charité établies sur la paroisse de Saint-Nicolas du Chardonnet, la
première de ces confréries qui se fût formée à Paris. Il savait bien,
cet homme évangélique, que pour aimer et secourir l'enfance malheureuse,
toute femme sent tressaillir en elle un coeur de mère. Les généreuses
chrétiennes à qui saint Vincent faisait appel, ne purent d'abord sauver
qu'une douzaine de ces pauvres innocents, «bien plus à plaindre que ceux
qu'Hérode fit massacrer». Il fallut les tirer au sort! (1638.)
Les associées du bon saint augmentent peu à peu le nombre de leurs
enfants d'adoption. Elles essayent même de les sauver tous. Puis, un
jour, les ressources manquent. C'est alors que, dans une assemblée
générale tenue vers 1648, a lieu cette scène incomparable qui a été tant
de fois retracée, et que, néanmoins, je me garderai bien de ne point
placer ici parmi les plus beaux titres d'honneur de la femme française.
Saint Vincent de Paul «mit en délibération si la Compagnie devait
cesser, ou bien continuer à prendre soin de la nourriture de ces
enfants, étant en sa liberté de s'en décharger, puisqu'elle n'avait
point d'autre obligation à cette bonne oeuvre que celle d'une simple
charité. Il leur proposa les raisons qui pouvaient les dissuader ou
persuader; il leur fit voir que jusqu'alors, par leurs charitables
soins, elles en avaient fait vivre jusqu'à cinq ou six cents, qui
fussent morts sans leur assistance; dont plusieurs apprenaient métier,
et d'autres étaient en état d'en apprendre; que par leur moyen tous ces
pauvres enfants, en apprenant à parler, avaient appris à connaître et
à servir Dieu; que de ces commencements elles pouvaient inférer quelle
serait à l'avenir la suite de leur charité. Et puis élevant un peu la
voix, il conclut avec ces paroles: «Or sus, mesdames, la compassion et
la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants;
vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon
la nature les ont abandonnés; voyez maintenant si vous voulez aussi les
abandonner. Cessez d'être leurs mères, pour devenir à présent leurs
juges, leur vie et leur mort sont entre vos mains; je m'en vais prendre
les voix et les suffrages: il est temps de prononcer leur arrêt, et
de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils
vivront, si vous continuez d'en prendre un charitable soin; et au
contraire, ils mourront et périront infailliblement si vous les
abandonnez: l'expérience ne vous permet pas d'en douter[424]».
[Note 424: Abelly, _l. c._]
L'émotion qui vibrait dans la voix du saint «faisait assez connaître
quel était son sentiment». La sentence des juges ne pouvait se traduire
que par des larmes et par les plus généreux sacrifices. L'oeuvre des
Enfants-Trouvés était définitivement fondée.
Collectivement ou isolément, les femmes s'associent à toutes les oeuvres
de saint Vincent de Paul. Elles assistent les galériens dont leur guide
a soulagé les tortures physiques et les misères morales. Avant même
qu'il y eût des Dames de la Charité, Mme de Gondi s'était occupée de
faire évangéliser les galériens par M. Vincent et ses missionnaires.
Plus tard, la duchesse d'Aiguillon qui fait donner à notre saint
l'aumônerie générale des galères, obtient de son oncle, le cardinal de
Richelieu, la fondation d'un hôpital pour les galériens, à Marseille,
et y contribue par sa munificence. Les premières protectrices des
Enfants-Trouvés, les dames de la Charité de Saint-Nicolas du Chardonnet,
concourent aussi à cette oeuvre. Ce sont elles encore qui visitent dans
leurs infectes et sépulcrales prisons les galériens de Paris. Mme de
Miramion suit cet exemple; elle porte aux prisonniers des secours, des
consolations, de douces paroles de relèvement. Mme de Maignelais,
soeur de M. de Gondi, visite aussi les galériens, et assiste jusqu'aux
condamnés à mort.
Mme de Maignelais fonde une maison de filles repenties sous le vocable
de sainte Madeleine, la grande pécheresse rachetée par l'amour divin.
Les établissements de ce genre n'étaient pas nouveaux, mais, plus que
jamais, ils devenaient nécessaires à une époque où, comme nous le
disions plus haut, la licence régnait dans les villes, qui étaient
devenues des camps.
Mme de Miramion, animée de l'esprit de saint Vincent, fonde une maison
analogue, mais elle lui donne une grande extension; elle crée le refuge
de la Pitié pour les femmes de mauvaise vie que l'autorité y fait
enfermer de force, et le refuge de Sainte-Pélagie pour les femmes
repentantes qui, de leur propre mouvement, viennent y mener une vie
de pénitence. Pour sauver ces âmes malades, Mme de Miramion avait le
suprême remède, la miséricordieuse tendresse du Bon Pasteur qui ramène
sur son épaule la brebis égarée.
La Pitié et Sainte-Pélagie deviennent des établissements publics. Pour
les fonder, Mme de Miramion avait rencontré parmi ses appuis, le grand
coeur de Mme d'Aiguillon.
Nous savons ce que Mme de Miramion avait fait pour l'instruction
primaire des enfants du peuple, et aussi pour leur instruction
professionnelle. Sous ce dernier rapport, les dames de la Charité ont
aussi mérité nos hommages, elles qui faisaient apprendre un état à leurs
chers enfants trouvés.
Le rôle des femmes du monde est immense au XVIIe siècle dans les oeuvres
du bien. Quels résultats que ceux-ci: le salut des provinces ruinées,
la régénération des campagnes par les missions à l'intérieur,
l'évangélisation des contrées lointaines avec l'extension de l'influence
française, le soulagement des malades, l'assistance des pauvres et
surtout des vieillards, l'instruction primaire et professionnelle des
enfants du peuple, l'enfance exercée au devoir en même temps qu'au
travail, la jeune fille préservée du vice, la pécheresse ramenée au
bien; le forçat lui-même obligé de bénir dans la main qui le secourt et
dans le coeur qui le plaint, la vertu efficace de la sublime religion
que rien, quoi qu'on fasse, ne saura jamais remplacer pour inspirer de
tels actes!
Cette inspiration chrétienne avait eu ici à son service la force que
donne l'association. C'était là l'un des rares bienfaits produits par
la transformation sociale qui avait amené les familles nobles à Paris.
Naguère la charité avait été surtout une action individuelle:
elle devenait désormais une puissance sociale. Mais si, dans les
circonstances exceptionnelles, comme le désastre de quelques provinces,
il fallait le concours de cette grande charité sociale, nous n'en
regretterons pas moins que, dans les circonstances normales de la vie,
les châtelaines aient trop souvent privé leurs paysans de la protection
maternelle qui était le doux apanage de leurs aïeules. Sans parler,
bien entendu, des émigrations forcées que provoqua la ruine de trois
provinces, Paris ne serait pas devenu le refuge de tous les misérables
si, comme au moyen âge, ceux-ci avaient trouvé dans le pays natal les
secours de leurs seigneurs.
Les oeuvres de saint Vincent de Paul, ces oeuvres auxquelles les femmes
du XVIIe siècle donnaient une impulsion vigoureuse, n'auraient pas été
possibles, si pour les accomplir, il n'y avait eu, avec les vaillants
prêtres de la Mission, ces admirables femmes dont je vais enfin
prononcer le nom: les soeurs de la Charité, les filles de saint Vincent!
Leur ordre était né des confréries même de la Charité. Lorsque ces
confréries s'étaient répandues à Paris, et que des femmes de condition
s'y étaient enrôlées, celles-ci avaient bien le zèle généreux, le
dévouement qui ne calcule pas, mais leurs devoirs domestiques et sociaux
ne leur permettaient pas de veiller assidûment les malades. Ce fut alors
que l'on proposa à M. Vincent de consacrer spécialement au service des
pauvres malades, de pieuses filles de la campagne qui, avec toute la
charité de leurs coeurs et toute la vigueur de leurs forces physiques,
se dévoueraient à Jésus-Christ dans les êtres souffrants. L'active
promotrice des confréries de la Charité, Mme Le Gras, fut l'institutrice
de ces saintes filles qui vénèrent en elle et dans saint Vincent de Paul
les fondateurs de leur ordre.
La maison que Mlle Le Gras occupait sur la paroisse de Saint-Nicolas du
Chardonnet, fut la première communauté des filles de la Charité. Leurs
premières bienfaitrices furent Mlle Lamy, fille d'un administrateur de
l'hôpital général, et Mme de Miramion. Et comme le nom de la duchesse
d'Aiguillon était destiné à être revendiqué par toutes les grandes
oeuvres du XVIIe siècle, ce fut encore à la prière de la noble duchesse
que l'archevêque de Paris accorda aux soeurs de la Charité le privilège
nécessaire pour que leur association fût érigée en communauté.
Obligées d'aller à la recherche de toutes les misères, les filles de la
Charité ne pouvaient mener la vie claustrale de ces saintes Carmélites
qui, introduites en France par Mme Acarie, offraient aux âmes
contemplatives ou aux coeurs blessés de la vie, leur inviolable asile de
paix, de prière et de pénitence. Les soeurs de la Charité ne pouvaient
être et n'étaient pas des religieuses. Dans la règle qu'il leur donna,
saint Vincent de Paul disait: «Elles considéreront qu'encore qu'elles
ne soient pas dans une religion, cet état n'étant pas convenable aux
emplois de leur vocation, néanmoins parce qu'elles sont beaucoup plus
exposées que les religieuses cloîtrées et grillées, n'ayant pour
monastère que les maisons des malades; pour cellule, quelque pauvre
chambre, et bien souvent de louage; pour chapelle, l'église paroissiale;
pour cloître, les rues de la ville; pour clôture, l'obéissance; pour
grille, la crainte de Dieu; et pour voile, la sainte modestie. Pour
toutes ces considérations, elles doivent avoir autant ou plus de vertu
que si elles étaient professes dans un ordre religieux[425]».
[Note 425: Abelly. _l. c._]
Ces pieuses filles deviennent les ministres de l'Assemblée générale des
dames de la Charité. A elles l'assistance spirituelle et corporelle du
malade, soit dans le logis de la misère, soit à l'hôpital! A elles
la maternité de l'enfant trouvé et du vieillard délaissé! A elles
l'éducation des enfants du peuple! Elles pansent les plaies morales
comme les plaies physiques; la plus hideuse lèpre de l'âme ou du corps
les attire au lieu de les repousser. Elles soignent les pestiférés, et
les galériens les voient se pencher sur eux dans leurs blanches auréoles
comme des anges qui apparaîtraient aux damnés au milieu des supplices de
l'enfer.
Dans les calamités publiques elles sont là. Ce sont elles qui, à Paris,
pendant la Fronde, distribuent aux pauvres, aux réfugiés, la nourriture
quotidienne. Le 21 juin 1652, saint Vincent de Paul écrit à propos des
charges qui pèsent sur sa famille spirituelle: «Les pauvres filles de la
Charité y ont plus de part que nous, quant à l'assistance corporelle des
pauvres. Elles font des distributions de potage tous les jours, chez
Mlle Le Gras, à treize cents pauvres honteux, et dans le faubourg
Saint-Denis à huit cents réfugiés, et dans la seule paroisse de
Saint-Paul quatre ou cinq de ces filles en donnent à cinq mille pauvres,
outre soixante ou quatre-vingts malades qu'elles ont sur les bras. Il y
en a d'autres qui font ailleurs la même chose».
Deux jours après, soit que M. Vincent ait été plus amplement informé,
soit que le nombre des pauvres assistés se soit accru, c'est à huit
mille de ces malheureux que les Soeurs de la paroisse de Saint-Paul
donnent la nourriture[426].
[Note 426: _Lettres_ de saint Vincent de Paul à M. Lambert, date citée
dans le texte. Aux soeurs de charité, à Valpuiseau, 23 juin 1652]
Ainsi que les prêtres de la Mission, elles tombent victimes de leur
chrétienne et patriotique charité. A Réthel, à Calais, on les verra se
dévouer aux soldats blessés ou malades. A l'hôpital de Calais, quatre
filles de la Charité ont la charge de cinq ou six cents militaires.
Elles succombent à la tâche; toutes sont malades, deux d'entre elles
meurent. En les recommandant aux prières de ses missionnaires, leurs
dignes frères d'armes, M. Vincent disait: «La reine nous a fait
l'honneur de nous écrire pour nous mander d'en envoyer d'autres à
Calais, afin d'assister ces pauvres soldats. Et voilà que quatre s'en
vont partir aujourd'hui pour cela. Une d'entre elles, âgée d'environ
cinquante ans, me vint trouver vendredi dernier à l'Hôtel-Dieu, où
j'étais, pour me dire qu'elle avait appris que deux de ses soeurs
étaient mortes à Calais, et qu'elle venait s'offrir à moi pour y être
envoyée à leur place, si je le trouvais bon; je lui dis: Ma soeur, j'y
penserai: et hier elle vint ici pour savoir la réponse que j'avais à
lui faire. Voyez, messieurs et mes frères, le courage de ces filles à
s'offrir de la sorte, et s'offrir d'aller exposer leur vie, comme des
victimes, pour l'amour de Jésus-Christ et le bien du prochain: cela
n'est-il pas admirable? Pour moi, je ne sais que dire à cela, sinon que
ces filles seront mes juges au jour du jugement. Oui, elles seront nos
juges, si nous ne sommes disposés comme elles à exposer nos vies pour
Dieu[427]...»
[Note 427: Abelly, _l. c._ Comp. _Lettres_. A ma soeur Hardemont, 10
août 1658.]
Pour rendre hommage à de tels actes, la parole d'ordinaire si simple
de l'apôtre a des accents où vibre un religieux enthousiasme. Et c'est
justice. Que, dans l'enivrement du combat, le drapeau du régiment
échappe à une main mourante, nous comprenons l'ardeur avec laquelle des
bras généreux s'étendent pour soutenir le symbole de l'honneur français.
Mais que, dans un hôpital, la place des héroïques victimes de l'épidémie
soit revendiquée comme un poste d'honneur, c'est là un de ces faits
sublimes que nous offrent souvent les annales des filles de saint
Vincent, et qui attestent que dans la vaillante race des femmes
françaises, la soeur de charité a plus que le courage du soldat, la
vocation du martyr.
Les Dames de la Visitation, fondées par saint François de Sales et
sainte Chantal, prêtent aussi leur concours aux oeuvres de saint Vincent
de Paul, supérieur de leur maison de Paris. Ce fut leur exquise douceur
qui fit désirer à M. Vincent qu'elles se dévouassent aux pécheresses.
Elles comprenaient certainement cette mission, les filles spirituelles
du saint docteur de _l'Amour de Dieu_, les religieuses parmi lesquelles
allait bientôt surgir la bienheureuse qui montra à notre pays ce que le
Coeur d'un Dieu peut renfermer de tendre pardon. Nous aimons à voir les
filles de saint François de Sales et les filles de saint Vincent de Paul
se rencontrer dans la communion de la charité. Nous aimons à les voir
servir le Dieu des miséricordes au lieu de ce Dieu sombre et jaloux que
les jansénistes présentaient à leurs adeptes, et particulièrement à ces
austères religieuses de Port-Royal, qui mirent au service de l'erreur
une intrépidité digne d'une meilleure cause. Nous aimons encore à
opposer la charité active que pratiquaient les collaboratrices de saint
Vincent à ce quiétisme qu'allait bientôt prêcher une autre femme, Mme
Guyon.
Après avoir parlé des femmes politiques qui, par leurs intrigues,
contribuèrent à la ruine de la France, je me suis arrêtée avec bonheur
devant les femmes de bien qui la relevèrent parla puissance de leur
charité. C'est qu'en effet, la vraie mission sociale de la femme est
dans les oeuvres du bien, et non dans les intrusions politiques. Mme de
Maintenon en est un exemple de plus. Généreusement associée aux bonnes
oeuvres de Mme de Miramion, elle-même fondatrice de l'Institut de
Saint-Cyr, son rôle est moins heureux lorsqu'elle touche aux affaires
publiques. Sans doute elle n'eut pas, dans la révocation de l'édit
de Nantes, la part qu'on lui a attribuée[428]. Elle ne voulait pas de
conversion forcée, et pour elle la douce et persuasive éloquence d'un
Fénelon ou d'un Fléchier, la puissante dialectique d'un Bourdaloue
étaient les meilleurs instruments de propagande. Mais s'il faut effacer
de son rôle politique cette participation à une funeste mesure, il est
d'autres circonstances où son immixtion dans les affaires d'État fut
malheureuse. Il n'est pas jusqu'à sa sensibilité féminine qui ne devînt
néfaste au pays quand, par ses larmes, elle obtint de Louis XIV qu'il
reconnût le fils de Jacques II pour roi d'Angleterre. C'est par
l'influence de Mme de Maintenon que l'inepte Chamillart a la double
succession d'un Louvois et d'un Colbert, et que le présomptueux Villeroi
est investi du commandement qui fait de lui le prisonnier de Crémone et
le vaincu de Ramillies.
[Note 428: Duc de Noailles, _Histoire de Mme de Maintenon_.]
Il est toutefois une intervention politique dans laquelle Mme de
Maintenon attire notre sympathie, parce qu'elle n'y figure que dans
ses attributions de femme et dans ses sentiments de chrétienne. C'est
lorsque, en 1693, elle inspire à Louis XIV, victorieux encore, une
généreuse pitié pour les misères du peuple et lui fait désirer la paix.
Nous retrouvons alors en elle l'amie de Fénelon et de Mme de Miramion.
En dépit de regrettables erreurs, l'influence de Mme de Maintenon est
celle d'une femme honnête. Mais que dire du rôle que jouent au VIIIe
siècle Mme de Prie, Mme de Pompadour, Mme du Barry: Mme de Prie, vraie
reine de France de par la grâce du duc de Bourbon, et mettant au service
de l'Angleterre une influence salariée; Mme de Pompadour qui, tout en
n'ayant pas été, comme on le croyait jusque dans ces derniers temps,
la première instigatrice de la guerre de Sept ans [429], la favorise de
toutes ses forces pour plaire à la grande souveraine étrangère dont les
prévenances la flattent; Mme de Pompadour, élevant ou précipitant les
ministres, faisant donner à un Soubise le bâton de maréchal, mérité par
Chevert; et, pour se venger de la juste sévérité des jésuites à son
égard, poussant le roi à la suppression de leur ordre; Mme du Barry
enfin, dont le nom souillerait ici pour la seconde fois notre étude s'il
n'était, cette fois encore, marqué d'un stigmate flétrissant [430]; Mme du
Barry à qui la France dut la destruction de ses parlements et le triste
ministère d'un duc d'Aiguillon.
[Note 429. M. le duc de Broglie a rétabli sur cette question la vérité
historique dans son récent ouvrage, le Secret du roi.]
[Note 430. Voir plus haut, chapitre III.]
Devant le règne honteux de cette dernière favorite, quelques coeurs de
femmes battirent d'une noble indignation. A la fin du chapitre précédent
j'ai fait allusion à des Françaises qui propagèrent à l'étranger les
idées humanitaires et les belles utopies que vit éclore la fin du XVIIIe
siècle: c'étaient les correspondantes du roi de Suède, Gustave III,
qui nous sont connues par la récente publication de leurs lettres,
conservées dans les papiers d'Upsal[431]. A la mort de Louis XV, l'une
de ces amies de Gustave III, la comtesse de Boufflers, lui écrit les
détails de cette mort, lui parle des huées qui accompagnèrent le
cercueil sur la route de Saint-Denis; et cette femme qui, cependant,
n'était pas de moeurs irréprochables, ne peut s'empêcher de voir dans
ces démonstrations de mépris, une revendication de la conscience
publique outragée par l'ignominieuse puissance de Mme du Barry: «Rien
n'est plus inhumain que le Français indigné, dit-elle, et, il faut
en convenir, jamais il n'eut plus sujet de l'être; jamais une nation
délicate sur l'honneur et une noblesse naturellement fière n'avaient
reçu d'injure plus insigne et moins excusable que celle que le feu roi
nous a faite lorsqu'on l'a vu, non content du scandale qu'il avait donné
par ses maîtresses et par son sérail à l'âge de soixante ans, tirer de
la classe la plus vile, de l'état le plus infâme, une créature, la pire
de son espèce, pour l'établir à la cour, l'admettre à table avec sa
famille, la rendre la maîtresse absolue des grâces, des honneurs,
des récompenses, de la politique et des lois, dont elle a opéré la
destruction, malheurs dont à peine nous espérons la réparation. On ne
peut s'empêcher de regarder cette mort soudaine et la dispersion de
toute cette infâme troupe comme un coup de la Providence. Toutes les
apparences leur promettaient encore quinze ans de prospérité, et, si
leur attente n'eût été déçue, jamais peut-être les moeurs et l'esprit
national n'auraient pu s'en relever[432].»
[Note 431: A. Geffroy, _Gustave III et la cour de France_.]
[Note 432: La comtesse de Boufflers à Gustave III. Lettre publiée par
M. Geffroy, _ouvrage cité_.]
Bien opposée à l'influence de Mme du Barry est celle que cherchent à
exercer sur Gustave III, Mme de Boufflers et les autres correspondantes
du jeune roi, la comtesse de Brionne, née princesse de Rohan-Lorraine,
la comtesse d'Egmont et sa digne amie Mme Feydeau de Mesmes, la comtesse
de la Marck. Nous venons d'entendre l'une d'elles flétrir la faiblesse
royale qui livrait la dignité de la France aux caprices d'une immonde
créature. La conduite du roi arrache de superbes accents à la comtesse
d'Egmont, cette intéressante jeune femme dont Gustave III portait les
couleurs et qui, mourante, se servait de la respectueuse tendresse
qu'elle avait inspirée à son royal chevalier, pour lui faire entendre
des paroles telles que celles-ci: «Je suis loin de me plaindre que vous
ne m'ayez pas écrit plus tôt. Votre gloire est mon premier bonheur,
vous le savez; c'est ainsi que je vous aime: préférez-moi le plus léger
besoin du dernier de vos sujets...[433]»
[Note 433: La comtesse d'Egmont à Gustave III, 1er octobre. 1772.
Lettre publiée par M. Geffroy, _ouvrage cité_.]
Avis bien digne de la femme qui conseillait à Gustave III de faire
planter la Dalécarlie en pommes de terre pour le soulagement de son
peuple!
Toutes les amies de Gustave s'appliquent à faire de lui le roi d'un
peuple libre, heureux, bénissant dans son souverain la paternelle bonté
d'un Henri IV. Ce type royal, la comtesse d'Egmont se désespère de ne
pouvoir le trouver dans Louis XV. «Votre Majesté m'accuse de ne pas
aimer le roi. Hélas! ce n'est pas ma faute, et le regret de ne pouvoir
jouir des sentiments les plus nobles me fait seul soutenir avec tant de
chaleur l'opinion que vous me reprochez.» Elle ajoute qu'en assistant
récemment à une pièce qui lui paraissait remplie de sentiments français,
le _Bayard_, de Debelloy, elle aurait acheté de son sang «une larme du
roi.» Elle croit que les Français pourraient encore devenir les sujets
«les plus soumis et les plus fidèles.... Un mot, un regard leur suffit
pour répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang; mais _ce mot
n'est pas dit!_... Après Bayard, exaltée par la pitié, irritée de
la froideur des assistants, je courus chez Mme de Brionne parler en
liberté. Nous relûmes votre lettre et nous répétâmes mille fois: Voilà
donc un roi qu'on peut aimer! Nous l'avons vu; il produirait des Bayard,
il ferait revivre Henri IV; il existe, et ce n'est pas pour nous: Dites
encore que nous sommes républicaines[434]!»
[Note 434: La comtesse d'Egmont à Gustave III, Lettre publiée par M.
Geffroy, _l. c._]
A travers le ton de sensibilité et d'enthousiasme qui dénote l'école
de Rousseau, il est impossible de méconnaître ce qu'il y a de bonté et
d'humanité dans ces accents. Comme la plupart des correspondantes de
Gustave III, comme d'ailleurs une grande partie de la noblesse de ce
temps, la comtesse d'Egmont voulait la liberté, mais la cherchait
malheureusement en dehors de l'Évangile: erreur fatale qui, en se
propageant dans le peuple, amena la Révolution. Cette noblesse française
devait chèrement payer l'imprudente ardeur avec laquelle elle ébranlait
le trône et l'autel[435]. Mais, à ces gentilshommes et à ces grandes dames
qui voulaient le bien en se méprenant sur les moyens de le faire, nous
devons appliquer le mot de l'Évangile: «Paix sur la terre aux hommes de
bonne volonté.»
[Note 435: Caro, _la Fin du XVIIIe siècle_.]
Je me suis plu à rendre hommage aux intentions que révèle la
correspondance de quelques Françaises avec Gustave III, parce que j'y
ai généralement trouvé moins une intervention politique que le désir
de faire triompher ces principes de justice, d'honneur et d'humanité
auxquels les femmes ne doivent pas demeurer étrangères. Le don de
conseil, qui appartient à la femme forte, trouve ici encore son emploi,
pourvu qu'il soit exercé avec prudence[436]. Pour l'épouse, pour la mère,
le droit de conseiller est particulièrement un devoir, un devoir que
sait remplir auprès de son fils la sainte mère de Louis XVI, quand elle
rappelle au jeune prince que les rois doivent représenter Dieu sur la
terre par leur majesté, par leur action bienfaisante, par la pureté de
leur vie, et que, «plus ils auront de ressemblance avec ce divin modèle,
plus ils s'assureront les hommages des peuples.» Saint Louis, c'est là
le type qu'elle présentait au futur roi martyr!
[Note 436: Disons ici que toutes les correspondantes de Gustave III
n'ont pas échappé au reproche de pédantisme; et que, tout en s'excusant
de sa témérité avec une modestie féminine, Mme de Boufflers semble plus
régenter le roi que le conseiller. Voir les lettres publiées par M.
Geffroy.]
Heureuse Marie-Antoinette si, comme la mère de Louis XVI, elle avait pu
n'exercer son influence que dans la limite que lui prescrivaient
les devoirs de la femme forte! Mais, entraînée dans la mêlée des
compétitions politiques et des luttes révolutionnaires, l'auguste reine
allait témoigner que si le pouvoir est pour la femme une arme qu'elle
rend facilement dangereuse au pays, cette arme, hélas! peut la tuer
elle-même.
Ah! ce pouvoir, Marie-Antoinette ne l'a pas cherché! Lorsque, presque
enfant encore, elle est venue en France dans le charme de sa ravissante
beauté et de sa grâce aérienne, dans l'irrésistible attrait d'une nature
expansive qui a besoin d'être aimée et qui appelle la tendresse, un long
cri d'amour a éclaté sur son passage. Cet enthousiasme populaire qu'elle
soulève et dont les enivrantes émotions ne la rassasieront jamais, c'est
là sa puissance, c'est là sa royauté. Et cette royauté, qu'elle est
heureuse de la devoir au pays de France! Française, elle l'est par
son éducation, par les élans spontanés de sa généreuse nature, par la
vivacité de son esprit, par l'étourderie et la gaieté de son caractère,
et la frivolité même de ses goûts. Aussi avec quelle indulgence elle
excuse les défauts de ses _chers vilains sujets_: leur légèreté, la
mobilité d'impression avec laquelle, après s'être laissés aller aux
mauvaises suggestions, ils reviennent si aisément au bien! «Le caractère
est bien inconséquent, mais n'est pas mauvais, écrit-elle à sa mère; les
plumes et les langues disent bien des choses qui ne sont point dans le
coeur.» Et comme elle se plaît en même temps à faire ressortir tout ce
qu'il y a dans ce pays de bonne volonté pour le bien! «Il est impossible
que mon frère n'ait pas été content de la nation d'ici, car, pour lui
qui sait examiner les hommes, il doit avoir vu que, malgré la grande
légèreté qui est établie, il y a pourtant des hommes faits et d'esprit,
et en général un coeur excellent et beaucoup d'envie de bien faire[437].»
[Note 437: Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 22 juin 1775, 14
janvier 1776, 14 juin 1777. _Marie-Antoinette, reine de France. Sa
correspondance avec Marie-Thérèse, etc._ Ouvrage publié par M. d'Arneth
et M. Geffroy.]
Mais la jeune reine n'avait point alors la pensée que ce dût être à
elle de «bien mener,» non pas que déjà elle ne fût entraînée par ses
affections à se mêler de ces affaires auxquelles répugnait sa vive et
juvénile nature. Mais elle ne prétendait pas agir sur la marche
générale de la politique. Elle avait au coeur une bien autre ambition.
Pouvait-elle oublier ce beau titre de nos souveraines: _reine de France
et de charité?_ Certes, elle le méritait, ce titre, la généreuse femme.
Ils en témoignent, ce paysan blessé qu'elle secourt, ce vieux serviteur
qu'elle panse de ses mains, ces humbles ménages qu'elle recueille au
Petit-Trianon, ces filles pauvres qu'elle dote, ces femmes âgées pour
lesquelles elle fonde un hospice; cette société de charité maternelle
qui se crée sous son patronage!
La reine étend plus loin sa puissance. Les vieilles gloires françaises
reçoivent son hommage; elle les honore dans les hommes dont le nom les
rappelle. Par son intervention, le petit-neveu de Corneille, père de
famille plongé dans la misère, obtient du roi une gratification de 1,200
livres. En entendant louer l'action du chevalier d'Assas, elle s'étonne
du long oubli où est demeuré ce fait sublime et veut savoir si le héros
a laissé une famille. Cette famille existe, et elle obtient une pension
héréditaire.
Les gloires du passé ne font pas oublier à Marie-Antoinette les besoins
du présent, s'il faut en croire la tradition suivant laquelle, dès les
premiers temps du règne de Louis XVI, la jeune reine aurait voulu que la
cour et le gouvernement fussent transférés à Paris. De grands travaux
d'utilité publique, l'achèvement du Louvre, la transformation de ce
palais en un musée, tous ces projets que d'autres temps devaient voir
se réaliser, se seraient rattachés au plan de cette jeune reine qui ne
semblait occupée que de ses plaisirs. M. de Maurepas aurait fait échouer
ce plan[438]. Hélas! c'est comme prisonnière que la famille royale devait
un jour habiter les Tuileries.
[Note 438: Edmond et Jules de Goncourt, _Histoire de
Marie-Antoinette_.]
Rappelons encore un autre fait qui, celui-là, est complètement
historique: l'acte de généreux patriotisme par lequel la reine, pour
doter la France d'un vaisseau, renonça au superbe collier de diamants
que le roi lui offrait et qui devint l'origine du procès célèbre dont
les péripéties furent si douloureuses à Marie-Antoinette.
Faire le bien, c'était la préoccupation de la reine. Malheureusement la
prudence ne modérait pas toujours les élans de son coeur, et, comme nous
l'avons déjà dit, ce fut le besoin d'obliger ceux qu'elle aimait qui lui
fit toucher d'une main souvent imprudente aux affaires de l'État.
En devenant reine de France, elle n'a pas oublié que c'est au duc de
Choiseul qu'elle doit sa couronne, et que c'est le duc d'Aiguillon qui
a fait exiler ce ministre. Elle s'efforce de ramener au pouvoir M. de
Choiseul. Elle y échoue, mais, du moins, elle obtient son rappel de
l'exil et le renvoi du duc d'Aiguillon. Plus tard, elle fera exiler
celui-ci non seulement parce qu'il l'espionne et tient contre elle de
mauvais propos, mais parce qu'il est hostile à M. de Guines que protège
M. de Choiseul; M. de Guines, cet ambassadeur de France à Londres, qui
a un procès déshonorant que la reine fait reviser[439]. La reine, il faut
l'ajouter, aime à se dire qu'en obligeant M. de Choiseul, elle fait
remplir un grand acte de justice. Elle pense de même pour la revision
d'un autre procès, celui de MM. de Bellegarde, condamnés à un long
emprisonnement par une condamnation que M. de Choiseul juge inique.
C'est avec des larmes de joie que la reine a obtenu de Louis XVI la
revision de ces deux procès. Lorsque MM. de Bellegarde, qui lui doivent
plus que la liberté, l'honneur, viennent avec leurs familles se jeter
aux pieds de leur libératrice, la reine, modérant les transports de
cette reconnaissance, dit «que la justice seule leur avait été rendue;
qu'elle devait en ce moment même être félicitée sur le bonheur le plus
réel qui fût attaché à sa position, celui de faire parvenir jusqu'au roi
de justes réclamations[440].»
[Note 439: Le comte de Mercy à Marie-Thérèse, 15 juillet 1774;
Marie-Antoinette au comte de Rosemberg, 13 juillet 1775. D'Arneth et
Geffroy, _recueil cité_.]
[Note 440: Mme Campan, _Mémoires_.]
Mais le chaleureux appui que la reine accorde à M. de Guines a de
déplorables conséquences: Turgot et Malesherbes sont, eux aussi,
contraires à ce diplomate. La reine qui leur garde déjà rancune de
n'avoir pas appuyé ceux de ses protégés qu'elle voulait faire entrer
dans le cabinet, la reine, faisant violence à la conscience du roi, se
joint à la cabale qui renverse ces deux honnêtes ministres. Peut-être
Marie-Antoinette s'imaginait-elle que la France désirait ce changement.
Mais pour venger M. de Guines, elle montra une âpreté bien étrangère à
sa générosité habituelle. Elle aurait voulu que Turgot fût envoyé à la
Bastille le jour même où, par elle, M. de Guines était nommé duc! Voilà
ce qu'écrit avec douleur à l'impératrice Marie-Thérèse, l'ambassadeur
d'Autriche, le comte de Mercy-Argenteau. Lui-même le constate: la jeune
reine n'aime pas M. de Guines; mais elle soutient en lui l'ami de M. de
Choiseul[441].
[Note 441: Le comte de Mercy à Marie-Thérèse, 16 mai 1776, etc.
D'Arneth et Geffroy, _recueil cité_. Voir aussi l'introduction.]
Le 11 mai 1776, Marie-Antoinette écrivait à sa mère: «M. de Malesherbes
a quitté le ministère avant-hier... M. Turgot a été renvoyé ce même
jour... J'avoue à ma chère maman que je ne suis pas fâchée de ces
départs, mais je ne m'en suis pas mêlée[442].» La reine ignorait que
Marie-Thérèse savait à quoi s'en tenir sur la sincérité de cet aveu;
mais la jeune femme mentait comme une écolière qui a peur d'être
grondée. Elle se souvenait des reproches que sa mère lui avait faits au
sujet de ses premières imprudences politiques. L'empereur Joseph II,
tendrement attaché à sa soeur Marie-Antoinette, lui avait écrit alors
une lettre si dure que Marie-Thérèse crut devoir en empêcher l'envoi.
[Note 442: Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 15 mai 1776. D'Arneth et
Geffroy, _recueil cité_.]
Dans son français germanique, Joseph II avait adressé à la reine des
avertissements tels que ceux-ci: «De quoi vous mêlez-vous, ma chère
soeur, de déplacer les ministres, d'en faire envoyer un autre sur ses
terres, de faire donner tel département à celui-ci ou à celui-là, de
faire gagner un procès à l'un, de créer une nouvelle charge dispendieuse
à votre cour, enfin de parler d'affaires, de vous servir même de termes
très peu convenables à votre situation? Vous êtes-vous demandé une fois,
par quel droit vous vous mêlez des affaires du gouvernement et de
la monarchie française? Quelles études avez-vous faites? Quelles
connaissances avez-vous acquises, pour oser imaginer que votre avis ou
opinion doit être bonne à quelque chose, surtout dans des affaires qui
exigent des connaissances aussi étendues? Vous, aimable jeune personne,
qui ne pensez qu'à la frivolité, qu'à votre toilette, qu'à vos
amusements toute la journée, et qui ne lisez pas, ni entendez parler
raison un quart d'heure par mois, et ne réfléchissez, ni ne méditez,
j'en suis sûr, jamais, ni combinez les conséquences des choses que vous
faites ou que vous dites? L'impression du moment seule vous fait agir,
et l'impulsion, les paroles mêmes et arguments, que des gens que vous
protégez, vous communiquent, et auxquels vous croyez, sont vos seuls
guides[443].»
[Note 443: Joseph II an Marie-Antoinette, juillet 1775. _Marie
Antoinette, Joseph II und Leopold II. Ihr Briefwechsel_ herausgegeben
von Alfred Ritter von Arneth. Leipzig, 1866.]
Mais Marie-Thérèse et Joseph II étaient loin de vouloir que la reine
n'eût aucune action politique. Ils voulaient seulement qu'elle prît au
sérieux cette influence et la fît servir non à ces «petites passions»
comme les appelait le comte de Mercy, mais à des choses utiles. Ils
n'oubliaient pas ici leurs intérêts, et l'alliance autrichienne est
surtout ce qu'ils recommandent aux soins de Marie-Antoinette. C'est
pour que cette alliance ne soit pas compromise après le partage de la
Pologne, que Marie-Thérèse, abaissant sa dignité maternelle, avait
naguère reproché à la dauphine de France d'afficher pour Mme du Barry le
mépris que «la créature» lui inspirait. Froissée dans les plus fières
délicatesses de son âme, la jeune archiduchesse résistait à sa mère:
«Vous pouvez être assurée, lui écrivait-elle, que je n'ai pas besoin
d'être conduite par personne pour ce qui est de l'honnêteté[444].» Pour
obtenir de la pure jeune femme une parole banale que celle-ci adresse
enfin à Mme du Barry, il faut que sa mère l'adjure de sauver l'alliance
entre son pays natal et son futur royaume.
[Note 444: Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 13 octobre 1774. D'Arneth
et Geffroy, _recueil cité_.]
En 1778 éclate l'affaire de la succession de Bavière. Après que Joseph
II a illégalement envahi ce pays, la famille de Marie-Antoinette la
supplie d'obtenir que la France intervienne en faveur de l'Autriche. La
reine est alors, on le sait, toute-puissante sur Louis XVI. A l'empire
qu'elle exerce sur lui et qui a succédé à la froideur avec laquelle il
la traitait naguère, se joint le tendre intérêt qu'inspire l'espoir de
sa première maternité. En lisant les appels émouvants que lui adressent
cette mère qui, dit-elle, mourra de chagrin si l'alliance est rompue; ce
frère tant aimé qui, en lui reprochant de ne pas l'aider, lui déclare
que du moins elle n'aura pas à rougir de lui dans les prochains combats,
la jeune femme se trouble. Sa pâleur, ses larmes, trahissent son
angoisse. La vue de sa douleur déchire le coeur de Louis XVI; il pleure
avec elle, mais c'est avec ses ministres qu'il agit, et le devoir du roi
l'emporte sur la tendresse de l'époux[445]. Ce devoir et cette tendresse
se concilient du jour où la France, investie du beau rôle de médiatrice,
termine le conflit.
[Note 445: Voir dans le recueil de MM. d'Arneth et Geffroy, les
lettres de l'année 1778.]
Plus tard, lorsque Joseph II voulait que la Hollande lui livrât la libre
navigation de l'Escaut, la reine intervint avec une persévérante énergie
pour que la France soutînt son frère[446]. Par son traité avec l'Autriche,
la France s'était engagée à fournir à son alliée, en cas de juste
guerre, une somme de quinze millions, ou bien une armée de vingt-quatre
mille hommes. La reine demandait que ce dernier mode de secours fût
adopté. «Je ne pus l'obtenir, dit-elle à Mme Campan, et M. de Vergennes,
dans un entretien qu'il eut avec moi à ce sujet, mit fin à mes instances
en me disant qu'il répondait à la mère du dauphin et non à la soeur de
l'empereur[447].»
[Note 446: Voir dans le recueil de M. d'Arneth, _Marie Antoinette,
Joseph II und Leopold II_, les lettres échangées en 1784 et 1785.]
[Note 447: Mme Campan, _Mémoires_.]
Les quinze millions dont l'Autriche n'avait pas besoin, furent expédiés
à Vienne d'une manière qui fit croire au peuple que la reine vidait pour
sa famille les coffres de l'État! C'est par de tels faits que la reine
voyait se propager dans les classes populaires l'injurieux surnom qu'à
son arrivée en France on lui avait donné en haut lieu: _l'Autrichienne_.
Et cependant la critique impartiale l'a constaté: les sentiments
domestiques de la reine ne furent pas ici nuisibles à la France. Devant
la puissance grandissante et menaçante de la Prusse, le moment était
venu d'abandonner la vieille politique antiautrichienne. Qui donc
aujourd'hui oserait dire le contraire?
En agissant comme fille, comme soeur, et sagement contenue d'ailleurs en
cette circonstance par le gouvernement de Louis XVI, la reine n'avait
donc pas exercé une influence répréhensible. Il n'en fut pas de même
lorsque d'autres sentiments la jetèrent dans les luttes politiques.
Pendant les années où son mari ne lui avait témoigné que de
l'indifférence, la jeune femme avait reporté sur l'amitié le besoin de
tendresse qui était refoulé dans son coeur. Elle s'était créé, en dehors
de son cercle officiel, un cercle intime qu'elle se plaisait à retrouver
au Petit-Trianon. Dans cette délicieuse résidence, elle échappait aux
rigoureux détails d'une étiquette que lui rendait si odieuse l'éducation
patriarcale qu'elle avait reçue à Vienne. Rousseau avait mis à la mode
le goût des bergeries. Au milieu des élégantes rusticités d'une nature
artificielle, la reine de France est ravie d'échanger le sceptre contre
la houlette.
Marie-Antoinette a fui le tracas des affaires; elle a cherché dans une
paisible retraite les joies si pures de l'amitié. Elle a cru trouver
là non des courtisans, mais des amis. Et c'est par ce volontaire
dépouillement de sa grandeur, c'est par ce besoin d'une douce intimité
et d'une affection désintéressée, qu'elle se voit entraînée dans
le conflit des ambitions de cour. L'amitié si tendre qui unit
Marie-Antoinette à Mme de Polignac, devient un instrument de domination
pour la coterie qui entoure la favorite et que la reine rencontre
journellement chez son amie. Sous cette influence, Marie-Antoinette
nomme les ministres. Si certains choix sont bons, tels que ceux de M. de
Ségur et de M. de Castries, que dire des motifs qui décident la reine à
faire désigner M. d'Adhémar pour l'ambassade de Londres: il ennuie la
reine, c'est là son titre à ce brillant éloignement de Versailles[448].
On arrache à Marie-Antoinette, malgré ses répugnances, la nomination
de Calonne; et bien qu'elle n'encourage pas les dilapidations de ce
ministre, bien qu'elle le fasse même renvoyer, on la rend responsable de
l'état où il a mis les finances. _Madame Déficit_, tel est le nom cruel
dont la baptisent les Halles. Un jour viendra où Marie-Antoinette
dira «que si les reines s'ennuient dans leur intérieur, elles se
compromettent chez les autres[449].»
[Note 448: Mme Campan, _Mémoires_.]
[Note 449: Id., _id_.]
C'est encore à une amitié qu'elle cède quand, à la prière de son
précepteur, l'abbé de Vermond, elle fait donner pour successeur à
Calonne l'inepte Brienne. C'est en 1787. Date funeste pour le repos de
Marie-Antoinette! Par la faiblesse du roi, par le peu de confiance
que le nouveau ministre inspire à Louis XVI, la reine est obligée
d'intervenir directement dans la conduite des affaires. Jusque-là son
influence réelle s'est bornée au choix plus ou moins heureux de quelques
personnages officiels. Maintenant c'est à la direction même de la
politique que la condamnent son dévouement d'épouse et aussi sa
prévoyance de mère.
«Elle s'affligeait souvent de sa position nouvelle, et la regardait
comme un malheur qu'elle n'avait pu éviter, dit Mme Campan. Un jour que
je l'aidais à serrer des mémoires et des rapports que des ministres
l'avaient chargée de remettre au roi: «_Ah!_ dit-elle en soupirant, _il
n'y a plus de bonheur pour moi depuis qu'ils m'ont faite intrigante._»
Je me récriai sur ce mot. «Oui, reprit la reine, c'est bien le
mot propre; toute femme qui se mêle d'affaires au-dessus de ses
connaissances, et hors des bornes de son devoir, n'est qu'une
_intrigante_; vous vous souviendrez au moins que je ne me gâte pas, et
que c'est avec regret que je me donne moi-même un pareil titre; les
reines de France ne sont heureuses qu'en ne se mêlant de rien, et en
conservant un crédit suffisant pour faire la fortune de leurs amis et le
sort de quelques serviteurs zélés.» Hélas! la reine ne se rendait pas
compte que c'était justement son désir de «faire la fortune» de ses
amis, qui l'avait fatalement entraînée aux affaires, et que les faveurs
inouïes dont elle les avait comblés, avait contribué à son impopularité!
Mais poursuivons le récit de Mme Campan.
«Savez-vous,» ajouta cette excellente princesse, que sa conduite
plaçait, malgré elle, en contradiction avec ses principes, «savez-vous
ce qui m'est arrivé dernièrement? Depuis que je vais à des comités
particuliers chez le roi, j'ai entendu, pendant que je traversais
l'Oeil-de-boeuf, un des musiciens de la chapelle dire assez haut pour
que je n'en aie pas perdu une seule parole: _Une reine qui fait son
devoir reste dans ses appartements à faire du filet_.
«J'ai dit en moi-même: _Malheureux, tu as raison; mais tu ne connais pas
ma position: je cède à la nécessité et à ma mauvaise destinée_.»
La voici donc, cette pauvre reine, en proie à là fatalité qui pèse sur
elle. Avec son inexpérience, comment pourrait-elle guider la royauté
dans la crise la plus effroyable que la France ait traversée? Est-ce une
main novice qui peut saisir le gouvernail à l'heure où la tempête va
faire sombrer le navire?
Marie-Antoinette a les vertus morales, le courage héroïque, la
générosité, le dévouement, la grandeur enfin. Près d'un roi qui aurait
eu un caractère plus ferme que Louis XVI, elle n'aurait eu à déployer
que ces qualités, qui se résument en celle-ci: la magnanimité. Mais
obligée de vouloir pour le roi, de décider pour lui, la reine n'a pas
été préparée à ce nouveau rôle, et ceux qui prétendent la guider ne le
font que d'après leurs intérêts personnels. En prenant ouvertement le
pouvoir, Marie-Antoinette en assume les terribles responsabilités, et
augmente la somme de haines qui s'amasse contre elle.
Quand il faut «accorder au désespoir de la nation entière[450]» la
disgrâce de Brienne, Marie-Antoinette montre, cette fois encore,
l'imprudente générosité de son coeur. Elle donne de hautes marques
de son estime au ministre qu'a justement fait tomber l'indignation
publique.
[Note 450: Mme Campan, _Mémoires_.]
Autrefois elle a été tour à tour favorable et hostile à Necker.
Maintenant c'est elle qui le prie d'accepter le pouvoir. A ce moment
elle semble disposée aux réformes que le roi peut accorder sans abaisser
la dignité royale. Nous la voyons accueillir le projet d'une
double représentation du Tiers-État. Plus tard, lorsque la crise
révolutionnaire aura éclaté, la reine semblera accepter le concours de
Mirabeau; elle écoutera avec sympathie les conseils de Barnave, et elle
paraîtra croire que l'essai loyal de la Constitution est la suprême
ressource de la monarchie; mais ne nous y méprenons pas! La reine alors
n'est plus libre, elle est obligée de cacher sa véritable pensée. Ce
n'est qu'en frémissant qu'elle supporte le joug et avec le secret espoir
de le voir briser. Combien sa fière et loyale nature souffre de cette
dissimulation que lui impose la nécessité: toujours l'implacable
nécessité! Avec quelle confusion elle est obligée de démentir par un
billet chiffré la lettre que Barnave lui a fait écrire à Léopold II pour
lui proposer de reconnaître la Constitution[451]!
[Note 451: Marie Antoinette an den Grafen Mercy, 29 et 31 juillet
1791; an Leopold II, 30 juillet 1791, etc. D'Arneth, _Marie Antoinette
Joseph II und Leopold II. Ihr Briefwechsel_.]
La liberté, elle la veut, mais dans une sage mesure; elle la veut, mais
telle que le roi a toujours désiré la donner, non telle que l'a imposée
sous de hideuses conditions une populace qui se dit le peuple. La reine
dit qu'il faut «bien épier le moment» ou la France semblera disposée à
recevoir de son roi cette liberté. Même après de sanglantes journées
révolutionnaires, elle croit que le peuple n'est qu'égaré, et qu'en lui
témoignant de la confiance, on le ramènera[452]. Vaine illusion!
[Note 452: Marie Antoinette an Leopold II, 29 mai et 7 novembre 1790.
_Id_.]
Deux solutions étaient désormais en présence.
Devant l'intrépide courage de Marie-Antoinette, Mirabeau, frappé
d'admiration, avait dit: «Le roi n'a qu'un homme, c'est sa femme. Il n'y
a de sûreté pour elle que dans le rétablissement de l'autorité royale.
J'aime à croire qu'elle ne voudrait pas de la vie sans sa couronne; mais
ce dont je suis bien sûr, c'est qu'elle ne conservera pas sa vie si elle
ne conserve pas sa couronne.
«Le moment viendra, et bientôt, où il lui faudra essayer ce que peuvent
une femme et un enfant à cheval; c'est pour elle une méthode de
famille[453].» Cette fière attitude était bien celle qui convenait à la
digne fille de Marie-Thérèse; mais, ce que Mirabeau proposait, c'était
l'appel à une guerre civile devenue d'ailleurs inévitable. La reine
de France recula devant l'horreur d'une lutte fratricide. C'est
alors qu'elle tenta ce qu'on lui a si amèrement reproché: l'appel à
l'intervention étrangère.
[Note 453: Seconde note du comte de Mirabeau pour la cour, 20 juin
1790. _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
Marck_, publiée par M. de Bacourt.]
Lorsque la famille royale se préparait à fuir, la reine avait écrit à
l'empereur Léopold, son frère: «Nous devons aller à Montmédy. M. de
Bouille s'est chargé des munitions et des troupes à faire arriver en ce
lieu, mais il désire vivement que vous ordonniez un corps de troupes de
huit à dix mille hommes à Luxembourg, disponible à notre réclamation
(bien entendu que ce ne sera que quand nous serons en sûreté) pour
entrer ici, tant pour servir d'exemple à nos troupes, que pour les
contenir[454].»
[Note 454: Marie Antoinette an Leopold II, 22 mai 1791. D'Arneth,
_recueil cité_.]
L'entrée de troupes étrangères en France pendant que la famille royale
y était, exposait celle-ci aux terribles représailles de la Révolution.
C'est pourquoi la reine ne voulait pas que cette éventualité se
produisît avant que son mari et ses enfants fussent à l'abri. C'est
pourquoi aussi elle blâmait énergiquement le parti de l'émigration.
C'est pourquoi encore, après son retour de Varennes, elle ne demandait
plus, comme Barnave, que ce congres armé qui permît «aux hommes modérés,
aux partisans de l'ordre, aux propriétaires, de relever la tête et de se
rallier contre l'anarchie autour du trône et des lois,» dit M. Taine en
démontrant que ce ne fut pas la royauté, mais l'Assemblée législative
qui appela sur la France la coalition des rois.
Une fois la guerre déclarée par l'Assemblée, la reine, il est vrai,
seconda activement l'intervention étrangère, et je voudrais pouvoir
effacer de sa vie ce billet chiffré par lequel elle fit connaître à
l'ambassadeur d'Autriche la marche des armées françaises[455]. Mais
comment oserait-on lui faire un crime de ce qui ne fut qu'un aveuglement
trop légitime, hélas!
[Note 455: Marie Antoinette an den Grafen Mercy, 26 mars 1792. Ganz in
Chiffern; die Auflôsung von Mercy's Hand liegt bei. D'Arneth, _recueil
cité_.]
Marie-Antoinette est femme, elle est épouse et mère, elle est
chrétienne, elle est fille des empereurs d'Allemagne et femme du roi de
France, et, dans toutes ces situations, elle est cruellement atteinte.
Femme, elle subit d'indignes outrages.
Elle ne peut paraître à sa fenêtre sans risquer de recevoir d'immondes
injures. Depuis la fuite de Varennes, elle est surveillée même pendant
la nuit, et il faut que sa chambre à coucher reste ouverte pour que, de
la pièce précédente, l'officier de garde puisse observer ce qui se passe
chez elle. Odieuse inquisition qui révolte toutes les délicatesses de sa
pudeur! Épouse, elle voit abaisser son mari, elle voit couler les larmes
que lui arrache cette humiliation; mère, elle tremble pour la vie du
roi, pour la vie de ses enfants. Pour la sienne, peu lui importerait!
Chrétienne, elle voit persécuter l'Eglise. Fille des Césars, elle sent
ruisseler dans ses veines un sang que l'outrage fait bouillonner et qui
la rend impatiente du frein. Reine, elle sait que la vraie France n'est
pas avec la Révolution sanglante; elle a entendu, en pleurant, ces voix
qui sont montées jusqu'à ses fenêtres: «Ayez du courage, Madame, les
bons Français souffrent pour vous et avec vous[456],» et elle a voulu
sauver la partie saine de la nation.
[Note 456: Mme Campan, _Mémoires_.]
N'oublions pas non plus que c'était de son frère que Marie-Antoinette
attendait le secours qui, suivant elle, devait sauver sa famille et
la France, et, redisons avec M. Cuvillier-Fleury: «Le patriotisme
l'accusait; la démagogie l'a condamnée; l'humanité l'absout[457].»
[Note 457: Cuvillier-Fleury, _Études et portraits_. Première série.
_Marie-Antoinette.]
Et d'ailleurs, même dans cette guerre où ses voeux semblaient être avec
l'étranger, comme son coeur restait français! «Oui, dit Mme Campan, non
seulement Marie-Antoinette aimait la France, mais peu de femmes eurent
plus qu'elle ce sentiment de fierté que doit inspirer la valeur des
Français. J'aurais pu en recueillir un grand nombre de preuves; je puis
du moins citer, deux traits qui peignent le plus noble enthousiasme
national. La reine me racontait qu'à l'époque du couronnement de
l'empereur François II ce prince, en faisant admirer la belle tenue
de ses troupes à un officier général français, alors émigré, lui dit:
_Voilà de quoi bien battre vos sans-culottes!--C'est ce qu'il faudra
voir, Sire_, lui répondit à l'instant l'officier. La reine ajouta: «Je
ne sais pas le nom de ce brave Français, mais je m'en informerai; le
roi ne doit pas l'ignorer.» En lisant les papiers publics, peu de jours
avant le 10 août, elle y vit citer le courage d'un jeune homme qui était
mort en défendant le drapeau qu'il portait, et en criant: _Vive la
nation!_ «Ah! le brave enfant! dit la reine; quel bonheur pour nous si
de pareils hommes eussent toujours crié _vive le roi!_»
Aussi que de déchirements dans ce noble coeur quand on l'accusait de ne
pas aimer la France! «Deux fois, dit Mme Campan, je l'ai vue prête à
sortir de son appartement des Tuileries pour se rendre dans les jardins
et parler à cette foule immense qui ne cessait de s'y rassembler pour
l'outrager: «Oui, s'écriait-elle en marchant à pas précipités dans sa
chambre, je leur dirai: Français, on a eu la cruauté de vous persuader
que je n'aimais pas la France! moi! mère d'un dauphin qui doit régner
sur ce beau pays! moi! que la Providence a placée sur le trône le
plus puissant de l'Europe! Ne suis je pas de toutes les filles de
Marie-Thérèse celle que le sort a le plus favorisée? Et ne devais-je pas
sentir tous ces avantages? Que trouverais-je à Vienne? Des tombeaux!
Que perdrais-je en France? Tout ce qui peut flatter la gloire et la
sensibilité[458].»
[Note 458: Mme Campan, _Mémoires_.]
La crainte de soulever une émeute arrêtait de tels élans, qui témoignent
que si la reine se trompait dans ses vues politiques, c'était du moins
de bonne foi qu'elle errait.
Le malheur de Marie-Antoinette, comme celui de bien des femmes qui
ont exercé le pouvoir, est de s'être trop laissé gouverner par ses
impressions et de n'avoir pas suffisamment distingué de l'intérêt de
l'État l'intérèt de sa famille. L'instinct du coeur trompe souvent dans
les matières politiques qui exigent une profonde connaissance des hommes
et des choses; mais, du moins, cet instinct ne déçut jamais la reine
quand il la porta à ces actes de courage moral dont la femme est
peut-être plus capable que l'homme aux heures de suprême péril.
Par sa fière attitude devant l'émeute sanglante et menaçante, la reine
arrache des cris d'admiration à ses insulteurs même. Voyons-la à
Versailles dans les journées d'octobre 1789. Dès le 5, une horde de
femmes a été le sinistre avant-coureur de l'armée parisienne. Ce
qu'elles sont venues demander, ces femmes, ce sont les «boyaux» de la
reine pour en faire des «cocardes.» Comme de hideuses sorcières, elles
veulent «les foies» de la reine pour les «fricasser.» Marie-Antoinette
n'a pas peur: «J'ai appris de ma mère à ne pas craindre la mort, et je
l'attendrai avec fermeté,» dit-elle. L'émeute est venue chercher la
reine jusque dans son palais. Marie-Antoinette a dû se jeter hors de son
lit pour échapper au couteau des assassins. La reine, la reine, c'est
elle que, dans la journée du 6, le peuple mande au balcon du palais.
Elle s'y montre, protégée par ses deux enfants. «Point d'enfants!» crie
la foule. Alors, repoussant ses enfants, la fille des Césars, la reine
s'avance. Elle croise ses mains sur sa poitrine et attend le martyre.
Et les voix délirantes qui demandaient sa mort, s'unissent dans ce cri
enthousiaste: «Vive la reine!»
Elle aurait voulu faire passer dans l'âme de tous ceux qui l'entouraient
la fière énergie qui la soutenait. Devant les défaillances des uns, le
mauvais vouloir des autres, elle écrivait en 1791: «Je vous assure qu'il
faut bien plus de courage à supporter mon état que si on se trouvait
au milieu d'un combat... Mon Dieu, est-il possible que, née avec du
caractère, et sentant si bien le sang qui coule dans mes veines, je sois
destinée à passer mes jours dans un tel siècle et avec de tels hommes?
Mais ne croyez pas pour cela que mon courage m'abandonne; non pour moi,
pour mon enfant je me soutiendrai, et je remplirai jusqu'au bout ma
longue et pénible carrière. Je ne vois plus ce que j'écris. Adieu[459].»
[Note 459: Marie-Antoinette an den Grafen Mercy, 12 septembre 1791.
D'Arneth, _ouvrage cité_.]
Ce superbe courage n'aura jamais de défaillance. Marie-Antoinette ne
quittera jamais auprès de son mari, auprès de ses enfants, le poste du
danger. Mourir avec eux ou pour eux, c'est là désormais son voeu. Le 20
juin la verra impassible sous les infâmes outrages et les épouvantables
menaces de ces hordes qui, défilant devant elle, lui présentent des
verges, une guillotine, une potence. Elle arrache des larmes à la mégère
qui lui a jeté à la face d'horribles imprécations et qu'elle subjugue
par l'incomparable majesté de sa douce et maternelle parole[460]. Par la
généreuse confiance qu'elle témoigne aux gardes nationaux, elle les
émeut, et l'un d'eux lui saisit la main et y appuie ses lèvres avec
respect. «Peu s'en fallut que la multitude n'applaudît[461].»
[Note 460: Mme Campan, _Mémoires_.]
[Note 461: Comte de Falloux, _Louis XVI_.]
Au 10 août, même intrépidité. C'est la reine qui, foudroyant Pétion sous
son regard, le contraint de signer l'ordre de combattre par la force
l'émeute qu'il a contribué à préparer. C'est elle qui fait passer au
roi la revue des troupes, et s'il avait eu le secret de ces paroles qui
changent le coeur d'une multitude, peut-être la royauté et la France
étaient-elles sauvées.
Maintenant tout est fini. La reine qui, plutôt que de quitter les
Tuileries, voulait se faire clouer aux murs du palais, la reine a été
contrainte de suivre son mari aux Feuillants. Louis XVI est suspendu de
ses fonctions royales, sa famille est prisonnière.
«Nous sommes perdus, dit-elle; nous voilà arrivés où l'on nous a menés
depuis trois ans par tous les outrages possibles; nous succomberons dans
cette horrible révolution; bien d'autres périront avec nous. Tout le
monde a contribué à notre perte; les novateurs comme des fous, d'autres
comme des ambitieux pour servir leur fortune; car le plus forcené des
jacobins voulait de l'or et des places, et la foule attend le pillage.
Il n'y a pas un patriote dans toute cette infâme horde; le parti des
émigrés avait ses brigues et ses projets; les étrangers voulaient
profiter des dissensions de la France: tout le monde a sa part dans nos
malheurs.» Et comme le dauphin entrait avec sa soeur: «Pauvres enfants!
dit la reine, qu'il est cruel de ne pas leur transmettre un si bel
héritage, et de dire: Il finit avec nous[462].»
[Note 462: Mme Campan, Mémoires.]
La vie de la reine est terminée. Dans la prison du Temple
Marie-Antoinette n'a plus que la majesté du malheur. Mais l'épouse a
toujours son tendre dévouement, la mère exerce toujours cette mission
dont elle a constamment pratiqué les grands devoirs. Ici elle
n'appartient plus à l'histoire. Elle ne paraîtra plus dans la vie
publique que pour monter aux dernières stations de son chemin de croix.
Alors elle aura enduré tout ce qu'une créature humaine peut supporter de
douleur. Du jour où la tête de son amie, la princesse de Lamballe, lui a
été présentée au bout d'une pique, jusqu'à cette déchirante soirée où le
roi s'est arraché de ses bras, à la veille de monter sur l'échafaud, il
semblait que la coupe d'amertume eût été vidée par elle jusqu'au fond.
Non, il y avait encore une lie que pouvait seule y déposer la main
criminelle d'un démon: il fallait que la reine, cette «grande mère[463],»
s'entendît publiquement accuser d'avoir corrompu l'innocence de son
fils; il fallait que l'on eût arraché à ce pauvre enfant, après l'avoir
abruti, l'accusation qui faisait jaillir du coeur de la reine ce mot
sublime: «Si je n'ai pas répondu, c'est que la nature se refuse à
répondre à une pareille question faite à une mère. J'en appelle à
toutes celles qui peuvent se trouver ici.» Remuées jusqu'au fond des
entrailles, les mégères elles-mêmes frémissaient.
[Note 463: C'est ainsi que la nomme M. de Lescure.]
Sous la poignante étreinte de toutes les tortures physiques et de tous
les supplices du coeur, Marie-Antoinette garde l'amour de ce pays où
elle les souffre. Elle fait des voeux pour le bonheur de la France,
fût-ce au détriment du bonheur de son fils. Elle n'a pour ses bourreaux
que des paroles de miséricorde, et dans l'admirable lettre qu'elle écrit
à Madame Élisabeth avant de monter sur l'échafaud, elle exhorte son fils
à ne pas venger sa mort. C'est bien la femme magnanime qui avait dit au
lendemain du 6 octobre: «J'ai tout vu, tout su, tout oublié.»
Lorsque, au milieu d'une foule vociférante qui ne sait même pas
respecter la majesté de la mort, la reine gravit les degrés de
L'échafaud avec la même dignité souveraine qu'elle montait naguère les
marches du trône, elle a depuis longtemps secoué la poussière des luttes
politiques. Il n'y a plus en elle qu'une martyre qui atteint enfin le
sommet du Calvaire.
«Il était nécessaire qu'un homme mourût pour le salut de tous,» avait
écrit Marie-Antoinette sur l'immortel plaidoyer que M. de Sèze avait
fait pour le roi. A elle aussi pouvait s'appliquer cette parole, à elle
et à toutes les grandes victimes qui surent, avec elle, faire à Dieu le
sacrifice de leur vie. Si, aux yeux de la miséricorde divine, la France
de 1793 put être rachetée, c'est par tout le sang innocent qui, répandu
alors, criait non pas vengeance contre les bourreaux, mais miséricorde
pour eux.
Les femmes eurent leur large part dans cette rédemption nationale. Et,
en même temps qu'elles expiaient par leur martyre le crime des uns, la
lâcheté des autres, que de sublimes exemples de dévouement et de
courage elles donnaient à leur époque! C'est Madame Elisabeth demeurant
volontairement au poste du péril pour mourir avec sa famille, Madame
Elisabeth ne voulant pas qu'on détrompe les assassins qui la prennent
pour la reine, et, à l'heure du supplice, ne connaissant d'autre crainte
que celle que lui dicte une céleste chasteté; ce sont ces filles, ces
épouses, bravant le trépas pour sauver un père, une mère; un mari;
prenant la place d'un être aimé ou mourant avec lui; c'est Mlle de
Sombreuil acceptant, pour sauver la vie de son père, le verre de sang
qu'on lui présente[464]; c'est Mlle Cazotte fléchissant les septembriseurs
en faveur de son père, mais ne réussissant qu'une fois à l'arracher à
la mort; c'est la princesse de Lamballe accourant de l'étranger pour
partager le péril de la reine et lâchement assassinée; c'est cette
humble femme de chambre répondant à l'appel du nom de sa maîtresse pour
être jetée dans la Loire; c'est Mme Bouquet recueillant cinq proscrits,
partageant avec eux sa ration pendant un mois de famine, et montant avec
eux sur l'échafaud; ce sont ces chrétiennes qui, au prix de leur vie,
abritent Notre-Seigneur dans le prêtre proscrit; ce sont ces Carmélites
de Compiègne allant au supplice en chantant le _Veni Creator_ et le _Te
Deum_, se disputant la première place sous le couperet de la guillotine,
tandis que leur supérieure veut mourir la dernière pour soutenir le
courage de ses filles. Rendons hommage encore à Mme de Staël dont la
plume éloquente défend Marie-Antoinette; à Mme Tallien qui soustrait
des victimes à la hache du bourreau; enfin, à ces quinze à seize cents
femmes qui présentent à la Convention une pétition pour demander la
grâce des prisonniers. Admirons encore dans leur patriotisme ces femmes
et ces filles d'artistes qui, devant la pénurie du Trésor, offrent à
l'Assemblée constituante leurs bijoux pour contribuer à payer la dette
publique; ces femmes de Lille qui aident à repousser l'envahisseur;
cette mère Spartiate qui, à Saint-Mithier, entourée de ses enfants,
s'assoit dans sa boutique sur un baril de poudre, et, un pistolet à
chaque main, menace de faire sauter sa demeure si l'ennemi y pénètre;
ces émules de Jeanne Hachette, ces engagées volontaires qui se battent
auprès d'un père, d'un frère, d'un mari; ces héroïques enfants de
l'Alsace, Mlles Fernig, âgées l'une de treize ans, l'autre de seize, et
qui, voyant leur père courir sus aux Autrichiens, se jettent dans la
mêlée, combattent à Valmy, à Nerwinde, à Jemmapes, sous Dumouriez qui,
pour se servir de l'ascendant magnétique qu'elles exercent sur leurs
compatriotes, leur a donné des commissions d'officiers d'état-major,
et qui les voit attacher leurs noms à des faits de guerre dignes
d'illustrer _de vieux guerriers_[465].
[Note 464: M. de Pontmartin, qui a connu l'héroïne, croit qu'au moment
où Mlle de Sombreuil allait boire le verre de sang, les bourreaux,
«saisis d'un mouvement d'horreur ou de pitié.... le répandirent à ses
pieds.» _Mes Mémoires._ Enfance et jeunesse, 1882.]
[Note 465: Lairtullier, _les Femmes célèbres de_ 1789 à 1795.]
C'est dans ces généreux élans de courage, de dévouement et de
patriotisme, que nous aimons à suivre les femmes; mais faut-il étudier
leur rôle politique dans les annales révolutionnaires, nous y trouverons
une nouvelle preuve des illusions et de l'impressionnabilité qu'elles
apportent dans les affaires publiques.
Mme Roland nous dira bien que Plutarque l'a disposée à devenir
républicaine. Mais eût-il suffi à ce résultat si d'autres influences n'y
avaient aidé? Cette noble dame qui appelle _mademoiselle_ la vénérée
grand'mère de Mme Roland, cette financière qui invite la famille de
la jeune philosophe pour la faire manger à l'office, n'ont-elles pas
soulevé cette fière nature contre un ordre social qui permettait de
telles distinctions de rang? Lorsque la jeune fille va à Versailles, et
qu'elle y endure d'autres humiliations, que répond-elle à sa mère qui
lui demande si elle est contente de son voyage: «Oui, pourvu qu'il
finisse bientôt; encore quelques jours, et je détesterai si fort les
gens que je vois, que je ne saurai que faire de ma haine.--Quel mal
te font-ils donc?--Sentir l'injustice et contempler à tout moment
l'absurdité[466].»
[Note 466: Mme Roland, _Mémoires_, édition de M. P. Faugère. _Mémoires
particuliers_.]
Si Mme Roland était née dans les classes privilégiées qui lui
inspiraient de telles rancunes, il est probable qu'elle s'en serait
tenue au libéralisme des grandes dames du XVIIIe siècle, ou qu'elle
aurait apporté dans ses opinions politiques la mobilité qui distingua
ses croyances religieuses ou philosophiques. N'avait-elle point,
disait-elle, passé par le jansénisme, le cartésianisme, le stoïcisme,
pour arriver au patriotisme? N'y avait-il pas eu dans son ardente
jeunesse un moment où elle avait rêvé le martyre religieux avec le même
enthousiasme qu'elle souffrit plus tard le martyre politique?
Mais dans la vie de Mme Roland, tout se réunissait pour rendre cette
femme plus fidèle à ses opinions politiques qu'à ses croyances
religieuses. Dans le rôle que joue son mari, elle voit le moyen
d'établir cette république idéale dont l'illusion a caressé sa jeunesse.
Disons ici à son honneur que, malgré la prétention théâtrale avec
laquelle elle se montre dans ses _Mémoires_, elle a grand soin de nous
avertir qu'elle n'est jamais sortie de ses attributions de femme,
qu'elle n'a jamais pris une part active aux discussions politiques
qui avaient lieu chez son mari, mais que, dans l'attitude modeste
qui convient à son sexe, elle se bornait à écouter. «Ah, mon Dieu!
s'écrie-t-elle, qu'ils m'ont rendu un mauvais service ceux qui se sont
avisés de lever le voile sous lequel j'aimais à demeurer! Durant douze
années de ma vie, j'ai travaillé avec mon mari, comme j'y mangeais,
parce que l'un m'était aussi naturel que l'autre[467].» Elle reconnaît
donc qu'elle a été pour Roland un secrétaire, mais un secrétaire
intelligent dont elle avoue elle-même la collaboration. Nous savons que
ce n'est pas sa main seulement qui a écrit la lettre, plus éloquente que
généreuse et juste, que Roland adressa à Louis XVI et qui le fit sortir
de ce cabinet où le 10 août devait le faire rentrer. Dans diverses
dépêches officielles de Roland se retrouvent la plume et l'esprit de sa
femme. Et, en effet, pour le malheur des Girondins, Mme Roland fut bien
réellement l'inspiratrice de ce parti qui, avec son esprit d'utopie,
crut pouvoir se servir des Jacobins pour faire le 10 août contre la
royauté, vota pour la mort de Louis XVI et, entre ces deux actes,
désavoua avec indignation les massacres de septembre: étrange illusion
que de s'étonner du carnage quand on a lâché la bête féroce! Ceux qui la
déchaînent en sont eux-mêmes les victimes: Mme Roland et les Girondins
l'éprouvèrent.
[Note 467: Mme Roland, _l. c._]
Dès le moment de son arrestation, Mme Roland reconnaît les illusions
de sa vie politique. Elle dit aux commissaires qui la conduisent à
l'Abbaye: «Je gémis pour mon pays, je regrette les erreurs d'après
lesquelles je l'ai cru propre à la liberté, au bonheur...» Dans sa
captivité, apprend-elle l'arrestation des Girondins: «Mon pays est
perdu!...» s'écrie-t-elle. «Sublimes illusions, sacrifices généreux,
espoir, bonheur, patrie, adieu! Dans les premiers élans de mon jeune
coeur, je pleurais à douze ans de n'être pas née Spartiate ou Romaine;
j'ai cru voir dans la Révolution française l'application inespérée des
principes dont je m'étais nourrie: la liberté, me disais-je, a deux
sources: les bonnes moeurs qui font les sages lois et les lumières
qui nous ramènent aux unes et aux autres par la connaissance de nos
droits[468]...» Eh bien, Mme Roland a vu ce qu'a produit une liberté à
laquelle elle ne donne, même dans ses déceptions, qu'une base humaine;
et dans ses _Dernières pensées_, et plus amplement dans son _Projet de
défense_, elle dit avec amertume: «La liberté! Elle est pour les
âmes fières qui méprisent la mort, et savent à propos la donner,»
ajoute-t-elle avec cette persévérante illusion classique qui, malgré la
répulsion que lui inspire le sang versé, lui fait toujours saluer dans
le poignard de Brutus la délivrance de son pays[469]. Cette liberté,
poursuit Mme Roland, «n'est pas pour ces hommes faibles qui temporisent
avec le crime, en couvrant du nom de prudence leur égoïsme et leur
lâcheté. Elle n'est pas pour ces hommes corrompus qui sortent» de la
fange du vice,«ou de la fange de la misère pour s'abreuver dans le sang
qui ruisselle des échafauds. Elle est pour le peuple sage qui chérit
l'humanité, pratique la justice, méprise les flatteurs, connaît ses
vrais amis et respecte la vérité. Tant que vous ne serez pas un tel
peuple, ô mes concitoyens! vous parlerez vainement de la liberté; vous
n'aurez qu'une licence dont vous tomberez victimes chacun à votre tour;
vous demanderez du pain, on vous donnera des cadavres[470], et vous
finirez par être asservis.»
[Note 468: Mme Roland, _Mémoires_. _Notices historiques_.]
[Note 469: Sur les illusions classiques des révolutionnaires,
voir l'ouvrage de M. E. Loudun, _le Mal et le Bien_, tome IV, _la
Révolution_]
[Note 470: Dans les notes des _Mémoires_ de Mme Roland, édités par
lui, M. Faugère fait remarquer qu'il y a ici une réminiscence d'un
discours de Vergniaud.]
En pleurant sur ses illusions perdues, Mme Roland honore ceux qui les
ont partagées avec elle, «républicains déclarés mais humains, persuadés
qu'il fallait par de bonnes lois faire chérir la république de ceux même
qui doutaient qu'elle put se soutenir; ce qui effectivement est plus
difficile que de les tuer,» ajoute-t-elle avec une superbe ironie.
«L'histoire de tous les siècles a prouvé qu'il fallait beaucoup de
talents pour amener les hommes à la vertu par de bonnes lois, tandis
qu'il suffit de la force pour les opprimer par la terreur ou les
anéantir par la mort.»
Ce sont là de nobles regrets, et l'on aime à entendre ces graves et
généreux accents dans ces pages où la déclamation remplace trop souvent
l'éloquence, comme il arrive fréquemment d'ailleurs dans les écrits des
femmes politiques. Mais dans ces lignes, Mme Roland parle bien moins la
langue de la politique que celle de la conscience outragée.
Mme Roland sut mourir. «Vous pouvez m'envoyer à l'échafaud, avait-elle
dit dans son premier interrogatoire: vous ne sauriez m'ôter la joie que
donne une bonne conscience, et la persuasion que la postérité vengera
Roland et moi en vouant à l'infamie ses persécuteurs[471].»
[Note 471: Mme Roland, _Projet de défense_, _Notes sur son procès_,
etc.]
Sans doute un appareil théâtral se mêle aux derniers jours de Mme
Roland. Le courage stoïcien n'a pas la sublime simplicité du courage
chrétien. Comme l'acteur qui se drape dans les plis de son vêtement pour
mourir avec noblesse, aux applaudissements du public, le stoïcien meurt
en regardant le monde auquel il demande la gloire. Le chrétien ne
regarde que le ciel dont il attend sa récompense.
Quand arriva cependant l'heure du supplice, Mme Roland paraît avoir
eu comme une soudaine perspective de la vie éternelle. Au pied de
l'échafaud, dit-on, elle demanda «qu'il lui fût permis d'écrire des
pensées extraordinaires qu'elle avait eues dans le trajet de la
Conciergerie à la place de la Révolution. Cette faveur lui fut
refusée[472].»
[Note 472: P. Faugère, introduction aux _Mémoires de Mme Roland_.]
J'ai déjà cité quelquefois les _Mémoires_ que Mme Roland eut le courage
et le sang-froid d'écrire dans sa prison. La publication entière de ces
écrits a été funeste à la mémoire de cette femme célèbre. La vanité
de l'auteur, le cynisme de certains détails ont singulièrement fait
descendre Mme Roland du piédestal où l'avaient élevée l'héroïsme de sa
mort et l'illusion de l'histoire contemporaine. Nous voyons aussi dans
ces _Mémoires_ combien peu la femme a été créée pour un rôle public. Mme
Roland se met-elle en scène, prend-elle la pose d'une héroïne, elle est
guindée, prétentieuse; des réminiscences classiques se mêlent dans
son langage à l'enthousiasme obligatoire et par conséquent faux qui
distingue l'école de Rousseau. La femme politique gâte jusqu'à la femme
du foyer qui elle-même se plaît à l'emphase; mais lorsque Mme Roland
veut bien n'être que la femme du foyer, et qu'elle nous épargne
d'étranges confidences, nous la jugeons avec plus de sympathie. Sa
tendresse pour sa mère, ses promenades dans les bois de Meudon lui
dictent des pages simples, touchantes, remplies de fraîches descriptions
et qui parlent vraiment à notre coeur. Nous avons rendu hommage à la
générosité naturelle de ses sentiments. Voyons-la encore se dévouer avec
un intrépide courage à la défense d'un mari pour lequel elle n'a qu'une
affectueuse estime. Entendons enfin cette femme qui la sert dans sa
prison et qui dit à Riouffe, l'un des compagnons de sa captivité:
«Devant vous, elle rassemble toutes ses forces; mais dans la chambre,
elle reste quelquefois trois heures appuyée sur sa fenêtre à pleurer.»
«Séparez Mme Roland de la Révolution, elle ne paraît plus la même,»
dit le comte Beugnot qui, lui aussi, la connut en prison. «Personne
ne définissait mieux qu'elle les devoirs d'épouse et de mère, et ne
prouvait plus éloquemment qu'une femme rencontrait le bonheur dans
l'accomplissement de ces devoirs sacrés. Le tableau des jouissances
domestiques prenait dans sa bouche une teinte ravissante et douce; les
larmes s'échappaient de ses yeux, lorsqu'elle parlait de sa fille et de
son mari: la femme de parti avait disparu[473]...»
[Note 473: _Mémoires_ de Mme Roland, édition de M. Faugère. Appendice
du second volume.]
Dans ces pleurs, tout n'était pas pour son mari, pour son enfant. Elle
avait au fond du cour une affection qui ne triompha pas de son honneur,
mais qui la fit profondément souffrir. Peut-être le stoïcisme, la
seule foi qu'elle connût, ne lui aurait-il pas suffi pour supporter
courageusement sa captivité, si elle n'avait vu avec joie dans les murs
qui l'enfermaient une barrière qui la protégeait contre sa passion, mais
qui, suivant une déduction bien hasardée et bien périlleuse, la rendait
ainsi plus libre de garder son âme à l'homme qu'elle aimait.
Comme le comte Beugnot, M. Legouvé a fait remarquer combien en Mme
Roland l'homme d'État est au-dessous de la femme: «Elle a des sensations
politiques au lieu d'idées, et devient la perte de son parti dès qu'elle
en devient l'âme[474].»
[Note 474: Legouvé, _Histoire morale des femmes_.]
Deux autres femmes célèbres ont partagé l'enthousiasme de Mme Roland
pour une république idéale: Charlotte Corday, Olympe de Gouges.
Charlotte Corday, comme Mme Roland, trouve que la liberté «est pour
les âmes fières qui méprisent la mort, et savent à propos la donner.»
Charlotte Corday la donne. Mais alors même que la victime s'appelle
Marat, l'acte qui frappe cet homme est un crime, et ce n'est point par
l'assassinat que triomphent les saintes causes. Charlotte Corday a
écouté la voix d'une passion noble dans son principe, mais coupable dans
son application. Elle a exécuté l'arrêt de la vengeance humaine, non
celui de la justice divine.
Olympe de Gouges, elle, n'a pas versé le sang.
Nous retrouverons tout à l'heure en elle l'ardente émancipatrice
politique de la femme. Mais comment elle-même remplit-elle ce rôle
public qu'elle revendique pour la femme? Cette étrange créature qui,
sans savoir lire ni écrire, composa des pièces de théâtre et des
brochures révolutionnaires, n'était républicaine que dans ses
espérances; elle demeurait à son insu royaliste dans ses souvenirs; elle
demanda à défendre Louis XVI; et ce sont les invectives qu'elle lança
contre Robespierre qui la firent condamner à mort. Ainsi que Mme Roland,
Olympe de Gouges eut, avec l'emphase oratoire, quelques éclairs de
véritable éloquence.
Mme Roland, Charlotte Corday, Olympe de Gouges poursuivaient sinon une
idée, du moins une utopie politique. Mais que dire de ces femmes, de
ces mégères que fit surgir l'émeute, et qui, dans le déchaînement des
passions populaires, dépassèrent encore les hommes en cruauté, d'après
cette loi de la nature qui veut que l'être le plus impressionnable soit,
suivant ses instincts, capable des plus généreuses actions ou des plus
exécrables forfaits! La fièvre de la Révolution avait donné à ces femmes
la soif du sang. Elles venaient à la curée comme ces bêtes fauves qui ne
savent pas pour quelle cause des hommes sont massacrés, mais qui sont
attirées par l'odeur du carnage.
Dans leur farouche ardeur, ces femmes sont pour la Révolution un
auxiliaire dont elle sent le prix. Mirabeau a dit que les femmes, en
se mettant aux premiers rangs de l'émeute, peuvent seules la faire
triompher. Elles sont capables d'entendre un appel de ce genre, ces
femmes qui trouvent que les hommes ne vont pas assez vite.
Les femmes forment, au 5 octobre, l'avant-garde de ce peuple parisien,
de cette mer humaine qui roule jusqu'à Versailles ses flots en fureur,
son écume immonde, et qui bat de ses vagues le vieux palais des rois.
Parmi ces femmes, les unes sont poussées par la famine, les autres par
leurs mauvais instincts. Filles perdues et femmes du peuple se coudoient
dans la mêlée. Elles sont armées de bâtons, de coutelas, de fusils;
l'une d'elles bat du tambour, et la horde chante le _Ça ira_.
Pour séduire les soldats qui défendent Versailles, tout leur est bon, et
les dégoûtants spectacles de l'orgie se mêlent aux scènes du massacre.
Voient-elles de leurs compagnes s'attendrir à la parole du roi, elles
procèdent à la strangulation de ces dernières, ce qui ne les empêchera
pas de céder elles-mêmes au mouvement qui saluera la superbe attitude de
la reine.
Les femmes de l'émeute ont triomphé: elles ramènent à Paris la famille
royale. Juchées sur des voitures, sur les trains des canons, elles sont
affublées des dépouilles des gardes du corps, et ces étranges soldats
jettent ce cri de sauvage triomphe: «Nous ne manquerons plus de pain,
nous ramenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron.»
Elles demandent à la Commune une récompense, et s'il en faut en croire
Pacquotte, elles l'ont bien méritée: «Sans elles, la chose publique
était perdue.» En dépit des murmures masculins qui accueillent cette
assertion, les femmes obtiennent les honneurs qu'elles sollicitent.
Dans les cérémonies publiques, elles auront une place d'honneur... «et
tricoteront,» ajoute Chaumette, peu partisan, comme nous allons le voir,
de leur émancipation politique.
Partout où il y aura du sang à flairer, les femmes de l'émeute seront
là, aux Tuileries le 20 juin et le 10 août, dans les prisons aux
massacres de septembre. Elles demandent des piques pour défendre la
Constitution; mais en vérité elles ont bien d'autres armes. Ces femmes
qui endossent le pantalon rouge et qui se coiffent du bonnet rouge, ce
sont les _flagelleuses_; et si, sur la voie publique, elles rencontrent
d'autres femmes dont le civisme leur paraît suspect, elles les
fouettent: outrage ignoble qu'elles font subir sur le parvis de
Notre-Dame aux angéliques soeurs de charité expulsées de leur maison.
Sous la douleur et la honte de cet infâme supplice, les saintes filles
tombent malades, quelques-unes d'entre elles meurent, et l'une d'elles,
qui a voulu se sauver, est jetée dans la Seine.
Ces femmes forment des clubs. Le plus terrible est celui de la _Société
des femmes révolutionnaires_ qui s'assemblent dans le charnier de
l'église Saint-Eustache. Un charnier convient bien à ces fauves.
Il y a encore d'autres sociétés parmi lesquelles il faut distinguer
la _Société fraternelle_: c'est une succursale de la Société mère des
Jacobins et celle-ci se charge de diriger cette pépinière. La _Société
fraternelle_ a des affiliations dans tout le pays. Ses membres fomentent
la guerre contre l'Autriche.
Les femmes ne se contentent pas de leurs clubs; elles assistent et
pérorent aux séances des clubs masculins et de l'Assemblée. On les a
vues envahir l'Assemblée de Versailles, se mêler aux députés, voter avec
eux, encourager les uns, imposer silence aux autres: «Parle, député;
tais-toi, député.» Par d'ignobles menaces, par des actes cyniques, elles
souillent l'asile de la représentation nationale[475].
[Note 475: Taine, _les Origines de la France contemporaine. La
Révolution_; Lairtullier, _ouvrage cité_.]
Robespierre saura se servir du concours de ces femmes. Remplissant les
galeries des Assemblées, elles... tricotent, comme le leur a prescrit
Chaumette, mais en même temps elles prennent aux séances une part
active. Par leurs applaudissements, elles s'associent aux plus cruelles
motions des Jacobins. Elles couvrent de leurs huées la parole des
hommes modérés. «Monsieur le président, faites donc taire ce tas de
_sans-culottes_,» dit l'abbé Maury en désignant les tricoteuses. C'est
ainsi que fut employé pour la première fois ce nom qui devait désigner
les purs Jacobins[476].
[Note 476: Lairtullier, _l. c._]
Dans les comités de salut public et de sûreté générale, les tricoteuses
acclament les dénonciateurs. En prairial, elles ne se bornent pas à
se servir de leurs langues, elles tirent leurs couteaux contre la
Convention. C'est une femme, une folle furieuse qui assassine Féraud
qu'elle a pris pour Boissy-d'Anglas. La cruauté des femmes survivra même
au régime de la Terreur.
Les mégères se font gloire de ce titre: _les Furies de la guillotine_.
Lorsque le peuple semble las des scènes de l'échafaud, ce sont elles
que l'on enverra aux exécutions pour que leurs hurlements réveillent la
meute populaire. Elles excitent les bourreaux. Avec une âpre volupté,
elles se cramponnent jusqu'à la planche de l'échafaud pour se mieux
repaître de la vue du sang. A leurs grimaçantes attitudes, à leurs
fauves éclats de rire, on les prendrait pour des démons surgissant de
l'enfer. Elles dansent au pied de l'échafaud la hideuse carmagnole.
Quelques-unes des femmes de l'émeute se sont fait un nom. Je ne parle
pas de cet être allégorique, la Mère Duchesne, Brise-Acier, qui fumant
le schibouk, menaçant de son sabre et tournant sa quenouille, crie aux
femmes: «Vivre libre ou mourir!» Je me contente de nommer la reine
des Halles, reine Audu, qui obtient une couronne pour sa belliqueuse
attitude dans les journées du 5 et du 6 octobre. Rose Lacombe, la
fondatrice de la fougueuse société des femmes révolutionnaires, la
farouche clubiste que je retrouverai tout à l'heure; Rose Lacombe
qui, avec les Marseillais, est allée, aux Tuileries le 10 août, et en
septembre dans les prisons où elle a assouvi ses haines furieuses; Rose
Lacombe qui commande les _flagelleuses_, Rose Lacombe qui, accusant la
Convention de lenteur, dénonce à sa barre les fonctionnaires nobles ou
suspects, et qui, éprise d'un jeune royaliste, se retourne contre les
Jacobins parce qu'ils ne veulent pas élargir l'homme qu'elle aime; Rose
Lacombe enfin qui, après la fermeture des clubs de femmes, tiendra une
humble boutique dans la galerie du Luxembourg.
Le temps et la bonne volonté me manquent pour m'arrêter devant les
tristes héroïnes des journées révolutionnaires. Il en est une cependant
que je veux signaler comme le type même de la furie démagogique.
Fille de laboureurs, Théroigne de Méricourt a été aimée d'un jeune
gentilhomme qui l'a abandonnée. Voilà ce qui a fait d'elle l'ennemie des
hautes classes. La villageoise devient courtisane, et pour commencer son
oeuvre de revendication sociale, elle se plaît à ruiner les plus riches
seigneurs. La Révolution éclate. Théroigne se jette dans les luttes de
la rue. En habit d'amazone, elle porte le sabre au côté, des pistolets
à la ceinture; et... dans le pommeau de sa cravache se trouve une
cassolette d'or contenant des sels et des parfums, «en cas de
défaillance et pour neutraliser l'odeur du peuple[477].» La courtisane et
l'émeutière se combinent ici dans un curieux mélange.
[Note 477: Lairtullier, _l. c._]
Théroigne participe aux journées de la Révolution. Elle figure au
pillage du dépôt d'armes des Invalides. Elle compte parmi les premiers
assaillants qui ont escaladé les tours de la Bastille, et un sabre
d'honneur est sa récompense. Accusant de tiédeur le club des _Enragés_
qui a des chefs tels que Maillard, Saint-Huruge, Santerre, elle a jeté
sur Versailles les femmes du 5 octobre. Cette fois son amazone est
rouge, et rouge aussi son panache. Échevelée, armée jusqu'aux dents,
debout sur un canon, elle excite les insurgés. Le 10 août, elle se
bat. Aux massacres de septembre, on la voit à l'Abbaye, à la Force, à
Bicètre; elle a une acolyte qui tient une tête de femme au bout d'une
pique. Elle parle dans les clubs, à l'Assemblée même. Enfin, liée avec
Brissot, elle prêche avec lui la conciliation des partis qu'il faut
réunir contre l'étranger. Brissot est attaqué dans la rue par les
mégères. Théroigne le défend, et l'amazone révolutionnaire subit le
châtiment que savent donner les _flagelleuses_. Cet outrage la rend
folle. On l'enferme. Alors Théroigne la courtisane, Théroigne la
septembriseuse a dans sa folie le double caractère de sa honteuse et
sanguinaire existence. Dépouillée de tout sentiment de pudeur, elle ne
peut supporter aucun vêtement, et dans sa hideuse nudité, elle se traîne
sur le sol, elle mord avec rage celui dont la présence l'irrite; et
recherchant ses aliments dans les ordures, elle ne peut boire que l'eau
boueuse du ruisseau.