CHAPITRE V

LA FEMME AU XIXe SIÈCLE--LES LEÇONS

DU PRÉSENT ET LES EXEMPLES DU PASSÉ.

§I. L'émancipation politique des femmes jugée par l'école

révolutionnaire.--§II. Le travail des femmes. Quelles sont les

professions et les fonctions qu'elles peuvent exercer?--§III. Quelle est

la part de la femme dans les oeuvres de l'intelligence et dans quelle

mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux arts?--§IV.

L'éducation des femmes dans ses rapports avec leur mission.--§V.

Conditions actuelles du mariage. Les droits civils de la femme

peuvent-ils être améliorés?--§VI. Mondaines et demi-mondaines.--§VII. Le

divorce.--§VIII. Où se retrouve le type de la femme française.

§I

_L'émancipation politique des femmes jugée par l'école révolutionnaire._

Les honteux spectacles que donnaient les _flagelleuses_, les émeutes que

les femmes des clubs suscitaient dans les rues, devinrent bientôt un

grave embarras pour la République.

Les hommes de la Révolution avaient bien pu se servir des femmes pour

faire réussir leurs projets, mais ils n'entendaient pas qu'elles dussent

être entre leurs mains autre chose qu'un instrument plus ou moins

conscient de son rôle; ils se souciaient fort peu de les associer à ces

droits politiques que leurs pétitions réclamaient, qu'Olympe de Gouges

défendait et qu'appuyait Condorcet. Mirabeau, qui jetait si volontiers

les femmes à la tête de l'insurrection, les hommes de la Terreur qui

les employaient au service de leurs passions cruelles, ne voulaient la

Révolution que dans l'État et non dans la famille.

La République se bornait donc à décerner des honneurs aux femmes qui la

servaient; mais, bien loin de leur accorder des droits politiques, elle

leur en enlevait un qu'elles tenaient de la monarchie, et leur retirait

ceux qu'elle leur avait elle-même octroyés: le 22 mars 1791, l'Assemblée

nationale excluait les femmes de la régence; la loi du 20 mai 1793 les

bannit des tribunes de la Convention jusqu'à ce que l'ordre fût rétabli,

et la loi du 26 mai leur interdit l'assistance à toute assemblée

politique. Enfin lorsque, après la chute des Girondins, les Jacobins

n'eurent plus besoin des tricoteuses, la Convention s'inquiéta des

scandales et des émeutes causés par le club de Rose Lacombe; elle jugea

que les femmes étaient incapables d'exercer des droits politiques;

qu'elles étaient «disposées, par leur organisation, à une exaltation

qui serait funeste à la chose publique, et que les intérêts de l'État

seraient bientôt sacrifiés à tout ce que la vivacité des passions peut

produire d'égarements et de désordres[478].»

[Note 478: Convention nationale, séance du 9 de brumaire. _Moniteur

universel_, 1793.]

Le 9 brumaire 1793, un décret de la Convention ferma donc les clubs de

femmes. Les citoyennes réclamèrent devant l'Assemblée qui les hua.

Mais le 27 brumaire, Rose Lacombe jette dans la salle où siège le

conseil général de la Commune son armée de femmes coiffées du bonnet

rouge. Des protestations s'élèvent du sein de l'assemblée. Alors le

même homme qui, naguère, a enjoint aux femmes de tricoter au milieu des

honneurs publics qu'elles revendiquaient, le procureur général Chaumette

se lève et s'écrie:

«Je requiers mention civique au procès-verbal, des murmures qui viennent

d'éclater. C'est un hommage aux moeurs, c'est un affermissement de la

République! Eh quoi! des êtres dégradés qui veulent franchir et violer

les lois de la nature, entreront dans les lieux commis à la garde des

citoyens, et cette sentinelle vigilante ne ferait pas son devoir!

Citoyens, vous faites ici un grand acte de raison; l'enceinte où

délibèrent les magistrats du peuple doit être interdite à tout individu

qui outrage la nature!... Et depuis quand est-il permis aux femmes

d'abjurer leur sexe, de se faire hommes? Depuis quand est-il d'usage de

voir des femmes abandonner les soins pieux de leur ménage, le berceau de

leurs enfants, pour venir, sur la place publique, dans la tribune aux

harangues, à la barre du Sénat, dans les rangs de nos armées, remplir

les devoirs que la nature a répartis à l'homme seul? A qui donc cette

mère commune a-t-elle confié les soins domestiques? Est-ce à nous? Nous

a-t-elle donné des mamelles pour allaiter nos enfants? A-t-elle assez

assoupli nos muscles pour nous rendre propres aux soins de la hutte,

de la cabane et du ménage? Non, elle a dit à l'homme: sois homme! les

courses, la chasse, le labourage, les soins politiques, les fatigues de

toute espèce, voilà ton apanage. Elle a dit à la femme: sois femme! les

soins dus à l'enfance, les détails du ménage, les douces inquiétudes de

la maternité, voilà tes travaux; mais tes occupations assidues méritent

une récompense; eh bien, tu l'auras; et tu seras la divinité du

sanctuaire domestique; tu régneras sur tout ce qui t'entoure par le

charme invincible de la beauté, des grâces et de la vertu. Femmes

imprudentes, qui voulez devenir des hommes, n'êtes-vous pas assez bien

partagées? Que vous faut-il de plus?... Le législateur, le magistrat

sont à vos pieds; votre despotisme est le seul que nos forces ne

puissent abattre, puisqu'il est celui de l'amour, et, par conséquent,

celui de la nature. Au nom de cette même nature, restez ce que

vous êtes; et, loin de nous envier les périls d'une vie orageuse,

contentez-vous de nous les faire oublier au sein de nos familles, en

reposant nos yeux sur le spectacle enchanteur de nos enfants heureux par

vos soins!»

Ces mégères, ces _flagelleuses_, perdent leur assurance effrontée. Elles

retirent leurs bonnets rouges et les cachent. Le terrible procureur

général remarque ce mouvement: «Ah! je le vois, dit-il, vous ne voulez

point imiter ces femmes hardies qui ne rougissent plus...»

Il leur dit quelle néfaste influence politique ont exercée les femmes.

Il leur parle avec dédain d'une Olympe de Gouges, une «virago,» une

«femme-homme.»

«Nous voulons, ajoute-t-il, que les femmes soient respectées, c'est

pourquoi nous les forcerons à se respecter elles-mêmes. Que diraient

des magistrats à une femme qui se plaindrait des atteintes d'un jeune

étourdi, lorsqu'il alléguerait pour sa défense: J'ai vu une femme avec

les allures d'un homme; je n'ai plus en elle respecté son sexe, j'en ai

agi librement?...»

«Autant nous vénérons la mère de famille qui met son bonheur à élever,

à soigner ses enfants, à filer les habits de son mari et à alléger ses

fatigues par l'accomplissement de ses devoirs domestiques, autant nous

devons mépriser, conspuer la femme sans vergogne qui endosse la tunique

virile, et fait le dégoûtant échange des charmes que lui donne la nature

contre une pique et un bonnet rouge.»

On ne pouvait mieux dire. Mais ce n'était pas aux hommes de la Terreur

qu'il appartenait de flétrir les excès qu'ils avaient encouragés et qui

leur avaient été si utiles. Quoi qu'il en fût, le conseil général de la

Commune adopta cette motion de Chaumette: «Je requiers que le Conseil

ne reçoive plus de députations de femmes qu'après un arrêté pris, à cet

effet, sans préjudice aux droits qu'ont les citoyennes d'apporter aux

magistrats leurs demandes et leurs plaintes individuelles[479].»

[Note 479: Le discours de Chaumette est reproduit en grande partie

dans le _Moniteur universel_, 1793. Commune de Paris. Conseil général.

Du 27 de brumaire. Je l'ai cherché _in extenso_ dans les _Procès-verbaux

de la Commune_. Mais la collection de la Bibliothèque nationale

s'arrêtant à 1790, j'ai recouru au texte cité par M. Lairtullier.]

Les clubs de femmes étaient morts. Ils devaient revivre. Les mégères

elles-mêmes devaient reparaître mêlées à cette écume que font surgir

toutes les révolutions. 1848 les a vues couper les têtes des gardes

mobiles. En 1871, leurs sinistres et fauves figures nous sont apparues

à la lueur des incendies allumés par ces infernales créatures: les

pétroleuses.

Le mouvement révolutionnaire, qui jette jusqu'aux femmes dans les luttes

de la rue, a chaque fois aussi fait bouillonner dans leurs cerveaux

l'idée de l'émancipation politique. Malgré le mauvais accueil que les

révolutionnaires de 1789 et de 1793 avaient fait à cette émancipation,

chaque fois que la République s'est établie en France, les mêmes,

revendications se sont produites, et, comme. 1848, 1870 a ramené les

doléances de quelques femmes et les plaidoyers plus ou moins intéressés

de leurs défenseurs. Avant 1848 cependant, les saint-simoniens avaient

prêché l'égalité des deux sexes, l'admissibilité de la femme à toutes

les fonctions publiques.

Pour défendre l'émancipation, les avocats de cette cause n'ont guère

fait que reproduire les arguments de leurs devanciers.

De même que Condorcet en 1790, ils prétendent que la femme possède

les mêmes droits naturels que l'homme, et qu'elle est capable de les

exercer.

Partant de ce principe que les deux sexes sont égaux moralement, voire

même physiquement, les émancipateurs des femmes réclament pour elles,

outre l'égalité des droits civils, l'égalité des droits politiques et le

libre accès à toutes les fonctions publiques.

Nous parlerons tout à l'heure de l'émancipation civile. Bornons-nous

maintenant à la question des droits de la femme dans l'État.

Tout d'abord, j'avoue humblement que je ne crois pas que l'homme et la

femme aient les mêmes droits naturels. La femme, ayant d'autres devoirs

à remplir que ceux de l'homme, a aussi d'autres droits. Quant aux

capacités politiques de la femme, je crois avoir suffisamment démontré

qu'elles ne valent assurément pas ses qualités morales.

Dans l'histoire, de notre pays comme dans les annales de l'antiquité,

nous avons pu constater que le passage de la femme dans la vie politique

d'un peuple, a été le plus souvent désastreux. L'histoire légendaire

d'Hérodote nous parle bien d'une sage et habile reine de Carie,

Artémise, qui fut aussi prudente dans le conseil que vaillante dans le

combat; mais, pour une Artémise, que d'Athalie, d'Olympias, de Livie,

d'Agrippine! Quand ces femmes antiques possédaient le pouvoir, c'était

pour elles le moyen de faire triompher leurs passions ou leurs ambitions

effrénées. Dans notre France chrétienne, ce n'est guère que par la foi

patriotique et religieuse, par la charité sociale, que les femmes ont eu

une influence heureuse sur les destinées de notre pays. Mais ont-elles

exercé le pouvoir politique, cela n'a été que bien rarement pour le

bonheur de la France. En présence de grandes exceptions, telles que

sainte Bathilde, Blanche de Castille, Anne de Beaujeu, voici Frédégonde,

voici Brunehaut dans la seconde partie de sa vie; voici Catherine de

Médicis, Marie de Médicis. Voici encore les femmes politiques de la

Révolution, c'est-à-dire, toujours et partout, le sentiment personnel

substitué à l'idée du droit.

On me répondra peut-être que pour sacrifier la justice à la passion, il

n'est pas nécessaire d'être femme, et que plus d'un roi, plus d'un homme

politique, n'a vu dans le pouvoir que l'instrument de son bon plaisir.

Oui, sans doute; mais pour les hommes mêmes qui se sont laissé entraîner

par la passion, il est rare qu'ils n'aient pas conservé à travers leurs

défaillances une idée gouvernementale, bonne ou mauvaise, mais enfin une

idée. Chez la femme politique, au contraire, la sensation a remplacé

l'idée.

On me dira encore que par une éducation virile, on changera tout cela.

Soit. Il restera toujours à la femme la faiblesse physique, et bien

qu'on nous objecte qu'il y a des femmes beaucoup plus fortes que

certains hommes, je répondrai que ce n'est là que l'exception, et que,

dans l'état normal, l'homme a reçu en partage la vigueur, et la femme,

la délicatesse.

En 1791, la célèbre Olympe de Gouges disait dans sa _Déclaration des

droits de la femme:_ «La femme a le droit de monter à l'échafaud; elle

doit avoir également celui de monter à la tribune.»

Qu'eût répondu Mme de Gouges si on lui eût opposé ceci: La femme a le

droit d'être atteinte par les obus; elle doit avoir également celui

d'être? soumise à la conscription?

Olympe de Gouges aurait répondu que la constitution physique de la femme

et les lois de la maternité la dispensaient naturellement du service

militaire. C'est absolument ce que nous pensons au sujet de la

généralité des fonctions publiques; et si l'on ajoute à cette cause

matérielle la cause morale que nous a révélée l'histoire, on aura

répondu à cet autre argument qui appuyait la thèse de Mme de Gouges et

que, de nos jours, on a répété après cette émancipatrice: «La femme

concourt, ainsi que l'homme, à l'impôt public; elle a le droit, ainsi

que lui, de demander compte à tout agent public de son administration.»

Mais fut-il prouvé que la femme peut avoir le même genre de capacités

intellectuelles que l'homme, fût-il encore prouvé par impossible,

qu'elle a autant de force physique que lui, je trouve qu'il n'y

aurait là aucun argument à faire valoir en faveur de son émancipation

politique. Il ne s'agit pas de savoir si la femme peut agir comme

l'homme; il s'agit de savoir si, en empiétant sur les attributions

masculines, elle peut remplir les fonctions pour lesquelles elle a été

créée, et que révèle jusqu'à son organisation physique. On objecte

qu'une femme peut concilier ses droits politiques avec ses devoirs

domestiques. Je crois que cette opinion ne peut être soutenue que par

les hommes qui ne savent pas ce que c'est qu'un ménage ou par les femmes

qui n'en ont pas. Mais pour qui comprend l'étendue des devoirs que

comporte le rôle domestique de la femme, ce n'est pas trop dire que sa

vie entière y doit être occupée, soit qu'elle vaque elle-même aux soins

multiples du ménage, soit que, dans une situation plus élevée, elle

joigne aux sollicitudes de l'épouse et de la mère l'active surveillance

départie à la maîtresse de la maison.

Toutes les femmes ne se marient pas, dira-t-on. Sans doute. Mais c'est

la minorité, et parmi les vieilles filles, combien n'ont pas gardé le

célibat pour remplir une mission filiale ou fraternelle qui suffît à

absorber une vie!

Cependant, il fut au moyen âge un temps où la femme jouit des droits

politiques et civiques. Comme jeune fille, comme veuve, la dame de fief

exerce sans tuteur dans le droit féodal toutes les attributions de la

souveraineté: suzeraine, elle reçoit le serment de ses vassaux. Vassale,

elle prête elle-même ce serment. Dans ses domaines, elle octroie des

chartes, elle donne des lois, elle rend la justice. Selon le droit

coutumier, la bourgeoise peut être choisie pour arbitre. Mais,

répétons-le, ces privilèges n'étaient accordés qu'à la femme qui n'était

pas en puissance de mari; et les plus nombreux étaient restreints à

un petit nombre de femmes, qui, par leur haute situation sociale,

disposaient de loisirs inconnus à la femme du peuple. Puis, si l'on

excepte les très rares occasions où la châtelaine siégeait avec ses

pairs, elle restait à son foyer pour rendre la justice, pour recevoir

l'hommage de ses vassaux. Il n'en serait pas de même pour celles de nos

contemporaines qui visent à remplir le mandat du député, du conseiller

municipal, les fonctions du juge et les autres emplois publics réservés

aux hommes. D'ailleurs le moyen âge lui-même ne maintint pas les

privilèges qui donnaient à la femme des préoccupations étrangères à

celles du foyer, et le droit romain lui retira ses droits politiques et

civiques. Au XVIe et au XVIIe siècles, les doctrines émancipatrices de

Marie de Romieu et de Mlle deGournay se perdent dans le vide. Toujours

la France, avec ce bon sens qui, en dépit de bien de folies passagères,

est au fond de son esprit national, toujours la France a repoussé

l'émancipation.

L'abaissement de l'homme au profit de la femme[480].

[Note 480: Camille Doucet, _l'Avocat de sa cause_, scène VI.]

D'ailleurs, avant de nous émanciper, il est bien juste que, par ce temps

de suffrage universel, on nous demande s'il nous plaît d'être jetées

dans l'arène publique. Que l'on nous interroge, et toutes celles d'entre

nous qui ont le sentiment de leurs devoirs seront unanimes à repousser

la motion. Pour se détacher d'une immense majorité, il n'y aura que

quelques femmes déclassées, quelques personnalités tapageuses, enfin,

qu'on me passe le mot, quelques fruits secs de la famille.

Pourquoi donc alors tant de zèle pour nous imposer des privilèges que

nous repoussons? Pourquoi les socialistes d'aujourd'hui réclament-ils

pour la femme les droits politiques que lui déniaient énergiquement les

hommes de 93, ces révolutionnaires dont ils se proclament avec orgueil

les fils et les héritiers? La raison en est simple: la question

politique se double aujourd'hui de la question religieuse.

Je ne sais si nos émancipateurs sont aussi persuadés qu'ils le disent

de nos capacités politiques, mais il est une autre force qu'ils nous

reconnaissent avec raison: c'est la foi qui assure notre influence

religieuse. Ils savent que la femme est à son foyer la gardienne des

vérités qu'enseigne l'Eglise. S'ils réclament l'affranchissement de la

femme, c'est bien moins pour la délivrer de prétendues chaînes dont elle

ne se plaint pas, que pour l'arracher elle-même à la garde des saintes

croyances. Ils croient savoir aussi que la femme a généralement peu de

goût pour les institutions républicaines[481].

[Note 481: Léon Richer. _la Femme libre_.]

Ils espèrent qu'en faisant miroiter à ses yeux la perspective de

l'émancipation, elle tombera en leur pouvoir. Et c'est si bien un

intérêt de secte qui est ici en jeu, que le plus fidèle avocat de

l'émancipation des femmes désire qu'elles ne jouissent pas immédiatement

du droit de suffrage, très assuré qu'il est que «sur neuf millions de

femmes majeures, quelques milliers à peine voteraient librement: le

reste irait prendre le mot d'ordre au confessionnal[482].» Ce n'est que

lorsque la libre pensée aura émancipé l'esprit des femmes, que leurs

défenseurs les jugeront dignes du droit de suffrage.

[Note 482: Léon Richer, _la Femme libre_.]

C'est sans doute aussi pour le même motif que nos aptitudes aux

fonctions d'avocat et de magistrat,--aptitudes parfaitement reconnues

d'ailleurs,--pourront n'être employées que plus tard. Ce sera plus

prudent... pour la libre pensée.

En attendant, on réclame pour nous l'accès à toutes les autres

fonctions... civiles, bien entendu, car, malgré l'habileté stratégique

que nous reconnaissait au XVIe siècle Marie de Romieu, on s'obstine à ne

point placer au nombre de nos droits celui de défendre notre pays par

les armes: mais cela viendra.

Et lorsque, cette fois encore, nous demandons comment nous pourrons

accorder nos fonctions publiques avec nos devoirs domestiques, on nous

répond que l'ouvrière quitte bien sa maison le matin pour n'y rentrer

que le soir. Mais que produit cette absence de la femme? M. Jules Simon

va nous le dire.

§II

_Le travail des femmes. Quels sont les emplois et les professions

qu'elles peuvent exercer?_

«Autrefois, dit M. Jules Simon, l'ouvrier était une force intelligente,

il n'est plus aujourd'hui qu'une intelligence qui dirige une force. La

conséquence immédiate de cette transformation a été de remplacer presque

partout les hommes par des femmes, en vertu de la loi de l'industrie,

qui la pousse à produire beaucoup avec peu d'argent, et de la loi des

salaires, qui les rabaisse incessamment au niveau des besoins pour le

travailleur sans talent. On se rappelle les éloquentes invectives de

M. Michelet: «L'ouvrière! mot impie, sordide, qu'aucune langue n'eut

jamais, qu'aucun temps n'aurait compris avant cet âge de fer, et qui

balancerait à lui seul tous nos prétendus progrès!» «Si on gémit sur

l'introduction des femmes dans les manufactures, ce n'est pas que leur

condition matérielle y soit très mauvaise. Il y a très peu d'ateliers

délétères, et très peu de fonctions fatigantes dans les ateliers, au

moins pour les femmes. Une soigneuse de carderie n'a d'autre tâche que

de surveiller la marche de la carde et de rattacher de temps en temps un

fil brisé. La salle où elle travaille, comparée à son domicile, est un

séjour agréable, par la bonne aération, la propreté, la gaieté. Elle

reçoit des salaires élevés, ou tout au moins très supérieurs à ceux que

lui faisaient gagner autrefois la couture et la broderie. Où donc est le

mal? C'est que la femme, devenue ouvrière, n'est plus une femme. Au lieu

de cette vie cachée, abritée, pudique, entourée de chères affections,

et qui est si nécessaire à son bonheur, et au nôtre même, par une

conséquence indirecte, mais inévitable, elle vit sous la domination d'un

contremaître, au milieu de compagnes d'une moralité douteuse, en contact

perpétuel avec des hommes, séparée de son mari et de ses enfants. Dans

un ménage d'ouvriers, le père, la mère sont absents, chacun de leur

côté, quatorze heures par jour. Donc il n'y a plus de famille. La mère,

qui ne peut plus allaiter son enfant, l'abandonne à une nourrice mal

payée, souvent même à une gardeuse qui le nourrit de quelques soupes. De

là une mortalité effrayante, des habitudes morbides parmi les enfants

qui survivent, une dégénérescence croissante de la race, l'absence

complète d'éducation morale. Les enfants de trois ou quatre ans errent

au hasard dans les ruelles fétides, poursuivis par la faim et le froid.

Quand, à sept heures du soir, le père, la mère et les enfants se

retrouvent dans l'unique chambre qui leur sert d'asile, le père et la

mère fatigués par le travail, et les enfants par le vagabondage, qu'y

a-t-il de prêt pour les recevoir? La chambre a été vide toute la

journée; personne n'a vaqué aux soins les plus élémentaires de la

propreté; le foyer est mort; la mère épuisée n'a pas la force de

préparer des aliments; tous les vêtements tombent en lambeaux: voilà la

famille telle que les manufactures nous l'ont faite. Il ne faut pas

trop s'étonner si le père, au sortir de l'atelier où sa fatigue est

quelquefois extrême, rentre avec dégoût dans cette chambre étroite,

malpropre, privée d'air, où l'attendent un repas mal préparé, des

enfants à demi sauvages, une femme qui lui est devenue presque

étrangère, puisqu'elle n'habite plus la maison et n'y rentre que pour

prendre à la hâte un peu de repos entre deux journées de travail. S'il

cède aux séductions du cabaret, les profits s'y engouffrent, sa santé

s'y détruit; et le résultat produit est celui-ci, qu'on croirait à peine

possible: le paupérisme, au milieu d'une industrie qui prospère[483].»

[Note 483: Jules Simon, _l'Ouvrière_.]

M. Jules Simon juge que l'élévation des salaires pour les hommes, la

création de cités ouvrières, la moralisalion du peuple permettraient

de supprimer le travail des femmes dans les manufactures. Ce serait un

grand progrès, mais dont la réalisation semble malaisée au réformateur

lui-même. Les cercles catholiques d'ouvriers ont mis récemment cette

question à l'étude[484].

[Note 484: Voir le discours de M. le comte Albert de Mun à la, séance

de clôture de la dernière assemblée générale. _Bulletin de Association

catholique_, 15 mai 1882.]

La transformation qui s'est opérée dans l'industrie a multiplié une

autre classe de femmes qui ne peuvent rester chez elles: ce sont les

employées de commerce. Les grandes maisons de nouveautés viennent se

substituer à une foule de boutiques que les femmes tenaient sans quitter

leur foyer. Ces vastes établissements occupent un grand nombre de

femmes. Mais ce sont généralement de jeunes filles qui peuvent plus

aisément que la mère de famille chercher le pain quotidien hors de la

maison. Sans doute, il vaudrait mieux que la jeune fille pût rester à ce

foyer paternel où s'abrite si naturellement son innocence. Mais c'est un

rêve irréalisable. Il est évident que la femme seule peut et doit vendre

ce qui se rattache à l'habillement de la femme. Il est ridicule de voir

des hommes remplir cet emploi, et le ridicule touche à l'immoralité

quand il s'agit de vêtements qu'il faut faire essayer[485]. Tout en

déplorant donc que les conditions actuelles du commerce arrachent

tant de femmes au foyer domestique, nous ne pouvons que souhaiter ici

qu'elles occupent dans les magasins une place plus considérable, pourvu

toutefois que ces établissements, réservant aux mères de famille les

travaux qu'elles peuvent faire chez elles, emploient au service de la

vente les femmes qu'un devoir maternel ne fixe pas à la maison. Mais

avec quelle prudence les chefs de ces maisons ne doivent-ils pas veiller

sur les jeunes filles et les jeunes femmes qui se trouvent en contact

journalier avec les commis de magasins, avec les acheteurs!

[Note 485: Cette remarque s'applique, non-seulement aux commis de

magasin, mais aux _couturiers_, qui, de plus, enlèvent à la femme un des

rares états qui peuvent l'occuper chez elle.--Au XVIIIe siècle, on se

plaignait déjà de voir les hommes empiéter sur le «droit naturel» qu'ont

les femmes «à toute la parure de la femme.» Voir Beaumarchais, _le

Mariage de Figaro_, acte III, scène XVI.]

L'ouvrière, l'employée de commerce ne sont pas les seules femmes qui

aient à chercher au dehors le pain quotidien. Que de femmes, que de

mères courent le cachet du malin au soir! Il est vrai que la femme

professeur reste dans cette mission éducatrice qui est avant tout

maternelle. Il est vrai aussi qu'elle est moins exposée que l'ouvrière

et l'employée de magasin à des contacts corrupteurs, et encore n'en

est-elle pas toujours préservée. Mais il n'en est pas moins vrai non

plus que si elle est mariée, le ménage souffre de son absence et que ses

enfants sont abandonnés à une garde étrangère.

Comment remédier à de telles situations? C'est bien difficile. En

admettant même que l'élévation des salaires et des petits traitements

permette à la femme de l'ouvrier ou de l'employé de rester chez elle,

il y a toujours un grand nombre de filles et de veuves qui ne peuvent

subsister que par elles-mêmes. Si la veuve n'a pas d'enfants qui

réclament ses soins, elle est, ici encore comme la jeune fille, plus

libre de vaquer aux occupations extérieures. Mais dans le cas contraire,

quelle situation plus pénible que celle qui la contraint à abandonner

chaque jour ses enfants, afin de leur procurer la nourriture qu'elle

est seule maintenant à leur pouvoir donner! Ainsi fait la mère du petit

oiseau; mais dans le nid où elle le laisse, celui-ci court moins de

dangers que l'enfant dont l'âme, aussi bien que le corps, est soustraite

à la vigilance maternelle.

La question du travail des femmes est bien complexe, on le voit. Ce

qui semble nécessaire avant tout, c'est de multiplier pour la femme le

nombre des professions sédentaires. Les mille variétés de travaux à

l'aiguille, si mal rétribués et dont il faudrait augmenter le salaire,

les arts professionnels, permettent à la femme de concilier ses devoirs

domestiques avec le besoin de gagner sa vie. Cette faculté existe aussi

pour la maîtresse de pension, pour la directrice de cours, pour toute

femme professeur qui reçoit ses élèves chez elle. Et à ce sujet, qu'il

nous soit permis de regretter que les cours publics d'enseignement

secondaire aient fait à l'enseignement libre une concurrence qui le

paralyse, et qui enlève ainsi à la femme l'une des rares professions

qu'elle pouvait exercer à son foyer. Autrefois, un brevet d'enseignement

était pour elle une ressource. L'usage de faire passer des examens aux

jeunes filles est devenu général; mais en même temps que ce brevet,

instrument de travail pour beaucoup, était répandu à profusion, la

création des cours publics d'enseignement rendait souvent cet outil

improductif.

Si la femme a perdu sur le terrain de l'enseignement libre, il faut

reconnaître que d'autres professions sédentaires lui ont été largement

ouvertes: les bureaux de poste, de télégraphie, de timbre et de tabacs

comptent nombre de femmes parmi leurs titulaires.

Les femmes remplissent encore d'autres fonctions publiques;

malheureusement elles ne peuvent s'en acquitter à leur foyer. Ce sont

les fonctions d'inspectrices. Les écoles et les pensionnats de filles,

les établissements pénitentiaires de jeunes détenues, les écoles de

réforme, ne peuvent cependant être inspectés que par des femmes. Mais

si restreint est le nombre des inspectrices que bien peu de femmes sont

exposées à sacrifier à cette mission leurs sollicitudes domestiques. En

général, ces fonctions me paraissent surtout devoir être exercées par

des femmes non mariées et encore par des femmes mariées qui n'ont pas

d'enfants ou qui n'ont plus à veiller sur leur éducation.

Voici que nous abordons une question bien délicate. La femme peut-elle

être médecin?

Certes la pudeur exigerait que dans leurs maladies les femmes fussent

soignées par une de leurs soeurs. Mais la femme médecin ne sera-t-elle

pas dominée par l'impressionnabilité nerveuse? Aura-t-elle cette sûreté

de coup d'oeil d'où dépend souvent la vie de celui qui souffre? La femme

est une admirable garde-malade alors qu'il ne s'agit pour elle que

d'exécuter les ordonnances du médecin; mais saura-t-elle toujours les

prescrire elle-même?

J'admets cependant qu'elle se maîtrise assez pour dompter ses

impressions et pour bien diagnostiquer d'une maladie. Je veux bien que

sa carrière soit sans danger pour la vie physique de ses malades. Mais

cette carrière sera-t-elle sans danger pour sa propre vie morale? Sur

les bancs de l'école ou dans l'amphithéâtre, n'aura-t-elle rien à

craindre du contact des étudiants? Je suppose enfin que, par une faveur

spéciale de la Providence, sa vertu sorte triomphante de cette épreuve.

La jeune fille est reçue docteur en médecine. Elle se marie, elle

devient mère. Désertera-t-elle le berceau de ses enfants pour répondre,

jour et nuit, à l'appel des malades qui la demandent? Mais son premier

devoir est de veiller sur ses enfants.

Oui, je désirerais qu'il y eût, parmi les femmes, des médecins comme

il y a des soeurs de charité. Mais alors, comme les soeurs de charité,

qu'elles soient formées par un institut spécial, qu'elles ne se marient

pas, et que, sans blesser les lois de la famille, elles se dévouent à

l'humanité souffrante!

§ III

_Quelle est la part de la femme dans les oeuvres de l'intelligence,

et dans quelle mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux

arts?_

J'ai nommé les arts professionnels parmi les travaux qui peuvent occuper

la femme à son foyer. L'art lui-même, l'art dans son expression la plus

élevée, se conciliera aussi avec les devoirs domestiques si la femme

n'oublie pas pour l'idéal la vie réelle.

Dès l'antiquité grecque, l'art a eu ses ferventes prêtresses. Dans notre

pays, comme partout et toujours d'ailleurs, c'est généralement comme

inspiratrice que la femme a influé sur les destinées de la peinture,

de la sculpture et de l'architecture. Il est juste de rappeler ici que

c'est surtout notre art national que les femmes de France ont encouragé.

Elles-mêmes ont donné à cet art sinon des pages immortelles, du moins

des oeuvres distinguées qui ont mérité l'honneur de figurer au Louvre.

J'aime à redire que les femmes qui ont laissé un nom dans la peinture

française étaient presque toutes, filles, soeurs, épouses d'artistes:

c'est au foyer domestique qu'elles avaient pris leurs leçons. Cette

tradition ne s'est pas perdue, et la plus illustre des femmes artistes

l'a continuée de nos jours.

Si, de l'art nous passons aux lettres, nous exprimerons, ici encore, le

voeu que la femme ne s'y livre qu'avec prudence.

Je suis loin de méconnaître la part qu'a eue la femme dans la

littérature depuis l'antiquité la plus reculée. Des femmes comptent

parmi les poètes sacrés dont l'Esprit-Saint a inspiré le génie et dont

la Bible nous a conservé les accents. Chez les peuples païens, les

Indiens, les Grecs, les Romains, les Germains adorent dans des

personnifications féminines les divinités de l'intelligence. Les Indiens

comptent des femmes parmi les auteurs de leurs plus anciens livres

sacrés, les Védas. Les Grecs ont leurs neuf muses terrestres; ils ont

aussi, dans leurs Pythagoriciennes, les apôtres d'une doctrine élevée,

spiritualiste encore au milieu des erreurs de la métempsycose.

Chez les Romains, la femme fait vibrer la voix du poète et chante

elle-même. Chez les Gallo-Romains, d'humbles religieuses copient, dans

le silence du cloître, les antiques manuscrits, et, à travers les

ténèbres produites par les invasions, elles contribuent ainsi à garder

le flambeau civilisateur auquel l'Evangile a donné une plus pure

lumière.

Les femmes des envahisseurs apportent à la Gaule une autre tradition

intellectuelle: la farouche tradition des chants du Nord. Lorsque la

langue léguée par Rome à la Gaule est devenue l'interprète du rude

génie des Germains, la femme du moyen âge inspire les mâles accents du

trouvère, mais malheureusement aussi la sensuelle poésie du troubadour.

Poète elle-même et prosatrice aussi, elle dote de fleurs et de fruits

une terre inculte, mais féconde. En éclairant à la lumière de sa

conscience la chronique historique, Christine de Pisan fait apparaître,

pour la première fois, dans une oeuvre française encore bien informe, la

philosophie de l'histoire. Le premier livre français que l'on peut lire

sans dictionnaire est dû à une femme, Marguerite d'Angoulême[486]. Les

femmes, qui ont largement participé au mouvement intellectuel de la

Renaissance, contribuent puissamment, par leurs oeuvres ou par leurs

conversations, à enrichir la langue du XVIe siècle, à épurer celle

du XVIIe. Elles exercent leur influence sur le génie de nos grands

écrivains, les Corneille, les Racine, les La Fontaine. Avec Mme

de Sévigné enfin, la femme prend rang parmi nos meilleurs auteurs

classiques. Et ce n'est pas seulement la langue française qui est

redevable à Marguerite d'Angoulême, à Mme de Sévigné, à tant d'autres

femmes qui n'écrivirent pas, mais qui surent bien parler: c'est l'esprit

français lui-même qui se mire dans les oeuvres des unes, dans la

causerie des autres.

[Note 486: D. Nisard, _Histoire de la littérature française_.]

A la fin du XVIIIe siècle et au commencement du XIXe, une autre femme

personnifie l'esprit français, l'esprit français fidèle à ces traditions

spiritualistes dont les femmes de notre pays savent être les gardiennes;

l'esprit français qui, dans son vol élevé, rapide, ne se borne plus à

planer sur notre patrie, mais qui, étendant ses ailes sur le domaine

de l'étranger, saisit entre ses serres puissantes tout ce qu'il peut

s'assimiler.

J'ai tenu à indiquer le sillon lumineux que la femme a laissé dans les

lettres et particulièrement dans les lettres françaises. Mais qu'il me

soit permis de reprendre cette esquisse à un autre point de vue: la

destinée même de la femme.

Ces femmes, qui ont exercé dans la littérature une action civilisatrice,

ces femmes ont-elles su être les femmes du foyer? Oui, beaucoup d'entre

elles, et ce sont celles qui m'intéressent le plus. Que Sappho ait dû

sa gloire aux strophes qui ont gardé à travers les siècles la brûlante

empreinte d'une passion criminelle, je le déplore, mais ce n'est pas

elle que je cherche dans le groupe des neuf muses terrestres de la

Grèce: c'est Erinne, la vierge modeste qui célèbre sa _quenouille_. Ce

que je cherche encore dans les lettres helléniques, ce sont les

pages dont on a reporté l'honneur aux Pythagoriciennes, et qui, tout

apocryphes qu'elles puissent être, contiennent des réflexions si justes

et si profondes sur les attributions respectives de l'homme et de la

femme, sur les devoirs domestiques de celle-ci, sur les lumières que

l'instruction lui donne pour mieux remplir sa mission.

Chez les Romains, ce qui me charme, ce n'est ni la Lesbie de Catulle, ni

la Cynthie de Properce, ni la Corinne d'Ovide, ni la Délie de Tibulle,

ces trop séduisantes inspiratrices de l'amour païen. Mais je m'arrête

avec émotion devant le groupe sévère et charmant des femmes que j'ai

nommées les _Muses du foyer_[487].

[Note 487: Voir _la Femme romaine_.]

Rentrons dans notre pays. J'ai, tout à l'heure, rappelé le nom de

Christine de Pisan. Quel que soit le service qu'elle ait rendu aux

sciences historiques, ce qui m'attire surtout à elle ce sont les

conseils domestiques qu'elle donne aux femmes pour toutes les situations

de la vie et dont sa propre existence leur offrait l'application.

Quelles sont les ouvres de Marguerite d'Angoulême qui nous attachent le

plus à elle? Je l'ai dit: ce n'est pas la plus parfaite de ses oeuvres

littéraires, les _Contes de la reine de Navarre_. Non, mais ce sont les

poésies et les lettres qui nous montrent dans le charmant et spirituel

écrivain la tendre soeur de François Ier. Et, dans ce même siècle,

qu'est-ce qui a résonné le plus doucement à notre oreille? Est-ce la

lyre passionnée d'une Louise Labé, ou les accents si purs et si voilés

de ces femmes qui, elles aussi, pourraient être nommées _les Muscs du

foyer_?

Qu'est-ce qui a fait de Mme de Sévigné un grand écrivain sans qu'elle

s'en doutât? l'amour maternel. Si une union mal assortie fit vibrer dans

le génie de Mme de Staël les regrets du bonheur domestique, c'est, du

moins, aux premières tendresses du foyer, à l'amour filial, que nous

devons quelques-unes de ses pages les plus éloquentes.

De nos jours, une femme s'est élevée, merveilleux écrivain qui demeurera

parmi les maîtres de la langue. Malheureusement elle s'était mise en

dehors des lois sociales et elle voulut, comme son maître, Rousseau,

ériger en système les erreurs de sa vie. Pour rassurer sa conscience,

elle ne vit, dans les lois, dans les moeurs, dans la religion, que des

préjugés. Tout ce qu'il y avait en elle de forces, génie, passion,

magie du style, elle employa tout pour saper les bases éternelles sur

lesquelles repose la famille. J'aurai à signaler bientôt l'influence

délétère qu'elle exerça sur ses contemporaines.

C'est par le roman que cette femme célèbre a exprimé ses doctrines

sociales ou antisociales. C'est par le roman qu'elle les a propagées.

Lorsqu'elle a voulu les transporter sur la scène, elle y a heureusement

moins réussi: les personnages, qui ne sont que des théories ambulantes,

ne peuvent intéresser au théâtre.

Dans ces dangereux romans, il y a une tonalité fausse qui décèle que

la femme qui les a écrits se sent elle-même hors du vrai. Mais

écoute-t-elle son coeur et sa conscience, parle-t-elle en honnête femme,

alors son génie s'élève à la plus grande hauteur. C'est par ses romans

champêtres qu'elle a vraiment conquis l'immortalité; c'est dans ces

délicieuses églogues où, peintre admirable de la nature, elle nous fait

respirer, avec les senteurs balsamiques des bois et des champs, le

parfum de la vie domestique et rurale.

Aucun nom contemporain ne devant figurer dans ce chapitre, je me suis

bornée à désigner par le caractère de ses oeuvres la femme qui a tenu

une si grande place dans notre siècle. Elle y a fait école parmi les

femmes, et, malheureusement, l'auteur des romans à thèses sociales a eu

particulièrement cette influence.

Mais à côté des femmes qui ont cherché le succès littéraire en ébranlant

les bases de la famille, d'autres défendent les traditions domestiques

et, abritant leur vie à l'ombre du foyer, elles ne livrent que leurs

oeuvres à la publicité. Soit dans la poésie, soit dans les études

morales, soit dans les ouvrages destinés à la jeunesse, plus d'une

s'est fait un nom. C'est ainsi qu'à travers les âges s'est perpétuée la

tradition romaine des _muses du foyer_.

Mais, alors même que la femme demeure fidèle à ce dernier type, faut-il

encourager chez elle le travail littéraire? Oui, si n'écrivant que pour

remplir une mission moralisatrice, elle sait toujours placer au-dessus

de ses labeurs intellectuels ses sollicitudes domestiques. Il ne suffit

pas qu'elle reste à son foyer; il faut qu'elle y remplisse tous ses

devoirs. Pour la femme, même non mariée, mais qui a à remplir une

mission filiale ou fraternelle, c'est déjà bien difficile; mais pour

l'épouse, surtout pour la mère de famille, c'est, le plus souvent,

presque impossible!

Que la femme y réfléchisse et qu'elle ait toujours présent à la pensée

ce douloureux aveu échappé à la plus illustre des femmes auteurs: «Pour

une femme, la gloire ne saurait être que le deuil éclatant du bonheur.»

Pour son repos il vaudrait mieux que la femme pût ne remplir dans les

lettres et dans les arts que le doux rôle d'inspiratrice. De grands

poètes français de noire siècle ont senti cette influence qui a plané

sur leurs berceaux sous les traits d'une mère chérie. Deux des poètes

particulièrement fidèles aux traditions spiritualistes ont été, suivant

la remarque d'une jeune et célèbre Hindoue, «profondément redevables de

la direction de leurs esprits à leurs mères, femmes de prière, d'une

haute intelligence et faisant abnégation d'elles-mêmes[488].». Heureuse la

mère qui a pu dire en se mirant dans les oeuvres de son fils: «Il y dit

précisément ce que je pense; il est ma voix, car je sens bien les belles

choses, mais je suis muette quand je veux les dire, même à Dieu. J'ai,

quand je médite, comme un grand foyer bien ardent dans le coeur, dont

la flamme ne sort pas; mais Dieu, qui m'écoute, n'a pas besoin de mes

paroles: je le remercie de les avoir données à mon fils[489].»

[Note 488: «Women of prayer, large-minded and self-denying», dit celle

dont j'aime à honorer ici encore la touchante mémoire, et que j'ai

appelée ailleurs la jeune Française des bords du Gange. Toru Dutt, _A

sheaf gleaned in french fields_.]

[Note 489: M. de Lamartine, _le Manuscrit de ma mère_.]

Nous avons rappelé qu'autrefois c'était encore par les salons que la

femme exerçait une influence délicate sur les lettres et les arts. Mais

les salons se perdent de plus en plus, et ce n'est que dans un très

petit nombre de ces foyers intellectuels que se gardent les anciennes

traditions de l'esprit français. La femme a abdiqué dans les relations

mondaines sa véritable royauté. Nos contemporaines songent souvent plus

à briller par les oripeaux de leurs couturières que par les charmes de

leur esprit. Isolées des hommes qui, dans les salons, se groupent entre

eux, elles posent plus qu'elles ne causent, et, à vrai dire, on ne leur

demande pas autre chose. Entament-elles une conversation avec leurs

voisines, rien de plus banal que les propos qui s'échangent généralement

et qui ont pour objet les chiffons et les plaisirs, quand ce ne sont pas

les défauts du prochain.

Déshabitués de la causerie des femmes par la vie du cercle, les hommes

ont contracté dans leur langage, aussi bien que dans leurs allures, un

sans-gêne que plus d'une femme d'ailleurs s'empresse d'imiter. Autrefois

la femme donnait à l'homme sa délicatesse, aujourd'hui elle lui prend la

liberté de son langage et de ses manières.

Mgr Dupanloup regrettait la disparition des salons d'autrefois. Nous

verrons comment il exhortait les femmes à les faire revivre.

Mais pour que la femme pût reprendre l'influence sociale qu'elle

exerçait par les salons, il faudrait qu'elle y fût préparée par une

éducation meilleure.

§IV

_L'éducation des femmes dans ses rapports avec leur mission._

_La méthode de Mgr Dupanloup._

L'évêque d'Orléans le constatait: il y a aujourd'hui une fièvre de

savoir et il y a aussi un immense besoin de faire passer dans le domaine

des faits les théories spéculatives. Mais ce besoin est d'autant plus

périlleux que le bien et le mal se confondent dans l'ardente fournaise

où se refond la société. Ce sont les principes qui manquent. La femme se

sent portée d'instinct vers ces principes, mais elle ne les distingue

pas toujours nettement. Il faudrait, pour cela, l'_exquis bon sens_ que

Fénelon et Mme de Maintenon formaient dans leurs disciples et qui, nous

le rappelions plus haut avec Mgr Dupanloup, pouvait suppléer chez les

femmes à l'étendue des connaissances.

Mais aujourd'hui que le bon sens ne dirige guère le courant des idées,

il faut faire revivre par l'étude cette précieuse faculté. Et par

malheur l'instruction que reçoivent généralement les femmes se prête peu

à cette restauration qui, en leur permettant de remplir leurs véritables

devoirs, les aiderait en même temps à sauver les sociétés modernes[490].

[Note 490: Mgr Dupanloup, _Lettres sur l'éducation des filles_.]

Ainsi que le fait remarquer Mgr Dupanloup, ce n'est réellement pas,

comme au temps de Fénelon, l'insuffisance des études qui est le vice

dominant de l'éducation féminine: c'est plutôt, comme dans l'instruction

des hommes, un entassement de connaissances qui, dépourvues de principes

supérieurs, obscurcissent l'intelligence au lieu de l'éclairer. Ce qui

manque, «c'est moins l'étendue des connaissances que la-solidité de

l'esprit.» On orne la mémoire, on néglige le jugement. «On enseigne la

lettre et non pas l'esprit des choses... Des sons au lieu de musique,

des dates au lieu d'histoire, des mots au lieu d'idées.» C'est cette

éducation-là qui produit des pédantes. Quand leur horizon est borné et

qu'elles ne voient rien au delà, les femmes croient tout savoir, alors

qu'elles ignorent tout et ne s'intéressent à rien.

«Que leur importe, dit M. Legouvé, que Tibère ait succédé à Auguste et

qu'Alexandre soit né trois cents ans avant Jésus-Christ? En quoi cela

touche-t-il au fond de leur vie? La science n'est un attrait ou un

soutien que quand elle se convertit en idées ou se réalise en actions;

car savoir, c'est vivre, ou, en d'autres termes, c'est penser et agir.

Or, pour atteindre ce but, l'éducation des jeunes filles est trop

frivole dans son objet et trop restreinte dans sa durée. Presque jamais

l'étude, pour les jeunes filles, n'a pour fin réelle de perfectionner

leur âme...; tout y est disposé en vue de l'opinion des autres... Rien

pour la pratique solitaire du travail, c'est-à-dire pour le coeur ou

pour la pensée.» M. Legouvé a dépeint ce que le vide de l'esprit donne

à l'imagination de dangereuse puissance, et ce que le dégoût du travail

cause de passion pour le plaisir[491].

[Note 491: Legouvé, _Histoire morale des femmes_.]

Comme le moraliste, l'évêque d'Orléans s'effrayait des désordres que

peut produire chez la femme une instruction insuffisante. Ces désordres,

le ministère des âmes lui permettait de les voir de près; et la

préoccupation qu'il en éprouva fut dominante pendant les dernières

années de sa vie. Ce n'était pas en vain que dans son discours de

réception à l'Académie française, l'illustre prélat, faisant une

allusion rapide aux devoirs de sa charge épiscopale, ajoutait: «Le soin

d'élever cette jeunesse qui aura été mon premier et mon dernier amour!»

En effet, si son premier grand ouvrage avait été consacré à l'éducation

des hommes, c'est l'éducation des femmes qui lui a inspiré les dernières

pages que revoyait encore sa main déjà glacée par l'agonie: _les Lettres

sur l'éducation des filles_.

Ce n'était pas pour la première fois que Mgr d'Orléans traitait ce

sujet. Depuis 1866, il avait souvent abordé cette question. Les

_Conseils aux femmes chrétiennes qui vivent dans le monde_, les _Femmes

savantes_ et _Femmes studieuses_, la _Controverse sur l'éducation des

filles_, toutes ces oeuvres offraient déjà le véritable plan d'une

éducation qui devait éloigner la femme aussi bien des écueils du

pédantisme que des tristes suites de l'ignorance et de l'oisiveté, et

qui avait pour idéal ce type généreux et charmant par lequel l'évêque

résuma sa _Controverse sur l'éducation des filles: la femme chrétienne

et française!_

Dans ses _Lettres sur l'éducation des filles_, Mgr d'Orléans condensa

tout ce que ses précédents travaux, sa longue expérience et le ministère

des âmes lui avaient fourni de lumières sur ce vaste sujet.

Ce que furent les âmes pour l'évêque d'Orléans, on le sait. Il ne se

contentait pas de les disputer au mal, de les guérir, de les sauver; il

ne se contentait même pas de les élever à Dieu sur les ailes de l'amour

et de la piété; mais pour les rendre plus dignes de répondre au _Sursum

corda_, il cherchait à développer en elles tout ce que le Créateur avait

départi à chacune d'elles de facultés natives; il voulait qu'elles

pussent réellement concourir au plan divin. De même qu'à la voix du

Tout-Puissant le soleil nous donne tous ses rayons, la fleur tout son

parfum, le fruit toute sa saveur, il veillait à ce que l'âme produisît,

pour la gloire de Dieu et l'honneur de l'humanité, toutes les richesses

que le Créateur lui a confiées et dont le Souverain Juge lui demandera

compte un jour.

Comment ce zèle des âmes n'aurait-il pas inspiré à notre évêque l'amour

de la jeunesse, et, en particulier, l'amour de l'enfant? L'enfant, c'est

l'âme fraîchement éclose des mains du Créateur; c'est l'âme que n'a pas

encore souillée la poussière d'ici-bas; c'est l'âme qui s'éveille dans

la pureté et dans l'amour; c'est l'âme qui apparaît dans ce doux et naïf

sourire que font naître déjà les baisers d'une mère ou d'un père,

dans ce candide regard qui n'a pas encore vu le mal et ne sait encore

refléter que le ciel. Mais pour notre vénéré prélat, l'enfant, c'est

surtout l'âme qu'il faut à tout prix agrandir et élever, c'est le germe

divin qu'il faut faire éclore aux chauds rayons du soleil de Dieu.

La femme, telle que l'a faite l'éducation moderne, a-t-elle toujours vu

développer en elle ce germe divin? Toutes ces facultés ont-elles été

cultivées selon le plan du Créateur? Vit-elle de la pleine vie de l'âme?

Non, nous répond avec une profonde tristesse l'évêque d'Orléans, et

il nous prouve que, trop souvent, la femme, même bonne et pieuse, n'a

qu'une bonté d'instinct et une piété sensitive. C'est que Dieu avait

donné à la femme non seulement le coeur, mais l'intelligence qui

doit diriger les mouvements de ce coeur, et c'est cette intelligence

négligée, étouffée, ce sont ces riches facultés inassouvies qui

remplissent de vagues et malsaines rêveries tant de jeunes imaginations,

les dépravent et les pervertissent. En sevrant les jeunes filles

d'études sérieuses, on les livre à la frivolité. En leur refusant les

ouvrages qui traitent du vrai dans l'histoire, dans la littérature, dans

les sciences et les arts, on les livre aux romans qui faussent leur

esprit et corrompent leur coeur.

«Et que deviennent, dit l'évêque, que font alors celles de ces âmes plus

généreuses, plus riches, plus fortes, et par là même plus malheureuses,

qui sont condamnées à se replier ainsi tristement sur elles-mêmes, et

à déplorer, quelquefois à jamais, leur existence perdue, ou du moins

appauvrie, affaiblie sans retour? Elles souffrent, elles gémissent en

silence ou parfois poussent des cris saisissants...»

Ce fut par l'un de ces cris qu'une jeune femme apprit un jour à l'évêque

le secret de cette vague souffrance. «C'était une personne pieuse,

élevée très chrétiennement, bien mariée à un homme chrétien comme elle,

ayant d'ailleurs tout ce qu'il faut pour être heureuse. Vous ne l'êtes

pas tout à fait, lui dis-je, mais pourquoi?--Il me manque quelque

chose.--Quoi?--Ah! il y a dans mon âme trop de facultés étouffées et

inutiles, trop de choses qui ne se développent pas et ne servent à rien

ni à personne.

«Ce mot fut pour moi une révélation: je reconnus alors le mal dont

souffrent bien des âmes, surtout les plus belles et les plus élevées: ce

mal, c'est de ne pas atteindre leur développement légitime, tel que

Dieu l'avait préparé et voulu, de ne pas trouver l'équilibre de leurs

facultés, telles que Dieu les avait créées, de ne pas être enfin

elles-mêmes, telles que Dieu les avait faites.»

Dans cette _formation incomplète_ du coeur et de l'esprit, est la cause

du mal qui fait souffrir ou pervertit dans la femme la création de Dieu.

Comment l'évêque, le pasteur des âmes, n'eût-il pas été ému des cris

de détresse que jetaient vers lui ces femmes qui souffraient de leur

inaction? Comment n'eût-il pas gémi de l'apathie, de l'indifférence, de

la chute enfin de celles qui n'avaient plus la force de lutter contre

l'inutilité de leur vie?

Aussi, devant ce douloureux spectacle, combien le froissent les

railleries que décoche aux femmes instruites le comte Joseph de Maistre,

avec tous les hommes qui, croyant s'inspirer ici de Molière, n'ont

pas établi comme celui-ci une distinction nécessaire entre les femmes

savantes et les femmes studieuses, et ne se sont pas aperçus que c'est

précisément l'instruction véritable qui préserve du pédantisme!

M. de Maistre dit que la femme doit se borner à faire le bonheur de son

mari et l'éducation de ses enfants; mais, comme le lui répond l'évêque

d'Orléans, c'est justement pour cela qu'il faut des femmes fortes, et

les exemples de l'Écriture sainte nous démontrent que les filles

du peuple élu recevaient une culture intellectuelle qui en faisait

d'admirables épouses et des mères vraiment éducatrices.

Et si la jeune fille renonce au mariage soit pour se consacrera Dieu,

soit pour se dévouer à sa famille, la valeur individuelle que le

christianisme a donnée à la femme, exige le développement de toutes ses

facultés morales et intellectuelles. L'Église l'a toujours compris,

comme nous le rappelle par d'éclatants exemples Mgr Dupanloup.

«La femme n'existe-t-elle donc point par elle-même? dit M. Legouvé.

N'est-elle fille de Dieu que si elle est compagne de l'homme? N'a-t-elle

pas une âme distincte de la nôtre, immortelle comme la nôtre, tenant

comme la nôtre à l'infini par la perfectibilité? La responsabilité de

ses fautes et le mérite de ses vertus ne lui appartiennent-ils pas?

Au-dessus de ces titres d'épouses et de mères, titres transitoires,

accidentels, que la mort brise, que l'absence suspend, qui appartiennent

aux unes et qui n'appartiennent pas aux autres, il est pour les femmes

un titre éternel et inaliénable qui domine et précède tout, c'est celui

de créature humaine: eh bien! comme telle, elle a droit au développement

le plus complet de son esprit et de son coeur. Loin de nous ces vaines

objections tirées de nos lois d'un jour! C'est au nom de l'éternité que

vous lui devez la lumière[492]!»

[Note 492: Legouvé, _Histoire morale des femmes_.]

Après avoir établi les droits qu'ont les femmes à la culture

intellectuelle, Mgr Dupanloup déclare que ces droits sont aussi des

devoirs et que ce n'est pas en vain que la femme a reçu de Dieu une âme

immatérielle. «Et Dieu n'a pas plus fait les âmes de femmes que les âmes

d'hommes pour être des terres stériles ou malsaines.» Quand la terre

n'est pas cultivée, l'ivraie étouffe le bon grain.

Alors, avec une sévérité vraiment épiscopale, le saint pontife rappelle

que la parabole du talent multiplié regarde la femme aussi bien que

l'homme, et qu'au jour du jugement Dieu lui demandera compte, à elle

aussi, du dépôt que lui a fait la Providence. C'est précisément parce

que le travail intellectuel est pour elle un devoir que la privation en

devient une souffrance, un péril.

Comme dans l'homme, Dieu a allumé dans sa compagne le feu d'une vie

immortelle. «Si vous ne dirigez pas cette flamme en haut, elle dévorera

sur la terre les aliments les plus grossiers... Qui ne sait que la

sensibilité et l'imagination sont très développées, particulièrement

chez les femmes? et c'est par le besoin profond de ces facultés,

qu'elles ont l'instinct de faire de leur vie autre chose qu'un sacrifice

perpétuel aux aveugles préjugés du monde. Et voilà précisément pourquoi

on doit cultiver, éclairer, par la raison, par de sages conseils et

gouverner par l'instruction solide ces facultés si vives. Il leur faut,

comme elles disent parfois, déployer leurs ailes, et sous peine de

souffrir, s'élever de temps en temps au-dessus des intérêts matériels de

la vie: si vous voulez lutter violemment contre de tels élans, vous ne

réussirez pas. Les diriger, voilà ce qu'il faut, et non les étouffer. La

sensibilité et l'imagination sont deux flammes qui, une fois allumées,

ne périssent pas. Elles semblent quelquefois céder en frémissant, mais

ne vous y fiez pas: le feu caché est le plus dangereux de tous; elles

reparaîtront bientôt, menaçantes, ennemies mortelles peut-être de la

paix du coeur et des devoirs austères du foyer. Il fallait en faire, non

des ennemies, mais des alliées.»

Négliger l'intelligence de la femme, c'est établir une lacune dans le

plan divin qui a assigné à la femme la place qu'elle doit occuper. Mais

quelle est cette place à laquelle elle ne saurait manquer sans causer un

grave désordre dans sa propre vie et dans la vie de l'humanité?

L'évêque d'Orléans va nous le dire. C'est à la Genèse, c'est aux livres

sapientiaux que le vénéré prélat demande ici le secret de Dieu.

Mgr d'Orléans déroule dans sa rayonnante et sereine majesté le tableau

de la création: l'homme souffrant d'être seul, même en conversant avec

les anges, avec Dieu! le Seigneur lui donnant la compagne, semblable à

lui, qui seule pouvait compléter son existence; et, pour cela, Dieu ne

prenant plus, comme pour la création de l'homme, un vil limon, mais un

ossement choisi tout près du coeur de l'homme; Dieu animant du même

souffle divin que l'homme cette nouvelle créature; et, après l'avoir

_édifiée_ comme le chef-d'oeuvre de sa puissance et de son amour,

présentant à la tendresse et au respect de l'homme celle en qui Adam

reconnaît avec transport _l'os de ses os_ et _la chair de sa chair_!

«Formée par la délicate opération de Dieu, et d'une nature et d'un corps

qui était déjà le temple de l'Esprit-Saint, elle devra à cette origine

plus noble, comme une spiritualité plus grande, moins dé propension que

l'homme aux satisfactions matérielles, et plus de facilité à s'élever

vers l'idéal et vers l'infini... Elle est, dans les choses du coeur,

plus élevée, elle est, si je puis dire ainsi, plus âme que l'homme.»

Je voudrais pouvoir citer l'admirable portrait que notre grand évêque

trace de la femme d'après la Genèse et les livres sapientiaux qu'il

commente ici avec les inspirations les plus suaves et les plus vivantes

de ce génie qui, en lui, ne se séparait point de la sainteté. Jamais

plus complet hommage ne fut rendu à la femme; à la religieuse mission

de la fille de Dieu, au dévouement de l'épouse, à l'incomparable

sollicitude de la mère, à la souriante dignité de la reine du foyer.

Jamais plume ne sut mieux dépeindre la femme dans sa douce et touchante

beauté, dans sa grâce aérienne et chaste, dans la délicatesse de ses

sentiments, et, au-dessus de tout, dans cette piété angélique et tendre

qui la transporte si naturellement aux plus hauts sommets de l'amour

divin, et illumine et épure dans son coeur les saintes affections

d'ici-bas. Nul n'a compris avec plus d'émotion cette ardente charité,

ce dévouement intrépide qui donnent à la femme, pour tous ceux qui

souffrent, un coeur de mère ou de soeur. Nul n'a admiré avec plus de

respect cette énergie morale qui, malgré la faiblesse physique de la

femme, la rend souvent plus courageuse que l'homme, et qui, à l'heure

des communes épreuves, lui donne, toute brisée qu'elle soit par la

douleur, la force de se tenir debout auprès de l'homme pour la soutenir.

Qu'il lui est facile de remplir une mission consolatrice, à elle qui

sait si bien s'appuyer sur la foi, s'élever sur les ailes de l'espérance

sainte, se nourrir du feu de la charité! Voilà pour le coeur. Quant à

l'intelligence, l'évêque d'Orléans, le grand éducateur, surprend dans la

femme des _coups d'oeil_, des _coups d'aile_, qui lui font rapidement

atteindre des hauteurs où l'homme ne parvient qu'avec difficulté par le

raisonnement. Et ce n'est pas seulement par une merveilleuse délicatesse

d'intuition, c'est par l'élan, par l'enthousiasme que la femme arrive à

la plus haute lumière intellectuelle.

Telle est la femme, telle est la compagne de l'homme et la mère de ses

enfants. Et c'est surtout parce qu'elle doit transmettre ses qualités

à ses enfants que l'évêque ne veut pas que cette grandeur d'âme, cette

délicatesse de coeur, cette intuition de l'intelligence demeurent

stériles, et que la faiblesse organique de la femme subsiste seule en

elle. Il faut que les facultés de la femme soient pleinement développées

selon le plan divin, et ici le saint évêque s'élève avec force contre

cette piété mal entendue qui, au lieu de se borner à détruire dans

l'humanité ce qui est nuisible, voudrait aussi étouffer ce qui est

utile. On ne supprime pas impunément les dons de Dieu, et les éducations

comprimées produisent ces natures éteintes dont l'évêque a parlé plus

haut avec une saisissante énergie et une douloureuse pitié.

Plus que dans les grands hôtels, où trop souvent les distractions du

monde s'opposent aux sérieuses études, c'est au troisième étage que

l'évêque a rencontré la femme fidèle au plan divin. Il a vu là de jeunes

filles, de jeunes femmes dont l'intelligence est «l'honneur, le trésor

de la famille.» Il a vu là aussi des mères vraiment dignes de ce nom,

des mères noblement jalouses de transmettre à leurs enfants la foi et

l'honneur qui, au besoin, font mépriser et sacrifier les biens de la

fortune; des mères qui président à l'éducation de leurs fils, font

elles-mêmes l'éducation de leurs filles, et, après des journées

laborieusement remplies, attendent le retour du chef de famille, qui,

rentrant de ses occupations journalières, se reposera de ses travaux

dans la douce causerie de sa femme, dans les jeux de ses enfants et la

gaieté du foyer.

Quand l'évêque demande que toutes les facultés de la femme soient

développées, sans doute il a surtout en vue les femmes des classes

aisées, mais il n'oublie pas les femmes des classes populaires: «Un

peuple, bon, honnête, chrétien, dit-il, est comme la base granitique

d'une nation; les classes populaires sont les premières et fortes

assises sur lesquelles tout repose. De même que, dans les couches

profondes du sol, circulent quelquefois de puissants fleuves, qui ne

jaillissent pas toujours à la surface, mais promènent partout où ils

passent la fécondité de la vie; de même dans les familles populaires

chrétiennes Dieu a déposé, comme de grands courants, de merveilleux

trésors d'humbles vertus, qui sont ce qu'un pays a de plus vital et de

plus précieux. Tant que ces trésors se conservent, et que la corruption

n'a pas pénétré là, quand même elle aurait déjà entamé les extrémités

élevées, les classes riches, rien n'est désespéré pour un pays; tant que

le sang du peuple est sain et pur, il peut, infusé dans les veines du

corps social, régénérer encore une société. Mais si ces sources mêmes de

la vie nationale étaient gâtées aussi et corrompues, ce serait dans

un peuple la décadence irrémédiable, la décomposition certaine et

prochaine.»

S'élevant contre le terme de _classes privilégiées_ qui semble ne faire

résider le bonheur que parmi les riches de la terre, Mgr d'Orléans nous

rappelle que l'ouvrier ou le paysan chrétien qui peut, par le travail,

lutter victorieusement contre la pauvreté, goûte dans sa famille

les joies les plus pures et les plus vives. L'évêque voit Dieu même

s'asseoir à cet humble foyer; et c'est avec une religieuse émotion que

l'illustre prélat a souvent contemplé ce spectacle dans les montagnes de

sa chère Savoie et dans les campagnes de son diocèse.

Mais, pour que Dieu règne sous ce toit, il faut que la femme sache

soigner et garder la maison. Il faut qu'une bonne et religieuse

éducation, qu'une instruction appropriée à son état, la prépare à sa

rude, douloureuse et bienfaisante mission d'épouse et de mère. Et quand

elle est bien remplie, cette mission, le grand évêque s'incline «avec un

respect infini», devant l'humble et laborieuse femme du peuple, et il

l'élève bien haut au-dessus de la femme du monde, inoccupée, frivole,

qui, non seulement n'est pas utile comme celle-là, mais devient nuisible

à elle-même et aux autres. Cependant, si la femme honnête et active est

pour le paysan ou l'ouvrier le soutien et l'honneur de la vie, quel

fléau est pour cet homme la femme paresseuse et insouciante qui, par son

défaut d'ordre et d'économie, amène la ruine de la famille!

Dans toute condition, il faut éviter le désoeuvrement; et loin de nuire

aux devoirs de la maîtresse de la maison, le travail intellectuel aide à

les remplir. La piété seule n'y suffit point si elle elle n'a pour base

une solide instruction religieuse. L'étude éclaire la raison, forme le

jugement, fait disparaître les goûts futiles, et par la peine qu'elle

coûte et les habitudes qu'elle impose, fortifie le caractère et imprime

à la vie cette régularité sans laquelle l'existence n'est qu'un rêve et

souvent un mauvais rêve. La femme instruite et sensée devient pour son

mari une sage conseillère qu'il estime, et pour ses enfants un guide

qu'ils vénèrent. Mais il faut alors que l'instruction qu'elle a reçue

ait plus affermi sa raison qu'orné son intelligence.

La femme appliquée, studieuse, exercera de nos jours plus qu'une

influence domestique, une influence sociale, et ce ne sera pas seulement

comme mère éducatrice. Au lieu d'encourager son mari à l'oisiveté, comme

le font trop de femmes aujourd'hui, elle le poussera vers les nobles

carrières qui lui permettront d'être utile à la patrie, à la religion.

Le travail est une loi divine pour tous. Par la sentence de l'Éden, le

riche y est soumis comme le pauvre. Et aujourd'hui que le socialisme

est l'une de nos plaies, l'évêque fait remarquer combien l'exemple du

travail, exemple donné par les hautes classes, sera bienfaisant pour

l'ouvrier. Celui-ci peut regarder avec une haine envieuse l'oisif qui

jouit de tout sans se donner la peine de rien, tandis que lui, courbé

sur une rude tâche, gagne à la sueur de son front le pain quotidien.

Mais il considérera d'un oeil plus bienveillant l'homme qui ne se croit

pas dispensé du travail par sa fortune.

C'est aux femmes qu'il appartient de «réhabiliter le travail», dit

l'évêque, qui ajoute: «En cela, comme en toutes choses, il faut que

l'exemple vienne de haut; car en cela, comme en religion et en morale,

les hautes classes doivent à la société et à la patrie une expiation. Le

xviiie siècle, avec sa corruption, ses scandales, son irréligion, pèse

encore sur nous de tout le poids d'un satanique héritage. Comme le péché

originel, ces fautes ont été lavées dans le sang, c'est l'histoire de

tous les grands égarements. Mais il reste à expier le désoeuvrement,

l'inaction, l'inutilité, l'annihilation auxquels on s'est voué et dont

on a donné le funeste exemple.»

Mgr d'Orléans conseille particulièrement aux femmes d'aider leurs maris

dans les exploitations agricoles. Pour cela, il faudra qu'elles aient

le courage de sacrifier à une existence aussi austère que douce les

plaisirs mondains si enivrants, mais si amers! Aujourd'hui qu'un courant

malsain entraîne vers les villes les populations rurales, il est plus

que jamais utile que les châtelains, demeurant au milieu des paysans et

dirigeant leurs travaux champêtres, leur enseignent par ce grand exemple

que rien n'honore plus l'homme que la culture de la terre, et que la

charrue forme avec la croix et l'épée le plus glorieux symbole d'une

nation.

L'épée! Naguère, c'étaient les femmes qui en armaient elles-mêmes leurs

fiancés, leurs époux. Aujourd'hui, ce sont elles qui souvent les en

désarment; et cependant c'est aujourd'hui surtout que l'honneur de la

France a besoin d'être gardé par de vaillantes mains. L'évêque adjure

les jeunes filles et leurs familles de ne plus exiger qu'un fiancé

quitte le service militaire. Que la femme s'honore d'être la compagne

d'un officier français; qu'elle le suive dans les villes de garnison;

et si le danger de la patrie l'appelle à la frontière menacée, ou si,

marin, il doit s'exposer aux périls d'une traversée lointaine, qu'elle

sache souffrir les angoisses de la séparation, et qu'elle attende ce

retour dont bien des femmes ont retracé à notre évêque les ineffables

joies.

Tandis que par sa propre activité et par ses généreux conseils la femme

donnera à son mari l'impulsion des travaux utiles et ne lui fera pas

perdre le goût des nobles carrières, elle aura aussi appris par l'étude

à faire tomber de sa douce voix les préjugés qui, à son foyer, peuvent

s'élever contre la religion. Souffrir, se taire ou s'irriter, c'est

là, en général, tout ce qu'elle peut faire aujourd'hui quand elle voit

attaquer autour d'elle ses plus chères croyances.

En devenant pour son mari une compagne avec laquelle il sera en pleine

communauté intellectuelle, la femme studieuse le détournera de ces

clubs, où trop souvent l'ennui de vivre avec une femme frivole pousse

bien des hommes. Ainsi, chez les Athéniens, l'ignorance de la femme

honnête préparait le règne de la courtisane lettrée.

La femme studieuse retiendra aussi près d'elle, par le charme d'une

conversation attachante, les amis de sa famille, qui désertent ces

salons sans vie où ne s'échangent que des paroles vaines.

Quelle influence sociale peut exercer alors une maîtresse de maison qui

saurait faire circuler autour d'elle un courant d'idées élevées, de

sentiments généreux! On verrait revivre nos salons français d'autrefois

avec leurs conversations exquises. La littérature, les arts

redeviendraient les manifestations du beau dans ce que ce principe a de

plus grand, de plus pur, de plus délicat. Que de forces le matérialisme

perdrait ainsi dans la vie morale, intellectuelle et artistique de notre

pays!

C'est ainsi que par la femme, une nation redevient laborieuse, croyante

et vraiment forte, grande et glorieuse. Telle est, outre sa mission

domestique, la mission sociale réservée à la femme d'après le plan divin

que lui retrace l'évêque d'Orléans.

Mais par quels moyens préparera-t-on la jeune fille à remplir sa place

dans le plan divin? Quels sont les principes supérieurs qui illumineront

pour elle cette instruction dans laquelle elle ne voit qu'une suite de

faits et de dates?

Ces principes supérieurs peuvent être ramenés à un seul: la raison

éclairée par la foi. Ce principe qui substituera à la faiblesse

naturelle de la femme la force morale, dirigera sûrement les élans de

son intelligence et réglera les mouvements de son coeur. La réflexion

dominera l'impressionnabilité; la piété solide, agissante, remplacera la

dévotion superficielle. Ainsi réglée, la vie de l'âme n'en sera que

plus puissante. «Il faut un sol granitique, me disait un jour l'évêque

d'Orléans, ce qui n'empêche pas le regard d'embrasser le plus vaste

horizon.»

Mais, pour que la mère ou l'institutrice puisse imprimer une pareille

direction à ses élèves, elle doit l'avoir suivie elle-même. Il faut

qu'elle possède la vraie lumière intellectuelle. Si elle ne l'a pas

encore, qu'elle l'acquière. L'évêque rappelle éloquemment aux femmes que

la lumière du monde, c'est Dieu même; et qu'en allant à cette lumière,

c'est à leur divin Maître qu'elles iront. Et, pour les guider vers Dieu,

cette lumière est aussi en elles-mêmes. Avec saint Thomas d'Aquin, Mgr

d'Orléans leur enseigne «que la vraie raison est en nous, comme la

foi, une participation de la lumière divine, une impression sublime de

l'éternelle lumière, l'illumination même de Dieu.»

Après avoir ainsi développé en elle «le fond divin, le fond éternel»,

que Dieu a mis dans la femme, la mère ou l'institutrice saura donner

pour base à l'éducation de son élève la raison dirigée par la foi. Cette

base, il faut la poser dès l'enfance. Il faut habituer la petite fille

à connaître et à pratiquer le devoir, et ne rien lui ordonner qu'au

nom des commandements de Dieu. L'évêque souhaite aussi qu'au lieu

de s'abaisser par un langage enfantin au niveau de ces petites

intelligences on les élève jusqu'à soi par un langage simple sans doute,

mais noble: les enfants comprennent. Dans sa carrière de catéchiste, Mgr

d'Orléans l'a souvent expérimenté. Ce père des âmes savait que, pour

l'enfant comme pour l'homme du peuple, une parole grande et vraie est

l'aimant qui attire les âmes; et, à ce contact magnétique, celles-ci,

s'éveillant ou se réveillant, s'écrient: _Adsumus_, nous voici! Les

âmes d'enfants, ces âmes «encore dans l'innocence baptismale», sont si

promptes à reconnaître dans ce qui est beau et bon le Créateur qui vient

de les mettre à la lumière! Les petites filles surtout, l'évêque le

remarque, «ont la passion du sublime, parce que leur esprit est plus

angélique que celui des petits garçons.»

Qu'on alimente donc dans ces jeunes âmes cette passion généreuse. Qu'on

leur apprenne les scènes les plus vivantes, les plus majestueuses de

la Bible et de l'histoire de l'Église. Que ces enfants y sentent la

puissance et l'amour de Dieu, et qu'on leur montre aussi à chercher cet

amour et cette puissance dans les spectacles de la belle nature, la

nature, ce livre de Dieu, ce livre où il nous fait lire son nom à chaque

page. L'instruction religieuse et les notions très élémentaires des

sciences physiques formeront la substance de ce petit enseignement

primaire.

C'est surtout à l'époque de la première communion que le sens du divin

se liera plus facilement, dans l'âme de la jeune fille, à toutes ses

études, à tous ses actes. Quelle lumière dans cette jeune âme qui

possède Dieu!

Mais, après ces jours bénis, vient une période que l'on a si bien nommée

l'_âge ingrat_. Avec une délicatesse vraiment maternelle, l'évêque donne

ici les moyens de combattre la personnalité inquiète et agitée qui se

manifeste à cet âge et qui peut faire perdre les fruits divins de la

première communion. Pendant cette période si difficile, c'est avec un

redoublement de tendresse que la mère ou l'institutrice doit s'adresser

à la jeune fille. Plus que jamais elle la fortifiera par le plus aimable

langage de la raison, et la consolera par la douce influence de la

piété. Plus que jamais aussi elle évitera que l'instruction soit

mécanique. Que sa parole vivante, aimante et chaleureuse fasse sentir à

l'élève la présence de Dieu dans chaque branche de l'enseignement! Que

l'engourdissement sensitif, si menaçant alors, soit combattu par la

pleine vie de l'âme!

Et quand la jeune fille aura révolu sa quinzième année, que l'horizon se

développe encore pour elle plus radieux et plus beau! Que l'histoire,

les lettres, et, plus tard, la philosophie dans de certaines limites,

montrent à l'adolescente comment Dieu gouverne les peuples et comment le

Verbe inspire les intelligences. C'est alors que l'on doit étudier les

goûts de la jeune personne et favoriser le penchant qui l'entraîne vers

une étude particulière. Si aucune prédilection ne se manifeste à cet

égard, si la jeune fille a sous ce rapport l'insensibilité de la pierre,

alors, nous dit l'évêque, «qu'une maîtresse approche de ce bloc,

avec feu elle-même, plusieurs spécialités, l'une après l'autre: en

multipliant les essais, il s'en trouvera quelqu'une qui réussira.» Si

l'étincelle a jailli, le feu sacré est allumé.

Cette expérience peut même se faire plus tôt, mais seulement, ajoute

l'évêque, après la première communion de la jeune fille, parce que, dès

ce moment, «tout tient en elle à la racine du divin,» et que la raison

illuminée par la foi donne à ses élans un sûr point d'appui.

Dans le soin avec lequel Mgr d'Orléans cherche à connaître et à

favoriser la vocation intellectuelle de la jeune fille, on reconnaît la

méthode qu'il appliquait à l'éducation des hommes. Loin de comprimer les

âmes sous une règle uniforme, il veillait à ce que chacune d'elles se

développât dans le libre épanouissement de ses facultés natives. Divers

sont les parfums des fleurs, et diverses les saveurs des fruits: tel

est l'ordre providentiel. Pour Mgr d'Orléans, l'éducation est bien

réellement la continuation de «l'oeuvre divine dans ce qu'elle a de plus

noble et de plus élevé: la création des âmes[493].»

[Note 493: Mgr Dupanloup, _De l'éducation_, t. I.]

Aussi, combien l'évêque se sent attiré vers ces enfants gais, ouverts,

impétueux même qui, d'ordinaire, sont la terreur des maîtres, mais dans

lesquels l'éducateur de génie reconnaît, avec joie cette vie puissante

qui, bien dirigée, donnera aux luttes du bien un combattant de plus!

Parmi les petites filles aussi bien que parmi les petits garçons, Mgr

Dupanloup nourrissait pour ces caractères-là une tendresse particulière.

Par l'expérience qu'il avait pu faire sur lui-même, il savait ce qu'il

y a de généreuses promesses dans ces riches natures, et quels fruits

divins elles peuvent produire.

Soucieux de conserver à la jeunesse la spontanéité de ses meilleurs

instincts, l'évêque veut que l'on respecte jusqu'à ces belles illusions

que l'expérience de la vie fera tomber d'elles-mêmes. «Vous ne pourrez

jamais, malgré vos leçons et votre tendresse, épargner à votre enfant

toutes les douleurs d'une espérance trompée, d'une illusion évanouie; eh

bien! laissez-la donc jouir de cette joie pure de la jeunesse, s'enivrer

de ce parfum d'espérance qu'exhale devant elle l'avenir; souriez, si

vous le voulez, de ce sourire mélancolique qui est celui d'un âge où

l'on sait plus et mieux, parce qu'on a vu et souffert davantage. Mais si

ces illusions, cet enthousiasme, cette exaltation même ne portent que

sur le bien et le beau; si à côté de l'imagination, le coeur s'est

développé avec plus de force; si le jugement s'appuie sur la vérité;

si l'esprit a reçu l'instruction convenable, et si l'âme travaille à

devenir forte par la pratique de la vertu, ne craignez rien pour votre

fille, et encore une fois, laissez-la jouir et respectez sa joie. C'est

l'oiseau qui, fier de ses plumes nouvelles, bat des ailes comme pour

s'élancer dans l'espace, mais qui bientôt, effrayé de sa faiblesse, se

blottira dans son nid et s'y cachera sous l'aile maternelle.»

C'est une époque admirable dans la vie que celle où la jeune fille,

enfant de la Vierge immaculée, aime Dieu dans la céleste pureté de

son âme, et où elle voit pleinement en Lui le principe de toutes les

connaissances intellectuelles aussi bien que de toutes les vertus

morales. Comme le dit l'évêque, elle jouit alors de _la béatitude des

coeurs purs, qui est de voir Dieu_.

C'est là le magnifique résultat de l'éducation qui s'appuie sur la

raison éclairée par la foi; mais cette foi ne doit pas demeurer à l'état

de principe, il faut qu'elle soit pratique. Déjà, en suivant la jeune

fille dès le berceau, l'évêque avait dit quelles prières, quels

exercices de piété conviennent à tel ou tel âge, et comment cette piété

peut et doit aider aux études des enfants et combattre les défauts de

ceux-ci. Mais l'illustre prélat consacre particulièrement les trois

dernières de ses _Lettres sur l'éducation des filles_ à définir ce que

doit être la piété dans une maison d'éducation. Ce qui manque surtout,

même dans les bons pensionnats, ce sont les bases solides de la vraie

instruction chrétienne, et par conséquent les bases solides de la vraie

piété.

La religion est l'objet d'un cours à peu près semblable aux autres,

et qui, généralement, fatigue l'esprit de la jeune fille alors qu'il

devrait saisir son intelligence et enflammer son coeur. Et quant à la

piété, l'évêque d'Orléans s'est plus d'une fois élevé, avec les maîtres

de la vie chrétienne, contre cette dévotion mal comprise où la lettre

tue l'esprit. En s'adressant un jour aux femmes du monde, il leur

disait:

«Et parmi les femmes chrétiennes, laissez-moi, Mesdames, vous le dire,

il y en a trop de celles que le monde nomme des dévotes, ce qui veut

dire des personnes qui mettent leur piété plus dans l'extérieur que

dans le fond de l'âme et de la vie, plus dans les formules que dans les

oeuvres. Une telle dévotion n'est pas la vraie, elle manque de solidité;

et loin d'être pour l'âme comme l'est la vraie et solide piété, un

heureux développement, d'où résulte une admirable fécondité d'oeuvres et

de vie, elle la rétrécit plutôt, ne la féconde en rien, n'empêche pas

la vie d'être vide, et ne sauvera pas la femme qui s'annule ainsi, des

sévérités de l'Évangile contre les serviteurs inutiles. Que dis-je? Avec

une telle et si pauvre vie, la piété elle-même n'est pas en sûreté,

et si de grandes chutes ne se rencontrent pas, c'est peut-être que

l'occasion ne s'est pas présentée. La piété doit tout élever et tout

ennoblir dans l'âme. Mais peut-elle être vraiment dans une vie où

les pratiques extérieures seraient tout, et le travail de l'âme sur

elle-même rien? Non, ni les formules de prières ne peuvent suppléer aux

sentiments du coeur; ni les pratiques extérieures de dévotion, surtout

les pratiques surérogatoires, aux actes obligés, aux oeuvres, aux

devoirs[494].»

[Note 494: Mgr Dupanloup, _Conférences aux femmes chrétiennes_,

publiées par M. l'abbé Lagrange. 1881.]

En effet, c'est une prière morte que celle que ne suit pas l'effort

courageux qui corrige les défauts et qui dompte les passions. La vraie

piété ne consiste pas à cueillir sans peine sur la route de la vie les

fleurs que l'on offre à Dieu. La vraie piété ressemble à ces instruments

de labour qui sarclent les mauvaises herbes ou qui déchirent la terre

dont le sillon produira le bon grain. Alors la piété est encore, un

travail, celui qui extirpe le mal et féconde le bien.

Une solide instruction chrétienne permettra seule à la jeune fille

d'acquérir l'énergie morale qui n'est au fond que la piété agissante.

La femme française dans les temps modernes · 第 12 / 19 题