ses veilles. En vain il pousse l’économie jusqu’à l’avarice; en vain il
vend son cheval aux approches de l’hiver, sauf à en racheter un autre
au printemps; en vain il aime mieux consommer ses denrées que de se
sustenter de viande de boucherie; il parvient rarement à amasser de
quoi vivre oisif, arrose le jour même de son décès, et meurt debout,
comme l’empereur Vespasien. Peut-être avait-il songé à la retraite;
peut-être rêvait-il un abri pareil à celui que désirait Jean-Jacques,
une maison blanche avec des contrevents verts; mais, brisé de fatigues,
il va recevoir dans un autre monde la rétribution de sa vie laborieuse.
On peut le dire en parodiant un mot célèbre: «_Ceux qui_ cultivent des
marais _n’ont de repos que dans le tombeau_.»
Et puis, ce qui contribue à appauvrir le maraîcher, c’est
l’exploitation de la banlieue par des bandes de maraudeurs. Le dogue
préposé à la garde du marais n’est redoutable que par ses aboiements,
car si on le lâchait à la poursuite d’un larron, il ferait seul plus
de dégâts qu’un bataillon de fourrageurs. Malheur donc au maraîcher
lorsque ses châssis sont à proximité de la clôture; il peut perdre en
une seule nuit le fruit de plusieurs mois de travail, et ni son chien,
ni son fusil ne le préserveront des audacieuses tentatives des bandits.
Bien plus, en plein jour, pendant qu’il savoure au cabaret un flacon
de vin de Surène, il est victime de coupables déprédations. Ne
justifient-elles pas suffisamment la haine qu’il porte aux Parisiens?
Le dimanche est venu: ouvriers, commis-marchands, grisettes, sont
déchaînés dans la campagne: la détention que leur impose le travail est
éphémèrement interrompue; ils redressent leurs fronts inclinés, ils se
parent de leurs plus frais ajustements, et les voilà dans la plaine, la
figure épanouie, la joie dans le cœur, le rire et les chansons sur les
lèvres. C’est un jour de fête pour eux, mais non pour les cultivateurs
des environs, car les Parisiens évadés sont pillards et dévastateurs
comme les moineaux. Point de haie qu’ils n’escaladent, de blé qu’ils
ne foulent aux pieds, de jardin qu’ils ne dépouillent. Ils sacrifient
vingt épis pour cueillir un bluet; ils émondent impitoyablement le plus
bel arbuste d’un fourré, pour se fabriquer une canne qu’ils jettent à
cent pas plus loin, et s’introduisent sans façon dans un potager, pour
ajouter à leur festin un pied de romaine ou un melon à côtes rebondies.
C’est probablement à cause de ses griefs contre les habitants de la
Ville Civilisée que le maraîcher repousse la Civilisation. Il est élevé
près de la source des sciences, mais aucune goutte n’en tombe sur lui.
Son ignorance est aussi complète que celle d’un bûcheron du Morvan ou
d’un pâtre des Cévennes. Il a débuté trop tôt dans son métier pour
avoir le loisir d’apprendre _l’art de parler et d’écrire correctement_.
Les solécismes lui sont familiers; il dit _sectateur_ pour sécateur,
_enrosage_ pour arrosage; rebelle à toutes les innovations, même en
matière de culture, gardant son costume pur de toutes les atteintes de
la mode, persistant à porter de gigantesques boucles d’oreilles, il
semble avoir échappé à l’influence réformatrice des révolutions.
La communauté ou corporation dont les maraîchers faisaient autrefois
partie, était celle des maîtres jardiniers. Les premiers règlements
dataient de 1473; de nouveaux statuts avaient été publiés à son de
trompe en 1545, confirmés par Henri III, Henri IV, Louis XIV, et
enregistrés au Parlement en 1645. Cette corporation avait seule le
droit de vendre les melons, concombres, artichauts, herbages, fruits,
arbres, etc. Elle élisait quatre jurés, qui visitaient, deux fois
l’an, les _terres, marais et jardinages des faux-bourgs et banlieue_,
pour prévenir l’emploi des immondices comme engrais. Les apprentis
servaient quatre ans sous les maîtres, et deux ans comme compagnons.
Les aspirants à la maîtrise, excepté les fils de maîtres, n’étaient
reçus qu’en faisant chef-d’œuvre.
Malgré l’abolition de leurs priviléges, les maraîchers ont conservé
leur esprit de corps. Ils solennisent encore la Saint-Fiacre avec leurs
anciens confrères. Ils se tiennent à distance des autres industriels,
et la fille d’un maraîcher n’est accordée qu’à un homme de la même
profession. A la vérité, elle ne pourrait apporter aucun talent en dot
à un autre artisan. Elle n’est apte qu’au jardinage; elle n’a jamais
étudié que l’art de sarcler des carrés, et de planter des épinards.
La femme du maraîcher, ses garçons, ses filles, bêchent, sèment et
cultivent avec lui. Les seuls auxiliaires étrangers qu’il admette sont
des soldats de la garnison de Paris, qu’il loue moyennant trois sous
l’heure durant les grandes chaleurs. Voici à ce sujet une curieuse et
authentique anecdote.
C’était le quartidi, 14 thermidor an V, ou, pour parler plus
chrétiennement, le mardi 1er août 1797. Des détachements de l’armée de
Sambre-et-Meuse, appelés à Paris par le Directoire-Exécutif, venaient
de manœuvrer dans le clos Saint-Lazare. Le général était descendu de
cheval, et se promenait avec quelques officiers, quand, à l’extrémité
du faubourg Poissonnière, il s’arrêta à la porte d’un marais. Sans
s’inquiéter de la présence de l’éminent dignitaire, le maraîcher,
vieillard philosophe, continua de tirer de l’eau.
«Bonjour, père Cardin, lui cria le général.
--Tiens, vous m’connaissez, dit le vieillard ébahi, en ôtant
respectueusement son chapeau de paille.
--Parbleu! depuis 1787. J’avais dix-neuf ans alors. Je servais dans
le régiment des Gardes-Françaises, dont le maréchal de Biron était
colonel, et j’étais caserné à la barrière Poissonnière. Est-ce que vous
m’avez oublié?
--Ma foi, oui; il y avait à la caserne deux compagnies de fusiliers
d’cent cinq hommes et une compagnie de grenadiers d’cent dix; de
laquelle que vous étiez?
--Des grenadiers; vous en employiez beaucoup pour vous aider à arroser.
Vous rappelez-vous, entre autres, le fils d’un garde du chenil de
Versailles?
--Attendez donc!.... n’m’avait-il pas été recommandé par sa tante,
fruitière à Versailles?
--Précisément.
--N’avait-il pas la manie d’acheter des livres, voire même qu’il payait
un remplaçant pour monter ses gardes, et passait son temps à s’éduquer?
--La mémoire vous revient, père Cardin.
--Il fredonnait comme un vrai rossignol, et m’dit un jour qu’il
avait été enfant d’chœur à Saint-Germain-en-Laye; je m’en souviens à
présent; qu’est-ce qu’il est devenu?
--Il est devenu général en chef de l’armée de Sambre-et-Meuse; c’est
moi-même, mon vieux camarade.
--C’est vous!... ma foi, dit naïvement le maraîcher, je ne vous aurais
pas reconnu. Vous avez là, du nez au front, du côté droit, une balafre
qui vous défigure; ensuite, les moustaches vous ont poussé, elles
épaulettes aussi.... de la graine d’épinards! j’voudrais ben qu’mon
fils, qu’est caporal dans la 25e demi-brigade, pût faire son chemin
comme vous.
--Ça me regarde, père Cardin; je prendrai des renseignements sur
son compte, et s’ils sont favorables, nous verrons à lui procurer de
l’avancement. Dès que je serai de retour à Wetzlar, je m’informerai de
lui.»
Demeuré seul, le père Cardin bâtit mille châteaux en Espagne sur la
protection qui lui était promise; mais, malheureusement, un mois après,
il apprit la mort de son ancien ouvrier LAZARE HOCHE.
[Illustration]
[Illustration: Le Nourrisseur.]
[Illustration]
IV.
LE NOURRISSEUR.
Une vache était là tout à l’heure arrêtée,
Superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée.
VICTOR HUGO, _La vache_.
SOMMAIRE: Extension du commerce de lait à Paris.--Nourrisseurs
dans l’intérieur de Paris.--Garçon nourrisseur.--Laitières.
--Adultération du lait.--Marché aux vaches laitières.--Marché
aux vaches grasses.--Épidémies.--Société Philanthropique.
La plupart des Parisiens ont la fatale habitude de prendre le matin,
sous prétexte de café au lait, un mélange de différentes substances
entre lesquelles prédominent l’eau et la chicorée. Les fournisseurs de
la partie fluide de ce déjeuner sont les nourrisseurs et les laitières.
Le commerce de lait a pris récemment des proportions colossales. Des
capitalistes ont fondé à Saint-Ouen, à Pontoise, à l’Ile-Adam, et en
d’autres localités voisines de Paris, des dépôts, où les fermiers,
de plusieurs kilomètres à la ronde, apportent leur lait. L’été, et
dans les temps orageux, cette grande quantité de liquide est soumise
à l’ébullition. On la verse dans des vases de fer-blanc, ou même
dans des flacons de cristal, et on l’envoie en poste à Paris, sur
des voitures dont les parois sont trouées comme un crible, afin de
laisser l’air circuler. Le débit a lieu dans de somptueuses boutiques,
embellies du luxe occidental des baguettes en cuivre, des carreaux en
glace, et des becs de gaz.
Ces établissements tendent évidemment à accaparer toute l’industrie
lactifère. Nourrisseurs et laitières, tels qu’ils sont aujourd’hui,
seront pour nos descendants des êtres fossiles. Déjà disparaît de
la surface du globe la race, autrefois nombreuse, des nourrisseurs
parisiens. Une ordonnance de 1810, dernièrement remise en vigueur,
interdit la création de nouvelles nourrisseries _intra muros_, et
maintient celles qui existent, à la condition seulement qu’elles ne se
transmettront qu’aux enfants mâles des propriétaires. Loi bienfaisante,
tu purges la ville de foyers d’infection, tu affranchis d’innocents
animaux d’une odieuse captivité! Peut-on songer sans frémir au sort des
vaches enfermées dans les étables parisiennes, et à l’équivoque nature
du breuvage tiré de leurs flancs? Ces malheureuses bêtes demeurent
des années entières enchaînées au même râtelier, avec la même longe,
ruminant dans les ténèbres. On se garde bien de les mener aux champs,
car, au retour de chaque excursion, il faudrait de rechef acquitter les
droits d’octroi, comme le jardinier du couvent du Temple, qui, s’étant
avisé un jour de conduire à La Villette les deux vaches de la maison,
eut à débourser quarante-huit francs en repassant la barrière.
On m’a cité une vache qui avait passé six ans dans une écurie, au
centre de la capitale. Au plafond de ce bouge affreux pendaient de
longues toiles d’araignée, en manière de stalactites; et quand on
reprochait au maître de ne pas les enlever: «Bah! disait-il, ça chasse
les mouches et _la mauvaise air_.» Pendant six ans on ne se donna
pas la peine de détacher un seul instant la pauvre recluse, qui,
lorsqu’elle fut enfin tirée de son tombeau, avait presque perdu l’usage
de ses membres.
La loi de 1810 porte ses fruits lentement, mais sûrement; ce n’est
guère que dans les faubourgs qu’on lit au-dessus de quelques portes:
LAIT CHAUD MATIN ET SOIR; mais la majorité des nourrisseurs est
cantonnée dans les environs, d’où ils dépêchent leurs filles, leurs
femmes, leurs servantes, en qualité de laitières.
Dans le logis du nourrisseur, tout le monde est sur pied avant trois
heures du matin. Le garçon nourrisseur descend de la soupente qui
lui est ménagée dans un coin de l’écurie, et se met à l’œuvre, en se
promettant de regagner son lit immédiatement après le déjeuner. Ce
personnage, d’ordinaire né en Normandie, est vigoureux et de haute
taille; mais sa physionomie stupide annonce une musculature développée
au détriment de l’intellect. Sa chemise, son pantalon de toile, son
tablier, ses bras et ses pieds nus, sont d’une saleté monochrome, et
l’on s’imaginerait que toutes les immondices de l’étable ont déteint
sur lui. Il gagne vingt-cinq francs par mois, avec la nourriture, à
panser les bestiaux et à récurer les vases qui doivent contenir le lait.
Le travail préparatoire du matin dure deux ou trois heures; sitôt qu’il
est terminé, la laitière s’installe en charrette, au milieu des seaux
de fer-blanc, joint à sa denrée liquide les œufs des poules élevées
dans la cour, et vient organiser sous une porte cochère son magasin en
plein vent. Pendant que le marchand de vin voit descendre chez lui une
foule d’habitués mâles, alléchés par l’appât d’un verre de vin blanc,
d’une goutte d’eau-de-vie, ou d’un journal, la population féminine se
presse autour de la laitière. Là est établi l’entrepôt des nouvelles du
jour et des cancans du quartier.
La petite dame du premier a été battue par son mari;
Le limonadier a fait faillite;
La fille des locataires du cinquième est courtisée par un étudiant;
Le chat de la portière est mort d’indigestion;
Le boulanger a été convaincu de vendre à faux poids;
Le serrurier est rentré ivre chez lui, etc., etc., etc.
Les commérages, les suppositions, les imputations malignes, sont
échangés avec vivacité, et la provision est loin d’en être débitée
quand celle de la laitière l’est déjà.
Si vous suivez la complice du nourrisseur dans son retour vers ses
foyers, vous remarquerez qu’elle s’arrête auprès d’une fontaine, et
remplit tous les seaux et toutes les boîtes vides. Pensez-vous que
cette eau soit exclusivement réservée aux besoins du ménage? vous avez
trop de perspicacité pour cela, et vous avez deviné que le nourrisseur
n’oublie jamais de _baptiser_ le lait qu’il livre à la consommation. Il
est faux qu’il y mêle de la farine, que la cuisson transformerait en
bouillie; mais il est positif qu’il y met environ vingt parties d’eau
sur cent. Voici deux formules exactes qui nous ont été révélées par un
nourrisseur:
_Pour fabriquer du lait chaud première qualité_: Prenez cinq pintes de
lait de la première traite, et ajoutez-y une pinte d’eau.
_Pour fabriquer du lait froid seconde qualité_: Prenez du lait chaud
confectionné comme ci-dessus, et ajoutez-y une mesure d’eau pour trois
mesures de lait.
Les nourrisseurs qui mettent ces deux recettes en pratique sont les
meilleurs, les plus consciencieux, ceux qui ont la réputation de vendre
du lait naturel, et placent pompeusement au-dessus de leurs portes
cette inscription en lettres colossales:
LAIT PUR.
«Voilà des fraudes abominables, direz-vous.
--Mais, vous répliquera le nourrisseur, comment voulez-vous qu’il
en soit autrement? Nous nous vendons, entre nous, la pinte de lait
cinquante centimes, et nous donnons la même mesure aux pratiques à
quarante centimes seulement! Concevriez-vous un commerce où l’on
perdrait régulièrement vingt pour cent? Consentez à payer davantage, et
nous nous abstiendrons de toute falsification.»
Cet argument est catégorique, mais il ne disculpe pas le nourrisseur de
débiter, en guise de crème, de la mousse de lait battu, parfois colorée
avec du safran ou du caramel. On réserve, pour composer la crème, le
lait de la dernière traite.
Quand des amateurs désirent absolument goûter du lait exempt de
baptême, ils dépêchent à l’écurie des femmes de confiance qui
surveillent le nourrisseur occupé à traire. Dans ce cas, le lait est
pur, mais en quantité très-minime. Le gourmet paie cinquante centimes
ce qui en vaut quinze, car il est un art de faire mousser le lait comme
la bière, et déborder un vase sans le remplir.
Un nourrisseur entretient communément trente ou quarante vaches. Le
marché des _vaches laitières_, où il s’approvisionne, se tient les
mardis à La Chapelle-Saint-Denis, et les samedis à la Maison-Blanche,
près la barrière de Fontainebleau. Là vous le voyez frapper dans les
mains d’un paysan et lui disputer pied à pied le terrain:
«Arrangeons-nous; t’as tort de m’laisser partir; ta bête pour trente
pistoles?
--Tu rirais trop; j’en ai refusé trente-deux.
--Fallait la donner; à la fin du marché, t’en auras pas vingt-huit.
--Vingt-huit! j’aimerais mieux la manger!
--Allons! j’en mettrai trente et une.
--Eh ben, j’veux faire des affaires, partageons le différend.»
Le marché conclu, le prix est payé comptant; car le nourrisseur, malgré
sa blouse grossière et sa tournure épaisse, a souvent plusieurs billets
de banque en portefeuille. «_Il n’en est pas_, dit-il, _plus fier pour
ça_,» et n’a pas de répugnance à déjeuner dans le premier _bouchon_
venu.
Les acheteurs et les vendeurs de bestiaux vont donc s’attabler chez
le marchand de vin, dont le gril est toujours garni de succulentes
côtelettes. On fait monter plusieurs litres, et la langue et les dents
d’entrer en jeu. La conversation roule d’abord sur le commerce, la
mortalité des bestiaux, le prix des fourrages, jusqu’à ce qu’un convive
s’écrie: «Causons donc d’autre chose; c’est _embêtant_ de parler
toujours _manique_. On dit qu’nous allons avoir une révolution.
--Ça m’est bien égal, répond philosophiquement un nourrisseur
pessimiste; peu nous importe que ce soit Pierre, Paul ou Jacques qui
gouverne: nous n’profitons pas du changement, nous autres roturiers.
--Qu’appelez-vous roturier? demande un fermier.
--On entend par là, voyez-vous, les ignorants, ceux qui, comme nous,
n’savent ni lire ni écrire, et qu’on laisse tranquilles, pourvu qu’ils
paient exactement leurs contributions. On n’est pas encore venu nous
chercher pour être ministres; mais allez, ça n’nous empêche pas
d’faire nos affaires, et j’ose dire qu’y en a de pus z’huppés qu’nous
qui n’nous valent pas... Ohé! garçon, du vin!... Sers-en d’avance, que
diable! J’n’ons pas la pépie!...»
Le marchand de vin a la louable habitude de prévenir les désirs de ses
pratiques; mais il est souvent _distancé_ quand il s’agit de remplacer
les bouteilles vidées par de pareils consommateurs.
Au dessert viennent les chansons, les refrains, entonnés chapeau bas,
en l’honneur de la _Redingote grise_, ou les obscénités répétées en
chœur avec un cynisme révoltant. Chacun, déployant la force de ses
poumons, rivalise, non-seulement avec les autres convives, mais encore
avec les animaux mugissants qui peuplent les alentours. Puis, tous
louvoient vers le café. Demi-tasses, petits verres, bols de punch,
bischoffs, disparaissent successivement dans d’insatiables œsophages,
pendant que des mains légèrement tremblantes s’exercent à bloquer des
billes ou à faire des carambolages par les bandes.
Si le nourrisseur désire acheter à la fois un certain nombre de
vaches, il se rend aux principales foires, comme à celles de Bernay,
de Caen, de Rouen, de Routot, de Guibray. Il parcourt les fermes de la
Normandie, de la Picardie et de la Flandre; et, largement indemnisé de
ses frais de route par un rabais considérable, il jouit en outre du
plaisir de visiter nos plus beaux départements.
L’une des foires les plus célèbres est celle qui se tient dans un
bois, à Montlhéry (Seine-et-Marne). Elle présente cette curieuse
particularité, que, malgré le grand nombre de bestiaux qui y sont
rassemblés, on n’y voit jamais de mouches.
Les vaches maigres sont celles qui donnent le plus de lait. A mesure
qu’elles engraissent, le lait devient plus épais, plus substantiel,
mais moins abondant, et les nourrisseurs ne tiennent pas autant à la
qualité qu’à la quantité. Les pratiques sont naturellement d’un avis
contraire, mais elles n’ont pas voix délibérative au chapitre.
Une vache laitière est gardée au moins un an, et nous avons vu qu’on
la conservait quelquefois beaucoup plus longtemps. Quand elle est
radicalement épuisée, elle est conduite au marché _aux vaches grasses_,
situé dans un ancien cloître de Bernardins, près de la halle aux Veaux,
entre la rue Saint-Victor et le quai de la Tournelle. Elle a droit
au titre de _vache grasse_, ayant été gorgée de pommes de terre, de
résidu de drèche, de fécule, de pulpe de betterave, et de tourteaux
de colza. Les bouchers l’achètent de cinq cents à sept cent cinquante
francs, suivant l’embonpoint. Quelques vaches, engraissées dans les
étables parisiennes, ont fourni jusqu’à cent vingt-sept kilogrammes
de suif. Un nourrisseur de la Rotonde du Temple conduisit au marché,
au mois de juillet 1841, une vache monstrueuse, qui fut vendue mille
vingt francs. Ce nourrisseur ne gagna rien, parce que, voulant mener
à bien l’œuvre de l’engraissement, il avait gardé longtemps une bête
de faible rapport. Le boucher ne fut jamais indemnisé de la somme
déboursée, parce qu’il avait payé l’honneur d’enlever à ses confrères
un quadrupède aussi recommandable. Changeant de sexe après sa mort,
la vache grasse est consommée, sous le pseudonyme de bœuf, par les
citoyens confiants de la capitale.
En sus du prix convenu, le nourrisseur perçoit toujours quatre francs,
qui sont remboursés au boucher, en déduction des droits d’entrée perçus
sur l’animal, lorsqu’il le fait conduire aux abattoirs.
Le paysan qui avait vendu la vache laitière s’était abstenu de la
traire pendant un jour au moins; le nourrisseur, au contraire, avant
de la mener au marché aux vaches grasses, pressure et dessèche le
pis infécond; et cependant, chose affreuse, on voit des enfants de
ce misérable quartier, êtres chétifs et délabrés, s’approcher, une
tasse fêlée à la main, se glisser entre les jambes des animaux exposés
en vente, et traire à la dérobée quelques gouttelettes échappées à
l’avidité du nourrisseur.
Quand une vache laitière meurt dans l’exercice de ses fonctions,
son corps est vendu à l’administration du Jardin des Plantes, pour
devenir la proie des lions, tigres, ours, panthères et autres bêtes
carnassières. La mort fait souvent de grands abatis dans les étables.
Au moment où le nourrisseur s’arrondit, une épizootie survient,
et adieu toutes chances de fortune. Les animaux ont leur part de
souffrance comme les hommes; ceux-ci se tordent sous les morsures du
choléra; ceux-là sont frappés de pestes foudroyantes et irrémédiables.
En 1828, il y eut des nourrisseurs qui perdirent plus de cent vaches en
quelques mois, et d’autres qui, après avoir remplacé une fois toutes
les habitantes de leurs étables, virent périr encore la moitié de leurs
nouvelles acquisitions. On n’entendait plus sortir de leurs bouches que
ce lugubre cri: «Ma vache se meurt! ma vache est morte!» En 1839, une
épidémie, dont les symptômes étranges déroutaient les vétérinaires les
plus habiles, attaqua les bêtes à cornes.
La maladie durait quinze jours, pendant lesquels étaient taries les
mamelles nourricières de l’animal souffrant. Comme les Parisiens
quêtaient du lait de boutique en boutique, et s’étonnaient de n’en pas
trouver, la Police leur apprit l’état des choses. «Abstenez-vous de
lait, leur dirent d’officieuses affiches; il contient les principes les
plus délétères; cet aliment liquide mettrait vos jours en péril.
--Abstenez-vous de lait, répéta le Conseil de Salubrité.»
A peine ces avis s’étaient-ils propagés, que l’épidémie cessa
brusquement. Les nourrisseurs coururent chez leurs pratiques:
«Eh bien! quand vous voudrez; nos vaches sont rétablies; nous avons du
lait en abondance.
--Du lait? laissez donc! vous voulez dire du poison; on m’paierait
pour en prendre.
--Mais je vous assure qu’il est excellent.
--Bah! bah! M. Arago en sait plus long que vous là-dessus.....
J’aimerais autant boire de l’eau-forte.»
Les nourrisseurs, naguère dans l’impossibilité de suffire aux demandes,
furent réduits à consommer eux-mêmes leur marchandise, jusqu’à ce que
la panique générale fût apaisée.
Pour prévenir les pertes occasionnées par les épidémies, on a essayé
de fonder en 1840 une société philanthropique. Elle s’engageait à
indemniser les nourrisseurs de la perte de leurs bestiaux, moyennant
l’abandon de vingt pour cent sur le prix d’achat. Une assemblée
générale fut convoquée chez un marchand de vin, et n’aboutit qu’à
des libations. Cette première tentative avorta; mais une nouvelle
compagnie s’est constituée depuis, avec un capital de trois millions,
et n’exigeant que cinq pour cent du prix. Souhaitons-lui durée et
prospérité.
[Illustration]
[Illustration: Le Berger.]
[Illustration]
V.
LE BERGER.
Il faut que les bergers aient de l’esprit, et de l’esprit fin
et galant.
FONTENELLE.