En résumé, il n'y a, pour les arts, comme pour les sociétés,

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DU

STYLE GOTHIQUE

AU

DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

PAR

PAR E. VIOLLET-LEDUC, ARCHITECTE

PARIS

* * * * *

LIBRAIRIE ARCHÉOLOGIQUE DE VICTOR DIDRON

PLACE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 30

Juin 1846

* * * * *

Pendant que, le mois dernier, nous poursuivions notre tâche dans les

«Annales Archéologiques» et que nous ajoutions quelques pages à nos

études sur les monuments religieux du XIIIème siècle, un orage

s'amoncelait dans le sein de l'Académie des Beaux-Arts, prêt à fondre

sur nos têtes aux premiers jours du printemps. S'il faut en croire un

journal, pour lequel plusieurs membres de cette illustre assemblée

daignent parfois prendre la plume, «le Moniteur des Arts», les questions

suivantes auraient été posées il y a quelque temps en séance solennelle

par un architecte académicien:

1° «Est-il convenable, à notre époque, de construire une église

dans le style dit gothique, c'est-à-dire de copier ce qui, à

l'époque du moyen âge, avait sa signification, et cela en raison

des croyances et des nécessités de ces époques mêmes?»

Si c'est un membre de l'Académie qui a posé cette question (ce dont nous

doutons, je l'avoue), son amour pour Jupiter et Vénus lui aurait-il fait

complétement oublier que nous avons tous été baptisés, lui-même aussi

probablement, et que nous sommes encore chrétiens, voire même

catholiques? La _signification_ des églises était au XIIIe siècle ce

qu'elle est en 1846. L'illustre membre ne peut pas ignorer cela.

2° «Peut-on copier une église gothique avec quelques chances de

succès?»

Il y a de bonnes et de mauvaises copies, selon le talent de l'artiste;

il y a encore le choix de l'original, qui peut compter pour quelque

chose.

3° «Doit-on, par respect pour les édifices du moyen âge (_sic_), en

faire, de nos jours, des copies?»

Nous répondrons à cette question par une autre.--Est-on dans l'habitude

de copier autre chose que ce que l'on aime et respecte? La respect pour

un objet n'est-il pas une conséquence de la perfection que l'on suppose

à cet objet, et n'est-ce pas un sentiment naturel à l'homme de chercher

à se rapprocher le plus possible de ce qu'il regarde comme la

perfection?

4° «S'il est évidemment démontré que cette impuissance et cette

incapacité sont réelles, dans ce cas même, une époque ne doit-elle

pas assez se respecter pour se montrer telle qu'elle est?»

Voici maintenant une époque impuissante et incapable, qui doit se

respecter assez pour se montrer telle qu'elle est! C'est du respect fort

mal placé, nous le croyons, et nous ne voyons pas ce qu'il peut y avoir

de bon à montrer partout de si cruelles infirmités.

5° «Les époques qui ont précédé la nôtre ont-elles donné le funeste

exemple de copier les édifices d'un autre temps?

Mais, oui! Les Hellènes ont commencé par copier les Pélasges; les

Romains ont copié les Étrusques et les Grecs; les Italiens, les

Allemands, et les Gaulois ont copié les Romains; les Français ont copié

une seconde fois les Romains, à l'époque de la Renaissance; et qu'a donc

fait l'Académie des Beaux-Arts depuis cinquante ans?

6° «Enfin, les églises du moyen âge, et particulièrement celles de

la période comprise entre les XIIIe et XVIe siècles, peuvent-elles

s'appliquer aujourd'hui à nos moeurs, à nos croyances, à nos

usages?»

Probablement mieux que les temples grecs ou romains. Nous serions

décidément curieux de savoir quelles sont les croyances de l'illustre

membre; serait-il mahométan ou appartiendrait-il à l'Église de l'abbé

Châtel?

Nous avons cru (car nous voulons être sincères) que ces questions, assez

mal en ordre, peu claires, formulées en langage surprenant chez un

académicien, étaient tronquées ou corrompues par le journal qui les

rapportait; nous pensons même qu'il en est ainsi... Nous les donnons

telles que nous les avons trouvées et n'y attachons qu'une médiocre

importance, puisque l'organe de l'Académie des Beaux-Arts, dans le

manifeste qu'il vient de fulminer contre nous, n'a pas cru devoir les

reproduire.

Voici ce manifeste:

INSTITUT ROYAL DE FRANCE.

ACADÉMIE ROYALE DES BEAUX-ARTS.

_Considérations sur la question de savoir s'il est convenable, au XIXe

siècle, de bâtir des églises en style gothique._

Une grave discussion s'est élevée dans le sein de l'Académie sur un des

sujets les plus faits pour exciter tout son intérêt; il s'agissait

d'examiner, d'après une série de questions proposées par un de nos

honorables confrères, qui joint à sa profession d'architecte une

profonde connaissance de l'histoire de son art, d'examiner, disons-nous,

si, à l'époque où nous sommes, au XIXe siècle de l'ère chrétienne, il

convenait de bâtir des églises dans le style de l'architecture dite

gothique.

Cette question principale, résolue négativement par l'auteur de la

proposition, devait naturellement provoquer des explications de plus

d'un genre dans une réunion d'artistes, où tout ce qui touche aux

intérêts de l'art, à ses principes, à ses traditions, excite des

sympathies si puissantes et si éclairées. Ainsi posée devant l'Académie,

la question du gothique a donc été envisagée sous toutes ses faces par

les honorables membres qui ont pris part à cette discussion, soit de

vive voix, soit par écrit: et lorsqu'à la suite de débats si

intéressants, l'opinion de l'Académie s'est prononcée d'une manière si

imposante, il importe qu'il reste dans ses archives un témoignage de

cette discussion, ne fût-ce que pour servir d'avertissement ou du

protestation, dans le cas possible d'une faute du pouvoir ou d'une

erreur de l'opinion.

L'intérêt qu'excitent les beaux édifices gothiques de notre pays ne

pouvait manquer de trouver dans l'Académie de nombreux et d'éloquents

interprètes. Ces édifices, dont les plus parfaits rappellent l'un des

plus grands siècles de notre histoire, celui de Philippe-Auguste et de

saint Louis, captivent au plus haut degré le sentiment religieux; ils

élèvent, à l'aspect de leurs voûtes sublimes, la pensée chrétienne vers

le ciel; ils plaisent à l'imagination; ils agissent même sur les sens

par l'effet de leurs brillants vitraux, où tous les mystères de l'Église

se montrent étincelants de l'éclat des plus vives couleurs, et ils

réalisent ainsi, à l'oeil et à l'esprit, l'image de cette Jérusalem

céleste vers laquelle aspire la foi du chrétien. À ne les juger que par

les impressions qu'elles produisent, impressions toutes de respect, de

recueillement et de piété, les églises gothiques charment et touchent

profondément; et c'est vainement que la froide et sévère raison

s'efforce de détruire un effet qui s'adresse au goût et au sentiment.

Mais aussi n'est-il pas question ni de contester cet effet, ni de

combattre ce sentiment, en ce qui regarde les édifices de ce style qui

couvrent notre pays, et qui sont les monuments sacrés de notre culte,

les témoins respectables de notre histoire; loin de là: il s'agit de les

entourer de tous les soins que leur vieillesse exige, que leur caducité

réclame; il s'agit de les conserver, de les perpétuer, s'il est

possible, aussi longtemps que les glorieux souvenirs qui les consacrent,

aussi longtemps que vivra la langue et le génie de la France; et, pour

cela, l'état dans lequel ils se trouvent aujourd'hui ne fournira

malheureusement que trop d'occasions de se signaler au zèle patriotique,

pourvu de toutes les ressources d'une nation telle que la nôtre. Que

l'on répare donc les édifices gothiques, sur lesquels s'est si

sensiblement appesanti le poids de huit siècles, joint à trois siècles

d'indifférence et d'abandon; qu'on les répare avec ce respect de l'art

qui est aussi une religion, c'est-à-dire avec cette profonde

intelligence de leur vrai caractère, qui n'y ajoute aucun élément

étranger, qui n'en altère aucune forme essentielle; c'est ce que demande

la raison, c'est ce que conseille le goût, c'est ce que veut l'Académie.

La question se présente tout autrement, si l'on propose de bâtir de

nouvelles églises dans le style gothique, c'est-à-dire de rétrograder de

plus de quatre siècles en arrière, et de donner, pour expression

monumentale à une société qui a ses besoins, ses moeurs, ses habitudes

propres, une architecture née des besoins, des moeurs, des habitudes de

la société du XIIe siècle; en un mot, il s'agit de savoir si, au sein

d'une nation telle que la nôtre, en présence d'une civilisation qui n'a

plus rien de celle du moyen âge, il est convenable, je dirai même s'il

est possible de construire des églises qui seraient une singularité, un

anachronisme, une bizarrerie; qui apparaîtraient comme un accident au

milieu de tout un système de société nouvelle, puisqu'elles ne

pourraient prétendre à passer pour une relique d'une société défunte;

qui formeraient un contraste choquant avec tout qui se bâtirait, avec

tout ce qui se ferait autour d'elles, et qui, par cette contradiction

seule, élevée a la puissance d'un monument, blesseraient la raison, le

goût, et surtout le sentiment religieux. Envisagée sous ce point de vue,

la question a paru à l'Académie digne d'être sérieusement approfondie,

et tout ce qu'elle a entendu de considérations alléguées de part et

d'autre sur ce sujet, n'a pu que la confirmer dans l'opinion qu'elle

s'était faite.

Il importe d'écarter d'abord de cette grave discussion un de ces

préjugés, nés d'un sentiment respectable, mais qui ne saurait résister

au plus léger examen, l'idée que l'architecture gothique serait

l'expression propre du christianisme, qu'elle serait, comme on voudrait

l'appeler, l'art chrétien par excellence. Il suffit, pour réfuter cette

idée, de la plus simple connaissance de l'histoire de notre religion,

considérée, comme le peuvent faire les artistes, dans les monuments de

son culte. S'il est un fait avéré par les travaux de tant d'hommes

habiles, Français, Allemands, Italiens, Anglais, qui ont étudié

l'architecture gothique dans toutes ses formes, qui en ont recherché

l'origine, qui en ont suivi, sur le terrain et dans le temps, les

développements successifs et les phases diverses, c'est que cette

architecture s'est formée à la fin du XIIe siècle, à la suite d'une

lutte qui avait commencé, un siècle auparavant, entre l'arc cintré,

principal élément de l'architecture romaine, et l'arc ogive, conception

de toute une société nouvelle, plutôt qu'invention de tel peuple ou de

telle époque. S'il est aussi une notion familière aux artistes, tels que

ceux qui remplissent l'Académie, c'est que l'architecture gothique, à

quelques exceptions près, absolument sans conséquence, n'a jamais

pénétré à Rome, dans le centre même du catholicisme. Rome, la ville

chrétienne par excellence. Rome la grande ville, la ville éternelle,

possède des monuments de toutes les époques du christianisme, depuis

ceux des Catacombes, qui ont été son berceau, jusqu'à ceux du Vatican,

qui offrent le plus haut degré de sa magnificence et de son génie; elle

montre, à côté des premières basiliques élevées par Constantin et ses

successeurs, une longue suite d'édifices chrétiens, qui expriment chacun

la physionomie de chaque âge, et qui aboutissent à l'immense et superbe

basilique où s'est imprimé le siècle de Jules II et de Léon X, par la

main de Bramante et de Michel-Ange, et Rome n'a rien de gothique. Cette

architecture, née dans les siècles du moyen âge, par des causes qui ont

dû produire alors leur effet et qui ont cessé plus tard d'avoir leur

action, n'est donc, en réalité, ni une ancienne forme, ni un type

exclusivement propre de l'art chrétien; c'est l'expression d'une partie

de la société chrétienne du moyen âge, très-respectable sans doute à ce

titre, mais non pas au point de constituer à elle seule une règle

absolue du génie chrétien.

Il y a plus, et c'est sur ce point surtout qu'il importe de réfuter un

préjugé qui ne repose sur aucune base historique. On ferait tort au

christianisme, on méconnaîtrait tout à fait son esprit, si l'on croyait

qu'il ait besoin d'une forme d'art particulière pour exprimer son culte.

Le christianisme, cette religion du genre humain, appartient à tous les

temps, à tous les pays, à toutes les sociétés; il ne se renferme pas

plus dans telle forme de société, de politique et d'art, que dans telle

contrée ou dans telle époque; immuable dans sa doctrine, il se modifie

dans les monuments extérieurs de son culte, suivant les besoins de

chaque âge et les convenances de chaque pays. S'il corrige, s'il adoucit

la barbarie, il provoque, il favorise la civilisation; et s'il s'est

réfléchi dans le gothique du XIIIe siècle, il s'est imprimé dans la

renaissance du XVIe. Ce qui est sensible, ce qui éclate dans l'histoire

du christianisme, ce qui est le signe de sa divinité et le garant de sa

durée, c'est que partout il a marché avec l'esprit humain: c'est qu'à

toutes les époques il s'est servi de tous les matériaux qu'il avait à sa

portée; c'est qu'il a employé à son usage, en les marquant de son

empreinte, non-seulement des éléments de l'architecture antique, des

colonnes, des chapiteaux, des entablements restés sans emploi sur le sol

païen, mais des édifices antiques tout entiers, dans les deux Églises

d'Orient et d'Occident, à Athènes aussi bien qu'à Rome. Le christianisme

n'a donc jamais été exclusif, en fait d'art ni en rien de ce qui touche

au régime des sociétés humaines; il s'accommode à tous les besoins, il

se prête à tout les progrès; et soutenir qu'il n'a que le gothique pour

expression de son culte, ce serait vouloir que l'esprit humain n'ait

d'autre société possible que celle du XIIème siècle.

Si ces considérations sont fondées, et elles ont paru telles à

l'Académie, elles s'appliquent naturellement à l'abus, que l'on a

reproché à l'art moderne, de faire de l'architecture grecque et romaine

dans la construction de nos églises; car cet abus, s'il existe en effet,

n'est pas moins condamné par l'esprit du christianisme que par le

sentiment de l'art, et l'Académie n'est pas plus d'avis que l'on refasse

le _Parthénon_ que la _Sainte-Chapelle_. Les monuments, qui

appartiennent à tout un système de croyance, de civilisation et d'art

qui a fourni sa carrière et accompli sa destinée, doivent rester ce

qu'ils sont, l'expression d'une société détruite, un objet d'étude et de

respect, suivant ce qu'ils ont en eux-mêmes de mérite propre ou

d'intérêt national, et non en objet d'imitation servile et de

contrefaçon impuissante. Ressusciter un art qui a cessé d'exister, parce

qu'il n'avait plus sa raison d'être dans les conditions sociales où il

se trouvait, c'est tenter un effort impossible, c'est lutter vainement

contre la force des choses, c'est méconnaître la nature de la société,

qui tend sans cesse au progrès par le changement, c'est résister au

dessein même de la Providence, qui, en créant l'homme libre et

intelligent, n'a pas voulu que son génie restât éternellement

stationnaire et captif dans une forme déterminée; et cette vérité

s'applique aussi bien au grec qu'au gothique; car il n'est pas plus

possible a l'esprit humain, dans le temps où nous sommes, de revenir au

siècle de Périclès ou d'Auguste, que de reculer à celui de saint Louis.

À l'appui de ces idées générales présentées par plusieurs de nos

confrères, l'Académie a entendu des observations particulières dictées

pareillement à quelques autres de ses membres par la connaissance

profonde de l'art qu'ils exercent. Elle a pu se convaincre que, sous le

rapport de la solidité, les églises gothiques manquaient des conditions

qu'exigerait aujourd'hui la science de l'art de bâtir. Il est certain

que la hauteur de ces édifices, se trouvant hors de proportion avec leur

largeur, il a fallu les étayer de tous côtés, pour empêcher, autant que

possible, l'écartement des voûtes. Ceux qui admirent à l'intérieur

l'effet de ces voûtes si élevées et en apparence si légères, et qui se

laissent aller, en les contemplant, à l'effet d'une rêverie pieuse et

d'une disposition mystique, ne se donnent pas la peine de réfléchir que

cet agréable effet est acquis à l'aide de ces nombreux arcs-boutants et

de ces puissants contreforts, qui masquent toute la face extérieure de

ces édifices, et qui représentent réellement en pierre l'énorme

échafaudage nécessaire pour les appuyer. Or, est-il possible de nier que

cet aspect extérieur des églises gothiques ne nuise essentiellement à

l'effet qu'elles produisent à l'intérieur, et qui n'est acheté qu'aux

dépens de la solidité, première condition de toute construction

publique!

Sous d'autres rapports, l'architecture gothique n'offre pas moins de ces

inconvénients qu'il semble impossible de justifier par les lois du goût,

et de concilier avec l'état de civilisation des sociétés modernes. Il

n'y règne, dans la distribution des membres de l'architecture, aucun de

ces principes qui sont devenus la règle de l'art que parce qu'ils

étaient le produit de l'expérience. On n'y voit aucun système de

proportions; les détails n'y sont jamais en rapport avec les masses;

tout y est capricieux et arbitraire, dans l'invention comme dans

l'emploi des ornements; et la profusion de ces ornements à la façade de

ces églises, comparée à leur absence complète à l'intérieur, est un

défaut choquant et un contre-sens véritable. Mais que dire de la

disposition et du goût des sculptures employées à la décoration des

églises gothiques, et qui, aussi bien que les vitraux coloriés, en sont

certainement un élément essentiel? Ces figures si longues, si maigres,

si roides, à cause du champ étroit qu'elles occupent et qui tient à

l'emploi général des formes pyramidales; ces figures sculptées en dehors

de toutes les conditions de l'art, sans aucun égard à l'imitation de la

nature, et qui semblent toutes exécutées d'après un type de convention,

peuvent bien offrir au sentiment religieux l'espèce d'intérêt qu'elles

reçoivent de l'empreinte de la vétusté, et qu'elles doivent à leur

imperfection même, et à ce qui s'y trouve de naïf, en même temps que de

traditionnel. Mais, si on les comprend, si on les excuse, à raison de

l'ignorance des temps dont elles sont l'ouvrage, voudrait-on,

pourrait-on les reproduire aujourd'hui que nous sommes habitués à

traiter la sculpture autrement, aujourd'hui que la vérité est pour nous

la première condition de l'imitation, et la nature le seul type de

l'art? Où trouverait-on parmi nous des artistes capables de désapprendre

assez tout ce qu'ils ont étudié, de se détacher assez du modèle vivant

qu'ils ont sous les yeux pour refaire des figures gothiques? Et si, dans

ces tentatives désespérées d'un art qui chercherait à se renier

lui-même, il restait un peu de cette vérité imitative à laquelle l'oeil

et la main de nos artistes sont nécessairement accoutumés: si l'on y

sentait quelque chose qui accusât la nature, ne serait-on pas fondé à

dire que ce n'est plus là de la sculpture gothique? et ne refuserait-on

pas avec raison à ces fruits avortés d'une contrefaçon malheureuse,

l'estime et l'intérêt qui ne sont dus qu'à des oeuvres originales?

Il en serait certainement de même de la peinture, qui aurait de plus à

lutter contre le jour faux produit par les vitraux coloriés, et qui

verrait tout l'effet de ses tableaux détruit par cette illumination

factice. Il faudrait donc renoncer à exécuter des peintures dans nos

nouvelles églises gothiques; et ce serait là véritablement, avec la

perte de l'art, la condamnation de notre siècle. Dira-t-on que les

peintures, qui ne pourraient plus s'étaler sur les murs de nos

basiliques, se montreraient dans des vitraux? Mais c'est encore là une

illusion à laquelle il est impossible de se prêter. Où trouverait-on,

dans une société constituée comme la nôtre, avec nos goûts, nos moeurs,

nos habitudes, des peintres qui pussent modifier leur manière et

transformer leur talent au point de produire des verrières telles que

celles du XIIIe siècle, qui sont certainement, au point de vue gothique,

les plus parfaites, les plus en rapport avec ce système d'architecture?

Et cette supposition même est d'ailleurs démentie par les faits. Qui ne

sait qu'à mesure que l'art, entraîné, comme la société, dans une voie

nouvelle, s'éloignait de l'ignorance, pour ne pas dire de la barbarie du

moyen âge, la peinture sur verre, suivant cette tendance générale,

arrivait à produire au XVIe siècle, par la main des Bernard Palissy, des

Pinaigrier, des Jean Cousin, des vitraux qui rivalisaient avec les

fresques sous le rapport du goût et de la science du dessin? Mais cette

perfection même, acquise en dehors de toutes les conditions du gothique,

était le signal de la chute de cet art; et les verrières du XVIe siècle,

produites sous l'influence de la renaissance, marquent effectivement la

dernière période des arts du moyen âge arrivés au terme naturel de leur

existence et transformés au service d'une société nouvelle.

Maintenant que l'architecture gothique est morte au sein même de la

civilisation qui l'avait produite, avec la sculpture, avec la peinture,

qui étaient ses acolytes nécessaires, ses auxiliaires indispensables,

entreprendra-t-on de faire revivre de nos jours ce qui a cessé d'exister

depuis quatre siècles? Mais où sont, encore une fois, les éléments d'une

résurrection pareille, inouïe jusqu'ici dans les fastes de l'art? Où en

est la raison, où en est la nécessité, dans les conditions de la société

actuelle? Où est la main puissante qui peut soulever une nation entière,

au point de la faire rétrograder de quatre siècles en arrière? Où est

l'exemple de tout un peuple qui ait rompu avec son présent et avec son

avenir pour revenir à son passé? L'Académie ne peut croire à ces

prodiges d'une volonté humaine qui s'opéreraient contre la nature des

choses, en faisant violence à tous les goûts, à tous les instincts, à

toutes les habitudes d'une société. Elle admet bien qu'on puisse faire,

par caprice ou par amusement, une église ou un château gothique, bien

que ce puisse être quelque chose d'assez périlleux qu'une fantaisie

administrative de cette espèce. Mais elle est convaincue que cette

tentative de retour à des types surannés resterait sans effet, parce

qu'elle serait sans raison: elle croit que ce nouveau gothique qu'on

voudrait faire, en l'épurant, en le corrigeant autant que possible, en

l'accommodant au goût du jour, n'aurait pas le succès de l'ancien; elle

croit qu'en présence de ce gothique de plagiat, de contrefaçon, les

populations qui se sentent émues devant le vieux, devant le vrai

gothique, resteraient froides et indifférentes; elle croit que la

conviction du chrétien n'irait pas où aurait manqué la conviction de

l'artiste; et c'est parce qu'elle aime, parce qu'elle comprend, parce

qu'elle respecte les édifices religieux du moyen âge, qu'elle ne veut

pas d'une imitation malheureuse qui ferait perdre à ces monuments sacrés

du culte de nos pères l'intérêt qu'ils inspirent en les faisant

apparaître, sous cette forme nouvelle, dépouillés du caractère auguste

que la vétusté leur imprime, et privés du sceau de la foi qui les éleva.

En résumé, il n'y a, pour les arts, comme pour les sociétés, qu'un moyen

naturel et légitime de se produire; c'est d'être de leur temps, c'est de

vivre des idées de leur siècle; c'est de s'approprier tous les éléments

de la civilisation qui se trouvent à leur portée; c'est de créer des

oeuvres qui leur soient propres, en recueillant dans le passé, en

choisissant dans le présent tout ce qui peut servir à leur usage. C'est,

avons-nous dit, ce que fit le christianisme à toutes les époques, et

c'est ce qu'il doit faire aussi dans la nôtre, dont il faut que l'on

dise qu'elle a eu son art chrétien du XIXe siècle, au lieu de dire

qu'elle n'a su que reproduire l'art chrétien du XIIIe. Serait-ce donc,

au milieu de ce progrès général dont on se vante, surtout au sein de ce

retour sincère aux idées chrétiennes dont on se flatte, que notre

société se déclarerait ainsi impuissante à rien inventer, et que l'on

désespérerait du talent des artistes et de la foi des peuples, au point

de n'en rien attendre, que de refaire ce qui a été fait! Mais

n'avons-nous pas l'exemple de la renaissance pour nous apprendre comment

on peut être original, en employant des éléments, en appliquant des

règles que l'ignorance avait longtemps méconnus; comment on peut être

chrétien, sans être gothique, en puisant dans les modèles antiques tout

ce qui peut se convertir a des besoins nouveaux! Ces grands architectes

des XVème et XVIème siècles, les Léon-Baptiste Alberti, les

Brunelleschi, les Bramante, les San Gallo, les Peruzzi, les Palladjo,

les Vignolo, qui construisirent tant d'églises chrétiennes sur la terre

classique de l'antiquité et du catholicisme, n'ont-ils pas su imprimer à

leurs monuments le caractère qui leur convenait, en s'assimilant, si

l'on peut dire, tout ce qu'ils empruntaient à l'art antique! N'est-ce

pas à la même école que s'étaient formés ces illustres artistes de notre

pays, les Jean Bullant, les Philibert Delorme, les Pierre Lescot, sous

la main desquels l'architecture antique prit une physionomie française!

Et qui empêche nos architectes modernes de faire de même en élevant,

avec toutes les ressources de notre âge, des monuments qui répondent à

tous les besoins de notre culte, et qui soient à la fois marqués du

sceau du christianisme et du génie de notre société! C'est évidemment là

ce que la raison conseille; c'est ce que demande l'intérêt de l'art,

c'est ce que réclame l'honneur même de notre époque; et c'est aussi ce

que pense l'Académie. S'il devait en être autrement, il faudrait effacer

de l'esprit et de la langue des peuples modernes le mot de renaissance

et l'idée qui s'y attache; il faudrait déclarer non avenus tous

les progrès accomplis et tous ceux qui restent encore à s'opérer;

il faudrait immobiliser le présent et jusqu'à l'avenir dans les

traditions du passé; il faudrait, en restaurant _Notre-Dame_ et la

_Saint-Chapelle_, ce que demande le patriotisme, d'accord avec la

religion, laisser tomber le _Val-de-Grâce_ et le _Dôme des Invalides_,

ce que défend l'honneur national, non moins que l'intérêt de l'art; il

faudrait enfin condamner tous nos monuments de quatre siècles pour

refaire quelques tristes imitations de ceux du moyen âge, et fermer

toutes nos écoles où l'on enseigne, non pas a copier les Grecs et les

Romains, mais à les imiter, en prenant, comme eux, dans l'art et dans la

nature, tout ce qui se prête aux convenances de toutes les sociétés et

aux besoins de tous les temps.

Le secrétaire perpétuel

RAOUL-ROCHETTE.

L'Académie a décidé qu'il serait donné à M. le ministre de l'intérieur

communication de ce travail, qui résume son opinion sur les questions

débattues dans son sein au sujet de l'architecture gothique.

_Certifié conforme,_

Le secrétaire perpétuel,

RAOUL-ROCHETTE.

RÉPONSE

_Aux considérations de l'Académie des Beaux-Arts, sur la question de

savoir s'il est convenable, au XIXème siècle, de bâtir des églises en

style gothique._

Nous avions cru longtemps que l'Académie des Beaux-Arts, qui trône si

fort au-dessus de la sphère où nous nous débattons depuis déjà bien des

années, n'entendait pas ces clameurs, ces discussions élevées pour

reconquérir notre art national; qu'elle ne se sentait pas ébranlée par

ces luttes qui divisent aujourd'hui l'école d'architecture. Nous

pensions que, cachés dans les hauteurs de leur olympe, entourés des

lauriers sur lesquels nous osions à peine jeter un regard ambitieux,

heureux du calme officiel qui leur est donné après de longs et

respectables travaux, les illustres ne daignaient même pas être

spectateurs de nos combats et de nos luttes. Nous nous trompions!

L'Académie a tout su: nos vicissitudes, nos revers et nos succès.

L'Académie s'est émue, et, par la voix de son secrétaire perpétuel,

l'Académie nous foudroie:

«Etenim sagittæ tuæ transeunt: vox tonitrus tui in rota.»

L'Académie nous renvoie dédaigneusement à l'école, l'Académie avertit le

pouvoir, l'Académie rectifie l'opinion; il était temps!... Grâce à elle,

les combattants vont laisser tomber leurs armes; silencieux et

attentifs, ils écouteront cette voix «imposante» qui nous trace en

quelques pages la roule à suivre, à nous qui la cherchions à tâtons

depuis plus de vingt ans. Que n'est-elle apparue plus tôt, cette vive

lumière qui nous montre le but, et le moyen d'y arriver? Hélas! oui, la

tâche était belle, elle était immense; mais malheureusement l'Académie

des Beaux-Arts n'a de commun avec ces dieux passés qu'elle aime tant,

que d'être enveloppée de nuages: cela l'empêche de voir, et voilà tout!

Un membre de l' Institut nous disait l'autre jour, après avoir lu ce

_factum_:--«Ces messieurs, qui défendent des dieux que personne n'adore

plus, ressemblent aux païens du temps de Constantin.» Mot vrai, et qui

peint la situation des choses mieux que tout ce que nous pourrons dire.

Cependant nos lecteurs, dans l'intérêt des principes qu'ils soutiennent

comme nous, voudront bien nous permettre d'examiner en détail le

manifeste en question, ne fût-ce que pour prouver à messieurs de

l'Académie que nous avons quelques bonnes raisons pour marcher plus

droit que jamais dans la voie que nous avons choisie après mûre

délibération.

Que devrons-nous penser de la stabilité des opinions de l'Académie en

matière d'art? Ne serait-ce pas le cas de dire, avec la Rochefoucauld:

«Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de

nous-mêmes, que de voir que nous désapprouvons dans un temps ce que nous

approuvions dans un autre.» Si M. Raoul-Rochette fait une seconde

édition des «Considérations», il pourra prendre cette maxime comme

épigraphe. M. Quatremère de Quincy disait, il n'y a pas encore bien

longtemps, dans son «Dictionnaire historique d'Architecture»: «Il serait

inutile de chercher ce qu'il faut appeler un système de proportion dans

l'architecture gothique, qui, en fait d'ordonnance, de formes, de

détails et d'ornement, ne fit qu'une compilation incohérente de tout ce

que lui avait pu transmettre le goût dégénéré du Bas-Empire[1].» Et plus

loin: «Or voilà ce que nous présente, avec surcroît de désordre et

d'_insignifiance_, l'architecture gothique, héritière de tous les abus,

de tous les mélanges opérés dans les âges de décadence... Ce qui

_paraît_ avoir exigé des architectes gothiques le plus de science, je

veux parler des voûtes, ne comporte, comme on le montrera tout à

l'heure, qu'une _intelligente_ fort ordinaire[2].» Voici maintenant M.

Raoul Rochette qui vient, au commencement des «Considérations», nous

faire un éloge poétique de ces édifices qui «charment et touchent

profondément, et qui réalisent à l'oeil et à l'esprit l'image de cette

Jérusalem céleste vers laquelle aspire la foi du chrétien.» Et cependant

M. R. Rochette lui-même, dans sa notice sur la Villa Pia de Rome[3],

s'élève contre le goût aride et la triste nudité des églises gothiques.»

Que dis-je (car il faut croire que le fauteuil académique permet de voir

les mêmes objets sous des aspects bien variés)? tournez quelques pages

du manifeste, et vous verrez que ces «monuments qui réalisent l'image de

la Jérusalem céleste», et que l'Académie voudrait voir «perpétuer, s'il

est possible, aussi longtemps que les glorieux souvenirs qui les

consacrent, aussi longtemps que vivra la langue et le génie de la

France,» ne deviennent plus que des productions «qu'il est impossible de

justifier par les lois du goût, etc., etc. «Qui faut-il croire de M.

Quatremère ou de M. R. Rochette, de M. Rochette à la «Villa Pia», ou de

M. R. Rochette au commencement ou à la fin du manifeste académique?

[Note 1: T. II, p. 320.]

[Note 2: (T. II, p. 675.) M. Quatremère de Quincy était secrétaire

perpétuel de l'Académie avant M. Raoul Rochette. Il ne faudrait pas

juger tout le «Dictionnaire d'Architecture» sur les citations que nous

venons de faire; tout le monde est d'accord pour rendre à cet ouvrage,

sur beaucoup de points, toute la justice qui lui est due.]

[Note 3: Voir les pages 133 et suivantes des _Annales

Archéologiques_, t. I; septembre 1844.]

Suivons maintenant l'Académie, autant que possible, dans tous les

détours de son manifeste. La tâche est difficile, car les

«Considérations» sont le résultat d'opinions tellement diverses, que M.

le secrétaire perpétuel, malgré toute la souplesse de son talent, n'a pu

éviter les énigmes et les contradictions.

Ces messieurs, toutefois, ont compris la position: il fallait faire la

part de l'opinion, ne pas choquer dès l'abord un public prévenu; il

fallait ménager même certaines susceptibilités qui s'élevaient dans le

sein de l'illustre corps. Aussi voyons-nous le manifeste commencer par

un paragraphe attendrissant sur l'intérêt que MM. les membres de

l'Académie des Beaux-Arts prennent à l'architecture française des XIIème

et XIIIème siècles.

«Aujourd'hui, (cela est bien heureux!) la raison demande, le goût

conseille, et l'Académie veut que l'on répare les églises gothiques,

avec ce respect de l'art qui est aussi une religion, ces édifices sur

lesquels s'est si sensiblement appesanti le poids de huit siècles,

_joint à trois siècles d'indifférence et d'abandon..._» Voilà qui nous

semble hardi, «TROIS SIÈCLES D'INDIFFÉRENCE ET D'ABANDON!» Eh!

messieurs, qui comptez bientôt deux siècles d'existence, ne pouviez-vous

«vouloir» plus tôt; ne siégez-vous pas pour protéger les arts et les

monuments de votre pays; ne craignez-vous pas que les malveillants (il y

en a partout) ne pensent qu'il n'a pas tenu à vous que le quatrième

siècle d'abandon ne commençât? Grâce à Dieu, tout est sauvé, l'Académie

«veut» qu'on répare nos monuments gothiques!

Allons, monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit,

Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit.

Mais nous arrivons à l'endroit délicat: «Est-il convenable, est-il

possible de construire des églises qui seraient une singularité, un

anachronisme, une bizarrerie... des églises gothiques enfin?»--Il faut

croire que ce mot gothique, que nous n'aimons guère, dont nous ne nous

servons que parce qu'il est consacré par l'usage, et que nous

abandonnerions volontiers si cela pouvait être agréable à l'Académie,

cause des spasmes, des éblouissements à l'illustre assemblée. Après le

bel éloge que nous avons lu, M. le secrétaire perpétuel nous conduit à

Rome, pour nous démontrer comme quoi l'architecture gothique n'est pas

une conséquence du christianisme, puisque la grande métropole chrétienne

ne l'a jamais admise sur son territoire; comme quoi Saint-Pierre «est

une immense et superbe basilique,» et enfin que l'architecture française

des XIIème et XIIIème siècles «ne constitue pas à elle seule une règle

absolue du génie chrétien.» Mais quel est l'homme sérieux qui ait jamais

prétendu que le gothique résumât à lui seul l'art chrétien? Ce que nous

demandons à tous, messieurs, c'est le retour à un art né dans notre

pays. Nous gommes par le 48° degré de latitude; est-ce pour nous qu'ont

été faites les basiliques de Rome ou d'Orient? Laissons à Rome ce qui

est à Rome, à Athènes ce qui est à Athènes. Rome, la reine du monde

chrétien, a eu le bon sens de garder son architecture. Rome n'a pas

voulu (peut-être seule en Europe) de notre gothique, et elle a bien

fait; car, lorsqu'on a le bonheur de posséder une architecture

nationale, le mieux est de la garder. Voilà, messieurs, un exemple

qu'elle nous donne, cette Rome que vous vantez à bon droit, et cet

exemple en vaut bien un autre. Le christianisme n'a jamais été exclusif,

dites-vous; cela est vrai, le culte catholique est l'expression d'une

religion assez grande et assez belle, pour dire imposant partout. Mais

est-ce a dire pour cela qu'il doive s'accommoder de tout; qu'il soit

disposé à prendre pour temples, dans un même diocèse, des salles de

thermes et des basiliques antiques, des rotondes et des églises

byzantines, des croix grecques et des croix latines? Faut-il, parce que

ce culte a pu être exercé dans des carrières et dans des ruines

antiques, le soumettre aujourd'hui à toutes les fantaisies qu'il plaît

et qu'il plairait encore aux inventeurs d'architecture de lui imposer?

Quand nous avons chez nous, dans toutes nos villes, un art complet,

applicable, né sur notre sol, envié par toute l'Europe, un art qui vous

cause à vous-mêmes des émotions si vives, comment se fait-il que ce soit

précisément celui-là dont vous ne vouliez pas? Serait-ce parce que ceux

qui, après tant d'efforts, ont su l'amener à sa perfection n'étalent pas

de l'Académie des Beaux-Arts?... Vous nous permettez de le dépecer, cet

art, de prendre des bribes par-ci par-là, d'y mêler d'autres éléments

étrangers, et d'en faire quelque chose pour notre usage. Mais cela

est-il possible? L'_unité_, messieurs, cette grande loi que les anciens

ont si bien su nous enseigner dans leurs écrits, par leurs monuments, et

que vous-mêmes vous avez prêchée, qu'en faites-vous? vous? «C'est de la

conception d'un monument que dépend cette unité d'intention et de vues

qui doit devenir le lien commun de toutes les parties. Aussi faut-il

qu'un monument émane d'une seule intelligence, qui en combine

l'ensemble, de telle manière qu'on ne puisse, sans en altérer l'accord,

ni en _rien retrancher_, ni _rien y ajouter_, ni _rien y changer_[4].»

Ce n'est pas moi qui parle, messieurs; c'est M. Quatremère de Quincy.

Écoutez encore ceci: «On appelle ainsi (l'unité de système et de

principes) celle qui consiste à ne point confondre dans le même édifice

certaines diversités qui sont le produit, chez différentes nations, d'un

principe originaire particulier, et de types formés sur des modèles sans

rapports entre eux.» Toujours M. Quatremère.

[Note 4: _Dictionnaire historique d'Architecture_, t. II, p. 636.]

Vous vous étiez faits païens, messieurs; aujourd'hui, serrés de près par

l'opinion des gens qui ont étudié l'art national, vous vous faites

éclectiques, et vous feriez, s'il le fallait, d'autres concessions à

nos principes pour éviter d'être franchement de votre pays. Vous jetez

votre plus précieux bagage à la mer, à l'heure qu'il est; vous renoncez

à l'unité, pour sauver le vaisseau de l'Académie. Nous craignons que

vous ne sauviez rien, et que vous ne détruisiez l'École. Lorsque

l'Académie des Beaux-Arts installait franchement l'antiquité chez nous,

avec toutes ses conséquences, il y avait au moins unité, harmonie dans

l'enseignement, dans les exemples et dans les résultats. C'était un art

dont la forme était en désaccord avec nos moeurs et notre climat; mais

c'était un art admirable, sur lequel il était aisé de fonder un

enseignement. Aujourd'hui vous prêchez l'anarchie, l'éclectisme,

messieurs! Mais vous mettez le feu aux quatre coins de l'École! Comment?

vous allez dire à vos élèves (je vous cite): «Recueillez dans le passé,

choisissez dans le présent...» Mais que choisir? vous répondra-t-on.

L'Académie croit qu'avec cela nous aurons une architecture de notre

époque; nous aurons ce que nous avons depuis vingt ans, du désordre.

Pour nous, le désordre nous fatigue; nous n'en voulons plus, et, autant

qu'il dépendra de nous, nous le combattrons, qu'il vienne d'en haut ou

d'en bas. J'en appelle aux architectes qui font partie de l'Académie des

Beaux-Arts, à ceux qui ont construit toutefois; est-ce à l'aide de

théories aussi vagues que l'on élève un édifice, est-ce avec des phrases

bien tournées que vous donnerez, dès le sol, un aspect d'_unité_ à votre

monument? Une fois le crayon à la main, le papier devant vous, et les

ouvriers prêts à exécuter vos ordres, chercherez-vous cette pierre

philosophale introuvable, «une architecture recueillie dans le passé...

choisie dans le présent... qui ait une physionomie toute française...;

qui, avec toutes les ressources de notre âge, réponde à tous les besoins

de notre culte, et qui soit à la fois marquée du sceau du christianisme

et du génie de notre société?» À l'oeuvre! «car c'est évidemment là ce

que la raison conseille; c'est ce que demande l'intérêt de

l'art.»--C'est incontestable, messieurs! mais c'est ce que la plume peut

dire, et ce que le crayon ne peut faire. Pour élever quoi que ce soit,

ne fût-ce qu'une guérite, il nous faut un art arrêté, coordonné par un

système qui soit soumis à des principes et à des règles

infranchissables. C'est pour avoir méconnu un instant ces règles et ces

principes, en voulant mêler l'architecture antique aux traditions du

moyen âge, que la Renaissance n'a produit que des oeuvres quelquefois

attrayantes, mais toujours bâtardes, et qui, de chute en chute, nous ont

conduits à l'anarchie, d'où vous ne nous aidez guère à sortir. Pour

Dieu, messieurs, reprenez l'antiquité pure si vous voulez, mais

n'appelez pas le désordre pour nous combattre. En suivant les principes

émis dans le manifeste, à savoir, qu'il ne faut pas plus imiter le

siècle de Périclès que celui de saint Louis, qu'il est bon de prendre

partout dans le passé et le présent «pour créer un art» comme si l'on

créait un art! l'Académie, pour être conséquente, aura donc demain, à

l'école des Beaux-Arts, des professeurs d'architecture grecque, romaine,

gothique, de la renaissance, qui se critiqueront les uns les autres, qui

détruiront leurs systèmes réciproquement. On enseignera le même jour, à

une heure de distance, la construction grecque et la construction

gothique; on démontrera aux mêmes élèves comme quoi la plate-bande

l'emporte sur l'arc, et l'arc sur la plate-bande; et ce sera là créer un

art!--Miséricorde! Si nos fils se font architectes, que deviendront-ils

dans cette tour de Babel? Voilà où la terreur du gothique vous a

conduits, messieurs!... Est-ce à nous de vous rappeler à vos

convictions, à vos doctrines d'autrefois? Divisés en autant de sectes

qu'il y a de membres à l'Académie, un point seul vous trouve sinon

unanimes, du moins en majorité; c'est le mépris de la seule architecture

vraiment nationale; car, permettez-nous de vous le répéter, messieurs,

nous ne pouvons regarder comme bien sincère l'éloge que vous en faites

au commencement de vos «Considérations», puisque vous avez eu le soin

d'en diminuer toute la valeur quelques pages plus loin...

Oserons-nous exprimer un doute qui nous vient? Avez-vous eu le loisir

d'étudier cette architecture que vous proscrivez, d'en suivre tous les

développements, d'en examiner les ressources? Je dois vous avouer que

les «Considérations» de l'Académie des Beaux-Arts ont mis quelque

incertitude dans notre esprit à cet égard. «L'Académie (dites-vous),

après avoir entendu les observations particulières dictées à

quelques-uns de ses membres par la _connaissance profonde_ de l'art

qu'ils exercent, a pu se convaincre que, sous le rapport de la solidité,

les églises gothiques manquaient des conditions qu'exigerait aujourd'hui

la science de l'art de bâtir.»

Nous ne voudrions pas faire de rapprochements fâcheux, quoique

certainement la tentation soit forte; cependant la vérité est une si

belle chose que la déguiser dans certains cas est une honte. D'un côté,

voici des monuments qui durent depuis six ou sept cents ans, malgré un

climat destructeur, malgré «trois siècles d'abandon», malgré des

restaurations souvent plus funestes que l'abandon même, malgré les

incendies et les révolutions; des monuments qui sont encore d'un usage

journalier, qui sont commodes, et ne demandent souvent que des

restaurations qui équivalent à un simple entretien.--Ces monuments-là ne

sont pas solides, «ils manquent des conditions qu'exige aujourd'hui la

science de l'art de bâtir!»--D'un autre côté, nous voyons des édifices,

véritables carrières de pierre, qui ne sont élevés qu'avec des moyens

factices, qui, lorsqu'on les examine avec soin, ne présentent que des

armatures en fer, qu'une décoration n'indiquant ni la nature, ni la

dimension des matériaux, qu'un assemblage monstrueux d'arcs portant des

plates-bandes suspendues à des chaînes, de chapiteaux ou de corniches

composés de quatre ou cinq assises, de soffites formés de claveaux, de

contreforts dissimulés par l'épaisseur uniforme et inutile des murs, de

voûtes sphériques masquées sous des combles de basiliques, de clochers

portant à faux, de toits plats qu'il faut balayer par les temps de

neige...--Sont-ce là des monuments solides, parce qu'ils résument «la

science de l'art de bâtir aujourd'hui?»--Je ne suis pas bien vieux, et

cependant il m'a semblé déjà voir quelques-uns de ces monuments modernes

(entretenus du reste avec un soin tout particulier), échafaudés pendant

des mois entiers, à l'effet de remplacer des dizaines de mètres de ces

grosses corniches dont la saillie exagérée semble folie pour arrêter les

eaux au lieu de les déverser. J'ai cru voir souvent quelques-unes de ces

colonnes, composées de centaines de rondelles, que des maçons étaient

occupés à rejointoyer, frotter, huiler. Il m'a semblé parfois rencontrer

des conduites engorgées dans l'épaisseur des murs, et bon nombre de

plates-bandes appareillées bâillant sur la tête des passants. J'avais

cru de bonne foi que «la science de l'art de bâtir aujourd'hui» ne

valait pas celle d'autrefois; je me serai trompé, et j'en demande

humblement pardon aux membres de l'Académie, dont la «connaissance

profonde» de l'art de bâtir est trop peu contestable pour ne pas faire

loi en cette matière.

Mais poursuivons. L'Académie nous fait part d'une découverte curieuse.

«Ceux (dit M. le secrétaire perpétuel) qui admirent à l'intérieur

l'effet de ces voûtes si élevées et en apparence si légères (elles le

sont réellement, monsieur Raoul-Rochette), et qui se laissent aller, en

les contemplant, à l'effet d'une rêverie pieuse et d'une disposition

mystique, ne se donnent pus la peine de réfléchir que cet _agréable_

effet est acquis à l'aide de ces nombreux arcs-boutants et de ces

puissants contreforts...»

Effectivement, nous qui admirons «à l'intérieur l'effet de ces voûtes du

XIIIème siècle», nous n'aurions jamais «réfléchi» que derrière ces

voûtes se trouvent des arcs-boutants, et nous remercions l'Académie

d'avoir attiré notre attention sur ce phénomène. Un service en vaut un

autre, et nous sommes heureux de pouvoir faire part à M. Raoul-Rochette

d'une découverte non moins intéressante que celle qu'il veut bien nous

signaler: c'est que toutes les plates-bandes des temples de Karnac sont

d'un seul morceau[5].

[Note 5: Nous ne voulons pas fatiguer nos lecteurs, en revenant sur

les trois ou quatre articles que nous avons déjà publiés dans les

«Annales Archéologiques» sur les constructions des XIIème et XIIIème

siècles, et notamment sur arcs-boutants. L'Académie ne lit pas les

«Annales»; elle a bien pu croire de bonne foi avoir remarqué que les

arcs-boutants étaient nécessaires à la stabilité des voûtes gothiques.]

L'Académie glisse d'ailleurs assez légèrement sur les prétendus vices de

construction des églises du XIIIème siècle. Ce n'est pas sur ce point

que l'attaque est la plus vive; puis il faudrait entrer dans des détails

techniques, et l'on a pu voir que l'Académie, sur ce chapitre important,

a ses opinions arrêtées d'avance... Ce n'est pas solide, parce que ce

n'est pas solide; la «connaissance profonde» de messieurs les

Académiciens nous tiendra lieu de preuve.

L'Académie des Beaux-Arts ne doit pas manquer, dans ses archives, de

procès-verbaux de démolitions d'églises gothiques, elle doit donc savoir

mieux que nous si ces édifices sont solides ou non.

Du style gothique au dix-neuvième siècle · 第 1 / 3 段