu’il se présente à nos regards, dans toute sa simplicité native,

le berger n’est pas moins poétique que les héros mignards de Fontenelle

et de d’Urfé. Voyez-le au milieu des champs, enveloppé d’un long

manteau bleu, la houlette à la main, la figure basanée, la tête

ombragée d’un large chapeau ciré, d’où s’échappent négligemment de

longs cheveux plats. Avec quelle gravité royale il s’avance à la tête

de son troupeau! que d’activité dans le calme, d’attention dans une

indifférence apparente, de travail d’intelligence dans l’immobilité

presque absolue du corps! Quelle autorité il a conquise sur tous ces

animaux qui n’obéissent qu’à sa voix! Avec quelle précision, apercevant

un mouton qui s’écarte, il lui décoche la motte de terre coërcitive,

au moyen du fer triangulaire de sa houlette! Avec quelle dextérité il

emploie le crochet qui en garnit l’extrémité inférieure à séparer de la

foule une brebis dont la santé lui paraît suspecte!

Et ses chiens, comme ils vont et viennent; comme ils répondent aux noms

retentissants qu’il leur a donnés: _Champagne_, _Labrie_, _Caporal_,

_Général_, _Major_! comme ils contiennent le troupeau dans les limites

qui lui sont assignées! si agiles et si vigilants, que l’on a vu des

bandes de trois cents moutons suivre un sentier de quatre pieds de

large, entre deux pièces de jeune blé, sans oser toucher à la moindre

tige!

L’engagement que le berger contracte avec le fermier commence, depuis

un temps immémorial, à la Saint-Jean-Baptiste. Ses gages sont assez

élevés, car de lui dépend la ruine ou la prospérité du fermier.

Serviteur privilégié, il est traité avec égards par le maître; il a

des vivres à part, et, entre autres, pour aller aux champs, un petit

pain rond qu’on nomme en Normandie _brichet_. Il remplit sa tâche à sa

guise, exempt des corvées de la ferme; seulement il coopère parfois à

la fabrication du pain nécessaire à la consommation quotidienne. Il

n’est pas rare qu’il soit chantre ou sacristain, et que, le dimanche,

il consacre aux louanges du Seigneur une voix sonore, exercée à lutter

dans la plaine avec les sifflements des vents orageux.

Dans la partie tempérée de la France, c’est vers midi que le berger

mène paître ses brebis. Si la chaleur est trop forte, rassemblant

son troupeau autour de lui, à l’ombre d’un feuillage hospitalier, il

s’allonge sur un gazon vert, et s’endort au murmure du ruisseau, au

gazouillement des bergeronnettes, au bruit lointain des cloches du

village. Quand la fraîcheur bienfaisante du crépuscule a revivifié les

herbes desséchées, les moutons se dispersent et paissent en liberté. Le

trépignement de leurs pieds fourchus se mêle au tintement argentin de

leurs clochettes; et leur guide, seul, en face de la nature tranquille,

entonne des chants empreints de cette mélancolie qui est le cachet des

airs populaires.

Après la tonte des brebis, qui a lieu dans le courant de juin, le

berger quitte la ferme pour les champs, où il établit son domicile

pendant l’été et l’automne. Un parc en claies est l’asile des moutons

durant la nuit, et, à peu de distance, s’élève la demeure de leur

gardien.

Les pasteurs antiques avaient, à ce qu’il paraît, de singulières

habitations: «Je me suis fait, dit un berger de Théocrite, un

lit de peau de vaches au bord d’un ruisseau bien frais, et je me

moque de l’été comme les enfants des remontrances de leurs père et

mère.--J’habite, dit un autre, un antre agréable; j’y fais bon feu, et

me soucie de l’hiver comme un vieillard sans dents se soucie de noix

quand il voit de la bouillie.»

La résidence du berger actuel est tout simplement une cabane à

roulettes. Dans l’intérieur sont un lit, une vieille carabine, des

pistolets, et sur une planche, des balles et de la poudre. Plus

loin, des pots contiennent les drogues nécessaires aux pansements.

A des clous à crochet sont suspendues de blanches têtes de cheval,

qui, placées la nuit de distance en distance, servent, au berger, de

jalons pour le guider dans l’obscurité. Aux parois sont collés des

cantiques, des images de Notre-Dame-de-Liesse, l’histoire _illustrée_

de _Pyrame et Thisbé_, et autres gravures coloriées de la manufacture

d’Épinal en Lorraine. Dans un coin pourrissent quelques vieux bouquins,

l’_Almanach Liégeois_, _les Quatre Fils Aymon_, _le Grand et le Petit

Albert_, _la Clef des Songes_, le _Grimoire du pape Honorius_. L’étude

de ces derniers recueils fait considérer le berger comme sorcier. Il

a, dit-on, le pouvoir de se rendre invisible, d’éteindre le feu sans

eau, de faire de l’or, de jeter des sorts, de donner le _lait-bleu_

aux vaches. Il possède une infinité de formules contre une infinité

de maladies, et guérit avec des prières, des grains de sel, et des

aspersions d’eau bénite.

Les bergers ne sont pas ce qu’un vain peuple pense;

mais on ne saurait toutefois leur refuser une supériorité marquée sur

le reste des paysans. Ils sont plus doux, plus affables, plus polis.

La solitude augmente en eux la faculté de penser, surtout dans les

montagnes, où ils passent souvent des semaines entières sans voir un

être humain. Le roi David, le pape Sixte-Quint, saint Turiaf, évêque de

Dol, Yakouty, prince des Parthes, et un grand nombre d’autres hommes

illustres, ont commencé par garder les bestiaux; peut-être ont-ils dû

aux loisirs de leur enfance contemplative le développement prématuré de

leurs facultés. C’était au milieu des champs, sous l’arbre séculaire

_des Fées_, que des voix célestes entretenaient Jeanne d’Arc des

malheurs de la France. Si Jameray-Duval, le professeur d’histoire de

Lunéville; si Pierre Anich, l’astronome d’Inspruch, n’avaient pas gardé

les troupeaux sous la voûte des cieux étoilés, ils ne se seraient point

préoccupés de la solution des problèmes célestes. Ce fut en jouant du

galoubet pendant que ses brebis paissaient, que le musicien Carbonel

acquit le germe de sa merveilleuse supériorité sur cet instrument, dont

il a consigné la théorie dans le _Dictionnaire Encyclopédique_. Giotto,

le peintre florentin, Elie Mathieu, le paysagiste flamand, sont devenus

de grands artistes après avoir été d’humbles bergers, parce qu’ils ont

pu s’inspirer dès l’enfance des majestueuses beautés de la nature.

On a vu récemment un jeune pâtre, Henri Mondeux, sorti d’un village

de Touraine, étonner les savants par son aptitude pour les sciences

mathématiques.

Les bergers ont eux-mêmes une haute idée de leur profession. Nous

demandions à l’un d’eux des nouvelles d’un sien confrère qui avait

disparu de la ferme:

«Ah! répondit-il en soupirant, il est devenu _d’évêque_, _meunier_; il

s’est fait charretier.»

On disait à un berger: «Que feriez-vous si vous étiez riche?--Si

j’étais riche, répliqua-t-il après avoir quelque temps rêvé, je

mènerais paître mes bêtes en carrosse.»

Les fonctions du berger exigent non-seulement une grande force

corporelle à l’épreuve de toutes les intempéries, mais encore des

connaissances pratiques assez étendues. Botaniste expert, il cherche

pour ses brebis les collines crayeuses où croissent le trèfle et le

thym sauvage, en évitant avec soin le coquelicot et autres plantes

malfaisantes. Il a reconnu qu’une nourriture uniforme et trop abondante

exposait les moutons aux coups de sang; que la météorisation était

à craindre pour ceux qui paissaient des herbes humides. Vétérinaire

habile, il panse les plaies des brebis, les enduit, après la tonte,

d’un mélange de beurre, de soufre et de saindoux, scarifie la tumeur de

l’anthrax, et prévient la clavelée par l’inoculation. Quelquefois, fier

de son habileté à panser les animaux, il veut appliquer son expérience

aux hommes, et s’érige en _rebouteur_, métier dans lequel il opérerait

lucrativement des merveilles, sans l’intervention inopportune de M. le

procureur du roi.

Un moment critique pour le berger, c’est celui où, par une nuit

d’octobre, les aboiements des chiens lui ont signalé l’approche d’un

loup. Il s’arme aussitôt de sa bonne carabine. L’animal carnassier

s’avance, poussé par la faim, sans s’effrayer des lueurs de la lanterne

suspendue à la porte de la cabane. _Général_ et _Major_ se jettent sur

lui avec une vaillance proportionnée à leurs noms. Un combat terrible

s’engage; mais le berger a le coup d’œil sûr, et met deux chevrotines

dans la tête du visiteur malintentionné.

Pendant l’automne de 1837, un berger de Livoncourt (Vosges), nommé

Moissonnier, avait perdu plusieurs moutons. Comme il menait son

troupeau à l’abreuvoir, il voit, sur la rive opposée de la Saône, un

loup gigantesque sortir d’une touffe de roseaux, remonter la rivière,

et se précipiter à la nage. Moissonnier l’attend sur le haut de la

berge, l’empêche à coups de houlette de gravir le talus, et lui fait de

profondes blessures. Par malheur, le crochet de la houlette s’engage

dans les chairs de l’animal, qui entraîne Moissonnier dans la Saône.

La lutte continue au milieu des eaux, et le courageux berger finit par

noyer son formidable ennemi.

A l’époque de la Toussaint, le berger rentre à la ferme, mais l’hiver

n’interrompt pas ses travaux; il fait les _enfourrages_ et la litière,

veille les brebis pleines, et mène son troupeau aux champs quand

un rayon de soleil adoucit la température. Vers Noël, il passe les

nuits auprès des mères, et reçoit les agneaux dans les plis de son

manteau. Suivant un vieil usage, il place le premier né dans une crèche

enjolivée de rubans, le porte à la messe de minuit, et, la houlette à

la main, le manteau sur le dos, offre des actions de grâces à celui que

des pasteurs adorèrent les premiers dans l’étable de Bethléem.

Cette respectable coutume se perd, et bien d’autres s’en vont avec

elle. La profession de berger a été longtemps héréditaire. Sa houlette,

sa carabine rouillée, mais toujours sûre, les clochettes de son

mouton favori, lui avaient été transmises de père en fils, et il les

conservait comme de saintes reliques. Maintenant, la chaîne qui lie

le présent au passé se rompt anneau par anneau. Les bergers perdent

la tradition, fraternisent avec les rustres du village, et veulent

participer aux progrès des sociétés modernes. Quelques années encore,

et ils auront dans leurs cabanes un lit en fer creux Gandillot (quinze

ans de durée), un fusil à percussion, les œuvres de Voltaire, et les

gravures du _Petit Courrier des Dames_. Nous en avons vu un avec des

lunettes et un parapluie!

Chantre de Némorin, qu’en dis-tu?

Une habitude qui raréfie les véritables bergers, c’est celle de

livrer la garde des troupeaux à des enfants de l’un ou de l’autre

sexe. Ces jouvenceaux inexpérimentés, mal à propos sevrés des leçons

de l’instituteur, ne sont bons qu’à dévaster les haies, égarer

les passants par des indications erronées, grimper sur les arbres

fruitiers, dénicher des pinsons et creuser des canonnières de sureau.

Passe encore qu’on s’en rapporte à des enfants du soin de garder les

dindons; car, pour occuper le poste qu’honora la célèbre Peau d’Ane, il

suffit d’agiter un lambeau de drap rouge au bout d’un bâton, de mener

boire les volatiles dans les grandes chaleurs, et de s’opposer à ce

qu’ils mangent la vénéneuse digitale à fleurs rouges. Nous concevons

même qu’on abandonne à de petits garçons la conduite des vaches,

animaux robustes, mugissants, mais pacifiques, qui ne s’éloignent

guère du quartier de prairie dont ils ont pris possession; mais il est

funeste de laisser des brebis à des pâtres incapables de les préserver

des épizooties, de les empêcher de brouter les herbes dangereuses, de

soigner les mères et les agneaux, tendre espoir du métayer.

Deux variétés assez tranchées du berger sont le _porcher_ et le

_chevrier_. Le premier suit plutôt qu’il ne dirige, au milieu des bois,

des bandes indisciplinées, toujours mécontentes, toujours grognant,

et poussant parfois la rébellion jusqu’à fouler aux pieds et même

dévorer leur gardien. Le chevrier accompagne sur les coteaux, par des

matinées humides ou sous le ciel embrasé, des quadrupèdes capricieux

qui sautent, grimpent, s’écartent, se suspendent aux branches, se

baignent dans la rosée, se chauffent au soleil, sans autre règle

que leur instinct. Il est agile, fantasque, indépendant comme ses

chèvres. Dans les Pyrénées, il a souvent de mystérieuses liaisons avec

les contrebandiers, ou s’emploie à guider les voyageurs le long des

torrents et sur les cimes bleuâtres des montagnes.

A la fin de 1823, vivait dans la vallée de Luchon un pauvre chevrier

nommé Juan, fils d’un soldat de l’Empire, enfant à l’œil vif, au corps

souple, au cœur intrépide. Un soir, comme il gardait ses chèvres, il

entend à l’est, sur le territoire espagnol, le bruit d’une fusillade.

Il y court, et voit des guérillas qui, après avoir surpris un

détachement français, en poursuivaient avec acharnement les débris

épars. Le capitaine, pressé par deux paysans espagnols, gravissait

péniblement une pente escarpée. Juan tire son couteau, et barre le

passage au fugitif.

«N’es-tu pas Français? dit le capitaine étonné.

--Il ne s’agit pas de ça, répond Juan; rends-toi, ou je te lance mon

couteau dans la poitrine.»

Le capitaine fut bientôt rejoint et désarmé par les deux Espagnols, qui

reconnurent Juan pour l’avoir vu souvent venir au village de Venta,

près de la frontière de France.

«Bien fait, jeune homme! s’écrièrent-ils; sans toi ce _communero_ nous

échappait: tu auras ta part du butin.»

Ils se mirent à dépouiller le capitaine, dont l’épée et le portefeuille

devinrent, par droit de conquête, la propriété du chevrier. Ils se

préparaient à tuer leur prisonnier, lorsque Juan les arrêta:

«Les morts ne sont bons à rien, dit-il; il me semble que si nous

menions ce chef à l’alcade de Venta, nous pourrions recevoir une assez

bonne récompense.

--Il a raison, reprit l’un des paysans; qu’en penses-tu, Perez?»

Perez approuva la proposition, et l’on se mit en marche. Au bout de

quelques minutes, la petite troupe se trouva dans un défilé, au bord

d’un profond abîme. Juan, qui connaissait les moindres sentiers des

montagnes, s’avança le premier, suivi immédiatement par le capitaine,

et les deux Espagnols se placèrent à l’arrière-garde.

A la partie la plus étroite de la route, Juan se retourne brusquement,

fait asseoir le prisonnier, et pousse un des Espagnols dans le

précipice. Le second arme son espingole; mais le chevrier le saisit

aux jambes, et tous deux roulent de rocher en rocher. Dans sa chute,

Juan s’accroche aux branches d’un arbrisseau, plonge son couteau dans

la gorge de son adversaire, et revient quelques instants après presser

la main du capitaine, qu’il avait délivré avec tant d’audace et de

présence d’esprit.

[Illustration]

[Illustration: La Cuisinière.]

[Illustration]

VI.

LA CUISINIÈRE.

Qu’importe qu’elle manque à parler Vaugelas,

Pourvu qu’à sa cuisine elle ne manque pas?

J’aime bien mieux, pour moi, qu’en épluchant ses herbes

Elle accommode mal les noms avec les verbes,

Et redise cent fois un bas et méchant mot,

Que de brûler ma viande ou saler trop mon pot.

_Les Femmes Savantes_, acte II, scène VI.

SOMMAIRE:--Dissertation sur la cuisine.--L’art culinaire du

_bon vieux temps_.--Menu d’un banquet au moyen-âge.--Nuances

qui séparent le chef de la Cuisinière.--Douze canards pour

quinze œufs.--Origine du titre de _Cordon bleu_.--Fausses

Cuisinières.--Caractère des Cuisinières.--Leur vanité.--_Faire

danser l’anse du panier._--Leur aversion pour les innovations.

--Relations des Cuisinières avec les tireuses de cartes et les

militaires.--Inconvénients de la carpe au bleu.--Retraite.

Avant de vous entretenir de la Cuisinière, il est naturel de présenter

quelques observations sur la cuisine.

La cuisine est un art des plus antiques, mais que les véritables

principes en ont été longtemps méconnus! Chez les anciens et chez nos

pères, nous voyons un faste de mauvais goût, des pyramides de viandes

amoncelées, une effrayante profusion d’épices, mais point de sagacité

dans l’association des comestibles. Les mets romains, les cervelles

de paons, les sangliers entourés de pommes, les hérissons cuits dans

la saumure, les cancres aux asperges, la fressure de truie semée de

cumin, auraient peu de charmes pour nous. Nos gourmets voudraient-ils

d’une murène accommodée avec de l’huile de Venafre, du vin vieux et de

la saumure de maquereau d’Espagne? Nos ouvriers se contenteraient-ils,

comme le peuple de la République romaine, de pain trempé dans du

vinaigre, ou dans la lie d’une saumure de petits poissons?

Nos ancêtres ne savaient pas manger. La marjolaine, le romarin, le

basilic, le fenouil, la sauge, l’hysope, le baume-franc, le gingembre,

le safran, le verjus, étaient prodigués dans leurs ragoûts, toujours

avec _grant foyson de sucre_. «_Les metz estoient_, dit Froissard, _si

estranges et si desguisez qu’on ne les pouvoit deviser_.» On avait des

soupes diversement colorées, au coing, au verjus, aux aulx, à la fleur

de sureau, au chenevis; des sauces à la rose, aux cormes, aux mûres, au

raisin, à l’ail pilé avec des noix. On étalait sur les tables des paons

_revestus, faisant la roue comme s’ils eussent été en vie_, et _jectant

feu par la gueule_; des pâtés à compartiments, du milieu desquels

s’envolaient des oiseaux; des surtouts qui représentaient des églises

ou des citadelles. Les _maîtres-queux_ avaient poussé le raffinement

jusqu’à imaginer _des œufs_ et même du _beurre à la broche_. Le beurre

était solidifié avec des jaunes d’œufs, de la farine, du sucre et de la

mie de pain; les œufs étaient vidés par les bouts, remplis d’une farce

de viandes hachées, d’herbes aromatiques et de prunes de damas, et

rôtissaient doucement enfilés dans une brochette.

Êtes-vous curieux de connaître un menu du moyen-âge? en voici un tiré

du _Cuisinier_, ouvrage de Taillevant, grand écuyer-tranchant du roi

Charles VII; vous y admirerez l’abondance autant que la singularité des

mets.

ENTRÉES DE TABLE.

Abricots, prunes de Damas, salades d’oranges, andouilles

d’œufs, talmouses de blanc chapon, ventrée de chevreaux

confitz, palays de bœuf confitz à force groseilles, pesches.

POTAIGES.

Poussins aux herbes, marsouin en potaige, porée broyée,

gigoteau de veau au brouet doré.

ROST.

Héronnaulx[3] saulce réalle, oysons à la malvoysie, chevreaux

au verjus d’oseille.

[3] Petits hérons.

SECOND ROST.

Lapereaux de garenne aux oranges, poullets fesandés, pastés de

cailletaulx.

TIERS SERVICE.

Vinaigrette à la saulce cordiale, poussins au vin aigre rosat,

pastés de haslebrans[4].

[4] Canard sauvage.

QUART SERVICE.

Hestoudeau[5] au moust, pastés de moynaulx, fesans.

[5] Jeune coq.

CINQUIÈME SERVICE.

Pigeons au succre, venayson rostye, canards à la dodine.

SIXIÈME SERVICE.

Cochons, pans, esturgeon.

ISSUE DE TABLE.

Four, troys pièces au plat, gelée ambrée, papillon de pommes,

poyres à l’ypocras, cresme et fourmaige en jonchée, l’eau rose.

Le dix-huitième siècle fut l’âge d’or de la cuisine. Les plus nobles

seigneurs de cette époque sensuelle ne dédaignèrent pas de patronner

de nouvelles combinaisons culinaires; et quand on demandera ce qu’ils

firent pour la postérité, on répondra par garbure à la Polignac,

croûte à la Condé, filets d’aloyau à la Conti, côtelettes de mouton

à la Soubise, tendrons d’agneau à la Villeroy, rondin de faisan à la

Richelieu, poulets à la Montmorenci; les plus grands noms sont associés

aux ragoûts les plus délicats.

Quiconque veut expérimenter à fond les inépuisables ressources de

la cuisine, doit se pourvoir d’un maître d’hôtel ou d’un chef. La

Cuisinière atteint rarement le degré de science d’un chef émérite. Le

chef sert l’aristocratie, la Cuisinière la petite propriété. Le premier

a l’ambition de poser les règles de l’art, d’être le législateur

des casseroles, d’imaginer de nouvelles recettes; la Cuisinière

se contente d’appliquer celles dont l’excellence est démontrée. Le

_Cuisinier Royal_, les œuvres de Carême, l’_Almanach des Gourmands_,

voilà les livres que consulte le chef. La rivale ne lit, quand elle

lit, que la _Cuisinière bourgeoise_, et autres traités élémentaires:

elle ignore ce que c’est que les _cromesquis d’amourettes_, les

pigeons _Gauthier à l’aurore_, les _pascalines_ d’agneau, les filets

de perdreaux à la _Singara_, les coquilles de laitance de carpes,

les _Orly_ de filets de soles, les ragoûts à la _Chipolata_. Dans la

sphère inférieure où elle exerce, les prescriptions de la cuisine

transcendante seraient inapplicables. Pourrait-on, sans se ruiner, se

régaler du plat dont on voit la recette dans le _Cuisinier Royal_, page

494:

ŒUFS POCHÉS A L’ESSENCE DE CANARDS.

_Mettez douze canards à la broche_; quand ils sont cuits verts,

c’est-à-dire presque cuits, vous les retirez de la broche; vous

ciselez les filets jusqu’aux os, vous prenez le jus et vous

l’assaisonnez de sel et de gros poivre; vous ne le faites pas

bouillir, et vous le versez sur _quinze œufs pochés_.

On conviendra qu’il faut être au moins prince du sang pour employer

douze canards à l’assaisonnement de quinze œufs.

Les Cuisinières qui, par leur habileté, font concurrence aux chefs de

cuisine, prennent le titre de _Cordon bleu_. C’était, comme vous le

savez, la marque distinctive des chevaliers du Saint-Esprit; cet ordre

n’étant conféré qu’aux premiers de l’État, la désignation de _cordon

bleu_ indiquait naturellement une personne de distinction. On disait

du plus capable des moines d’un couvent: «C’est le _cordon bleu_ de

l’ordre.» On dit encore d’une Cuisinière habile: «C’est un _cordon

bleu_.»

Les antipodes des _cordons bleus_ sont les ex-bonnes d’enfants, qui,

après avoir erré de maison en maison, et appris de leurs maîtresses

les formules de quelques ragoûts usuels, s’érigent brusquement en

Cuisinières. On usurpe ce nom comme celui d’homme de lettres: l’un,

après avoir fait cuire imparfaitement une épaule de mouton; l’autre,

après avoir rédigé une réclame en faveur de la pommade mélainocome.

Les Industriels: Métiers et professions en France · 第 3 / 18 段