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LES
INDUSTRIELS
MÉTIERS ET PROFESSIONS
EN FRANCE.
Paris.--Typographie LACRAMPE et Comp., rue Damiette, 2.
[Illustration: Le Marchand de Statuettes.]
LES
INDUSTRIELS
MÉTIERS ET PROFESSIONS
EN FRANCE,
PAR
ÉMILE DE LA BÉDOLLIERRE,
AVEC CENT DESSINS
PAR HENRY MONNIER.
[Logo: L. J.]
PARIS.
LIBRAIRIE DE Mme Vve LOUIS JANET,
ÉDITEUR.
RUE SAINT-JACQUES, 59.
1842.
INTRODUCTION.
Le seul moyen de connaître les véritables mœurs d’un peuple,
c’est d’étudier sa vie privée dans les états les plus nombreux;
car s’arrêter aux gens qui représentent toujours, c’est ne voir
que des comédiens.
J.-J. ROUSSEAU.
Cet ouvrage a pour objet de peindre les mœurs populaires, de mettre la
classe aisée en rapport avec la classe pauvre, d’initier le public à
l’existence d’artisans trop méprisés et trop inconnus.
Ce n’est guère que depuis un demi-siècle que cette masse laborieuse
qu’on appelle le peuple est comptée pour quelque chose. De la foule
obscure et dédaignée, de la gent taillable et corvéable à merci, on a
vu sortir des capitaines, des poëtes, des savants, des artistes, des
jurisconsultes, des mécaniciens, des commerçants, des hommes qui ont
remué le monde avec la pensée ou l’action; et pendant que de brillantes
individualités surgissaient, la multitude elle-même, longtemps
comprimée, étendait ses membres robustes, redressait la tête, rêvait
la gloire, la science, le bien-être, devenait si grande, si forte, si
puissante, qu’il faudra tôt ou tard remanier pour elle la législation
et la société. Comment y réussir? quelles théories réformatrices
méritent d’être prises en considération? C’est ce qu’ont à débattre
les économistes et les hommes politiques. Quant à nous, nous nous
sommes bornés à étudier des types, à nous rapprocher des ouvriers, pour
en tracer le portrait d’après nature. Deux amis ont voyagé de conserve;
ils ont exploré les villes et les campagnes; ils ont cherché des
modèles dans les ateliers, dans les chaumières, sur les grandes routes,
sur les places publiques; ils ont constaté les nuances distinctives que
crée entre les travailleurs l’influence transformatrice des occupations
habituelles; et ils offrent au public le fruit de plusieurs années de
patientes investigations[1].
[1] _Les industriels_ sont en préparation depuis 1837.
Les moralistes d’autrefois ne pensaient guère au peuple; au delà du
grande monde il n’y avait pour eux que le néant. «Ariston est d’une
haute naissance; il a de l’esprit et du mérite, mais il se souvient
trop qu’un de ses ancêtres est mort à la première croisade. Ceux qui
n’ont que dix quartiers sont à ses yeux de petites gens; son blason
est sculpté sur toutes les murailles de son hôtel; les panneaux de
son carrosse sont décorés de ses armoiries; il voudrait faire savoir
à toute la terre qu’il est noble comme un Bourbon, et qu’il monte
dans les carrosses du roi. On assure qu’il est assidu près de Bélise;
elle est jolie; mais pourquoi tant de mouches et de rouge? D’où vient
qu’elle persiste à se défigurer en essayant de s’embellir? Mondor et
Cléobule sont les rivaux d’Ariston; que dirai-je de Mondor, si ce n’est
qu’il doit son crédit à ses richesses, et que ses vertus sont dans ses
coffres-forts? Vous regardez Cléobule comme un bel esprit, parce qu’il
babille avec suffisance, élève la voix, ouvre bruyamment sa tabatière
d’or, rit, plaisante, fredonne l’ariette à la mode, et possède le
jargon des ruelles; mais Cléobule n’est qu’un fat impertinent.»
Voilà les physionomies que les observateurs saisissaient jadis,
au milieu d’une société guindée, roide, conventionnelle. Ils ne
descendaient jamais dans la rue; aucuns même établissaient une
distinction injuste entre le _peuple_ et les _honnêtes gens_.
Le théâtre seul osait placer sur le second plan des valets, des
jardiniers, des laboureurs, Lisette, Frontin, Pierrot, Mathurin;
mais les premiers rôles étaient généralement réservés à la classe
supérieure, à Damis, Clitandre, Orgon, Florval, Melcour ou Dormeuil. La
manie de mettre en scène des gens riches n’a jamais été poussée plus
loin que dans les vaudevilles représentés sous la Restauration; on n’y
voit que des millionnaires; on y traite en bagatelles les sommes les
plus considérables. Frédéric de Luzy manque provisoirement de fonds
pour offrir une corbeille de mariage à Cécile Dormeuil, la somnambule.
«Comment, morbleu! lui dit aussitôt Gustave de Mauléon, ne suis-je pas
là? et si une vingtaine de mille francs peuvent d’abord te suffire...»
puis, après le couplet obligé (_tirant son porte-feuille_): «Tiens,
voilà toute ta somme.»
Au lieu de nous transporter au sein d’un monde doré, chimérique,
invisible à l’œil nu de la majorité des mortels, pourquoi n’avoir
pas observé la classe ouvrière? N’est-ce pas la seule qui, n’étant
pas nivelée par l’instruction universitaire, n’étant pas soumise à
certaines convenances invariables, ait conservé toute la verdeur de son
originalité primitive? N’est-ce pas chez elle que l’on trouve variété
de costumes, variété de mœurs, variété de caractères, tandis que les
rangs plus élevés ne présentent qu’une monotone uniformité? Quand on
contemple les travailleurs, ne leur applique-t-on pas involontairement
ce que Virgile dit des abeilles laborieuses:
«Dans ces petits objets que de grandes merveilles!»
En dessinant des tableaux populaires, nous croyons avoir été mieux
inspirés que si nous nous étions traînés sur les traces de nos
devanciers, que si nous avions ressassé, pour la centième fois, les
qualités et les travers de la bourgeoisie.
Notre cadre restreint ne nous permettait pas de vous entretenir de tous
les industriels. Considérez, en effet, qu’il faut distinguer parmi
eux ceux qui produisent ou transforment la matière première, et ceux
qui vendent les articles fabriqués; que les métiers, correspondant
à tous les besoins de la vie, se divisent en métiers d’aliment,
d’habillement, de logement, d’ameublement, de transport, etc., et qu’à
chacune de ces classes appartient, directement ou par analogie, un
très-grand nombre de corps d’états; il a fallu nécessairement choisir
les figures les plus tranchées, les plus excentriques: c’est ce que
nous avons tenté de faire.
L’on trouvera peut-être le ton de ce livre trop sérieux; il n’est pas,
en effet, de nature à plaire à ceux qui veulent s’amuser de toutes
choses et à tout prix. Certes, un écrivain ne doit point repousser
la saillie qui naît du sujet même; mais sacrifier constamment le
côté grave au côté plaisant, grimacer, gambader, pirouetter, pour
arracher un sourire aux lecteurs; amonceler les bouffonneries les plus
grotesques, les pointes les plus bizarres, au détriment de la vérité,
c’est un rôle qu’il faut laisser aux acteurs des parades. Dans beaucoup
de livres publiés récemment, sous prétexte de peindre les mœurs, les
auteurs n’ont qu’une intention, celle de faire rire. Ils n’hésitent
jamais entre l’incertitude et un bon mot; il semble, à les voir secouer
leurs grelots, que les gens de lettres ne soient que les fous en titre
d’office du public souverain.
Tel n’est pas sans doute le but de la littérature; sa mission est
d’instruire, d’éclairer, de moraliser. Si l’on peut glaner dans les
_Industriels_ quelques enseignements utiles, si nos esquisses ouvrent
aux lecteurs une source de fructueuses méditations, nous serons
amplement dédommagés de nos travaux.
E. DE LA BÉDOLLIERRE.
* * * * *
[Illustration: Le Suisse d’Église.]
[Illustration]
I.
LE SUISSE DE PAROISSE.
.... Marchant à pas comptés,
Comme un recteur suivi des quatre facultés.
(_Boileau_, satire III.)
SOMMAIRE: Le Suisse dans les petites villes et les
villages.--Ses occupations à Paris.--Règlement à son
usage.--Qualités qu’on exige de lui.--Ancienne profession
qu’il exerçait.--Sa patrie.--Ses prétentions à la
beauté physique.--Son rôle dans les processions.--Ses
appointements.--Son casuel.--Autres serviteurs de
l’église.--Bedeau.--Sacristain.--Sonneur.--Donneur d’eau
bénite.--Enfant de chœur et Chantre.
Puisque nous allons faire défiler devant vous une procession
d’industriels, trouvez bon que nous commencions par le Suisse, auquel
la nature de ses fonctions donne le privilége d’ouvrir la marche. Il va
donc s’armer de son étincelante hallebarde, pencher sur l’oreille son
bicorne galonné, et poser majestueusement devant nous.
Le Suisse, à l’état de fonctionnaire permanent, ne se trouve qu’à Paris
et dans les grandes cités. Pour faire un Suisse de petite ville, on
recrute dans sa boutique un cordonnier ou un tisserand, on l’accoutre
le dimanche d’un habit rouge d’arracheur de dents, et, déguisé de la
sorte, on l’expose à l’admiration ou aux inconvenantes railleries
des fidèles. Nous signalons aux adversaires du cumul le Suisse de
campagne, tout à la fois bedeau, sacristain, sonneur et fossoyeur,
maître Jacques des paroisses rurales. A Paris, la multiplicité des
occupations nécessite la division du travail, et le Suisse préside seul
à la police intérieure du temple. Il y entre le premier et en sort le
dernier. Habitant de quelque recoin des bâtiments ecclésiastiques, à
cinq heures et demie en été, à six heures et demie en hiver, il pénètre
dans l’église par une porte latérale. Il parcourt la nef, le chœur,
les bas-côtés, examine si tout est en ordre, si des voleurs sacriléges
ne se sont pas introduits dans l’enceinte confiée à sa garde; puis il
ouvre les portes, et commence dans l’église sa promenade quotidienne.
Par intervalles, le fer de sa canne à pomme d’argent, la lance de sa
hallebarde, retentissent sur les dalles sonores. Il poursuit avec une
sainte colère les chiens intrus dont les aboiements troublent l’office
divin, expulse les perturbateurs, précède les familles, joyeuses ou
éplorées, aux baptêmes, aux mariages, aux convois; et le soir, vers
sept heures et demie, ayant dûment visité l’église, il en referme les
portes, et retourne dans ses foyers. Alors
Le masque tombe, l’homme reste,
Et le _Suisse_ s’évanouit.
Pour que le Suisse ne perde jamais de vue ses devoirs, ce à quoi la
faiblesse humaine est malheureusement exposée, ils sont énumérés sur un
tableau appendu aux parois de la sacristie. Cette monographie ne serait
point complète, si nous ne donnions un spécimen de ce code de notre
fonctionnaire. Voici donc les principales dispositions du règlement
affiché dans la sacristie de la paroisse Saint-Eustache:
ART. 1. Les Suisses sont au nombre de deux.
2. La fonction des Suisses est d’ouvrir et de fermer les portes
de l’église, de veiller à y maintenir le bon ordre et la
décence, soin qui leur est particulièrement confié; de marcher
à la tête des processions et autres cérémonies; de précéder M.
le curé dans toutes ses fonctions curiales; d’ouvrir le passage
à l’ecclésiastique qui fait la quête les dimanches et les jours
de fêtes; d’amener Messieurs les membres de la Fabrique à
l’offrande, et de les reconduire à leur place; d’aller chercher
M. le prédicateur, et de le ramener à sa chambre après le
sermon; d’introduire messieurs les Marguilliers et les membres
des sociétés de charité lors des assemblées, etc.
3. Il leur est enjoint de réprimer ceux qui causent du tumulte
dans l’église; d’empêcher qu’on y entre avec des paquets ou
des provisions; de ne pas y souffrir des personnes portant des
papillotes, qu’ils doivent avertir doucement de sortir quelques
minutes pour se présenter avec plus de décence.
4. Les Suisses ne se tiennent jamais à la sacristie, mais dans
l’église.
5. Les portes de l’église doivent être ouvertes une demi-heure
avant la première messe, et fermées une demi-heure après la
prière du soir, excepté le samedi et la veille des grandes
fêtes, à cause des confessions, etc., etc.
Il est facile de voir, par les prescriptions ci-dessus, que l’emploi
de Suisse est un poste de confiance. Aussi ne l’accorde-t-on qu’à un
brave et honnête homme, sur la moralité duquel le soupçon n’a jamais
mordu. Les renseignements les plus minutieux sont pris sur sa vie
publique et privée. On veut qu’il ait dépassé l’âge de l’inexpérience
et des escapades; quelques cheveux gris ne le déparent point. Si
l’on apprenait qu’il est enclin à _boire comme un Suisse_, on lui en
refuserait inévitablement l’emploi; et quand il se laisse aller à
vider quelque bouteille, c’est le soir, clandestinement, afin que, le
lendemain, rien dans son allure ne trahisse une débauche inaccoutumée.
Le clergé, qui a horreur du sang, et dont le blason portait le mot
PAX pour devise, le clergé tire habituellement le Suisse des rangs
de l’armée. Le Suisse de la Restauration sortait de la vieille garde
impériale; celui de 1841 a également appartenu à un corps d’élite, à
la garde royale, ou à la maison militaire de S. M. Charles X. Il passe
brusquement de la vie mondaine, tumultueuse et déréglée d’un soldat,
à l’existence paisible, dévote et presque contemplative d’un clerc.
Par intervalles, en voyant sur ses omoplates les riches épaulettes de
colonel, il peut s’imaginer qu’il est resté au service, et qu’il a fait
son chemin. Frivole illusion! Victime des bouleversements politiques,
il a failli perdre la vie le 28 juillet 1830. Blessé et demi-mort
d’inanition, il a été secouru par un bourgeois compatissant; quelques
jours après, on lui a fait savoir que son régiment était licencié.
Sans ressources, éloigné de son pays natal, il est venu demander
l’hospitalité à la porte d’une église, et on l’a accueilli, le pauvre
soldat, en considération de ses bonnes mœurs et de ses cinq pieds six
pouces.
Notre héros ne ressemble pas au _factotum_ du magister Perrin-Dandin, à
ce Petit-Jean
_Qu’on avait_ fait venir d’Amiens pour être Suisse.
Presque toujours le Suisse de paroisse est un véritable enfant de
l’Helvétie, ou des contrées voisines. S’il était appelé à prendre
la parole, on entendrait sortir de sa bouche des locutions qui
dévoileraient son origine tudesque; heureusement pour nos oreilles,
le Suisse est un personnage muet. On n’exige de lui ni éloquence,
ni brillantes capacités. Il lui suffit de pouvoir rivaliser, par la
stature, avec les tambours-majors de la ligne et les géants élevés de
six pieds _au-dessus du niveau de la mer_. C’est un Hercule converti,
un demi-dieu païen soumis à la loi chrétienne. Aussi comme il est
orgueilleux de sa beauté! comme il se pavane, comme il s’admire! Chaque
jour il cherche à rehausser ses charmes naturels en ajoutant de l’or,
des galons, des broderies à son costume. Il fatigue le tailleur, il
harcèle le passementier d’indications minutieuses. Il essaie tour à
tour de la culotte courte et du pantalon collant, et ne se croit jamais
assez élégamment harnaché.
Pourtant, que sa prestance est imposante! que de chuchotements
élogieux sa tournure martiale lui obtient! Quel effet il produit à la
tête des processions! Qu’est devenu le temps où elles se déroulaient
solennellement dans les rues, entre deux haies de draps blancs et
de bouquets, sur un sol jonché de fleurs? Alors la foule ondulait à
l’approche du Suisse. Les pères, prenant leurs enfants dans leurs bras,
le leur désignaient du doigt; les gamins du quartier s’échelonnaient
sur les bornes pour l’apercevoir, ou perçaient les groupes pour toucher
son baudrier. Les plus familiers le saluaient par son nom, ravis de
prouver publiquement qu’ils connaissaient le superbe dignitaire....
L’audace _de notre âge_ arrêtant ce concours,
En des jours ténébreux a changé ces beaux jours.
Si le Suisse est fier de sa personne, chaque paroisse est fière de son
Suisse, tâche d’éclipser ses compagnes en le choisissant de carrure
irréprochable, et prodigue les oripeaux et les dentelles pour lui
assurer la supériorité. Dans les occasions importantes, on emprunte un
Suisse comme un meuble!
Un pasteur écrit à un autre:
«M. le duc de C*** et Mlle la vicomtesse de X*** se marient;
ils recevront demain la bénédiction nuptiale en notre paroisse.
Ayez la bonté de me prêter votre Suisse; le nôtre a beaucoup
maigri depuis sa dernière maladie, et il a deux pouces de moins
que le vôtre.»
Lors des funérailles des victimes de Fieschi, il y eut une espèce de
concours entre les Suisses de toutes les paroisses de Paris. L’honneur
de figurer à la cérémonie funèbre échut à celui de Saint-Leu, homme
remarquable entre tous par l’élévation de sa taille, la régularité de
ses traits et la noblesse de son maintien. Il a reparu avec avantage au
service du maréchal Lobau.
Les appointements fixes du Suisse ne montent pas à plus d’une
quarantaine de francs par mois; mais le casuel qu’il perçoit aux
mariages, aux funérailles, et surtout aux baptêmes, porte ses
émoluments à douze cents francs par an. Dans les villes où nos pères
ont bâti quelque admirable cathédrale, riche de sculptures naïves et
de délicates dentelles, à Rouen, à Bourges, à Chartres, à Amiens, le
Suisse augmente ses revenus en servant de _cicerone_ aux voyageurs.
De peur d’être éconduit, aussitôt après l’office il ferme le chœur et
les chapelles principales. Les étrangers arrivent, avides de voir le
tombeau de Georges d’Amboise ou de Louis de Brézé; malheureusement
une balustrade les en sépare. Le Suisse se présente, complaisant mais
avide, poli mais peu désintéressé, s’imposant comme un garnisaire,
comme une condition _sine qua non_; il guide les curieux, et, sa tâche
accomplie, il se place à la porte, comme un tronc vivant, de sorte
que les voyageurs passent tour à tour par les fourches Caudines du
_pour-boire_.
Le Suisse de ce genre n’est pas Suisse. Français de naissance et de
cœur, il rançonne surtout les _gentlemen_, en se disant: «C’est autant
de pris sur l’ennemi.»
Le Suisse est le plus brillant, le plus éblouissant, le plus voyant des
serviteurs de l’Église. Il surpasse en éclat ses collègues, le Bedeau,
le Sacristain, le Sonneur, le Donneur d’eau bénite, l’Enfant de chœur
et le Chantre. En vain ils prétendent marcher de pair avec lui; le
public, juste appréciateur du mérite, reconnaît la qualité supérieure
du Suisse. Le Bedeau seul pourrait l’égaler, s’il n’avait dans ses
attributions la tâche humiliante de balayer l’église, et d’être envoyé
en courses comme un simple commissionnaire.
[Illustration]
Dans les paroisses parisiennes, le Bedeau portait autrefois une
règle en baleine, et une robe dont la couleur variait suivant que
l’église était sous l’invocation d’un martyr, d’une vierge, ou d’un
saint roi. Il est vêtu aujourd’hui d’un habit noir à la française,
d’un gilet-veste, d’une cravate blanche, d’une culotte courte, et de
bas de soie noire. Il a au côté une épée à poignée d’acier, et à la
main un petit bâton d’ébène garni d’argent. C’est sous ce costume de
gentilhomme que le Bedeau suit les processions, pour les empêcher
d’être coupées, accompagne le prêtre qui quête, et crie d’une voix
cadencée: «Pour les besoins de l’Église, s’il vous plaît.»
Le Sacristain prend soin du luminaire, des ornements, du vestiaire,
pare ou dégarnit les autels. Le Sonneur gagne quatre cents francs par
an à sonner l’_Angelus_ et le salut, et à carillonner les grandes
fêtes. On l’accuse d’aimer le vin; mais soyez convaincus qu’il en
consomme autant par nécessité que par inclination. Que le Muezzin boive
de l’eau, après avoir jeté quelques syllabes du haut d’un minaret;
mais il faut du vin au Sonneur. Chaque secousse qu’il imprime à la
masse métallique lui coûtant plus d’une goutte de sueur, ne serait-il
pas bientôt réduit à la sécheresse d’une momie, s’il ne réparait cette
effrayante déperdition de fluide? La quantité de liquide qu’il absorbe
est toujours en raison directe du volume de la cloche. Si les hommes
qui mettaient en branle _la Rigaud_ ont donné lieu au proverbe: _Boire
à tire-la-Rigaud_, c’est que cette cloche de la cathédrale de Rouen
était de dimensions extraordinaires.
Le Quasimodo parisien ne partage point les préjugés de celui de
province; il ne s’aviserait jamais de sonner les cloches pendant
l’orage, sous prétexte de le dissiper; pratique superstitieuse qui
a été la cause de nombreux accidents. Aussi, le 8 juillet 1841, à
Carlucet, près de Cahors, le bourdonnement de la cloche s’unissait au
roulement du tonnerre, quand la foudre tomba sur le clocher, renversa
les meubles du presbytère, et mit en pièces les boiseries.
Vieillard infirme, parfois contrefait, le Donneur d’eau bénite ne
reçoit d’émoluments que les aumônes du curé et des fidèles. La mort ne
sera qu’un changement de cercueil pour ce pauvre homme claquemuré entre
quatre planches, attaché à sa place comme un polype à un écueil, et ne
bougeant que pour avancer un maigre bras armé d’un goupillon.
L’Enfant de chœur, au contraire, est plein de sève juvénile. On a peine
à contenir sa pétulance, à l’empêcher d’aller jouer à _la tapette_, au
lieu de solfier avec le maître de musique et de répéter son catéchisme.
La Fabrique paie ses mois d’école, et lui accorde, en outre, une
gratification proportionnée à son mérite. Si ses dispositions musicales
se développent, l’ingrat abandonne brusquement l’Église pour l’Opéra.
Il est vrai que, reconnaissant envers la paroisse, il y reste souvent
attaché en qualité de Chantre, psalmodiant au lutrin pendant la
journée, et chantant le soir _le vin, le jeu, les belles_. Presque tous
les Chantres de Paris sont Choristes en divers théâtres.
On a vu des enfants de chœur devenir menuisiers, mais d’autres aussi
se sont acquis un renom dans les arts. On assure que Duprez a fait ses
premiers débuts à Saint-Eustache. Un célèbre compositeur de musique
sacrée, Nicolas Rose, entra comme enfant de chœur à la collégiale de
Beaune à l’âge de sept ans, en 1752, et étudia avec tant d’ardeur,
qu’à dix ans il fit exécuter un motet à grand orchestre qu’il avait
composé. Ce bel exemple devrait être écrit en lettres majuscules dans
la salle d’étude des enfants de chœur.
Si quelque critique vétilleux nous accusait d’avoir placé à tort les
serviteurs de l’église au rang des industriels, nous lui objecterions
qu’indépendamment de leurs fonctions cléricales, tous exercent des
métiers; les uns sont concierges, et confient à leurs femmes la garde
de la porte pendant qu’eux-mêmes s’acquittent de leurs devoirs à
l’ombre des gothiques arceaux; d’autres sont tailleurs, cordonniers
en vieux, fabricants de paillassons, marchands d’allumettes, etc.
Les personnages ci-dessus décrits ayant deux cordes à leur arc, nous
avions donc doublement le droit de les incorporer dans notre collection
physiologique.
[Illustration]
[Illustration: Le Pêcheur des Côtes.]
[Illustration]
II.
LE PÊCHEUR DES CÔTES.
Or, un jour qu’il marchait le long de la mer de Galilée, il vit
Simon, et André son frère, qui jetaient leurs filets dans la
mer, car ils étaient pêcheurs.
SAINT MARC.
SOMMAIRE: Mœurs générales.--Esprit religieux des
pêcheurs.--Leurs journées.--Femmes de pêcheurs.--Pierre
Coulon.--Humanité des pêcheurs.--Amour des pêcheurs pour le sol
natal.--Pierre Vass.--Le trou à Romain Bizon.
Ce serait un curieux et pittoresque voyage: s’embarquer sur un
caboteur, et, de port en port, de village en village, visiter tout le
littoral de la France; aller de Dunkerque à Bayonne dans l’Océan, de
Port-Vendre à Cannes dans la Méditerranée; voir tour à tour défiler
les dunes onduleuses du Nord, les blanches falaises de Normandie, les
âpres rochers du Finistère, les riants bocages de la Vendée, les
landes boisées de la Gironde; et, se mêlant à la population amphibie
des côtes, étudier de près matelots, pêcheurs, douaniers, maréyeurs,
paludiers; tous ceux qui vivent de la mer, en sillonnent l’étendue, en
sondent les abîmes, en affrontent les redoutables caprices!
Les pêcheurs surtout forment une race à part, d’autant plus digne
d’être observée, que, par son genre de vie et ses habitudes, elle
contraste complétement avec les ouvriers de l’intérieur. Partout elle
offre des traits de caractère communs, quoiqu’elle soit échelonnée sur
un littoral dont le développement est de plus de 390 lieues marines.
L’espèce des poissons qu’elle enlève à leurs liquides retraites
varie suivant les parages; les agrès employés se modifient selon les
localités et la nature de la proie que l’on poursuit; mais, au midi
comme au nord, on retrouve chez les pêcheurs un esprit et des mœurs
analogues. Celui qui harponne le thon, près de Marseille, diffère
peu du Normand qui approvisionne la halle de Paris, ou du Breton qui
tente, par l’appât de la _rogue_, les bancs de sardines voyageuses.
Sur tous les points ce sont les mêmes cabanes tapissées de filets,
à demi enterrées dans les sables, ou perchées comme des nids sur la
cime des rochers. Ce sont les mêmes hommes à la figure mâle, aux
jambes nerveuses, au teint hâlé; actifs, agiles, infatigables, sobres
autant par tempérance que par nécessité, affranchis des vices et de la
corruption par l’isolement et le travail.
L’entraînement des plaisirs, les objections des sceptiques, les
mille soins des affaires mondaines ont étiolé la foi dans le cœur
des citadins. Chez les pêcheurs, elle survit profonde comme la
mer, inébranlable comme le rocher. Ignorant toute science humaine,
ils n’analysent ni ne raisonnent; mais la majesté de l’Océan les
impressionne invinciblement. Le mouvement régulier ou tumultueux de la
masse liquide leur atteste la présence de l’intelligence suprême; il
y a dans les marées et les orages, dans le calme et la rafale, dans
l’harmonie et le désordre, une voix mystérieuse qui parle de Dieu.
Aussi la religion préside à tous les actes importants de l’existence
des pêcheurs. Lancent-ils une chaloupe, ils la font bénir et baptiser
par leur pasteur; vont-ils pêcher le hareng en vue de Yarmouth, la
morue à Saint-Pierre Miquelon, ils entendent avant leur départ une
messe solennelle; ont-ils échappé à quelque formidable grain de vent,
ils montent à la chapelle de Notre-Dame-de-Grâce, s’agenouillent avec
recueillement, psalmodient de simples cantiques, et implorent le
Maître qui choisit parmi les pêcheurs ses premiers apôtres et le chef
de son Église.
Tout enfants, les habitants des côtes sont exercés à recueillir sur les
grèves les salicoques, les palourdes et autres coquillages; et aussitôt
après leur première communion, ils accompagnent leur père à la pêche.
On part à la marée montante, et l’on profite du nouveau flux pour
revenir; ainsi douze heures sur vingt-quatre, la moitié de la vie des
pêcheurs, se passent en mer. Leur chaloupe est à la fois leur atelier,
leur réfectoire, leur dortoir et leur magasin.
Non moins laborieuses que leurs maris, les femmes des pêcheurs tendent
des lignes le long du rivage, raccommodent les filets, ramassent les
huîtres sur les rochers, portent le poisson au marché, sans négliger,
toutefois, les soins du ménage et l’éducation d’une postérité toujours
nombreuse. Elles épient le retour de leurs époux, et, quand ils
rentrent au port, aident à décharger les chaloupes sur lesquelles le
produit de la pêche étincelle en monceaux argentés. Souvent, hélas!
elles attendent en vain; souvent il ne revient au rivage que des agrès
rompus et des cadavres défigurés! Récemment encore, dans les premiers
jours de juillet 1841, une foule nombreuse était rassemblée sur le
rivage de Saint-Valery-sur-Somme, une violente rafale refoulait les
eaux du fleuve, et l’on apercevait au loin un homme cramponné à la
quille d’une barque chavirée. Sur ses épaules était un enfant, dont les
faibles bras serraient convulsivement le cou de son père, et le triste
couple flottait ballotté par les vagues.
Un pêcheur avait mis son canot à la mer, et, parvenu après de longs
efforts à peu de distance des naufragés, il leur tendait une gaffe,
que le père essayait de saisir d’une main, sans quitter la quille
à laquelle il était suspendu. En ce moment une femme, portant dans
un panier du pain et des légumes cuits à l’eau, rejoignit les
spectateurs de cette scène de désolation. «Qu’est-ce qu’il y a donc?»
demanda-t-elle.--Regardez!» lui dit un ouvrier du port; «c’est Pierre
Coulon qui se noie avec son fils.»
C’était la femme du pêcheur; avant le soir, c’était sa veuve.
Les pêcheurs, qui hasardent leur vie par métier, savent l’exposer au
besoin pour le salut des marins en péril. Ils ont jeté la corde de
sauvetage à bien des matelots échoués; ils ont halé hors des flots
bien des victimes, recueilli sur les récifs bien des malheureux
demi-noyés, obtenu bien des récompenses publiques. Le Dieppois
Boussard, qu’on avait surnommé le _Brave Homme_, a trouvé plus d’un
successeur parmi ses compatriotes. Une seule de nos côtes, celle du
Finistère, a longtemps été redoutable aux navires en détresse. Les
habitants plaçaient une lanterne entre les cornes d’une vache, dont
ils attachaient la tête à la jambe droite avec une corde. L’animal, en
pliant le genou pour marcher, baissait et relevait alternativement le
front, et les mouvements qu’il communiquait à la lanterne imitaient
ceux d’un fanal. Les matelots errants croyaient voir en ces lueurs
vacillantes un guide fidèle vers une plage hospitalière; mais trompés
par une fraude infâme, ils se précipitaient d’eux-mêmes sur les
écueils, et à leurs derniers cris répondaient les sauvages clameurs
des pirates. Ces actes de barbarie ont heureusement cessé; le pêcheur
breton est, comme autrefois, avide d’épaves, mais l’amour du pillage
n’étouffe point en lui tout sentiment d’humanité.
Aucune classe d’hommes ne pousse plus loin l’affection pour le sol
natal. On tenterait en vain de les naturaliser ailleurs qu’aux bords
de la mer, où ils sont nés, où ils veulent mourir. Leurs précaires et
chétives cahutes leur sont plus chères que des palais. Quelquefois
les sables mouvants, que le vent pousse en monticules immenses,
engloutissent des hameaux entiers. Un beau matin les habitants, tout
stupéfaits de ne pas voir lever l’aurore, s’aperçoivent qu’ils ont été
ensevelis à domicile, mettent le nez à la cheminée, sortent par le
tuyau, et déblaient patiemment le terrain. En d’autres parages, la côte
est bordée de falaises, dont les pêcheurs occupent les plates-formes,
tandis que la mer en ronge lentement le pied. Voilà pourtant quelles
demeures plaisent à ces hommes familiarisés avec tous les dangers des
flots, des vents et des récifs.
Pierre Vass s’était établi sur la côte du Calvados, entre le bourg
d’Armanges et le fort de Maisy, à peu de distance de Grandchamp.
Pierre Vass avait perdu sa femme; le dernier de ses fils était mort
à Trafalgar, et il ne lui restait qu’une fille de douze ans. Quoique
ayant dépassé l’âge mûr, il était encore assez robuste pour pêcher,
avec le concours de sa fille. Logé dans une cabane, en haut d’une
falaise escarpée, il descendait à la mer par des degrés pratiqués dans
le sol crayeux. Il jalonnait dans le sable des pieux auxquels la petite
Louise attachait de longs filets, et, à la marée basse, les soles, les
merlans, les cabillauds, les carrelets, étaient pris au passage en
remontant vers la pleine mer.
Les voisins de Pierre Vass lui adressaient parfois des observations
sur le peu de sûreté de son domicile. Les lames minaient la falaise,
qui s’en allait lambeaux par lambeaux. «Ma maison n’est peut-être pas
bien solide,» disait Pierre Vass, «mais j’y demeure depuis trente ans;
tous mes enfants y sont nés; ma pauvre femme y a vécu... que Dieu me
rapproche d’elle quand il le jugera à propos! je veux mourir entouré de
mes vieux souvenirs.»
Un jour, une tempête horrible éclata; les lames battaient la falaise
avec furie; le vent courbait la maison de Pierre Vass, et les rochers
se lézardaient en craquant. Le vieux pêcheur, d’humeur habituellement
mélancolique, était plus rêveur qu’à l’ordinaire. De temps en temps
il entr’ouvrait la fenêtre pour regarder au dehors, puis venait se
rasseoir, et demeurait la tête appuyée sur ses mains, comme en proie à
une étrange hallucination.
«Louise,» dit-il à sa fille, «prends ce panier de poissons, et va le
porter à ton oncle de Grandchamp.
--Par le temps qu’il fait, mon père!
--Il régale des amis demain, et il a besoin de provisions. Allons,
dépêche-toi,» ajouta le vieux pêcheur, avec une brusquerie mêlée d’une
indéfinissable expression de tendresse.
Louise était accoutumée à l’obéissance passive, et elle fut bientôt
prête. «Adieu, mon père; je reviendrai ce soir.--Non; couche chez ton
oncle; tu rentreras demain. Adieu, mon enfant, adieu; le ciel te garde!»
Il l’embrassa avec effusion, s’arracha de son étreinte, et la laissa
s’éloigner en la suivant longtemps d’un œil humide. La maison de Pierre
Vass et cinq vergers voisins disparurent pendant la nuit!
Cet attachement du pêcheur pour les rochers de son pays, pour les flots
nourriciers, pour les avantages et les dangers même de sa profession,
fait qu’il se soumet au service militaire avec une insurmontable
répugnance. Ce n’est pas qu’il soit lâche; il montre au contraire une
bravoure éprouvée. Séparé de la mort par quelques planches fragiles,
il se lance en pleine mer, et se laisse bercer insoucieusement au
gré des lames orageuses. Des pêcheurs de Portsmouth ou de Jersey
lui cherchent-ils querelle, il ne recule point devant une lutte
qui lui procure l’occasion de venger _son empereur_. Mettez-le en
réquisition pour la marine, installez-le sur un vaisseau de guerre,
et il ne bronchera point devant les bordées tonnantes. Mais ne lui
embarrassez pas la tête d’un schako, les mains d’un fusil, les reins
d’une giberne; il serait à la caserne comme un goëland en cage, pauvre
oiseau dont les ailes, accoutumées à se déployer entre le ciel et
l’eau, sont meurtries par d’étroits barreaux. On ne parviendrait
point à transformer le pêcheur en soldat; il succomberait à l’ennui
de l’apprentissage; l’air des chambrées le tuerait avant les balles
étrangères.
Un pêcheur d’Étretat, nommé Romain Bizon, faisait partie de la classe
de 1810. Les autres conscrits quittèrent leurs foyers, mais Romain
Bizon ne répondit point à l’appel. Sa mère déclara qu’il était parti
nuitamment sans lui faire ses adieux. Sa fiancée le pleura comme à
jamais perdu pour elle, et se montra ouvertement sensible aux vœux d’un
second prétendant. Le signalement du réfractaire fut envoyé à toutes
les brigades; les gendarmes fouillèrent le village et les environs;
mais Romain Bizon avait disparu.
A une demi-lieue d’Étretat est une falaise d’une hauteur démesurée; le
côté qui fait face à la pleine mer s’élève à pic, et l’on ne saurait
en donner une idée plus exacte qu’en le comparant à une gigantesque
tranche de biscuit de Savoie. Vers le milieu de cette immense façade
est une grotte, qu’on appelle aujourd’hui dans le pays le _trou à
Romain Bizon_. C’était là, en effet, qu’il s’était réfugié. Il était
monté au sommet de la falaise, y avait solidement attaché une corde,
et s’était laissé glisser perpendiculairement jusqu’à l’ouverture de
la grotte, située à cent cinquante pieds plus bas. De là, au moyen
d’une autre corde, il descendait la nuit sur la plage, pêchait entre
les fentes des rochers, recevait les visites de sa mère et de sa
fiancée, qui lui apportaient des vivres, et remontait avant le point
du jour dans son inaccessible retraite. Déjà plusieurs mois s’étaient
écoulés, quand l’audacieux réfractaire fut trahi par les clartés du
feu qu’il eut l’imprudence d’allumer pendant la nuit. Le maire avertit
le lieutenant de gendarmerie, et tous deux jurèrent de prendre mort
ou vif le rebelle Romain Bizon. Mais comment arriver jusqu’à lui? On
ignorait la route qu’il avait prise; son asile était à plus de cent
pieds au-dessus de la plage, et le bas de la falaise était baigné par
la marée montante.
A l’heure du reflux, le maire, ceint de son écharpe, le lieutenant
à la tête de son détachement, s’avancèrent sur la grève et hélèrent
Romain Bizon, qui ne donna point signe de vie. «Ce drôle-là veut
un siége en règle!» s’écria le maire; «allons, lieutenant, faites
votre devoir.--Apprêtez... armes!» commanda d’une voix formidable le
lieutenant de gendarmerie.
Bientôt un feu de peloton fut dirigé contre la grotte, pendant qu’armés
de perches, de crampons, d’échelles, de cordages, des ouvriers
faisaient les préparatifs d’une périlleuse ascension. Romain Bizon
était toujours invisible; mais, au moment où l’on allait tenter
l’assaut, il se montra tout à coup et détacha à coups de hache des
quartiers de roche qu’il fit pleuvoir sur les ennemis. Il y eut dans
la troupe un mouvement rétrograde, et le flux qui montait décida la
victoire en faveur du réfractaire.
Le lendemain, le cordage qui lui servait d’échelle pendait de la
caverne sur la grève; mais Romain Bizon n’était plus là. Ce ne fut que
huit ans après qu’il revint à Étretat. Il y arriva vers neuf heures,
par un brumeux soir d’automne. Il n’y avait d’ouverte qu’une seule
porte, au-dessus de laquelle on lisait: _Bon cidre à dépotéyer_. Romain
Bizon entra, s’assit, et invita le cabaretier, qui se trouvait seul, à
partager avec lui un pot de cidre.
L’hôte, surpris de la visite d’un étranger à cette heure indue, entama
le premier la conversation. «Vous n’êtes pas de ce pays?
--Non; mais j’y ai passé il y a longtemps, sous _l’autre_. C’était à
l’époque où un certain Romain Bizon faisait beaucoup parler de lui.
Avez-vous idée de ça?»
Malgré l’indifférence affectée de l’inconnu, il tremblait en prononçant
ces mots.
«Parbleu! dit l’hôte, qui est-ce qui n’a pas su cette histoire? on l’a
cherché assez longtemps; mais il paraîtrait qu’il s’est embarqué sous
un faux nom sur un corsaire du Havre, et qu’il est mort prisonnier en
Angleterre. Il n’y a pas plus de six mois que sa mère est enterrée, la
pauvre femme! elle était diablement âgée.»
L’étranger garda le silence; mais, sans ôter ses coudes de dessus la
table, il fit claquer ses mains l’une contre l’autre, et les joignit
avec violence en poussant un profond soupir.
«Tiens, reprit le cabaretier, ça paraît vous faire de l’effet; est-ce
que vous connaissiez cette famille?--Un peu, balbutia l’inconnu. Romain
ne devait-il pas épouser une nommée Madeleine Lebreton?... Qu’est-elle
devenue?--Madeleine!... c’est ma femme.--Bah!...»
Cette exclamation révélait un amer désappointement, une vive douleur,
une stupéfaction profonde.
«Ça n’a rien d’étonnant,» dit l’hôte sans s’émouvoir; «elle ne pouvait
pas toujours rester fille, parce qu’il avait plu à son futur de
décamper.» L’étranger avait le front entre ses mains et ne répondait
pas.
«Barnabé,» cria en cet instant une voix, «est-ce que tu ne fermes pas?
Il est tard, et nous serons mis à l’amende.
--Une minute, Madeleine, répliqua le cabaretier; je cause avec un
monsieur. Couche les enfants; je suis à toi.»
Poussée par sa curiosité féminine, Madeleine descendit dans la
boutique. En l’entendant venir, l’étranger s’était levé, avait jeté
sur la table une pièce de monnaie, et il tenait la clef de la porte
au moment où Madeleine se présenta. Il ne put s’empêcher de tourner
la tête pour regarder celle qu’il avait tant aimée. Elle le reconnut
aussitôt: «Ah! mon Dieu! c’est Romain! s’écria-t-elle.
--Adieu, Madeleine! adieu! Voici l’alliance que vous m’avez donnée il y
a huit ans. Vous ne me verrez plus.»
Il jeta la bague à ses pieds, et sortit en courant du côté de la mer.
L’hôte s’élança sur ses traces, et lorsqu’il arriva sur la grève, il
entendit un cri d’agonie se mêler au mugissement des flots.
[Illustration]
[Illustration: Le Maraîcher.]
[Illustration]
III
LE MARAÎCHER.
Ne méprisez pas la campagne, si vous vous y attachez, vous
serez enivrés de joies et de plaisirs, et les fruits se
multiplieront pour combler votre espérance; mais il faut, pour
cela, n’épargner ni peines ni travaux, et ne rien omettre de ce
qui peut contribuer à féconder votre terrain.
_Le père_ RAPIN, _poëme des Jardins, ch._ IV.
SOMMAIRE.--Définition du mot _marais_.--Erreur des rédacteurs
du Dictionnaire de l’Académie.--Aspect d’un marais.--Maison du
maraîcher.--Vente des légumes.--Arrosement.--Cloches et châssis.
--Culture.--Activité du maraîcher.--Maraudeurs.--Ignorance du
maraîcher.--Ancienne corporation des maraîchers.--Le maraîcher et
le général en chef.
La dénomination de marais offre naturellement à l’esprit l’image d’une
espèce de lac verdâtre, fangeux, peu odoriférant, émaillé de nénufars
jaunes, de joncs aigus, de grenouilles en été, de bécassines en hiver.
Telle n’est point la localité appelée _Marais_ aux environs de Paris;
elle a pu jadis être couverte ou abreuvée par des eaux qui n’avaient
point d’écoulement, mais elle a été depuis transformée en jardin
potager.
«_Marais_,» dit l’Académie, cette Cour de Cassation littéraire,
«signifie aussi à Paris _un terrain où l’on fait venir des herbages,
des légumes_.»
On pourrait s’imaginer, en lisant cette définition, que ce terrain est
un entrepôt de végétaux comestibles. En effet, que dit encore le Grand
Dictionnaire?
_Faire venir_, donner ordre ou commission pour qu’une chose soit
envoyée d’un lieu quelconque au lieu où l’on est. «_Faire venir des
truffes du Périgord, faire venir une voiture, faire venir un fiacre._»
Le terrain où l’on fait venir des légumes serait-il donc _celui où l’on
donne l’ordre d’en envoyer_? En aucune façon, et l’Académie a prouvé en
cette circonstance que les maîtres absolus de la grammaire, comme ceux
des empires, s’affranchissaient parfois des lois qu’ils imposaient à
leurs sujets.
Les jardins qu’on nomme _marais_, destinés à la culture des légumes,
sont disséminés autour de la capitale, tant au delà qu’en deçà du mur
d’enceinte. Par quelque barrière que vous sortiez, que vous suiviez la
route poudreuse du fort de Vincennes ou l’imposante avenue de Neuilly,
que vous alliez visiter les ombrages funèbres du Père-Lachaise ou la
plaine sablonneuse de Grenelle, vous apercevez de distance en distance
de longs parallélogrammes plantés de salades, d’épinards, de carottes,
de radis et de haricots verts. Pas un pouce de terre n’est perdu dans
ces enclos. Les sentiers ménagés entre les carrés sont à peine assez
larges pour donner passage à un homme; les châssis vitrés qui protégent
les melons étincellent au soleil comme des plaques d’argent. La
propreté qui règne dans ces potagers, la vigueur de la végétation, le
bon entretien des couches et des plates-bandes, tout annonce que l’art
de la culture y est porté à un haut point de développement.
Dans un coin de l’enclos s’élève, à quelques pieds au-dessus du
sol, une cabane couverte en chaume. Au goût qui a présidé à cette
construction, à son délabrement mal dissimulé par les bras onduleux
de la vigne, à son aspect misérable, on pourrait croire qu’elle est
bâtie à cent lieues de tout pays civilisé, et cependant nous sommes
aux portes de Paris. L’intérieur est dénué de carrelage, de tenture
et presque d’ameublement. Au-dessus du manteau de la haute cheminée
est horizontalement accroché un fusil à pierre, à la crosse pesante,
au canon marqueté de rouille; çà et là des images cachent les murs
sans les embellir; près de ce triste domicile on remarque un appentis
informe, qui sert d’écurie, de remise et de magasin, et un petit
jardin d’agrément, réservé comme à regret, où croissent, au pied d’un
abricotier, l’œillet, la rose, la clématite et le basilic.
Nous avons décrit la carapace; voyons maintenant la tortue.
La tortue! quelle assimilation inexacte! Les animaux qu’on peut
considérer comme le symbole du travail, le castor qui se bâtit des
cabanes, la fourmi qui creuse sous l’herbe des greniers sinueux,
l’abeille qui butine de l’aurore au coucher du soleil, le pivert, dont
le bec patient perce l’écorce des chênes, sont des êtres inactifs,
indolents, torpides, comparativement au maraîcher[2].
[2] On disait autrefois _maréchais_.
Il est à peine deux heures du matin quand il se lève. Les légumes,
triés et mis en bottes dès la veille, sont méthodiquement classés sur
la charrette accoutumée. Le cultivateur s’achemine vers la halle,
et, transformé en marchand jusqu’à sept heures du matin, répartit
ses denrées entre les fruitiers, marchands des quatre saisons, et
restaurateurs de la capitale. Quelquefois il vend des carrés entiers
à forfait, mais il n’en porte pas moins à la halle la plus grande
partie de ses produits. De retour dans son domicile, il se jette sur
son grabat, qu’il quitte bientôt pour sarcler, planter, cueillir, et
surtout arroser.
La méthode d’arrosement du maraîcher est d’une ingénieuse simplicité.
Le puits est situé au centre du marais, et surmonté d’un treuil
autour duquel la corde s’enroule; deux vieilles roues de charrette,
superposées horizontalement à un mètre l’une de l’autre, et réunies
par des lattes, composent ordinairement le treuil. Un vivant squelette
de cheval fait monter et descendre alternativement les seaux, selon
qu’il se dirige à droite ou à gauche. Pour obtenir du chétif animal
cette docilité machinale, on lui a couvert les yeux d’un capuchon; on
l’a aveuglé pour qu’il marchât plus droit, pour qu’il accomplît plus
sûrement sa révolution monotone; et l’on voit, hélas! à sa maigre
encolure, qu’il sent que le manége du marais est pour lui l’antichambre
de Montfaucon.
Le maître est là, pieds nus, car l’humidité mettrait bientôt toute
espèce de chaussure hors de service; il verse le contenu des seaux
dans un tonneau qui, semblable de prime abord à celui des Danaïdes, se
vide à mesure qu’on le remplit; c’est qu’il communique, par des tuyaux
souterrains, à plusieurs autres tonneaux à demi enterrés çà et là dans
le marais; de sorte que le maraîcher, en quelque partie du potager
qu’il veuille arroser, trouve toujours de l’eau à sa portée.
L’habileté avec laquelle le maraîcher manie ses deux arrosoirs surpasse
celle du bâtoniste qui joue avec une canne plombée, du jongleur qui
fait voltiger des épées et des assiettes. Il prend ses arrosoirs près
de la pomme, les plonge dans un tonneau, et tout à coup, sans qu’une
goutte d’eau s’échappe, il les retourne, les saisit au vol par la
poignée, et distribue à chaque plante sa ration liquide.
Le maraîcher sème et recueille toute l’année. L’hiver, il rebine,
étend le fumier, prépare des couches pour les primeurs, arrose si la
température est douce. Il est aussi _utilitaire_ que ces membres de
la Commune de Paris qui faisaient planter des pommes de terre dans
les carrés des Tuileries. A peine s’il consent à tolérer des fleurs
à l’une des extrémités de son clos. Il tire de la terre tout ce
qu’elle est susceptible de produire, et fait jusqu’à trois _saisons_,
c’est-à-dire trois récoltes; mais aussi que d’engrais! Pour deux
arpents sur lesquels sont établis dix panneaux de châssis et quinze
cents cloches, on emploie le fumier de trente chevaux. C’est encore une
des occupations du maraîcher que d’aller d’hôtel en hôtel pour enlever
les litières, que les plus grands seigneurs ne dédaignent pas de lui
vendre le plus cher possible.
Tous les légumes ne sont pas indistinctement cultivés par le maraîcher.
Il méprise la pomme de terre comme trop vulgaire, et les petits pois
comme peu productifs; c’est aux melons qu’il accorde le plus de soins,
et il sait leur communiquer une saveur qu’ils n’acquièrent pas même en
des régions plus méridionales. Il n’en laisse que deux par châssis,
afin qu’ils grossissent à l’aise; il les abreuve à discrétion, et
les protége contre les intempéries des saisons avec une sollicitude
paternelle. Vous lui devez, gourmets parisiens, ces melons ventrus qui
apparaissent après le potage dans tout festin passablement ordonné.
Le maraîcher vous procure un passe-port, à vous, parasites affamés,
qui, le bras arrondi autour d’un énorme cantalou, vous présentez à la
_fortune du pot_. Il est de moitié dans votre plaisanterie surannée,
convives de bonne humeur, qui, à l’aspect de l’odorant cucurbitacée, ne
manquez jamais de vous écrier: «Ah! _similis simili gaudet_; je sais
manger du melon!»