que nous défendons une cause gagnée, et que nous nous escrimons dans le
vide. Cependant il y a en tout ceci une chose utile, c'est que la vérité
se fait jour, et qu'il n'y aura que les gens intéressés à ne pas la voir
qui chercheront à l'étouffer. Les hommes de bonne foi finiront par
s'entendre, et alors disparaîtront les petites susceptibilités d'école
qui les séparent encore. L'Académie nous demande «où est la main
puissante qui peut soulever une nation entière au point de la faire
rétrograder de quatre siècles en arrière». Cette main, c'est celle de la
vérité; cette force, c'est celle du bon sens. Et que l'Académie des
Beaux-Arts ne croie pas que cela pourrait arriver; cela est, et nous
nous en félicitons, car ce n'est pas rétrograder que d'abandonner ces
constructions qui ne sont ni antiques ni modernes, en désaccord avec
notre climat, nos habitudes et notre caractère national, avec notre
religion et nos moeurs. Ce qui soulève et soulèvera une nation entière,
messieurs, c'est votre long dédain pour ces monuments que vous louez
aujourd'hui du bout des lèvres, et comme pour faire la part de
l'opinion; c'est votre mépris superbe pour ces édifices vraiment
nationaux, que ni l'engouement de la Renaissance pour l'antique, ni
l'orgueil de Louis XIV qui repoussait tout ce qu'il n'avait pas élevé,
ni l'indifférence du siècle dernier, n'ont pu anéantir ou sur notre sol,
ou dans les souvenirs du peuple. Vous aurez beau faire, ce peuple se
croira toujours mieux baptisé, mieux marié dans une église gothique que
dans une basilique romaine. Non, messieurs, vous ne l'arrêterez pas ce
flot de l'opinion qui monte toujours; cette digue, que vous tentez de
lui opposer, le fera déborder plus violent, plus rapide et plus
envahissant. Nous verrons longtemps encore faire de tristes et fâcheuses
tentatives; nous le savons, nous nous y attendons. Mais nous
poursuivrons notre route, parce que nous sommes convaincus; parce que,
si le génie ne nous accompagne pas (c'est un compagnon difficile à
rencontrer), du moins nous marchons côte à côte avec le bon sens. Nous
élevons et nous élèverons des églises françaises du XIIIème siècle,
parce que nous sommes indignés de voir plier le culte, en France, à des
dispositions monumentales pillées à l'antiquité ou à l'Italie du moyen
âge[8]; parce que nous sommes fatigués de voir tant de fâcheuses copies
qui ont failli éloigner les architectes de l'étude si nécessaire de
l'antique; parce qu'enfin nous sommes dégoûtés de fouiller vainement
parmi des théories tantôt absolues, tantôt rationnelles, et d'être
ballottés du Romain à la Renaissance, et du Grec au Bas-Empire. Vous
n'avez pas pris la chose au sérieux, messieurs; vous nous avez regardés
comme des enfants qui jouent à la poupée, et qui, «par caprice ou par
_amusement_, veulent bâtir des châteaux ou des églises gothiques.» Non,
messieurs, donnez-nous un ART logique, beau de forme, on laissez-nous
reprendre le seul qui ait réuni au plus haut degré ces deux qualités,
chez nous, sur notre sol, quand il n'a pas été mutilé «par l'ignorance
ou la barbarie». Ce ne sont pas des théories vagues qu'il nous faut;
c'est un art _adulte_. Mais où est-il?--La Renaissance vous le fournira,
direz-vous.--Que de détours, mon Dieu, pour ne pas revenir nettement et
franchement à notre vieil art français! Dans votre pensée, messieurs,
vous comparez toujours le XVème siècle au XVIème, et vous dites alors:
«La Renaissance est un progrès! Donc la marche adoptée par les artistes
de cette époque est celle qui doit être suivie.» Certes, s'il fallait
absolument choisir entre ces deux arts, celui du XVème siècle ou celui
du XVIème, peut-être donnerions-nous la préférence au dernier. L'art
gothique, corrompu à la fin du XVème siècle, n'était plus viable.
L'_ignorance_, résultat de longues luttes et de commotions violentes,
avait fait perdre à notre art national sa raison, son système. Ce
n'était plus alors qu'une tradition expirante; le principe de cet art
était étouffé sous l'enveloppe la plus compliquée sans motifs, la plus
surchargée de «détails sans signification». Il fallait en revenir à ce
principe, ou chercher de nouvelles inspirations dans un autre art;
l'antiquité fut adoptée avec plus d'enthousiasme que de réflexion. Il y
avait à choisir entre trois partis: le retour à l'art national dans sa
pureté, l'adoption d'une forme antérieure (l'art romain), enfin
l'éclectisme. Il n'y avait alors que ces trois routes ouvertes aux
architectes, et il n'y en a pas plus aujourd'hui. Des hommes comme
Philibert Delorme avaient trop de bon sens, étaient trop praticiens pour
prêcher l'éclectisme; les défauts qui les avaient frappés dans la
décadence de l'art gothique les empêchaient de remonter au principe de
cet art, et d'ailleurs, il n'est pas dans la nature de l'esprit humain
de revenir à un système, quelque bon qu'il soit, quand on a vu les
résultais de sa corruption. Ces grands artistes prirent franchement
l'antique pour modèle; ils l'étudièrent, et crurent sincèrement faire de
l'architecture romaine. Il n'y a qu'à lire ce qu'ont écrit les
architectes de ce temps pour s'en assurer.
[Note 8: Nous ne comprenons pas pourquoi l'Académie des Beaux-Arts,
qui s'est fait si peu de scrupules de ne tenir aucun compte des besoins
du culte catholique, dans les églises bâties depuis une centaine
d'années, est aujourd'hui si susceptible à l'endroit des minimes
différences qui existent entre le culte du XIIIème siècle et le nôtre.]
Il se présentait alors peu d'églises à construire; la déformation était
imminente. D'ailleurs le sol était couvert d'édifices religieux des
XIIème, XIIIème et XIVème siècles. Et cependant veuillez bien observer,
messieurs, que les architectes de la Renaissance et du XVIIème siècle,
lorsqu'ils ont élevé des églises, ont toujours suivi le plan et la
structure des églises françaises du XIIIème siècle. Saint-Eustache est
un monument du XIIIème siècle mal construit, et choquant par son manque
d'unité. Ces bas-côtés d'une élévation inutile, ces piles formées d'un
amalgame de pilastres et de colonnes qui s'enchevêtrent sans raison, ces
voûtes à nervures croisées dans tous les sens et qui n'indiquent plus la
véritable construction, ces clefs pendantes accrochées à la charpente,
ces fenêtres d'une proportion désagréable et qui semblent avoir de la
peine à trouver leur place au-dessus de ce petit triforium que l'on
prendrait plutôt pour une balustrade que pour une galerie, ces meneaux
dont les formes molles n'indiquent ni une construction de pierre, ni une
construction de bois, ces arcs-boutants concaves à l'extrados, toutes
ces combinaisons sans motifs, et qui (c'est ici le cas de le dire)
paraissent être bien plutôt le produit du caprice que celui de la
réflexion, sont-elles un progrès? L'élément antique ajoute-t-il, dans ce
cas, quelque chose à la belle disposition du plan qui est du XIIIème ou
du XIVème siècle? Nous ne le croyons pas. Saint-Sulpice, cette église
même, n'est-elle pas encore un édifice tout gothique comme plan et comme
disposition générale, mais grossièrement construit, sans nulle
connaissance de la force et de l'emploi des matériaux? L'élément antique
ne joue-t-il pas là un misérable rôle? Mais au moins cet édifice, sauf
la grosseur immodérée de ses piles intérieures, est-il encore commode,
approprié au culte; et pourquoi? si ce n'est parce qu'il a conservé la
forme ancienne des églises françaises, et qu'il n'est ni une salle de
thermes, ni une basilique romaine, ni une église orientale. Laissez-nous
donc revenir à notre art, messieurs, plutôt que de vouloir nous
replonger dans le désordre et l'anarchie, au moment où nous tâchons d'en
sortir. N'embarrassez pas le pouvoir, qui n'est pas artiste, ne
rectifiez pas l'opinion par une profession de foi qui ne constata que
votre impuissance; mais donnez-nous un art logique et complet, qui
remplisse surtout les conditions d'unité que demande la société
d'aujourd'hui. Si vous ne le pouvez pas, si vous ne vous guidez que par
des théories stériles, ne trouvez pas mauvais que, lorsqu'il s'agit
d'élever des édifices durables, nous prenions pour modèles des types
consacrés par un long usage et qui sont admirables, de votre propre
aveu, plutôt que de nous mettre à la recherche d'un art nouveau, ou de
continuer à copier péniblement des monuments antiques que repoussent
notre climat, nos matériaux, notre religion et nos usages modernes. Pour
former un art nouveau, il faut une civilisation nouvelle, et nous ne
sommes pas dans ce cas. L'architecture est de tous les arts celui qui
procède le plus par transition, et cela est tout simple; mais quand il a
corrompu les types, et qu'il les a laissés perdre, il faut qu'il
retourne en arrière, qu'il revienne à sa source. Cela est fâcheux,
personne de nous ne le conteste; mais il n'y a pas d'autre moyen de
sortir du désordre, résultat de l'oubli de toutes les traditions. Nous
nous contentons des essais que nos prédécesseurs ont faits depuis
bientôt cent ans; trop modestes pour croire que nous serions plus
habiles, ou plus heureux, nous regardons comme plus sensé de revenir
franchement à un art qui nous paraît être le seul encore applicable à
nos usages, le seul conforme à nos moeurs. Ce n'est pas dire que nous
voulions «immobiliser» l'art de l'architecture en France; ce serait
folie que d'y songer. Non, messieurs, ne nous prêtez pas des idées
extravagantes, pour vous donner le plaisir de les réfuter
victorieusement. Nous demandons que notre architecture du XIIIème siècle
soit d'abord étudiée par nos artistes, mais étudiée comme on doit
étudier sa langue, c'est-à-dire de façon à en connaître non-seulement
les mots, mais la grammaire, et l'esprit. Nous demandons que
l'enseignement officiel entre dans cette voie; que l'étude de
l'antiquité ne devienne que ce qu'elle aurait toujours dû être,
l'_archéologie_, et l'étude de l'architecture française au XIIIème
siècle, l'_art_. Nous ne poserons pas des bornes pour cela (nul pouvoir
humain ne le pourrait); mais, partant d'un art dont les principes sont
simples et applicables dans notre pays, dont la forme est belle et
rationnelle à la fois, nos architectes auront assez de talent pour
apporter à cet art les modifications nécessitées par des besoins
récents, par des coutumes nouvelles. Le principe une fois enseigné, mais
sans restrictions, laissez faire à chacun; dans notre pays, au milieu de
l'activité et de l'industrie moderne, cet art national ne tardera pas à
progresser. Vous commencerez par avoir des copies; cela est inévitable,
cela est nécessaire même pour connaître toutes les ressources de
l'architecture gothique. Nous dirons plus, vous aurez probablement de
mauvaises copies (nous ne sommes pas à cela près d'un méchant monument
de plus ou de moins); mais le principe étant bon, l'art type inépuisable
d'enseignement, les artistes en auront bientôt saisi le sens; leurs
copies alors deviendront intelligentes, raisonnées, et enfin
l'architecture nationale, tout en conservant son unité, sa _racine_
toute française, pourra se perfectionner aussi bien que la langue l'a
déjà fait. Quel est le rôle de l'Académie française, messieurs? Ce n'est
pas de nous faire savoir si le latin l'emporte sur la français, ou le
sanscrit sur le grec. Elle conseille, elle encourage l'étude des langues
étrangères; mais son rôle c'est de garder le dépôt de la langue. C'est
là ce qui lui donne une immense importance, non-seulement en France,
mais en Europe. Nous ne parlons plus comme au XIIIème siècle, mais
cependant ne nous servons-nous pas toujours de la même langue?
Nous n'en sommes pas encore à savoir quelles sont les modifications que
le génie moderne apporterait à notre art national; il faudrait d'abord
que nous fussions pénétrés de cet art, et c'est à ce but que tendent
tous nos efforts. Un jour, nous l'espérons, l'Académie des Beaux-Arts
deviendra aussi la gardienne du vieil art français, et saura empêcher
que le principe n'en soit corrompu, sans pour cela «laisser tomber» les
monuments bâtards qui ont été construits en France depuis trois cents
ans. Elle dira, en parlant du _Val-de-Grâce_ et du _Dôme des Invalides_,
«que l'on répare donc ces édifices, qu'on les répare avec ce respect de
l'art qui est aussi une religion, c'est ce que demande la raison, c'est
ce que veut l'Académie...» Si le XIIIème siècle eut fondé l'Académie,
notre art national ne se serait pas perdu. Gardienne sévère des types
anciens, l'Académie n'eût pas laissé altérer cette belle architecture de
saint Louis; elle n'eût pas permis à l'archéologie antique d'empiéter
sur l'art moderne. S'il est une chose que nous puissions reprocher à ce
grand siècle, qui a tant produit, c'est ce funeste oubli.