n'en est pas de même au sujet du goût. Sur ce point (M. le secrétaire
perpétuel ne prendra qu'en bonne part ce que nous allons dire, nous en
sommes convaincus) M. Quatremère de Quincy s'exprima plus hardiment que
le manifeste; il est vrai qu'il n'avait pas à ménager un sentiment
répandu partout aujourd'hui, le retour vers notre art national. Aussi
l'Académie nous permettra-t-elle de le citer ici: «Le genre de bâtisse
(dit-il) auquel on donne le nom de gothique, naquit de tant d'éléments
hétérogènes, et prit naissance dans des temps d'une telle confusion,
d'une telle ignorance, que l'extrême diversité de formes, inspirées par
le seul caprice, empêcha tout vrai système de proportion de s'introduire
dans une architecture qui n'exprime réellement à l'esprit, par le
mélange d'éléments qui la constituent, que l'idée du désordre[6].»
L'Académie ne juge pas, dans ses «Considérations» le gothique d'une
manière aussi sévère; cependant, si nous l'en croyons, l'architecture du
XIIIème siècle est un art qu'il est impossible «de justifier par les
lois du GOÛT; qui ne présente à l'oeil aucun système de proportion. Tout
y est capricieux et arbitraire dans l'invention comme dans l'emploi des
ornements, et la profusion de ces ornements à la façade de ces églises,
comparée à leur absence complète à l'intérieur, est un défaut choquant
et un contre-sens véritable.» Nous l'avons déjà dit, il est difficile
réellement d'accorder l'Académie avec elle-même. Comment supposer que
des édifices qui produisent des «impressions si vives de recueillement
et de piété, qui charment et touchent profondément, au point que la
froide raison ne peut détruire un effet qui s'adresse au GOÛT et au
sentiment», comment supposer que ces édifices puissent manquer à la fois
de proportions, de GOÛT et d'ordre? Ou les proportions, le goût et
l'ordre sont des qualités que l'Académie seule a la faculté de saisir,
ou ces qualités sont tellement conventionnelles qu'elles deviennent
inutiles, puisqu'on peut produire tant d'effet sans elles. Enfin,
qu'est-ce donc qu'un art qu'il est impossible «de justifier par les lois
du «GOÛT», et qui charme en produisant «un effet qui s'adresse au GOÛT?»
[Note 6: _Dictionnaire hist. d'Archit._, t. II, p. 475.]
Nous supplions l'Académie de nous résoudre ce problème, qui est
au-dessus de notre intelligence. Ce n'est pas tout, M. le secrétaire
perpétuel prétend que «tout est capricieux et arbitraire dans
l'invention comme dans l'emploi des ornements gothiques du XIIIème
siècle.» Or, «arbitraire» veut dire, si je ne me trompe, qui se fait
sans loi; sans système. Eh bien! si nous examinons quelques instants une
église du XIIIème siècle, nous verrons d'abord que toute la construction
est soumise à un système invariable. Nous verrons l'ogive adoptée pour
tous les arcs, pour toutes les voûtes; toutes les forces et les poussées
rejetées à l'extérieur; une disposition laissant à l'intérieur les plus
grands vides possibles. Nous verrons que les murs ne sont que de simples
remplissages, de véritables cloisons qui ne portent rien; que les
éperons, les arcs-boutants et les contreforts, chargés seuls de soutenir
l'édifice, ont toujours un aspect de résistance, de force et de
stabilité qui rassure l'oeil et l'esprit; que les voûtes légères,
construites en petits matériaux faciles à monter et à poser à une grande
hauteur, sont combinées de façon à reporter la _totalité_ de leur poids
sur les piles; que les moyens les plus simples sont toujours préférés;
que les _arcs ogives_ et _arcs doubleaux_, tracés sans exception avec
des arcs de cercle, n'exigent ni déchet de pierre, ni épures
compliquées, ni _coupes_ difficiles; que tous les membres de ces
constructions, indépendants les uns des outres, quoique reliés entre
eux, présentent un ensemble d'une élasticité et d'une légèreté bien
nécessaires dans des édifices d'une aussi grande dimension. Si nous en
venons à nous occuper des proportions, nous verrons, n'en déplaise à
l'Académie des Beaux-Arts, qu'il y a toujours, dans chaque monument, un
rapport relatif entre la largeur et la hauteur des bas-côtés, entre la
hauteur de ces bas-côtés et celle de la galerie, entre la hauteur de la
galerie et celle des fenêtres supérieures; que les rapports de hauteur
et de largeur sont les mêmes pour la nef et les bas-côtés. Nous verrons
encore (et ceci appartient exclusivement à cette architecture) que la
proportion humaine y devient une loi fixe. Notre ami et collaborateur,
M. Lassus, disait dans les «Annales Archéologiques» (avril 1845): «Que
le monument soit grand, qu'il soit petit, toujours et partout vous
retrouverez la conséquence du même principe (la proportion humaine). Au
XIIIème siècle, les bases, les chapiteaux, les colonnettes, les meneaux,
les nervures, enfin tous les détails sont exactement les mêmes, dans la
grande cathédrale, comme dans la simple église de campagne, et cela
parce que dans tous ces monuments l'homme seul sert toujours d'unité, et
que l'homme ne peut se grandir ni ne diminuer. Vraiment il faut être
aveugle pour ne pas être frappé de ce principe si vrai, si juste, qui
fait que nos cathédrales paraissent grandes parce qu'elles sont grandes,
que nos chapelles paraissent petites lors qu'elles sont petites, enfin
que tous nos monuments donnent rigoureusement, mathématiquement, l'idée
de ce qu'ils sont réellement.» Nous le demandons, n'y a-t-il pas là un
système de construction et de proportion? Et si nous en venons aux
ornements des monuments du XIIIème siècle, ne les verrons-nous pas
soumis à deux lois fixes: la première, qui est l'imitation de la
végétation locale; la seconde qui restreint invariablement la dimension
de ces ornements aux dimensions des matériaux de notre pays. Où est
donc, en tout ceci, le «caprice et l'arbitraire?» Nos lecteurs nous
pardonneront de revenir ici sur des sujets que nous avons déjà traités
longuement, et avec lesquels ils sont familiers; mais l'Académie n'a
probablement pas eu l'occasion d'observer tous ces faits, et c'est
pourquoi nous avons cru devoir insister sur ce point.
Que M. le secrétaire perpétuel ne nous lise pas, cela est trop naturel;
mais il y a plus d'un an que l'un des collègues de M. Raoul-Rochette, à
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, M. Vitet, dans sa «Notice
sur la cathédrale de Noyon», disait: «L'ornementation du XIIIème siècle
se distingue de celle des XIVème et XVème siècles, au moyen
d'indications plus précises que celles qui servent à classer
chronologiquement la décoration des édifices antiques... Pour nous, loin
d'être un plagiat et une oeuvre de déraison, l'ornementation du XIIIème
siècle est une des créations les plus originales, les plus spontanées,
les plus imprévues de l'esprit humain, en même temps qu'une de ses
oeuvres les plus raisonnables et les plus méthodiques... L'art du
XIIIème siècle n'imite presque exclusivement que des végétaux: plus
d'oves, plus de perles, plus de rais-de-coeur;... l'ornementation
devient essentiellement végétale. Ce n'est pas tout; au lieu d'idéaliser
les végétaux, comme on l'avait fait jusque-là, au lieu de leur prêter
une forme conventionnelle, en harmonie avec le caractère des monuments
antiques, on les copie purement et simplement, on les calque d'après
nature;... ce n'est plus en Grèce ou en Italie que l'on cherche des
modèles, mais dans nos forêts et dans nos champs... Jamais ces végétaux
modestes n'avaient reçu tant d'honneur...»
Nous ajouterons ici que bien que les ornements du XIIIème siècle soient
imités de la végétation de nos forêts et de nos champs, ils n'en sont
pas moins soumis à certaines conventions architectoniques, à certaines
lois de goût et de style, qui les font distinguer à la première vue des
ornements des XIVème et XVème siècles. Il en est de même des moulures,
des profils, et de tout ce qui contribue à la décoration des édifices de
ces époques. Ces monuments sont si peu abandonnés dans leur ensemble,
comme dans leurs détails, au «caprice et à l'arbitraire,» que, pour
celui qui les a étudiés, il ne peut y avoir d'incertitudes dans leur
classement chronologique. Les faits perlent d'eux-mêmes; les monuments
sont là, et nous voudrions que l'Académie des Beaux-Arts fît plus
d'attention aux faits lorsqu'ils ont cette importance. Il nous faut
faire remarquer encore, quoi qu'il nous en coûte, que le manifeste de
l'Académie confond tous les styles. À propos du gothique du XIIIème
siècle, on nous a jeté à la tête l'ornementation luxuriante du XVème
siècle; voici maintenant que l'Académie fait le procès aux statues du
XIIème, «ces figures, si longues, si maigres, si roides, à cause du
champ étroit qu'elles occupent et qui tient à l'emploi général des
formes pyramidales!»
Je ne sais si nos lecteurs éprouvent le même sentiment que moi; mais,
par moments, le découragement me prend. Après tous les efforts tentés
depuis vingt ans pour faire, je ne dirai pus reproduire, mais étudier,
regarder la statuaire du XIIIème siècle; après tant d'ouvrages publiés à
grands frais, soit par le gouvernement, soit par des particuliers,
songer qu'il est un corps enseignant, à la tête des arts en France, qui
n'a rien vu, rien étudié, mêlant tous les styles et tous les âges, oui,
cela parfois décourage les gens les plus convaincus, les plus décidés à
lutter. Que diriez-vous, messieurs, si l'un de nous prétendait ne juger
la statuaire grecque que sur les bas-reliefs de Sélinonte, ou sur ceux
du Bas-Empire? si, passant sous silence l'époque de Phidias, nous nous
laissions aller à nous égayer sur les figures immobiles et souriantes
des métopes des temples siciliens, ou à tonner contre la sculpture molle
et lâche des sarcophages du IVème siècle? Vous vous soulèveriez contre
notre ignorance, ou vous nous accuseriez peut-être de mauvaise fol; et
vous auriez raison. La statuaire ne s'apprécie pas comme la construction
d'un édifice, laquelle peut se démontrer mathématiquement; il est, dans
bien des cas, difficile de prouver qu'une statue est belle; car une
statue peut, tout en reproduisant fidèlement la nature, n'être cependant
qu'une oeuvre misérable; elle peut aussi représenter irrégulièrement la
forme humaine, et n'en être pas moins empreinte de ce parfum d'art et de
goût que l'on est convenu d'appeler _stylé_. Lorsque la statuaire réunit
à une imitation, non pas minutieuse, mais large et choisie de la nature,
cette poésie à laquelle tout le monde est sensible, il nous paraît alors
que son oeuvre est belle. Dire «qu'aujourd'hui la vérité est la première
condition de l'imitation, et la nature le seul type de l'art,» cela nous
paraît une théorie étrange dans la bouche d'un académicien, qui n'a
pas encore admis parmi les statuaires M. Curtius, l'auteur des plus
fidèles imitations de la nature. Tel n'est cependant pas le but de
la sculpture, qui serait ainsi bornée à ne faire aujourd'hui que des
messieurs en frac. Les Grecs n'ont imité la nature que jusqu'à un
certain point de vérité qu'ils n'ont jamais dépassé; donc nos artistes
«désapprendraient», suivant l'Académie, s'ils faisaient de la sculpture
comme les Grecs. Il faut être logique, tout académicien qu'on soit. Que
l'on préfère un moulage sur nature à un buste de Phidias, un
daguerréotype à un portrait de Raphaël, cela se comprend de la part d'un
ignorant; mais il faut d'autres principes pour apprécier une oeuvre
d'art. Nous ne sommes pas extravagants au point de prétendre que le
tympan de la porte de la Vierge, au portail de Notre-Dame de Paris, soit
préférable aux bas-reliefs du Parthénon; mais certainement, pour qui
sait voir, il y a dans ces deux oeuvres, si différentes de caractères et
de pensée, une origine pareille qui conduit à un résultat analogue;
l'imitation de la nature, soumise à un rhythme, à un style enfin. Que
nos artistes actuels ne puissent en venir là, hélas! qui le sait mieux
que nous? mais il n'y a pas lieu de s'en vanter. Que vous prétendiez,
messieurs, que personne aujourd'hui ne parle en vers alexandrins, nous
en conviendrons; mais si vous ajoutez que nos littérateurs seraient
forcés de «désapprendre ce qu'ils ont étudié, de se détacher du modèle
vivant», pour arriver à parler comme Corneille, vous nous laisserez
désirer que ces hommes de lettres en question en sachent un peu moins.
Pour faire croire aujourd'hui, messieurs, que l'on ne «sent rien dans la
statuaire gothique qui accuse la nature», il faudrait avoir détruit tous
les manuscrits du XIIIème siècle; et il en reste encore assez pour que
nous engagions l'Académie tout entière à se transporter à Chartres, ou à
Amiens, ou à la cathédrale de Paris, ou même à la Sainte-Chapelle, qui
se trouve plus rapprochée de l' Institut. Dans ces quatre monuments (et
j'en passe), l'Académie pourrait se faire indiquer, de peur de méprise,
quelques milliers de figures du XIIIème siècle, qui ne sont ni «maigres,
ni longues, ni roides; qui n'occupent pas de champ étroit, et ne sont
nullement soumises aux formes _pyramidales_.» Les chefs-d'oeuvre sont
rares dans tous les temps, et nous ne prétendons pas donner toutes les
figures du XIIIème siècle comme des productions irréprochables; mais,
certes, s'il est une époque, après celle des Grecs, qui ait possédé une
école puissante et vraiment digne de ce nom, c'est bien le XIIIème et le
XIVème siècles: vous trouverez des figures plus ou moins bien exécutées,
plus ou moins régulières, jamais insignifiantes, ni comme pensée, ni
comme style, et souvent, très-souvent d'admirables chefs-d'oeuvre qui
pourraient enseigner beaucoup de choses à nos statuaires, si nos
statuaires voulaient prendre la peine de les regarder.
Cette longue digression, à propos de la sculpture gothique, me ramène à
cette phrase du manifeste de l'académie; «Tout y est capricieux et
arbitraire, dans l'invention comme dans l'emploi des ornements.»
Comment! ces grands portails, si bien disposés pour accueillir et
laisser écouler la foule, sont ornés capricieusement? Cette porte
centrale avec le Dieu-Homme au centre, les douze apôtres et les
attributs des quatre évangélistes autour de lui, les vierges sages et
les vierges folles à droite et à gauche, le dragon sous ses pieds, le
Jugement dernier sur sa tête; plus haut le Christ encore, mais
ressuscité, assis sur le monde, entouré d'anges qui portent les
instruments de la passion; sa mère divine et saint Jean qui l'adorent;
dans ces voussures, des myriades d'anges d'abord, l'enfer à la gauche du
Rédempteur; puis les martyrs, les prophètes; tout cet abrégé des
mystères de la religion catholique se trouve être un pur effet du
hasard, un caprice! Vous plaisantez, messieurs, je le suppose, et
rependant cela ne prête guère à la plaisanterie. Quant à la nudité que
vous reprochez à l'intérieur de nos églises, si nos églises avaient une
voix, messieurs, voici ce qu'elles répondraient; «Qui donc nous a
dépouillées, badigeonnées, raclées? Qui donc, à Notre-Dame de Paris, a
brisé l'admirable clôture du choeur, dont quelques fragments nous
restent comme témoins accusateurs? Qui donc a enlevé cet autel entouré
de ses reliquaires, ces stalles du XIVème siècle, et ces tombeaux, et
ces monuments votifs, et ces tables de bronze sous lesquelles les
anciens évêques de Paris espéraient laisser leurs cendres tant que le
monument serait debout? Qui donc a détruit toutes nos verrières? À
Chartres, qui donc a jeté bas, pour en faire des dalles, le beau jubé du
XIIIème siècle? qui donc a plâtré tout le choeur avec des bas-reliefs en
stuc? Qu'a-t-on fait de nos retables, de nos piscines, de nos crédences,
de nos autels?...» Là-dessus, messieurs, n'invoquez pas les souvenirs;
je crois qu'un de mes amis vous l'a déjà dit, on n'insulte pas ceux
qu'on a tués[7].
[Note 7: _Annales archéologiques_, vol. I, p. 433.]
On serait tenté de croire que M. le secrétaire perpétuel n'a jamais vu
de vitraux que dans les kiosques et les chalets des environs de Paris;
que l'on en juge; «Il en serait de même de la peinture, qui aurait de
plus à lutter contre le jour faux produit par les vitraux _coloriés_, et
qui verrait tout l'effet de ses tableaux détruit par cette _illumination
factice_.» Lorsque messieurs les membres de l'Académie voudront nous
faire l'honneur de visiter la Sainte Chapelle, ils pourront s'assurer
que les vitraux ne produisent pas de jour faux, et qu'ils ne nuisent en
rien à la peinture, je veux dire à la peinture monumentale, car je ne
parle pas des tableaux accrochés; quant à ceux-ci, nous préférerons
toujours, de toute manière, les rencontrer dans une galerie que pendus
gauchement dans une église où on ne les voit jamais, grâce au luisant du
vernis et à bien d'autres causes qu'il n'est pas nécessaire de signaler
ici.
Voici venir la péroraison; «Maintenant que l'architecture gothique est
morte au sein même de la civilisation qui l'avait produite,
entreprendra-t-on de faire revivre de nos jours ce qui a cessé d'exister
depuis quatre siècles? Mais où sont, encore une fois, les éléments d'une
résurrection pareille, inouïe jusqu'ici dans les fastes de l'art?» (Et
la Renaissance, messieurs, qu'en faites-vous?) «Où en est la raison, où
en est la nécessité, dans les conditions de la société actuelle?»--Il
est vrai, Messieurs, que nous avons un art tellement arrêté, une école
dirigée avec tant d'unité, une architecture, que dis-je une! dix
architectures si conformes à nos besoins! nous sommes tous tellement
d'accord sur les principes! qu'à votre avis, il est inutile de chercher
à rentrer dans un système approprié à nos matériaux et à notre climat, à
nos moeurs et à notre religion. Nos églises modernes, dont les unes
ressemblent tant bien que mal à des basiliques antiques, les autres à
des salles de thermes, nos monuments à toits plats, à portiques ouverts
à tous vents, à plates-bandes enfilées dans des barres de fer; ces
églises qui n'osent montrer leurs fenêtres à l'extérieur, de peur de ne
pas ressembler assez à un monument antique, sont-elles donc assez
conformes à notre climat, à nos matériaux, à nos usages, pour qu'il n'y
ait pas nécessité de rentrer dans une voie plus vraie? Il ne faut
cependant, dites-vous, refaire ni le Parthénon, ni la Sainte-Chapelle...
Ceci devient plus embarrassant; qu'allons-nous donc faire? Que
serons-nous donc, puisque le grec et le français nous sont interdits? M.
le secrétaire perpétuel répond: «Il faut être _original_, en puisant
dans les modèles _antiques_ tout ce qui peut se convertir à des besoins
nouveaux. Voilà ce qu'ont fait les Jean Bullant, les Philibert Delorme,
etc., sous la main desquels l'architecture prit une physionomie
française.» Ainsi, il faut être original en interprétant l'antique, de
la même façon que l'ont fait les Jean Bullant... etc. Mais, messieurs,
puisque les Philibert Delorme, les Pierre Lescot ont déjà fait une
imitation de l'antique, il devient d'autant plus difficile d'en faire
une seconde, maintenant que la place est prise; puis l'antique est bien
loin de nous; puis l'originalité des architectes de la Renaissance
pourrait être contestée; pourquoi donc n'essaierions-nous pas d'être
_originaux_ «en nous assimilant, si l'on peut ainsi dire, tout ce que
nous emprunterions à l'art» français du XIIIème siècle? Quand nous
laisserions dormir la Renaissance que vous invoquez, il n'y aurait pas
grand mal. La Renaissance, «avec ses anarchiques et splendides
déviations,» comme le dit si heureusement M. Victor Hugo, ne nous
paraît pas le meilleur exemple à suivre. Le gothique étant perverti, la
Renaissance s'est servie de l'antique. Aujourd'hui la Renaissance est
usée à son tour; eh bien, nous voulons nous servir du gothique. Qu'y
a-t-il là d'inouï? n'est-ce pas au contraire conforme à la marche
ordinaire des choses de ce monde? n'est-ce pas une conséquence naturelle
de ce «retour sincère aux idées chrétiennes DONT ON SE FLATTE?»
D'ailleurs, messieurs, vous l'avez dit, une architecture que l'on
respecte comme une oeuvre d'art _impossible_ à reproduire, ne doit être
ni copiée, ni «imitée»; et pour nous l'architecture antique est dans ce
cas. S'il est un art _impossible_ à reproduire aujourd'hui, c'est bien
celui qui est né sous un autre climat, sous l'influence de moeurs
particulières, et d'une religion différente de la nôtre; aussi
permettez-nous de vous renvoyer la phrase qui précède votre conclusion,
si conclusion il y a. «C'est parce que nous aimons, c'est parce que nous
comprenons les édifices (antiques), que nous ne voulons pas d'une
IMITATION MALHEUREUSE, qui ferait perdre à ces monuments sacrés du culte
(des anciens) l'intérêt qu'ils inspirent, en les faisant apparaître,
sous cette forme nouvelle, dépouillés du caractère auguste que la
vétusté leur imprime, et privés du sceau de la foi qui les éleva.» Nos
lecteurs sont priés de remarquer que ce passage est reproduit
textuellement, si ce n'est que M. le secrétaire perpétuel l'applique,
non point aux édifices antiques, ainsi que j'ai cru devoir le faire,
mais bien aux monuments catholiques. Il résulte de là que l'Académie ne
peut pas supposer un instant que les populations qui font aujourd'hui
élever des églises, puissent _sceller_ ces monuments de leur _foi_,
«privées du sceau de la foi qui les éleva.» Parlez pour vous, messieurs,
s'il vous plaît; et respectez la foi des autres. Un critique, un poëte,
un historien, peuvent porter un jugement sur ces matières; cela n'a
nulle importance, un autre rectifiera le lendemain la pensée du premier.
Mais un corps enseignant au milieu de l'État, en France, qui pense
«qu'_on se flatte_ de revenir sincèrement aux idées chrétiennes»; que
des villes qui bâtissent des églises «ne peuvent plus les sceller de
leur foi», voilà qui est étrange... Au reste, ne prenons pas la chose au
sérieux; car, à la fin de votre conclusion, nous trouvons cette phrase:
«Et qui empêche, dites-vous, nos architectes modernes de faire de même
que ceux de la Renaissance, en élevant, avec toutes les ressources de
notre âge, des monuments qui répondent à tous les besoins de notre
culte, et qui soient à la fois marqués du sceau du christianisme et du
génie de notre société?» Voilà le sceau retrouvé, et nous sommes tous du
même avis. Prenons pour modèles les artistes de la Renaissance;
seulement, comme il ne faut pas toujours aller puiser à la même source,
nous allons «non pas copier, mais imiter» les arts du XIIIème siècle,
d'autant qu'il n'y a pas grand effort à faire pour concilier les
monuments de cette époque avec «tous les besoins de notre culte»; car le
culte n'a pas changé, et ces édifices sont tous marqués du «sceau du
christianisme», qui n'a pas changé non plus, que je sache, depuis le
XIIIème siècle.