Et lorsque la jeune fille, après avoir achevé ses études scolaires,

croira avoir terminé son éducation, c'est alors que commence pour elle

cette seconde éducation que l'on se fait à soi-même et qui dure toute

la vie. C'est le moment des fructueuses lectures. L'évêque d'Orléans

conseille aux femmes de donner à ces lectures une place dans le

règlement de leur vie et de ne les faire que la plume à la main. Quel

vaste programme d'études que celui-ci: les classiques du XVIIe siècle,

ces immortels modèles de raison, de bon goût et d'éducation morale; les

plus belles productions de la poésie chrétienne: les idiomes étrangers

à l'aide desquels les femmes pourront lire les plus purs chefs-d'oeuvre

des diverses littératures; le latin, la langue de l'Église; les

meilleures pages de la philosophie antique, cette «préface de

l'Évangile», a dit M. de Maistre; la religion étudiée dans les oeuvres

dé ses éloquents génies et dans les vies de ses saints; l'histoire, et

surtout l'histoire de France. «Soeurs, épouses et mères de Français, il

ne faut pas qu'elles se condamnent à ignorer les grandes choses que Dieu

a faites dans le monde par la France, et ce qu'il peut faire encore[495].»

[Note 495: Mgr Dupanloup, _la Femme studieuse_.]

Les sciences n'occuperont qu'une place bien secondaire dans ce

programme. Ce n'est que dans leurs applications aux usages de la vie

qu'elles entrent utilement dans l'éducation des femmes. L'histoire

naturelle, l'agriculture, sont spécialement recommandées par l'évêque,

et nous en savons le motif. Il souhaite aussi que les femmes ne restent

pas étrangères aux questions de droit qui les concernent. Il leur en

conseille l'étude dans la même mesure que Fénelon.

Comme Fénelon, comme Mme de Maintenon, l'évêque d'Orléans a voulu

former des mères. Comme eux aussi, il s'applique à ces deux résultats

fondamentaux: éclairer la piété, fortifier le jugement, ces deux

résultats qui, nous le redisions après lui, peuvent se ramener à un

seul: la raison éclairée par la foi. Cependant, plus que Fénelon et que

Mme de Maintenon, l'évêque d'Orléans tient compte des facultés de

coeur et d'imagination qu'il faut employer chez la femme, mais en les

gouvernant. Avec M. Legouvé, il donne à ces facultés la nourriture

substantielle qui les empêchera de dévorer les aliments malsains.

Les lettres dans ce qu'elles ont de plus pur et de plus fortifiant,

répondront aux aspirations des femmes vers le beau, vers l'infini.

Cette éducation, qui se poursuit toute la vie à l'ombre du foyer, est

admirablement appropriée aux facultés individuelles de la femme, à sa

mission domestique et sociale. Elle se rattache non seulement à la

méthode du XVIIe siècle, mais à ces vieilles traditions éducatrices dont

nous avons trouvé les linéaments chez les peuples anciens: les Indiens,

les Romains, certaines races grecques; telles que les Éoliens et les

Achéens. Mais c'est chez les Hébreux que nous avons vu le type de cette

éducation avec ses trois grands caractères: domestique, national,

religieux. Il était naturel que chez le peuple de Dieu l'éducation de la

femme répondit au plan divin.

Le christianisme fait revivre ce grand type d'éducation et le présente

à nos ancêtres gallo-romains et germains. Les Franks l'accueillent avec

d'autant plus de faveur que les incultes Germains, qui vénéraient dans

leurs compagnes le souffle divin, donnaient à celles-ci la culture

intellectuelle qu'ils se refusaient à eux-mêmes. Les filles des Franks

gardent encore cette suprématie à laquelle les préparent de pieux

monastères qui nourrissent leur esprit en abritant leur pureté. Ces

traditions se perpétuent au moyen âge. Sans doute, la généralité des

femmes n'est pas appelée alors à recevoir un développement supérieur des

facultés de l'esprit; mais une instruction modeste et solide est donnée

à toutes.

Pendant la Renaissance, la femme ne se maintient pas assez dans le

domaine intellectuel qui lui est propre. L'érudition et ses excès

compromettent quelque peu la cause de l'instruction des femmes.

Toutefois, la belle Cordière et Jean Bouchet rappellent les vrais

principes de l'éducation féminine: remplir le vide que l'ignorance

creuse dans l'existence des femmes; préparer dans la jeune fille la

compagne de l'homme, la mère éducatrice. Ce sont ces principes qui

président à la solide éducation que, du XVIe au XVIIIe siècle, des

familles, fidèles aux anciennes traditions, continuent de donner à leurs

filles. Ce sont ces principes qui ont guidé Fénelon, Mme de Maintenon, à

une époque où le désoeuvrement de la vie mondaine et les railleries de

Molière contre les femmes savantes avaient substitué, pour les jeunes

filles, les périls de l'ignorance aux écueils de la pédanterie.

Après la tourmente révolutionnaire, les traditions éducatrices se

retrouvent. Lorsque Napoléon Ier fonde la maison d'éducation de la

Légion d'honneur, il demande à Mme Campan, à qui il en confie la

direction: «Que manque-t-il aux jeunes personnes pour être bien élevées

en France?»--«Des mères», répond Mme Campan.--«Le mot est juste. Eh

bien, madame, que les Français vous aient l'obligation d'avoir élevé des

mères pour leurs enfants.»

C'est ainsi que Mme Campan fit régner à Écouen les principes que Mme de

Maintenon avait appliqués à Saint-Cyr.

A l'éducation traditionnelle que l'évêque d'Orléans avait élevée à la

hauteur des besoins actuels, et qui est adaptée aux facultés natives

de la femme, on a voulu substituer aujourd'hui une autre éducation:

l'éducation masculine des filles. Ce système n'est pas nouveau. Sparte

l'a expérimenté, et, par la ruine de ses moeurs, elle a appris que ce

n'est pas impunément que l'on change l'ordre des lois naturelles.

Si la création des lycées de filles par la loi du 21 décembre 1880,

suscita des plaisanteries, elle éveilla également de sérieuses alarmes.

On savait que, parmi ceux qui avaient voté cette loi, beaucoup

poursuivaient le même but que les hommes qui réclamaient pour la femme

l'émancipation politique: arracher la femme à l'Eglise. On se disait

aussi qu'une éducation masculine et sans base religieuse produirait

au lieu de femmes fortes, des hommes manques; au lieu de chrétiennes

simplement fidèles à leurs devoirs, des libres penseuses très portées à

devenir de libres faiseuses.

Les premiers promoteurs de la loi s'effrayèrent eux-mêmes des suites que

pouvait avoir une éducation qui, ne tenant aucun compte ni des facultés

natives de la femme ni de ses aspirations religieuses, écraserait son

esprit en étouffant son âme. Les programmes adoptés par le conseil

supérieur de l'Instruction publique et qui ont été l'objet d'un arrêté

ministériel du 28 juillet 1882, témoignent que la commission chargée de

les élaborer s'est préoccupée de ces critiques.

D'une part, les programmes définitifs ont été allégés des matières qui

en surchargeaient le projet primitif. Les travaux à l'aiguille, qui

avaient été écartés de ce projet, figurent dans les programmes qui

comprennent aussi un cours d'économie domestique.

D'autre part, si la religion révélée n'occupe pas dans ces programmes la

place qui lui est due, la vie future et Dieu n'en ont pas du moins été

exclus; c'est quelque chose à la triste époque où nous vivons; disons-le

à ce sujet comme nous le disions à propos de Rousseau. Il faut savoir

gré aussi à la commission d'avoir fait figurer dans le choix des auteurs

à expliquer et à commenter, Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, Massillon.

Quant à Pascal, on aurait pu se contenter de prendre au grand moraliste

un choix de ses _Pensées_, sans demander à l'ardent janséniste quatre

de ses _Provinciales_. Ce choix est particulièrement malheureux

aujourd'hui. Mais n'y eût-il d'autre motif d'exclusion que de prémunir

les femmes contre ces discussions théologiques dont les éloignaient

prudemment Fénelon et Mme de Maintenon, il eût été de bon goût de ne pas

faire lire les _Provinciales_ à de jeunes filles de seize ans.

Ces mêmes programmes prouvent combien il est difficile de séparer de

l'éducation la foi révélée. Je vois inscrits dans ces programmes ces

mots: _Respect de la personne dans ses croyances, liberté des cultes_.

Comment conciliera-t-on ce respect des croyances en enseignant les

matières suivantes dut programme d'histoire: les Hébreux. _Leur

religion_.--Histoire romaine. _Le christianisme_. _Les catacombes_.--_Le

christianisme en Gaule_.--_L'Église et les ordres monastiques au xie

siècle_.--_La papauté; son influence; lutte avec

l'Empire_.--_La Réforme, ses origines. Différentes formes du

protestantisme_.--_Réorganisation du catholicisme. Le concile de

Trente_, etc., etc. Comment parler des Hébreux et de l'établissement du

christianisme sans tenir compte de la révélation? Si l'on ne traite

de la religion des Hébreux qu'au même titre que du paganisme grec ou

romain, qui ne voit ce que cette neutralité même a de périlleux pour

la foi de la jeune fille et de blessant pour sa conscience? J'en dirai

autant de ce qui se rattache à l'histoire de l'Eglise. On peut objecter

à cela que nul n'est obligé d'envoyer sa fille au lycée, et que les

familles croyantes, à quelque culte qu'elles appartiennent, se garderont

bien d'y conduire leurs enfants. Sans doute, il en sera ainsi pour les

familles qui ont une foi vigoureuse. Mais chez d'autres qui, tout en

gardant certaines habitudes de piété, sont moins fermes dans leurs

principes, il pourra arriver que l'appât d'une bourse leur fera confier

leurs filles aux lycées. Ne prévoit-on pas alors ce qu'un enseignement

neutre pourra apporter de trouble à cette jeune fille de douze ans, qui,

si elle est catholique, par exemple, sera dans toute la fervente piété

de sa première communion? Et aura-t-elle toujours la force morale

nécessaire pour garder sa foi, si elle entend parler du christianisme

comme d'une doctrine purement humaine? Que sera devenu alors le respect

des croyances? Et si, ce que j'appelle de tous mes voeux, la religion

est présentée avec son divin caractère, que sera devenu le principe de

neutralité? Bon gré mal gré, on aura rendu à l'éducation la seule base

qu'elle puisse avoir: la foi.

Mais est-il nécessaire de tant insister sur les écueils qu'offrent les

lycées de filles? Ces lycées ont bien de la peine à s'établir. Ils

seront toujours impopulaires parmi nous. Leur nom seul suffirait pour

les couvrir de ce ridicule auquel rien ne survit en France. Et ce

nom fût-il même changé, notre esprit national, si antipathique à

l'émancipation politique des femmes, repousserait encore pour le même

motif l'éducation publique des filles.

Parmi les libres penseurs, plus d'un jugeant comme Rousseau qu'il ne

faut pas faire de la femme un homme, pas même un honnête homme, plus

d'un eût volontiers répété avant la loi de 1880, l'exclamation moqueuse

du philosophe: «Elles n'ont point de collèges! Grand malheur[496]!» Et

même devant les modifications du programme, il se dira encore que la

femme ne doit pas être préparée par l'éducation publique à la vie

modeste qu'elle doit mener à son foyer. Il laissera donc à d'autres

pères le bénéfice de la loi,--Peût-il votée.

[Note 496: Voir plus haut, page 58.]

D'ailleurs les études de l'enseignement secondaire ne diffèrent guère de

celles de l'enseignement primaire supérieur, telles qu'elles existent

dans nombre d'institutions et de cours, telles aussi que les consacrait,

il y a quelques années, le programme de la ville de Paris pour

l'obtention du brevet de premier ordre. Ce n'est pas celui-là qu'on

aurait pu opposer au programme des lycées, lorsqu'on a dit que ce

qui distingue l'enseignement secondaire «de l'enseignement primaire

supérieur, c'est la culture littéraire, si propre à élargir et à

assouplir l'esprit[497].»

[Note 497: _Rapport_ de M. Marion, au nom de la commission chargée

d'examiner le projet d'organisation de l'enseignement secondaire des

filles.]

En effet, l'ancien programme de la ville de Paris pour le brevet

supérieur accordait à l'élément littéraire une place prédominante qu'il

n'a plus dans le nouveau programme. Celui-ci a supprimé les auteurs

grecs et latins qui, lus dans des traductions, figuraient dans celui-là

à côté des classiques du XVIIe siècle, comme aujourd'hui dans

les programmes de l'enseignement secondaire. C'était surtout à

l'intelligence de l'aspirante que s'adressait l'examinateur. Il lui

demandait quelles avaient été ses lectures littéraires et lui en faisait

rendre compte. Ainsi se développaient dans un délicat épanouissement les

facultés propres à la femme: Mgr Dupanloup eût reconnu là son excellente

méthode. Dans le nouveau programme de renseignement secondaire, le

rapporteur dit très justement qu'il faut «permettre à chaque élève de

chercher sa voie, de choisir selon ses aptitudes et ses besoins.» Cette

méthode, nous l'avons vu, existait déjà.

Au lieu de créer des lycées de filles, n'aurait-il pas suffi de

reprendre et de généraliser dans toute la France l'ancien programme

de la ville de Paris, en y introduisant certaines études qui ont été

adoptées avec raison pour l'enseignement secondaire [498]? Malheureusement

le nouveau programme de la Ville, très chargé de détails techniques, n'a

admis dans ces derniers temps que l'addition que voici: «A partir de la

session du mois de juillet 1882, les épreuves écrites comprendront une

composition sur l'instruction morale et civique.»

[Note 498: L'esthétique, par exemple, et aussi les notions de droit

dans leurs rapports avec la condition de la femme. Nous savons que

l'évêque d'Orléans recommandait ces études. La seconde était déjà

demandée par Fénelon, comme nous le remarquions, page 37, en regrettant

qu'elle manquât jusqu'à présent à nos programmes actuels. Les programmes

de l'enseignement secondaire n'avaient pas encore paru au moment où nous

exprimions ce regret.]

Le brevet supérieur de la ville de Paris n'étant demandé, en dehors

des fonctions d'inspectrices, qu'aux personnes qui veulent diriger des

institutions de premier ordre; la morale civique envahit ainsi jusqu'au

domaine de l'enseignement libre. Mais quelque déplorable que soit ce

fait, l'institutrice libre peut, du moins, donner et faire donner

l'enseignement religieux aux jeunes filles qui lui sont confiées.

Les parents sont libres d'ailleurs d'envoyer leurs enfants dans les

institutions qui leur conviennent le mieux. Il n'en est pas ainsi

toutefois pour les familles populaires qui habitent les localités où

l'école communale subsiste seule. La loi a chassé Dieu de cette école,

et cependant le paysan, l'ouvrier sont contraints d'y envoyer leurs

enfants, eux qui n'ont pas la ressource de les faire élever ailleurs.

C'est ici le caractère le plus effrayant de l'instruction laïque et

obligatoire.

Naguère, la Convention avait aussi décrété, en d'autres termes, cette

instruction laïque et obligatoire. Elle avait aussi remplacé la

morale chrétienne par la morale civique: étrange morale que celle qui

enseignait aux enfants de huit à dix ans les soins qu'il faut donner à

l'enfant dès que la femme se sent mère[499]! Cet enseignement, tout au

moins précoce pour les petites filles, était-il donné aux garçons?

On sait que la Convention appliquait volontiers les mêmes méthodes

d'enseignement aux deux sexes. C'est ainsi que les filles apprenaient

l'arpentage. Je ne sais si les garçons apprenaient la couture.

[Note 499: Albert Duruy, _l'Instruction publique et la Révolution_.]

La Convention ne put guère que décréter l'enseignement laïque et

obligatoire. Pour obliger les pères de famille à envoyer leurs enfants

aux écoles primaires, il aurait fallu que ces écoles existassent, et la

Révolution avait été plus habile à les détruire qu'à les reconstruire.

Les maîtres manquaient d'ailleurs aussi bien que les écoles. Il n'y

avait pas de fonds pour les payer, et le maître ou la maîtresse laïque,

qui a la charge, d'une famille, ne peut avoir le désintéressement des

instituteurs religieux.

Aujourd'hui, la situation a changé. Les efforts de l'Église et ceux

de l'État s'étaient unis pour propager l'instruction primaire, et cet

enseignement avait reçu une puissante organisation. Maintenant l'État

chasse de l'école l'Église, sa collaboratrice. Et tandis qu'il bannit de

l'école la religion, les municipalités en expulsent jusqu'aux mères des

enfants du peuple, les soeurs de la Charité.

C'est à la famille, dit-on, qu'il appartient de donner à l'enfant

l'instruction religieuse. Mais si elle ne la possède pas elle-même, ou

si, l'ayant possédée, elle l'a perdue, faut-il aussi en priver l'enfant?

Ah! même parmi les hommes qui se sont éloignés de l'Église, bien peu

consentiront de plein gré à voir se dessécher, à l'ombre glaciale de

l'école athée, cette fleur de piété qui, éclose aux chauds rayons de la

parole de Dieu, venait embaumer leur foyer. Avec le poète, ils aimaient

à dire:

Ma fille! va prier!--Vois, la nuit est venue.

C'est l'heure où les enfants parlent avec les anges.

Tandis que nous courons à nos plaisirs étranges,

Tous les petits enfants, les yeux levés au ciel,

Mains jointes et pieds nus, à genoux sur la pierre,

Disant à la même heure une même prière,

Demandent pour nous grâce au Père universel!

Ce n'est pas à moi, ma colombe,

De prier pour tous les mortels,

Pour les vivants dont la foi tombe,

Pour tous ceux qu'enferme la tombe,

Cette racine des autels!

Ce n'est pas moi, dont l'âme est vaine,

Pleine d'erreurs, vide de foi,

Qui prierais pour la race humaine,

Puisque ma voix suffit à peine,

Seigneur, à vous prier pour moi!

Non, si pour la terre méchante

Quelqu'un peut prier aujourd'hui,

C'est toi, dont la parole chante,

C'est toi: ta prière innocente,

Enfant, peut se charger d'autrui!

Pour ceux que les vices consument,

Les enfants veillent au saint lieu!

Ce sont des fleurs qui le parfument,

Ce sont des encensoirs qui fument,

Ce sont des voix qui vont à Dieu!

Laissons faire ces voix sublimes,

Laissons les enfants à genoux.

Pécheurs! nous avons tous nos crimes,

Nous penchons tous sur les abîmes,

L'enfance doit prier pour tous[500]!

[Note 500: Victor Hugo, _les Feuilles d'automne_, la Prière pour

tous.]

Les limites de mon travail ne me permettent pas de répéter ici ce que

je publiais au mois de mars 1871 pour défendre une cause sacrée: le

maintien de l'élément religieux dans l'enseignement scolaire à tous ses

degrés[501]. Je ne peux détacher de ce travail que ces quelques lignes qui

concernent spécialement l'instruction de la femme.

[Note 501: _Une Question vitale._]

«La perspective du néant... suffira-t-elle pour fortifier l'homme qui se

débat contre les difficultés morales et matérielles qu'amène le grand

combat de la vie? Et quant à la femme, si vous ne lui apprenez pas que

le cri de la conscience est l'appel d'un Dieu rémunérateur, quel appui

donnerez-vous à sa vertu? «Une instruction solide, direz-vous, la

prémunira contre toute défaillance.» Oui, une instruction qui repose sur

des principes religieux, est un grand élément de moralisation, et c'est

pourquoi j'appelle de tous mes voeux la régénération intellectuelle

de la femme. Mais une instruction qui n'a point la foi pour base, ne

risque-t-elle pas, au contraire, de donner à l'esprit cette fausse

indépendance qui secoue jusqu'au joug du devoir? Je sais que, parmi

les femmes aussi bien que parmi les hommes, il est des natures si

heureusement douées que, bien qu'elles jugent la morale indépendante

d'un Dieu, elles en pratiquent loyalement les plus sévères obligations.

Mais ce sont là de ces faits isolés qui, d'ailleurs, prouveraient

précisément combien sont ineffaçables les enseignements religieux dont

ces âmes ont subi, à leur insu peut-être, la salutaire influence.

Si donc nous exceptons ces natures d'élite, où la femme incrédule

puisera-t-elle la force nécessaire pour remplir ses devoirs, lorsque,

délaissée par son mari, le mal se présentera à elle sous la dangereuse

et séduisante apparence d'une sympathie consolatrice? La femme tentée ne

sera-t-elle pas exposée à se dire: «Si la loi qui prescrit la fidélité

conjugale, a une origine purement humaine, qu'importe de la braver[502]!»

Voilà ce que, sans le vouloir, vous aurez fait du foyer domestique!»

[Note 502: Cette pensée n'est-elle pas au fond des romans à thèses

sociales dont nous parlions plus haut?]

Est-ce le foyer seul qui souffrira de l'éducation athée donnée à la

femme? Consultons les ouvrages pénitentiaires, et nous verrons qu'en

France la criminalité est moindre pour les femmes que pour les

hommes[503]. Ce résultat n'est-il pas dû en grande partie à la pieuse

éducation que reçoit la femme, et surtout au frein salutaire de la

confession? Que l'éducation sans Dieu ait le temps de former une

nouvelle génération de femmes, et les futures statistiques criminelles

nous donneront les fruits de ce système.

[Note 503: Vicomte d'Haussonville, _les Établissements pénitentiaires

en France et aux colonies_; J. de Lamarque, _la Réhabilitation des

libérés_.]

Dans un roman malheureusement trop lu à notre époque et qui décrit les

moeurs populaires dans ce qu'elles ont de plus repoussant, l'auteur a

dit: «J'ai voulu peindre la déchéance fatale d'une famille ouvrière,

dans le milieu empesté de nos faubourgs.»--«Au bout de l'ivrognerie et

de la fainéantise», le romancier voit «le relâchement des liens de la

famille,» les plus infâmes aspects de l'immoralité, «l'oubli progressif

des sentiments honnêtes, puis pour dénouement, la honte et la mort.» Le

romancier matérialiste ne se doute pas que ce hideux tableau est celui

de la famille sans Dieu.

Au milieu de son récit, après avoir montré une femme coupable qui a

essayé de devenir une honnête épouse, mais qui, voyant son mari tomber

dans la débauche, roule elle-même dans la fange, et ne peut faire de

sa fille qu'un être immonde, l'auteur s'étonne de la courte durée d'un

bonheur domestique dont il avait cru voir l'image. «Il semblait, dit-il,

que quelque chose avait cassé le grand ressort de la famille, la

mécanique qui, chez les gens heureux, fait battre les coeurs à

l'unisson[504].» Ah! certes, la mécanique devait s'arrêter. Et il en est

toujours ainsi quand on supprime le grand moteur, Dieu!

[Note 504: Zola, _l'Assommoir_.]

§V

_Conditions actuelles du mariage. Les droits civils de la femme

peuvent-ils être améliorés?_

La famille sans Dieu! le grand ressort domestique brisé parce que Dieu

ne le fait plus mouvoir! Hélas! ce spectacle, nous ne le voyons déjà

que trop, même dans les maisons qui ont gardé les apparences du

christianisme, mais qui n'en ont plus l'esprit.

Et comment Dieu vivrait-il dans ces demeures? Est-ce sa présence que

l'homme a appelée en fondant son foyer? Non, c'est la divinité du jour,

c'est l'or! N'est-ce pas une des phrases courantes de la causerie

mondaine que celle-ci: «Monsieur un tel épouse cinq cent mille francs,

un million, ou plus?» Quel est l'objet des premières informations de

l'homme qui recherche une femme? l'honorabilité de la famille, les

qualités morales ou même les attraits physiques de la jeune fille? Non,

la dot, la dot, toujours la dot. C'est là le caractère qui prédomine

dans les sociétés en décadence pour lesquelles la satisfaction des

jouissances matérielles est tout. Athènes avait connu cette plaie.

En dépit des lois de Solon qui restreignaient la dot, les temps de

corruption amenèrent la vénalité des mariages; la fille pauvre fut

exposée à vivre dans le célibat. Comme nous le rappelions, «il arrivait,

alors déjà, que l'homme avait supputé avec soin les mines, le talents,

les drachmes de la dot; mais dans cette addition, il avait oublié de

compter les qualités ou les défauts de la fiancée. Un jour l'or était

parti, mais la femme restait, et, avec elle, le regret de sa présence:

«J'ai épousé un démon qui avait une dot... Ma maison et mes champs me

viennent d'elle; mais, pour les avoir, il a fallu la prendre aussi, et

c'est le plus triste marché[505]!...»

[Note 505: G. Guizot, _Ménandre_. Fragments; et mon étude sur _la

Femme grecque_.]

A Rome, quand le régime dotal remplace l'antique communauté, la femme

richement dotée trouve dans sa fortune la liberté de tout vouloir et de

tout faire. A une époque où la fréquence de divorce permet à la femme de

quitter son mari, l'époux se résigne à la perte de son autorité, à la

perle même de son honneur: ne faudrait-il pas rendre la dot avec la

femme? «J'ai accepté l'argent; j'ai vendu mon autorité pour une dot[506].»

[Note 506: _Argentum adcepi, dote imperium vendidi._ (Plaute,

_Asinaire_, 89.)]

L'ancienne France ne connut guère que dans les deux derniers siècles le

fléau des mariages d'intérêt. La vieille communauté germaine y régna

longtemps avec le droit d'aînesse; et même, quand la dotalité romaine

vint se joindre à la communauté coutumière ou la remplacer, la dot fut

modeste, et le droit d'aînesse qui subsistait toujours, rendait fort

rares les riches héritières. Ce ne fut que lorsque la vie des cours

eut créé les besoins factices du luxe et de la vanité que les femmes

commencèrent à être recherchées, les unes pour leur fortune, les autres

pour les honneurs qu'elles apportaient. Déjà convoitées au XVIIe siècle,

les filles de la finance deviennent au XVIIIe siècle l'objet d'un

honteux trafic. Mais c'était surtout la noblesse des cours qui se

livrait à ce négoce matrimonial. Dans la noblesse de province comme

dans la bourgeoisie des villes, bien des hommes ne consultaient pour se

marier que le choix de leurs parents, la bonne renommée de la famille à

laquelle ils désiraient s'allier, les vertus et les grâces de la

jeune fille qu'ils souhaitaient d'associer à leur vie. Ces traditions

s'étaient perpétuées en France dans la première moitié de notre siècle.

Les terribles épreuves de la Révolution qui avaient ruiné tant de

familles et qui avaient fait voir de près le néant des vanités humaines;

la simplicité de vie, d'habitudes et de toilette, qui résultait de cette

disposition morale, avaient fait prédominer dans le mariage la vertu

du désintéressement. Il a fallu les fiévreuses spéculations et le luxe

insensé dont la seconde moitié du XIXe siècle donne l'exemple, pour que

la vénalité du mariage devînt générale. Le mariage n'est guère autre

chose aujourd'hui qu'une opération financière, et la femme n'est plus

qu'une valeur sur le marché matrimonial jusqu'à ce que, le divorce

aidant, cette valeur soit cotée à la Bourse et passe de main en main.

Seulement cette valeur a cela de particulier qu'on ne l'achète pas, mais

qu'on ne daigne l'accepter qu'au plus haut prix.

Chez certains peuples de l'antiquité et chez les populations musulmanes

de nos jours, l'époux achète l'épouse comme une marchandise. Mais

du moins cette marchandise devient sa propriété. Chez nous, c'est

réellement l'épouse qui achète l'époux, mais, en l'achetant, il faut

qu'elle paye très cher le droit, non de le dominer, mais de lui obéir.

En employant ce dernier terme, je n'entends pas être l'écho des

doléances qui ont pour objet l'asservissement de la femme à son mari.

Tout d'abord, rien, dans la loi, ne l'oblige à se marier, et, si elle

reste fille, elle demeure libre. En dehors des rapports conjugaux, la

femme a, dans le Code, les mêmes droits civils que ceux de l'homme, à

part quelques exceptions. Ainsi, bien qu'elle puisse être déclarante

dans un acte de l'état civil, elle ne peut en être témoin comme elle

l'était sous l'ancien régime. La loi «hésite encore» à lui rendre le

droit d'arbitrage qu'elle exerçait dans le droit coutumier du moyen âge.

Il ne lui est pas permis de gérer un journal. Elle peut être tutrice

officieuse; mais elle ne sera investie de la tutelle légale que si elle

est la mère ou l'aïeule de l'enfant mineur[507]. Nous ne réclamons pour

elle ni le droit de témoigner dans un acte civil, ni le droit, souvent

périlleux, de gérer un journal. Mais un jour viendra sans doute où,

comme dans le droit féodal, on lui permettra d'être tutrice hors de sa

descendance directe: c'est un droit qu'elle peut revendiquer au nom de

ce coeur de mère que trouvent en elle les orphelins.

[Note 507: Voir plus loin la tutelle réservée à la femme de

l'interdit.]

Sur un autre point encore, il serait utile de revenir aux anciennes

traditions. Dans la loi chrétienne comme dans la loi biblique et dans

la loi germaine, le séducteur d'une jeune fille était puni. Le droit

coutumier permettait la recherche de la paternité. Il n'en est pas ainsi

du Code Napoléon qui interdit cette recherche et qui déclare qu'à moins

que la victime n'ait moins de quinze ans, le séducteur ne doit pas être

puni.

A part ces exceptions, le Code civil a singulièrement amélioré la

condition légale de la femme qui n'est pas en puissance de mari. Elle

a les mêmes droits d'héritage que l'homme. Elle peut administrer ses

biens, en disposer, tenir une maison de commerce ou de banque, s'engager

pour autrui, enfin, témoigner en justice[508]. Comme dans le droit féodal,

l'incapacité légale de la femme n'existe que dans l'état de mariage.

Mais, alors, il faut le reconnaître: si nous nous reportons soit à

nos vieilles institutions françaises du moyen âge, soit même à la

législation romaine, nous trouverons que la condition de la femme mariée

est généralement abaissée dans le Code Napoléon.

[Note 508: Armand Dalloz jeune. _Dictionnaire général de

jurisprudence_. Femme; Gide, _ouvrage cité_.]

N'exagérons rien cependant. Aux yeux du législateur moderne, la femme

n'est pas, comme on le prétend, l'esclave de l'homme. Elle est sa

compagne, sa compagne respectée. A son égard, il a des devoirs à remplir

aussi bien que des droits à exercer. «Les époux se doivent mutuellement

fidélité, secours, assistance.»

L'épouse conseille l'époux; mais c'est lui seul qui décide. En

échange de la protection qu'il doit à sa faiblesse, elle lui doit

l'obéissance[509]. «L'obéissance de la femme est un hommage rendu au

pouvoir qui la protège,» a dit excellemment le comte Portalis, «et

elle est une suite nécessaire de la société conjugale, qui ne pourrait

subsister si l'un des époux n'était subordonné.»

[Note 509: Code civil, art. 212, 213.]

L'autorité du chef de la maison est la base même de la famille, telle

que Dieu l'a instituée. Ce n'est pas, comme on l'a dit de nos jours,

un reste des institutions monarchiques[510]. C'est la constitution

patriarcale, la seule, ne l'oublions pas, qui sauvegarde l'existence de

la famille. Cette constitution, nous l'avons vue chez tous les peuples

primitifs, chez les Aryas comme chez les Hébreux, chez les vieux Romains

comme chez les Grecs des temps homériques. Nos ancêtres immédiats, les

Gaulois et les Germains, l'avaient conservée. Elle s'est perpétuée dans

le moyen âge, dans les temps modernes, jusqu'à la fin du siècle dernier,

et bien qu'elle ait subi, elle aussi, le contre-coup de la Révolution,

elle se maintient encore dans bien des familles contemporaines.

[Note 510: Richer, _ouvrage cité_.]

Nous reconnaissons hautement l'autorité du chef de la famille; nous

ne voulons signaler que les abus de pouvoir contre lesquels la loi

chrétienne protégeait l'épouse. Mais il nous faut d'abord rappeler les

articles du Code qui définissent le pouvoir que le mari exerce sur la

personne et sur les biens de la femme.

«La femme est obligée d'habiter avec le mari, et de le suivre partout où

il juge à propos de résider,» dit la première partie de l'article 214.

La section du Conseil d'État, chargée d'élaborer cet article, avait

prévu ce qu'il pourrait y avoir de cruel pour la femme à être arrachée

au sol natal, aux premières tendresses du foyer; et la section

avait ajouté que si le mari voulait, sans une mission spéciale du

gouvernement, quitter la France, la femme ne pourrait être contrainte à

le suivre. Mais, suivant le témoignage d'un des conseillers d'État qui

concoururent à la rédaction du Code, «l'Empereur dit que l'obligation de

la femme ne peut recevoir aucune modification, et qu'elle doit suivre

son mari toutes les fois qu'il l'exige. On convint de la vérité du

principe, avec quelqu'embarras cependant pour l'exécution, et l'addition

fut retranchée[511].»

[Note 511: Maleville, _Analyse raisonnée de la discussion du Code

civil au Conseil d'État_. Paris, 1805.]

«La femme, dit l'article 215, ne peut ester en jugement sans

l'autorisation de son mari, quand même elle serait marchande publique,

ou non commune, ou séparée de biens.» Ce n'est que «lorsque la femme

est poursuivie en matière criminelle ou de police,» que l'article 216

déclare que «l'autorisation du mari n'est pas nécessaire.»

Cette même femme mariée sous un autre régime que celui de la communauté,

cette même femme qui a obtenu la séparation de biens, ne peut pas non

plus contracter sans la permission de son mari. Elle «ne peut donner,

aliéner, hypothéquer, acquérir, à titre onéreux ou gratuit, sans le

concours de son mari dans l'acte, ou son consentement par écrit[512].»

(Art. 217.)

[Note 512: Quant à l'aliénation des biens, il ne s'agit ici que des

immeubles. (Art. 1538.)]

Cette disposition du Code civil est singulièrement oppressive. Comme l'a

fait remarquer le conseiller d'État que nous citions tout à l'heure: «Il

faut convenir qu'il est bien un peu surprenant que la femme ne puisse

agir sans l'autorisation de son mari, quoique la mauvaise conduite de ce

dernier l'ait forcée à demander la séparation de leurs biens... La femme

alors devrait tout simplement être autorisée par la justice[513],» ainsi

qu'il en arrive pour la femme du mineur, de l'interdit, de l'absent, ou

du condamné à une peine afflictive ou infamante. (Articles 221, 222,

224.)

[Note 513: Maleville, _ouvrage cité_.]

Il est vrai que, d'après les articles 218 et 219, si le mari refuse

l'autorisation, le juge peut l'accorder; mais il serait plus simple de

ne pas imposer à la femme séparée la demande de ce consentement.

Quant à la marchande, quel que soit le régime sous lequel elle est

mariée, elle peut, pour les intérêts de son commerce, s'obliger sans

autorisation de l'époux; et si elle est mariée sous le régime de la

communauté, elle engage même son mari (art. 220). Bizarre anomalie qui

lui confère un pareil privilège quand, d'autre part, la loi lui interdit

d'agir en justice sans le consentement du mari!

Bien que le Code n'ait été que trop fidèle aux traditions romaines qui

dominaient dans les derniers siècles de la monarchie française, il a

accordé à l'épouse un privilège que lui refusaient plusieurs anciennes

coutumes: elle peut tester sans l'autorisation de son mari. (Art. 226.)

Sous le régime dotal, c'est l'époux qui administre la dot de l'épouse.

Il dispose des revenus de cette dot; mais il ne peut aliéner le fonds

dotal, même avec le consentement de l'épouse[514]. Quant aux biens

paraphernaux ou extra-dotaux, la femme en a l'administration; mais il

ne lui est permis de les aliéner qu'avec le consentement du mari. (Art.

1549, 1554, 1576.)

[Note 514: Il y a ici des exceptions que la loi spécifie. (Art. 1555

et suiv.)]

Sous le régime de la communauté, l'époux est maître absolu des biens qui

ont été mis dans cette communauté. (Art. 1421.) Il en dispose sans

le consentement de l'épouse. Il peut s'en montrer prodigue pour les

indignes créatures qu'il lui préfère. Il peut même donner à ces femmes

les objets qui appartiennent à sa compagne. Il peut, enfin, la ruiner,

ruiner leurs enfants. La femme a, il est vrai, la ressource d'obtenir la

séparation de biens; mais, comme l'a remarqué M. Legouvé, combien peu

de femmes osent exposer le nom d'un mari au scandale d'une affaire

judiciaire[515]?

[Note 515: Legouvé, _Histoire morale des femmes_. Ajoutons ici qu'un

projet de loi récemment soumis à la Chambre, amoindrit ce scandale en

interdisant la publicité des détails en matière de séparation de corps.]

Nous avons déjà vu que la femme de l'interdit, de l'absent, du condamné

à une peine afflictive ou infamante, n'a besoin que d'une autorisation

judiciaire pour plaider ou contracter. La femme de l'absent, celle

de l'interdit, ont la surveillance des enfants, la direction de leur

éducation, l'administration de leurs biens. La femme de l'interdit peut

même avoir la tutelle de son mari. (Art. 507.)

Conformément au principe qui affranchit la femme en dehors de la

puissance conjugale, la veuve n'a pas besoin d'une autorisation

judiciaire pour plaider ou pour contracter. Elle a sur ses enfants

presque tous les droits du père. On ne restreint pour elle que le droit

de correction: la loi a voulu prémunir l'enfant et la mère elle-même,

contre la promptitude souvent passionnée des résolutions féminines[516].

[Note 516: M. Demolombe, cité par M. Gide.]

Mais si la mère, veuve, a presque toute l'autorité paternelle sur ses

enfants, la loi ne lui accorde aucun droit effectif tant que le mari

est vivant. La mère chrétienne verra donner à ses enfants une éducation

athée, et n'aura aucun moyen légal de s'y opposer. Son consentement

n'est pas non plus nécessaire au mariage de son enfant. En cas de

conflit, le consentement du père suffit. (Art. 148.)

Certes, redisons-le, l'autorité du chef de la famille est de droit

primordial. L'ébranler, c'est ébranler la société même. D'ailleurs,

l'homme de coeur qui est investi de ce pouvoir sait le tempérer et le

partager avec l'épouse qui en est digne. Mais ne pourrait-on prévoir le

cas où le chef de famille ne saurait faire de son autorité qu'un odieux

despotisme? Ne trouve-t-on pas alors alors que, sous le Code Napoléon,

la femme mariée est généralement entourée de moins de garanties que

la femme du moyen âge et même que l'épouse romaine? Dans les vieilles

coutumes germaniques, la femme était protégée par le conseil de famille

où siégeaient ses proches et qui pouvait limiter l'autorité maritale si

celle-ci devenait tyrannique. Par une belle institution chrétienne qui

protégeait déjà la femme gallo-romaine, l'évêque, l'ancien défenseur de

la cité, demeurait au moyen âge le protecteur de l'épouse malheureuse.

La femme franke avait, dès le début de son mariage, la jouissance de son

douaire. Elle y joignait la libre disposition de la part qu'elle avait

dans les acquêts ou économies du mariage. Quant à la femme romaine, bien

qu'elle ne pût, même avec la permission du mari, engager l'immeuble

dotal, elle en administrait elle-même les revenus. Sous le régime de la

communauté, les biens de cette communauté ne pouvaient être aliénés sans

le consentement de l'épouse.

En souhaitant aujourd'hui qu'un conseil de famille soit juge des

questions où le despotisme ou la prodigalité du chef de famille serait

un danger pour la femme et pour les enfants, en désirant aussi pour la

femme une plus large part dans l'administration de ses biens, on ne

demande que le retour aux traditions du passé.

En attendant que cette situation préoccupe le législateur, les parents

pourront y remédier d'abord en étudiant davantage le caractère de

l'époux qu'ils destinent à leur fille, puis en assurant à celle-ci par

contrat de mariage une plus libre administration de ses biens. Mais il

faudrait pour cela que la jeune femme eût reçu une éducation solide qui

la rendit apte au maniement des affaires domestiques et qui la préservât

des folles prodigalités qu'entraînent le luxe et les plaisirs mondains.

Il faudrait enfin que la femme pût être la gardienne du foyer.

§ VI

_Mondaines et demi-mondaines._

Pour la femme mondaine, il n'y a pas de foyer domestique. Le foyer,

c'est pour elle une suite de salons qu'elle a fait brillamment décorer,

mais qu'elle n'habite réellement pas. Elle n'en est que l'hôte passager,

et ne les traverse que pour y recevoir la cohue qu'elle retrouvera

le lendemain dans une autre demeure. Si l'on excepte ces jours de

réceptions, elle ne reste chez elle que le temps que le voyageur passe

à l'hôtellerie: les heures consacrées au sommeil, à la toilette, à ceux

des repas qu'elle prend à la maison. Les heures qu'elle pourrait se

réserver dans la matinée n'existent même pas pour elle. Pour la femme

qui, après avoir passé la nuit dans le monde, se lève à midi, et passe

deux heures au moins à sa toilette, la matinée commence à trois heures,

et cette _matinée_, c'est le terme consacré, cette _matinée_ est

employée aux visites, aux achats de luxe, aux courses de chevaux. Les

dîners privés, les soirées, les bals, le théâtre, constituent la soirée.

C'est ainsi que se multiplie à un nombre infini d'exemplaires le type de

la femme qui est toujours sortie[517].

[Note 517: V. Sardou, _la Famille Benoîton_.]

Dans cette vie dévorée que j'appelais ailleurs le tourbillonnement dans

le vide, comment la femme mondaine remplit-elle ses devoirs d'épouse et

de mère? Elle habitue son mari à se passer d'elle. Quant à ses enfants,

il lui suffit de les confier à des soins mercenaires.

Avec le plaisir, une seule idée la possède: le luxe.

La fièvre de la spéculation a produit les mariages d'argent. Et la

femme, abaissée, disions-nous, au taux d'une valeur financière, a voulu

représenter cette valeur par un luxe dont les excès ruinent plus d'une

fois le mari qui a cru s'enrichir en épousant une fille bien dotée.

L'expérience date de loin: les Romains l'avaient faite avant nos pères.

«Je t'ai certainement apporté une dot plus considérable que ta fortune

personnelle. Il est assurément juste de me donner de l'or, de la

pourpre, des servantes, des mulets, des cochers, des valets de pied, de

petits courriers, des voitures dans lesquelles je me fasse traîner[518].»

[Note 518: _equidem datem ad te adtuli. Majorem multo, tibi quam erat

pecunia, etc._ (Plaute, _Aululaire_, 495-499).]

Ainsi parlait la Romaine. Depuis, les chevaux ont remplacé les mulets;

mais l'économie domestique n'y a rien gagné.

Je rappelais tout à l'heure que la première moitié de notre siècle avait

vu renaître la simplicité. En 1814 un auguste exilé, qui revoyait la

France, disait à de nobles dames en parlant d'une sainte princesse dont

la jeunesse avait eu pour palais la prison du Temple: «Ma belle-fille

est d'une grande simplicité; elle ne vous donnera pas l'exemple du

luxe[519].» Pendant près de trente-quatre ans, cette simplicité régna à la

cour de France.

[Note 519: _Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu.]

Les temps sont changés. Le luxe a reparu. Des influences multiples y ont

contribué. Il faut en signaler quelques-unes.

A l'aristocratie de race a succédé l'aristocratie d'argent. Il suffisait

à la première de se nommer pour exercer son prestige. Cette ressource

manquant à la seconde, elle ne peut briller que par l'éclat extérieur.

A la suite des idées égalitaires du temps, ce luxe s'est propagé dans

toutes les classes de la société. Dans les rangs les plus modestes, la

femme a voulu rivaliser d'élégance avec la femme opulente; et d'après un

vieil adage, ce qu'elle n'était pas, elle a voulu le paraître.

C'est dans le luxe que la femme frivole a mis sa gloire. La grande

coquette aimera mieux voir attaquer son honneur que critiquer sa

toilette.

Pour subvenir à ce luxe, la femme a besoin d'or. Cet or, elle sait où le

chercher. Elle aussi est atteinte par l'épidémie du jour, l'agiotage; et

la soif de l'or a aussi desséché sa poitrine. Elle ne se borne plus aux

paris des courses.

«Signe des temps! a dit un publiciste. Les femmes apparaissent autour de

la Bourse! Elles franchiront, quelque jour, triomphalement la grille et

ajouteront à tous les droits qu'elles réclament le droit à la ruine!» En

attendant, elles spéculent aux portes du palais. Les voici partagées

en deux groupes, la bohème et l'aristocratie. La bohème, ce sont ces

vieilles femmes collées aux grilles de la Bourse, lisant les journaux

financiers ou tricotant («les tricoteuses de l'agio!»), s'efforçant de

suivre le flux et le reflux de cette mer houleuse. L'aristocratie, ce

sont ces femmes élégantes, femmes du monde et femmes du demi-monde qui,

chez le pâtissier voisin, donnent leurs ordres au commis d'agent de

change qui pénètre, pour leur compte, dans le temple profane d'où elles

sont encore exclues[520].

[Note 520: Jules Claretie, _la Vie à Paris_. 1881.]

Mais le groupe des joueuses de Bourse est encore restreint, Dieu merci.

D'ordinaire, c'est en poussant le mari aux spéculations hasardeuses que

la femme se procure les ressources de son luxe. Plus d'une fois, comme

le disait déjà un écrivain du XVIe siècle, c'est le luxe de la femme qui

non seulement ruine le mari, mais lui fait toucher à l'argent d'autrui

quand le sien est épuisé. Plus d'une fois aussi, c'est pour alimenter ce

luxe que l'homme, placé par les événements publics, entre le souci de

garder des fonctions sociales et la crainte de manquer à son devoir, se

laisse entraîner à de honteuses capitulations de conscience[521].

[Note 521: Mézières, _Études morales sur le temps présent. 1869.]

«Malheureux cet homme, disait naguère Caton le Censeur, malheureux cet

homme, et s'il fléchit, et s'il demeure inexorable! Car, ce que lui-même

n'aura pas donné, il le verra donner par un autre[522].»

[Note 522: _Miserum illum virum, et qui exoratus, et qui non exoratus

erit! quum, quod ipse non dederit, datum ab alio videbit_. Tite Live,

XXXIV, 4; et mon étude sur _la Femme romaine_.]

Aujourd'hui, comme au siècle de Caton, le luxe, peut faire de la femme

une courtisane. Il ne lui manque plus que ce dernier trait d'ailleurs

pour appartenir à ce demi-monde qui lui donne à présent la mode et

jusqu'au ton.

Comme dans toute société en décomposition, la courtisane prend à notre

époque une place considérable.

Lorsqu'elle a fait son entrée dans la littérature, on l'avait montrée se

purifiant, non comme Madeleine, par les pleurs du repentir et par le feu

de l'amour divin, mais par une dernière chute que lui faisait faire une

passion que l'on proclamait généreuse parce qu'elle n'était plus vénale.

Aujourd'hui on ne se contente plus de cette étrange réhabilitation. Dans

le roman, sur le théâtre, on représente la courtisane dans le triomphe

même du vice. On ne fait même plus battre en elle le coeur de la femme.

C'est bien réellement la fille de marbre, froide, insensible à tout,

excepté au cliquetis de l'or, étalant insolemment sa honte dans les

splendeurs d'un luxe scandaleux, ne possédant souvent ni beauté, ni

jeunesse, ni esprit, n'ayant d'autre attrait que celui du vice, mais par

la puissance de ce vice devenant la reine du jour, reine qui a la

plus considérable liste civile que la vénalité de la femme ait jamais

prélevée sur la corruption d'une époque.

Éclipsées par ces rivales, des femmes du monde ont voulu savoir par

quels secrets les femmes du demi-monde leur dérobaient leur sceptre, et

comme au XVIe siècle, il en est qui ont mis leur étude à copier ce type

honteux. Elles ont pris à la courtisane ses toilettes, ses allures, son

langage. Et sans doute le triomphe de la grande dame devait lui paraître

complet lorsqu'elle avait réussi à être confondue avec son modèle.

Cette imitation de la courtisane par la femme du monde a produit un type

qui a reçu un nom trivial que j'hésite à reproduire: la _cocodette_;

et le langage du demi-monde, adopté dans une partie du vrai monde,

recevait, il y a plusieurs années, un nom spécial, la _langue verte_,

langue qui a eu jusqu'à son dictionnaire.

Nous le voyons: la femme qui a pris les dehors de la courtisane peut

bien, pour jouir de son luxe, se procurer les scandaleuses ressources

dont dispose son modèle.

Comme je viens de l'indiquer, le roman n'a que trop contribué à faire

envier à la femme honnête, mais frivole, le triomphe de la courtisane.

Et, par malheur, dans la vie activement désoeuvrée de la femme mondaine,

la seule place que celle-ci accorde à la lecture appartient au roman,

non pas même généralement au roman pur, délicat, qui a produit dans

notre siècle des oeuvres exquises, mais au roman immoral dans le fond et

souvent aussi dans la forme.

Quand l'héroïne de ce dernier roman n'est pas une courtisane, c'est bien

souvent, ou la femme d'instinct que l'on a nommée la _faunesse_, ou

bien c'est une de ces créatures artificielles qui, je l'espère pour nos

contemporaines, n'ont pu sortir que du cerveau du romancier. Je lis peu

de romans; mais lorsqu'il m'arrive d'ouvrir un de ces livres, il me

semble souvent que je suis transportée dans un bal masqué. On me dit que

des femmes sont là; mais je ne les reconnais pas. Derrière le masque

très compliqué que j'ai sous les yeux, je cherche en vain le fond

éternel de la nature humaine, ce fond que je retrouve si aisément

dans la plus haute antiquité. Je plaindrais fort la femme qui ne se

reconnaîtrait pas plutôt dans une Nausicaa, dans une Andromaque, dans

une Pénélope, que dans ces types conventionnels où l'on prétend nous

montrer nos contemporaines.

Cependant le roman actuel se pique de réalisme. La peinture, très laide

généralement, s'est substituée à l'idée, et la sensation a remplacé

le sentiment. Ce réalisme va jusqu'au plus abject matérialisme dans

certaines oeuvres dont les innombrables éditions attestent l'immense

succès. Et cependant ces ouvrages où la boue se montre à découvert, me

paraissent moins dangereux encore que des romans qui se rattachent à une

autre école, mais qui dissimulent sous un tapis de fleurs la même fange.

Ici le vice ne se montre pas dans cette brutalité qui, après tout,

inspire plus d'horreur que d'attrait; mais ce vice se présente sous

les dehors qui peuvent le mieux séduire les caractères faibles et les

imaginations ardentes. On a fait de l'adultère une vertu, et la vertu la

plus chère au coeur de la femme: le dévouement! La suprême expression

de cette vertu est la violation de la foi conjugale. Si, comme dans

_Jacques_, la femme combat, ce n'est pas pour obéir à des lois

religieuses ou civiles qu'elle ne reconnaît pas, c'est par égard pour

son mari qui, par extraordinaire, est un être d'élite; et lorsqu'enfin

elle tombe, elle souhaite que chaque fois que son complice et elle se

réuniront pour renouveler cet outrage, ils s'agenouillent... et prient

pour le mari qu'ils trompent et déshonorent! Et si ce mari sait

comprendre son rôle, il accepte son malheur avec résignation, il trouve

que sa femme n'a fait «que céder à l'entraînement d'une destinée

inévitable... Nulle créature humaine ne peut commander à l'amour, et nul

n'est coupable pour le ressentir et pour le perdre[523].» Ce qui, pour ce

mari, constitue la trahison conjugale, ce n'est pas l'infidélité, c'est

le mensonge. Pour lui la femme n'est adultère que lorsqu'elle paraît

témoigner à son mari l'amour qu'elle vient de prouver à son amant.

Comment s'étonner que ce mari philosophe ait un moment la pensée de dire

aux deux complices: «Je sais tout, et je pardonne à tous deux; sois ma

fille et qu'Octave soit mon fils; laissez-moi vieillir entre vous deux

et que la présence d'un ami malheureux, accueilli et consolé par vous,

appelle sur vos amours les bénédictions du ciel[524]?» On croit rêver

quand on lit de telles aberrations.

[Note 523: Georges Sand, _Jacques_.]

[Note 524: Ibid.]

Mais au moment où le mari va demander humblement de s'asseoir à ce foyer

où un autre a usurpé sa place, il est trop tard. La faute de sa femme a

eu des suites qui rendent nécessaire ou la mort de la coupable, ou la

mort du mari. «Tue-la,» dirait alors l'auteur de l'_Homme-femme_. Mais

l'auteur de _Jacques_ aime mieux dire au mari: «Tue-toi.» C'est que

pour ce dernier écrivain, le suicide aussi est un dévouement... comme

l'adultère; et de même qu'on peut se préparer à l'infidélité conjugale

par la prière, on se prépare au suicide comme à la réception d'un

sacrement[525]!

[Note 525: Georges Sand, _Jacques_. Voir aussi _Indiana_.]

L'auteur a, du reste, formulé sa théorie dans le même roman, d'où j'ai

extrait mes citations. La soeur de son héros, libre esprit comme lui,

lui propose de fuir avec lui dans le Nouveau-Monde, d'y élever leurs

enfants dans ce qu'elle appelle leurs principes. «Nous les marierons un

jour ensemble à la face de Dieu, sans autre temple que le désert, sans

autre prêtre que l'amour; nous aurons formé leurs âmes à la vérité et

à la justice, et il y aura peut-être alors, grâce à nous, un couple

heureux et pur sur la face de la terre[526].»

[Note 526: _Id._, _Jacques_.]

Oui, heureux et pur à la manière de l'Émile et de la Sophie de

Rousseau...

Il est triste de penser que c'est une femme, une femme de génie, qui

a donné aux femmes de semblables enseignements. Comment calculer les

immenses désastres moraux qui ont suivi de telles leçons, alors que la

presse à bon marché les a répandues à profusion dans tous les rangs de

la société?

Tout conspire ainsi pour perdre la femme: le luxe, les mauvais exemples,

les mauvaises lectures, triple contagion qui sévit jusque chez les

femmes du peuple, et qui, à tous les degrés de l'échelle sociale,

remplit de rêves malsains les imaginations et les coeurs. Et lorsque,

à toutes ces pernicieuses influences, s'ajouteront les résultats de

l'éducation athée, que deviendront nos foyers? Il y aura là des abîmes

de dépravation que l'on ne peut sonder, et sur lesquels nous avons déjà

arrêté nos regards attristés.

A défaut de la conscience, est-ce la crainte du châtiment qui prémunira

la femme contre la violation de la foi conjugale? Nous en doutons. A

moins que le mari, surprenant sa femme en flagrant délit d'adultère, ne

se soit vengé lui-même, les antiques châtiments réservés à l'infidélité

conjugale ont fait place à des peines infiniment moins sévères. L'épouse

coupable et son complice sont punis correctionnellement d'une détention

de trois mois à deux ans. Si le mari consent à reprendre sa femme, elle

est rendue à la liberté.

Quant au mari infidèle, il ne peut être poursuivi que s'il a entretenu

sa complice sous le toit conjugal; et encore n'est-il passible que d'une

amende. Certes l'infidélité de la femme a des suites plus graves que

celle du mari, puisque l'épouse adultère peut introduire dans la maison

des enfants étrangers à l'époux et qui porteront son nom. Il est donc

naturel que les lois humaines punissent plus sévèrement l'infidélité de

la femme. Ainsi en jugeaient les anciennes législations. Mais au-dessus

des intérêts humains, il y a les droits de la conscience; au-dessus des

lois humaines, il y a les lois de Dieu, et devant ces lois, l'époux et

l'épouse qui manquent à la foi conjugale sont également coupables: saint

Jérôme le rappelait éloquemment.

§ VII

_Le divorce._

A tous les maux qui rongent le foyer domestique, on oppose aujourd'hui

un remède plus dangereux que le mal: c'est par la dissolution de la

famille que l'on prétend combattre sa désorganisation. Le divorce est à

l'ordre du jour.

Les hommes qui veulent rétablir le divorce, malgré la triste expérience

que la France en a faite de 1792 à 1816, ces hommes croient qu'en le

limitant à de certains cas, il en rendront l'usage moins périlleux.

Mais comment arrêter le torrent lorsque la digue est rompue? Certaines

législations antiques restreignaient aussi la faculté du divorce.

Cependant nous voyons que si la loi du Sinaï avait dû permettre cet

expédient aux Hébreux, «à cause de la dureté de leurs coeurs,» les

Talmudistes en multiplièrent un jour les causes avec une profusion

inconnue à la législation primitive. De même les Romains de la décadence

trouvèrent au divorce des motifs dont leurs ancêtres eussent repoussé

la puérilité[527]. Un jour vient où les matrones «divorcent pour cause de

mariage et se marient pour cause de divorce,» dit Sénèque. En rappelant

ailleurs cette parole, nous ajoutions: «Les matrones ne se bornent pas

à suivre la supputation romaine des années, c'est-à-dire à compter le

nombre des consulats: elles calculent le nombre des années d'après celui

de leurs époux. Mais encore c'est trop peu dire: «Huit maris en cinq

automnes,» dit Juvénal[528].»

[Note 527: _La Femme biblique_, _la Femme romaine_.]

[Note 528: _La Femme romaine_.]

D'ailleurs, sans chercher de si lointains exemples, la loi que la

Chambre des députés vient de voter et que le Sénat n'a pas sanctionnée,

cette loi contient deux articles qui peuvent autoriser sous les plus

faibles prétextes la rupture du lien conjugal: elle admet le divorce

«par consentement mutuel,» ce qui permet aux époux de se quitter d'un

commun accord pour aller former ailleurs de ces liaisons temporaires

que crée le vice[529] et que jusqu'à présent l'on nommait des ménages

irréguliers. Il ne manquait plus à ces immorales associations que d'être

sanctionnées par la loi.

[Note 529: Fernand Nicolay, _le Divorce, son histoire, son péril_.]

Quant aux «injures graves,» on a démontré combien la jurisprudence peut

étendre le sens de cette expression. Dans les meilleurs ménages, n'y

a-t-il pas de ces froissements où plus d'une fois, sous l'empire de

la colère, il échappe une parole dont la portée dépasse certainement

l'intention de celui qui l'a proférée? Le caractère plus ou moins

impétueux de l'un des époux ne sera-t-il pas alors une cause de divorce?

Le divorce «pour injures graves» aussi bien que le divorce «par

consentement mutuel,» ne ramènent-ils pas implicitement le divorce pour

incompatibilité d'humeur, ce divorce que le projet de loi a cependant

repoussé? N'est-ce pas compromettre à jamais la paix et le bonheur des

ménages que d'admettre de tels cas de rupture? «Lorsque le mariage est

indissoluble, disions-nous ailleurs, chacun des époux doit, pour son

propre repos, plier son caractère au caractère de l'autre; et l'habitude

de vivre ensemble, l'estime réciproque, et surtout ce lien que nouent

les petites mains des enfants, tout cela contribuera à établir entre le

mari et la femme une harmonie souvent plus solide que celle de l'amour.

Mais quand le divorce a passé dans les moeurs d'un peuple, pourquoi

se donner tant de peine pour arriver à la concorde? N'est-il pas plus

facile de rompre un lien que de chercher à le rendre plus léger? L'époux

quittera donc alors la compagne de sa jeunesse; et, contractant une

autre union, il y trouvera peut-être des déceptions qui lui feront

regretter son premier mariage[530].»

[Note 530: _La Femme romaine_.]

Les sévices ou injures graves étant une cause de divorce, ne pourra-t-il

aussi arriver que le mari maltraitera exprès sa femme pour reconquérir

une liberté dont il profitera pour épouser une autre femme plus jeune,

plus belle, plus riche surtout, faut-il dire à une époque où la

spéculation matrimoniale a passé dans nos moeurs? Nous disions plus

haut: «Le mariage n'est guère autre chose aujourd'hui qu'une opération

financière, et la femme n'est plus qu'une valeur sur le marché

matrimonial, jusqu'à ce que, le divorce aidant, cette valeur soit cotée

à la Bourse et passe de main en main.» Je ne savais pas, en écrivant ces

lignes, que des paroles à peu près semblables avaient été prononcées par

un orateur de la Convention, le 2 thermidor, an III:

«La loi du divorce, disait Mailhe, est plutôt un tarif d'agiotage qu'une

loi; le mariage n'est plus en ce moment qu'une affaire de spéculation;

on prend une femme comme une marchandise, en calculant le profit dont

elle peut être l'objet et l'on s'en défait aussitôt qu'elle n'est plus

d'aucun avantage: c'est là un scandale vraiment révoltant.»

Dans une autre séance, Mailhe ajoutait: «Vous ne pourrez arrêter trop

tôt le torrent d'immoralité que roulent ces lois désastreuses.»

Le conventionnel Deleville s'écriait, lui aussi: «Il faut faire cesser

le marché de chair humaine que les abus du divorce ont introduit dans la

société[531]»

[Note 531: M. Henri Giraud, discours prononcé à la Chambre des

députés, le 6 mai 1882. (_Journal officiel_, 7 mai;) Fernand Nicolay,

_étude citée_.]

Sur les vingt mille divorces qui eurent lieu à Paris de 1792 à 1796, «il

y en eut plus de sept mille entre les époux qui avaient déjà divorcé

une première, une deuxième ou une troisième fois. Cela ne doit pas nous

étonner, car ceux qui divorcent une première fois sont de mauvais maris

ou de mauvaises épouses qui, probablement dans un autre mariage, ne

seront pas meilleurs.»

Ces paroles étaient prononcées à la Chambre, le 6 mai dernier, par M.

Henri Giraud qui rappelait aussi que dans l'exposé des motifs du projet

de loi que M. Naquet présentait sur le divorce, ce dernier disait: «On

s'occupe en ce moment de réduire la durée du service militaire, tandis

qu'on veut maintenir l'indissolubilité du mariage.» En citant ce

passage, M. Giraud ajoutait: «Vous voudriez donc qu'on réduisît aussi,

au moyen du divorce, la durée du service matrimonial, et peut-être

admettre le volontariat d'un an.»

Ainsi que l'affirmait Martial dans son brutal langage, c'est l'adultère

légal. Nous nous acheminons ainsi vers les unions libres[532], tant

prônées par certains romans. Le type hideux de la femme libre

s'épanouira au grand jour.

[Note 532: Mgr Freppel, discours prononcé à la Chambre des députés; le

13 juin 1882.]

La loi votée par la Chambre admet cependant de plus sérieuses causes de

divorce que celles que nous avons indiquées: telle est l'infidélité d'un

des deux époux. Ici on ne distingue plus entre la faute du mari et celle

de la femme. Que le mari ait ou non entretenu sa complice sous le toit

conjugal, la femme peut demander le divorce.

Dans cette loi, le divorce est encore autorisé quand l'un des époux

a été condamné à une peine infamante autre que le bannissement et la

dégradation civique prononcés pour cause politique.

Ah! nous comprenons ce qu'il peut y avoir de désespoir et de honte dans

l'existence de l'époux ou de l'épouse qui reste seul à son foyer, tandis

que celui ou celle qui porte son nom, mène une vie scandaleuse, ou,

châtié par la société, subit sa peine dans un bagne même.

«Mais, dirons-nous ici avec Son Ém. le cardinal Donnet, pour quelques

situations dont le divorce serait le remède peut-être, que de

malheureuses conséquences[533]...»

[Note 533: Lettre de S. E. le cardinal Donnet à M. l'abbé Falcoz, à

propos de son ouvrage: _la Loi sur le divorce devant la raison et devant

l'histoire_.]

De toutes ces conséquences, la plus terrible est l'écroulement de la

famille, le triste sort des enfants. On nous dit que la séparation de

corps crée les mêmes dangers. Non! D'abord parce que cette séparation ne

permettant pas aux époux de se remarier, est assurément moins fréquente

que ne le serait le divorce. Nous ne pouvons que répéter ici que la

faculté du divorce rendra inutiles les concessions mutuelles. Il est

rare que l'on invente des prétextes pour la séparation, et pour avoir

droit au divorce, on créera, s'il le faut, redisons-le, l'un des motifs

qui le permettent. De récentes affaires judiciaires témoignent que

l'adoption présumée de la, loi a déjà fait prendre à certains hommes,

des précautions de ce genre[534]. Non seulement les sévices, les injures

graves, mais l'infidélité même, tous ces moyens, et d'autres encore,

seront bons pour obtenir le divorce. Les enfants seront donc plus

menacés que jamais de perdre cette pierre du foyer sur laquelle ils

doivent être élevés. Lorsque les parents divorcés se seront remariés,

les enfants reverront auprès de leur mère un autre époux que leur père;

auprès de leur père, une autre femme que leur mère; et s'ils sont

conduits ainsi à plusieurs foyers successifs, quelle idée se feront-ils

de la sainteté de la famille? Que deviendra à leurs yeux l'auréole de la

mère, la majesté du père? Le respect filial n'existera guère davantage

que dans ces sauvages contrées où règne une hideuse promiscuité; et un

jour viendra où les enfants connaîtront moins encore leurs parents que

les animaux qui, du moins, les voient veiller sur eux tant qu'ils en ont

besoin. Que deviendra la sollicitude paternelle ou maternelle chez celui

ou chez celle qui, passant d'un foyer à un autre, aura eu des enfants de

toutes ces unions successives?

[Note 534: Fernand Nicolay, _étude citée_.]

Dans la séparation de corps, déjà bien douloureuse cependant et qu'il

faudrait éviter au prix des plus grands sacrifices, un tel spectacle est

généralement épargné aux enfants. Pour qu'un homme ou une femme ose se

montrer aux yeux de ses enfants avec son complice, il faut que cet homme

ou cette femme ait perdu le dernier sentiment qui subsiste dans l'être

le plus dégradé: le respect que lui inspire l'innocence de son enfant.

C'est à un foyer solitaire que l'enfant, qui vit avec l'un de ses

parents, retrouve l'autre quand il le visite. Dans la maison où il est

élevé, la place du père ou de la mère n'est pas occupée: elle manque! Et

lorsque vient un jour où l'enfant a compris qu'un grand malheur a passé

sur son foyer, avec quel redoublement de tendresse, de respect il se

dévoue à celui de ses parents qui a du être à la fois pour lui père et

mère et que sacre à ses yeux la double couronne du malheur et de la

vertu!

Je ne sais si beaucoup de ménages recourront aux facilités de vie que

leur promet la nouvelle loi. Mais ce que je sais bien, c'est que

les femmes chrétiennes ne les accepteront jamais, et demeureront

inviolablement attachées au principe d'indissolubilité qui est la loi

primordiale de l'humanité et que le Christ a rappelé.

Il est de ces femmes chrétiennes, et il en est beaucoup, qui,

maltraitées ou trahies par un époux, se refusent même à la séparation

de corps et restent vaillamment à leur poste. Au pied de la Croix

elles acceptent l'épreuve, elles la bénissent. Les enseignements de la

religion leur ont fait savoir que l'épouse fidèle sanctifie l'époux

infidèle; et humbles et silencieux missionnaires, elles remplissent

à leur foyer, par l'exemple de leurs vertus et par leur céleste

résignation, un apostolat que Dieu bénit plus d'une fois sur la terre

par un tendre retour du mari coupable.

Il y en a de plus héroïques encore: il y en a qui se dévouent à un être

déshonoré, condamné à une peine infamante. Ou elles le croient innocent,

et alors il devient pour elles un martyr, ou bien elles le savent

coupable, et elles lui restent attachées pour le relever et le sauver.

D'ailleurs, fussent-elles même privées de la foi, les plus délicats

instincts de la pudeur ne leur disent-ils pas qu'elles ne peuvent vivre

avec un autre mari du vivant du premier? Pour l'honneur des femmes de

France, j'espère que l'on en trouvera peu parmi elles qui braveront

cette honte. Comme leur aïeule, la prêtresse gauloise Camma, elles

diront, non en jetant aux pieds de leur mari la tête du centurion

romain, mais en repoussant la loi qui ferait d'elles des courtisanes

légales: «Deux hommes vivants ne se vanteront pas de m'avoir possédée.»

Certes, répétons-le, c'est rarement en dehors de la religion que la

femme a la magnanimité, la divine compassion qui font d'elle la martyre

du devoir au foyer conjugal. Le christianisme seul nous apprend à

souffrir, et la doctrine positiviste qui cherche à le remplacer

n'apprend qu'à jouir. Aussi les hommes qui proscrivent Dieu de

l'éducation, sont-ils les mêmes qui appellent le divorce. C'est logique.

Ce n'est pas après avoir désarmé le soldat qu'on l'envoie à la bataille.

Ce n'est pas avec la perspective du néant que l'on nous dédommage des

douleurs de cette vie.

§VIII

_Où se retrouve le type de la femme française._

L'abaissement du caractère de la femme, la désorganisation du foyer,

voilà ce que nous a surtout montré jusqu'à présent le XIXe siècle. Si la

société française tout entière était gangrenée par cette corruption, il

y aurait de quoi désespérer de notre patrie. Une seule ressource peut

sauver un pays en décadence: c'est la famille avec ses traditions

domestiques, patriotiques, religieuses. Grâce à Dieu, cette ressource

suprême ne nous manque pas encore; et si les mauvaises moeurs sont les

plus apparentes parce qu'elles sont les plus tapageuses, elles ne sont

pas, disons-le bien haut, en majorité parmi nous, A toute époque le mal

a existé, et à toute époque aussi le bien a poursuivi son cours.

A côté de la femme légère, corrompue même, entraînant les hommes au

mal, on a vu et l'on voit toujours la femme laborieuse, unissant à la

tendresse miséricordieuse le dévouement poussé jusqu'au sacrifice, la

force morale qui fait d'elle pendant l'épreuve, la consolatrice de

l'homme, la conseillère du plus difficile devoir. «On a dit quelquefois,

avec beaucoup d'injustice, qu'au fond de toute faute de la part d'un

homme, il y a une femme. Le contraire est plus près de la vérité. Dans

toute action noble et désintéressée, cherchez bien, vous trouverez votre

mère, ou votre femme, ou votre enfant qui vous inspire, si vous

êtes vraiment un homme de coeur. Mère, épouse, fille ou soeur, oui,

répétons-le, il est des inspirations qui naissent de préférence dans

le coeur des femmes, où le froid calcul, les ambitieuses réserves, les

secrètes convoitises ont toujours moins de prise que sur l'esprit des

hommes, même les meilleurs[535].»

[Note 535: Cuvillier-Fleury, _Discours de réception à l'Académie

française._]

Tel est le caractère, telle est l'influence de la femme fidèle au plan

divin. Ce type a existé dans les plus anciennes sociétés patriarcales,

il s'est même retrouvé dans la corruption païenne. Mais il a reçu dans

la femme forte de l'Écriture son expression la plus accomplie avant que

l'Évangile lui eût donné une plus complète puissance de rayonnement et

de tendresse. Ce type, nos vieux ancêtres de Gaule et de Germanie l'ont

adopté avec amour, eux qui reconnaissaient dans la femme quelque chose

de divin. Pour les rudes guerriers du moyen âge, la femme, être

sacré, est une image visible de la Vierge Mère de Dieu; et le respect

chevaleresque qu'elle leur inspire devient l'un des traits de la

civilisation française.

Ce type, la corruption des siècles l'a épargné. A une civilisation plus

brillante, mais moins pure que celle du moyen âge, la femme française et

chrétienne n'a donné ou pris que les traditions de bon goût littéraire,

d'urbanité sociale, de bonne compagnie enfin, qui s'adaptent si bien à

ses qualités natives: la grâce enjouée, la vivacité d'esprit. C'est par

elle que vivent encore aujourd'hui les rares salons qui ont gardé les

traditions d'autrefois. C'est plus d'une fois par elle que le sentiment

du beau trouve encore de l'écho parmi nous.

A tous les degrés de l'échelle sociale, le type de la femme française

existe aujourd'hui; et, si dans les classes populaires, une éducation

appropriée à une modeste destinée, lui donne moins d'éclat, ses grandes

lignes subsistent toujours. Par l'élévation des sentiments, la plus

humble femme du peuple a une distinction innée qui frappe souvent

l'attention de l'observateur.

Dans tous les rangs de la société d'ailleurs, les femmes françaises ont

pour le bien un admirable élan. Enthousiastes de leur nature, elles

ne se bornent cependant pas à se laisser exalter par les grandes

inspirations. Avec cette tendance pratique qui est dans notre caractère

national, elles sentent le besoin de traduire par des actes, les

généreuses émotions qui ont passé dans leurs âmes. La charité n'a pas de

plus actifs missionnaires que les femmes de France. Ce sont les femmes

qui, chaque année, figurent en majorité parmi les lauréats des prix

Monthyon qui récompensent les humbles héroïsmes de la charité. Pauvres

elles-mêmes, elles donnent à de plus pauvres qu'elles leurs soins, leur

pain, leur temps.

Dans les classes plus élevées de la société, même chaleur d'âme, même

sollicitude. Il y a encore des châtelaines qui, de même qu'au moyen âge,

sont les mères de leurs paysans, et demeurent au milieu d'eux pour les

éclairer, les soutenir, les soigner enfin dans leurs maladies. Au sein

des villes, que de femmes vont porter dans les plus misérables demeures,

les tendres encouragements et les secours matériels de la charité!

Depuis qu'avec saint Vincent de Paul, la charité est surtout devenue

sociale, les femmes n'ont cessé de participer aux oeuvres fondées par

ce grand apôtre du bien, ou qui, animées de son esprit, sont nées dans

notre siècle. A présent, comme autrefois, les femmes du monde sont les

dignes émules des soeurs de la Charité et de toutes les saintes filles

qui, dans les autres communautés, se dévouent aux oeuvres du bien.

Comment ne pas nommer parmi celles-ci les Petites-Soeurs des pauvres, et

ne pas rappeler qu'elles furent instituées par deux ouvrières et par une

servante?

Sous l'inspiration de l'Évangile, les femmes de France, quel que soit

leur habit, quelle que soit leur condition sociale, embrassent dans

leur sollicitude l'existence humaine tout entière, depuis le moment où

l'enfant commence sa vie dans le sein de sa mère, jusqu'au temps où

le vieillard se traîne dans la tombe. Sociétés de charité maternelle,

éducation des enfants trouvés ou délaissés, orphelinats, crèches,

asiles, écoles primaires ou professionnelles, ouvroirs, patronage des

jeunes ouvrières valides ou malades, patronage de cercles d'ouvriers,

fourneaux économiques, hospitalité de nuit, hospices de vieillards,

hôpitaux, bagnes, prisons, maisons de détention, de correction, de

préservation, patronage des jeunes filles détenues et libérées, écoles

de réforme pour les petits vagabonds, on retrouve partout la femme de

l'Évangile, excepté dans les écoles et dans les hôpitaux d'où l'on

chasse avec le Dieu qui protège l'enfant et qui secourt le malade, la

sainte fille qui est la mère de l'un et de l'autre.

Entre toutes les oeuvres que je viens de signaler ici et qui

mériteraient une longue étude que ne me permet pas le cadre restreint

de mon travail, je ne peux résister au désir d'en désigner deux qui

montrent, sous deux aspects caractéristiques, la courageuse charité des

femmes de France. L'une est l'oeuvre des Dames du Calvaire. Elle réunit,

«en une grande famille[536],» les veuves qui cherchent en Dieu et dans la

charité les seules consolations que puisse laisser le déchirement des

affections humaines. Sans former de voeux, sans habit religieux, elles

recueillent des femmes atteintes des plaies les plus repoussantes, les

plus infectes, et ces plaies, ce sont elles qui les pansent de leurs

propres mains. Voilà ce que la charité chrétienne donne de courage

physique! Et voici maintenant ce qu'elle donne de courage moral.

[Note 536: _Manuel des oeuvres_.]

Parmi les communautés qui s'occupent spécialement des oeuvres

pénitentiaires et au nombre desquelles j'aime à placer le nom des sours

de Marie-Joseph et de Notre-Dame-du-Bon-Pasteur, «des dominicaines

appartenant aux premières familles de France, ne se bornent pas à

recueillir les libérées des prisons, disais-je ailleurs. Avec une

charité vraiment sublime et qui confond tous nos préjugés humains, elles

ouvrent leurs rangs à celles de leurs protégées qui, après cinq années

d'épreuves, ont été jugées dignes de prendre place parmi les épouses de

Jésus-Christ. C'est au R. P. Lataste qu'est due l'inspiration de cette

oeuvre si bien nommée: l'Oeuvre des Réhabilitées, qui est également

appelée: _la Maison de Béthanie_, admirable souvenir de l'humble demeure

que visitait Jésus, et où notre Sauveur aimait à rencontrer auprès de

Marthe qui n'a jamais failli, Marie qui a péché, mais à qui il sera

beaucoup pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé[537]!»

[Note 537: Extrait de mes _Études pénitentiaires_, publiées dans la

_Défense_, en 1878, d'après les documents qui m'avaient été communiqués

par le ministère de l'intérieur.]

Ce courage qui fait surmonter à la femme française et chrétienne tous

les dégoûts physiques, toutes les répulsions morales, ce courage lui

fait braver tous les périls. Dans les hôpitaux ravagés par le choléra,

sur les barricades, sur les champs de bataille, on voit la cornette de

là soeur de charité; et sous le feu meurtrier des obus aussi bien que

sous le souffle empesté de l'épidémie, elle a trouvé de vaillantes

auxiliaires dans la société laïque.

Lors de nos récentes calamités nationales, la bravoure et le patriotisme

des femmes de France se sont montrés à la hauteur des exemples du passé.

Si Dieu n'a plus suscité parmi elles une Jeanne d'Arc, du moins elles

ont prouvé qu'elles n'étaient pas indignes d'être nées dans le pays de

l'héroïne. Nous les avons vues à Paris supporter gaiement les rudes

épreuves du siège, la famine, la bombardement. Nous les avons

vues passer les glaciales nuits d'hiver à la queue des boucheries

municipales. Nous les avons vues accepter avec intrépidité la

perspective d'une explosion qui aurait fait périr avec elles

l'envahisseur, et demeurer calmes au milieu des obus qui, en sifflant

sur leurs demeures, leur apportaient peut-être la mort. Lorsqu'un

décret décida que les femmes qu'atteindraient les obus ennemis seraient

considérées comme tombées au champ d'honneur, c'était dignement répondre

à l'enthousiasme avec lequel les assiégées de Paris partageaient, non

seulement les rigueurs, mais les périls de la guerre. Elles pouvaient

avec fierté dire cette parole que je recueillais un jour sur les lèvres

de l'une d'elles: «Eh bien! nous mourrons comme des soldats!»

Devant le péril de la patrie, la femme s'est senti une âme romaine, et

j'ai vu la mère du soldat faire passer le salut national avant même la

vie de son fils.

Quand les généreuses émotions de la guerre étrangère firent place aux

poignantes douleurs de la guerre civile, les femmes se montrèrent pour

sauver des proscrits. Heureuses celles qui purent, comme les dames de la

Halle, préserver leur pasteur de la mort!

Rappelons-le encore ici: c'est, dans l'action de la charité, c'est dans

le courage du patriotisme, c'est dans les interventions qui ont pour

objet d'arracher des innocents à la mort, c'est là surtout la vraie

mission publique de la femme, ou, pour mieux dire, c'est l'extension

même du rôle qu'elle remplit à son foyer.

Cette mission, sociale et domestique, la femme qui sait la comprendre

n'en réclame pas d'autre. Ce n'est pas elle qui prétend à l'émancipation

politique. Il lui suffit de maintenir à son foyer les traditions de

justice, de désintéressement, d'honneur chevaleresque et de généreux

patriotisme, qui font sacrifier l'intérêt personnel à la voix de la

conscience[538]. Elle sait aussi que la plus sûre manière de servir son

pays est de lui donner dans ses fils de courageux soutiens, dans ses

filles, des femmes qui seront des mères éducatrices. Et lorsqu'elle a

le bonheur d'être unie à un homme digne d'elle, elle n'a pas non plus

à songer à l'émancipation civile. Entourée de sa tendresse et de

son respect, elle vit de sa vie, elle partage avec lui l'autorité

domestique, et si la loi humaine ne lui accorde pas la plénitude de son

droit maternel, elle exerce ce droit au nom d'une loi plus haute: le

_Décalogue_.

[Note 538: C'est dans ce sens que M. de Tocqueville souhaitait que la

femme ne se désintéressât pas de la vie publique: «J'ai vu cent fois,

dans le cours de ma vie,» écrivait-il à Mme Swetchine, «des hommes

faibles montrer de véritables vertus publiques, parce qu'il s'était

rencontré à côté d'eux une femme qui les avait soutenus dans cette voie,

non en leur conseillant tels ou tels actes en particulier, mais en

exerçant une influence fortifiante sur la manière dont ils devaient

considérer en général le devoir et même l'ambition.»]

C'est la famille patriarcale telle que Dieu l'a instituée au

commencement du monde, et telle que le Christ l'a restaurée. Elle a

traversé de bien mauvais jours, et peut-être subit-elle maintenant la

crise la plus périlleuse qu'elle ait jamais eu à combattre. Ce n'est

plus seulement, comme autrefois, la corruption des moeurs qui la menace;

c'est l'ébranlement même des principes sur lesquels elle repose: Dieu,

l'indissolubilité du mariage, l'autorité paternelle. Plus que jamais il

appartient à la femme d'être à son foyer la gardienne vigilante de ces

principes. Elle ne remplit pas seulement ainsi ses devoirs d'épouse et

de mère, elle remplit une mission patriotique. Au milieu des ruines qui

nous entourent, elle protège contre l'effondrement général, la seule

pierre qui soit restée debout: la pierre du foyer. C'est sur cette

pierre seulement que pourra se reconstituer la société française.

La femme française dans les temps modernes · 第 13 / 19 题