LA FEMME DANS LA VIE PUBLIQUE DE NOTRE PAYS

Quelle a été l'influence des femmes dans l'histoire des temps

modernes.--Entre le moyen âge et la Renaissance: Jeanne Hachette et

les femmes de Beauvais; Anne de France, dame de Beaujeu; Anne de

Bretagne.--XVIe-XVIIe siècles: Louise de Savoie et Marguerite

d'Angoulême. Les favorites des Valois. Catherine de Médicis. Elisabeth

d'Autriche. Anne d'Este, duchesse de Guise. La duchesse de Montpensier.

La femme de Coligny. Jeanne d'Albret. Caractère violent des femmes du

XVIe siècle. Une tradition du moyen âge. Les vaillantes femmes. Marie

de Médicis. Anne d'Autriche. Rôle des femmes pendant la Fronde. Les

collaboratrices de saint Vincent de Paul. Mme de Maintenon. Mme de Prie,

Mme de Pompadour, Mme du Barry. Les conseillères de Gustave III. La

mère de Louis XVI. Marie-Antoinette. Les martyres et les héroïnes de

la Révolution. Les femmes politiques de la Révolution: Mme Roland,

Charlotte Corday, Olympe de Gouges. Les mégères. Les _flagelleuses_.

Leurs clubs. Les tricoteuses; les sans-culottes. Les _Furies de la

guillotine_. La Mère Duchesne, Reine Audu, Rose Lacombe. Théroigne de

Méricourt.

Souvent heureuse dans les oeuvres de l'intelligence, quelle a été

l'influence de la femme française dans le domaine des événements de

l'histoire?

Depuis le XVIe siècle, il faut le dire, cette influence a été

généralement néfaste. Il n'en avait pas été ainsi au moyen âge. Lorsque

les femmes intervenaient à cette époque dans les scènes de l'histoire,

c'était parfois, il est vrai, pour le malheur du pays, mais c'était le

plus souvent pour sa gloire. Sainte Clotilde, sainte Bathilde, Blanche

de Castille, Jeanne d'Arc comptent parmi les bienfaiteurs de la France.

Les trois premières lui ont donné la royauté chrétienne, et l'une

de celles-ci a contribué à son unité nationale; la quatrième l'a

miraculeusement délivrée de l'étranger. Mais ce qui a fait leur force,

c'est une grande inspiration, de foi patriotique et religieuse, c'est

pour les unes le profond sentiment d'une mission maternelle, c'est pour

Jeanne d'Arc l'appel direct du ciel. Ces femmes ont agi dans la mesure

des attributions réservées à leur sexe, et, dans ces attributions, je ne

comprends pas seulement les vertus domestiques de la femme et les vertus

morales qui lui sont communes avec l'homme, je mets au premier rang

les vertus patriotiques, je n'ai pas dit les talents politiques. Et

cependant ces talents n'ont pas manqué à Blanche de Castille; mais

placée dans la situation exceptionnelle de régente, elle se servait de

son habileté dans les affaires publiques pour laisser à son fils un

pouvoir fort et respecté. Elle fut une grande reine, parce qu'elle fut

une grande mère.

Mais ce qui, dans les conditions ordinaires, rend funeste l'intrusion

politique de la femme, c'est que, créature essentiellement

impressionnable, elle fait souvent servir son pouvoir à ses ambitions,

ou bien à ses sentiments de tendresse et de haine. Plus absorbée que

l'homme par les affections du foyer, ces affections, en devenant

exclusives, l'aveuglent facilement, et elle leur sacrifie d'instinct

les intérêts du pays. Si elle paraît favoriser ceux-ci, c'est qu'ils se

seront accordés avec ses sentiments personnels. D'ailleurs, et nous l'en

félicitons, elle est rarement douée des facultés de l'homme d'État. Ce

n'est pas pour cette mission que la Providence l'a créée. Sans doute,

lorsqu'une sage et forte éducation l'a habituée à faire dominer en elle

la voix de la conscience, elle peut, nous le redirons plus tard avec M.

de Tocqueville, inspirer utilement à son foyer l'homme d'État, non en

lui conseillant des combinaisons politiques, mais en le fortifiant dans

le culte du devoir. Touche-t-elle directement aux affaires publiques,

elle risque de remplacer par l'esprit d'intrigue les qualités politiques

qui lui manquent.

Donc, la passion personnelle pour guide, l'intrigue pour moyen, c'est le

caractère dominant de l'influence politique exercée par la femme. On en

vit quelques exemples au moyen âge, mais ils devinrent fréquents dès ce

XVIe siècle où s'affaiblissent les principes élevés auxquels avaient

obéi des princesses chrétiennes; ce XVIe siècle qui, en faisant naître

la cour de France, fortifiera l'esprit d'intrigue.

Dans la période intermédiaire qui suit le moyen âge et qui précède la

Renaissance, nous retrouverons encore cependant une imitatrice de Jeanne

d'Arc, Jeanne Hachette; une héritière de Blanche de Castille, Anne de

France, dame de Beaujeu.

C'est à l'heure du péril national que Jeanne Hachette et ses vaillantes

compagnes s'arrachent à l'ombre du foyer pour défendre leur ville

menacée. Comme Jeanne d'Arc, elles ne séparent pas du patriotisme la

foi qui le vivifie. Quand, pour repousser Charles le Téméraire, elles

marchent au rempart, elles ont pour enseigne la châsse de sainte

Angadresme, patronne de leur ville. Les unes apportent des munitions aux

défenseurs du rempart; d'autres font pleuvoir sur les ennemis des flots

bouillants d'huile et d'eau, ou les écrasent sous les grosses pierres

qu'elles font rouler sur leurs têtes. Les assaillants ont commencé

à gravir le rempart; un porte-étendard plante déjà la bannière de

Bourgogne sur la muraille; il la tient encore, mais Jeanne Hachette la

lui arrache.

L'ennemi fut repoussé. Parmi les récompenses que Louis XI donne aux

habitants de Beauvais, de nobles privilèges sont accordés aux femmes. Le

roi les dispense des lois somptuaires. Elles ont le pas sur les hommes

à la procession annuelle que Louis XI institue en l'honneur de sainte

Angadresme; elles forment comme une garde d'honneur autour de la châsse

qui a été leur force et leur point de ralliement pour sauver leur cité.

J'ai nommé, dans Anne de France, une héritière des grandes pensées de

Blanche de Castille. Tutrice de son frère Charles VIII, elle accomplit,

comme soeur, une mission politique analogue à celle que Blanche avait

remplie comme mère. Ainsi que la souveraine du XIIIe siècle, elle

poursuit avec une prudente fermeté l'oeuvre de l'unité française. Elle a

les qualités politiques de Louis XI sans en avoir la cruauté; et, par sa

générosité, par sa munificence, elle rend au pouvoir royal l'éclat que

lui avait enlevé la mesquinerie de son père[381].

[Note 381: Brantôme, _Premier livre des Dames_. Anne de France.]

Cette jeune femme de vingt-deux ans avait, dit un historien, «la

ténacité, la dissimulation et la volonté de fer du feu roi; aussi

disait-il d'elle, avec sa causticité accoutumée, que c'était «la moins

folle femme du monde, car, de femme sage, il n'y en a point.» «Elle

prouva qu'il y en avait une; car elle poursuivit, avec une sagacité et

une énergie admirables, tout ce qu'il y avait eu de national dans les

plans de Louis XI.» «Elle eût été digne du trône par sa prudence et

son courage, si la nature ne lui eût refusé le sexe auquel est dévolu

l'empire.» «Ce jugement d'un contemporain est celui de la postérité[382].»

[Note 382: Henri Martin, _Histoire de France_, tome VII.]

Anne de France mérite cet hommage comme tutrice de Charles VIII, mais

nous verrons un peu plus tard que la belle-mère du connétable de Bourbon

n'en sera plus digne. Quel que soit le génie politique dont la nature

ait exceptionnellement doué une femme, quelle que soit la force d'âme

avec laquelle elle se possède, il est bien rare qu'à certain moment la

passion ne vienne obscurcir en elle la notion du sens patriotique. Mais

nous ne sommes pas encore arrivés à cette dernière apparition de madame

de Beaujeu dans l'histoire.

Aux États généraux qu'Anne de France consent à réunir, les paysans

libres sont appelés pour la première fois; et, tout en fortifiant le

Tiers-État, la princesse continue à défendre le pouvoir royal contre

les envahissements de la féodalité. Elle résiste victorieusement à la

nouvelle ligue du Bien public que dirige contre elle le duc d'Orléans.

Comme nous venons de le rappeler, l'unité de la France la compte, elle

aussi, parmi ses fondateurs. Cette unité lui doit encore une force

considérable: la réunion de la Bretagne à la France, «le plus grand

acte qui restât encore à accomplir pour la victoire définitive et la

constitution territoriale de la nationalité française[383].»

[Note 383: Guizot, _Histoire de France_, tome II.]

Anne prépare peu à peu son frère à prendre le pouvoir, et quand ce

moment est venu, elle se retire; elle se livre, dans sa retraite, à

ses devoirs domestiques. Elle ne garde plus que le droit de conseiller

discrètement son frère. Si Charles VIII l'avait écoutée, il n'aurait

pas entraîné la France dans ces guerres d'Italie qui furent si

préjudiciables au pays.

Pourquoi faut-il qu'Anne de France ait terni, sa pure gloire quand, à

ses derniers moments, les injustices dont François Ier accablait le mari

de sa fille, le connétable de Bourbon, lui firent perdre le sentiment

français, et qu'elle recommanda à son gendre de s'allier à la maison

d'Autriche! Tout viril que fût son caractère, elle était demeurée femme

pour subordonner aux intérêts de sa maison son influence politique.

Soeur et tutrice de Charles VIII, elle sert la France. Belle-mère du

connétable de Bourbon, elle la trahit. Mais n'oublions pas que ce fut

à l'heure des défaillances de la mort. N'oublions pas non plus que

lorsqu'elle était au pouvoir, elle suivit une politique vraiment

nationale, quelle qu'en fût l'inspiration: Si l'on excepte Anne

d'Autriche, elle est la seule qui ait droit à cet éloge entre toutes les

princesses qui, depuis le xve siècle, ont exercé une influence sur les

destinées de notre pays. C'est qu'elle était la seule aussi qui fût

fille de France.

L'une des causes qui, en effet, rendirent le plus désastreuse

l'intervention politique des reines, c'est que, nées dans des cours

étrangères, elles apportaient généralement sur le trône de France

l'amour de leur pays natal. Une contemporaine de Madame de Beaujeu en

donna le triste exemple. C'est en mariant Charles VIII à l'héritière de

la Bretagne qu'Anne de France avait réuni cette belle province à

notre patrie; et peu s'en fallut que la reine, Bretonne avant d'être

Française, n'enlevât à notre pays le don qu'elle lui avait apporté. A

peine Charles VIII est-il mort, qu'Anne de Bretagne se retire dans son

duché. Cependant un traité l'oblige à ne se remarier qu'à un roi de

France ou à l'héritier présomptif de celui-ci. Louis XII lui demande sa

main, et elle la lui accorde. Mais le roi lui abandonne la jouissance de

son bien et de son duché, et toujours la duchesse de Bretagne l'emporte

sur la reine de France[384].

[Note 384: Voir les histoires de France de MM. Henri Martin, Trognon.]

De son mariage avec Louis XII, Anne de Bretagne n'a que deux filles. La

seconde, Claude de Francs, héritière du duché de Bretagne, doit épouser

l'héritier du trône, François d'Angoulême. Mais la reine déteste Louise

de Savoie, mère de ce prince, et plutôt que de voir passer la Bretagne

entre les mains du fils de son ennemie, elle presse Louis XII de fiancer

la princesse Claude à Charles d'Autriche, le futur Charles-Quint:

mariage désastreux qui démembrait la France. Le comté de Blois, le

Milanais, Gênes, Asti, furent joints plus tard à la dot de la fiancée;

et si le roi mourait sans héritier mâle, le duché de Bourgogne devait

passer, avec la princesse Claude, à la maison d'Autriche! Voilà ce

qu'Anne de Bretagne avait arraché à l'âme si française de Louis XII!

Mais à quel prix! Les regrets, les remords accablent le roi. Il tombe

malade. Le cardinal d'Amboise, les autres conseillers du prince, lui

rappellent ses devoirs de roi. Alors Anne ne résiste plus. Louis XII

stipule dans son testament que lorsque sa fille Claude sera en âge

d'être mariée, elle épousera François-d'Angoulême. Mais tant que la

reine vécut, ce mariage n'eut pas lieu.

Une précédente maladie de Louis XII avait fait prévoir à la reine un

second veuvage. Sa première pensée fut de se retirer en Bretagne après

la mort du roi et d'y emmener sa fille Claude pour la soustraire aux

partisans de François d'Angoulême. Elle se hâta d'envoyer ses bagages à

Nantes par la Loire. Le gouverneur de François d'Angoulême, le maréchal

de Gié, les fit saisir entre Saumur et Nantes. Le roi se rétablit, et

la reine, qui gardait sur lui son influence, se souvint de l'injure du

maréchal. Il ne lui suffit pas de le faire chasser de la cour. Elle veut

le déshonorer. Elle suscite contre lui des témoins qui l'accusent de

concussion et d'autres crimes encore. Ce n'est pas la mort du maréchal

qu'elle poursuit. Non, la mort serait pour lui la délivrance, et ce

que la reine lui prépare, c'est la lente agonie du vieillard qui a été

heureux, justement honoré et qui, dépouillé de ses emplois, traînera une

existence misérable: «la mort ne luy dureroit qu'un jour, voire qu'une

heure, et ses langueurs qu'il auroit le feroient mourir tous les jours.

«Voylà la vengeance de ceste brave reyne,» ajoute Brantôme[385].

[Note 385: Brantôme, _l.c._]

Anne de Bretagne était-elle donc un monstre? Non, dans sa vie privée,

elle était généreuse, charitable. Elle aimait ses serviteurs et faisait

du bien à ceux du roi. Vertueuse et digne, elle faisait régner les

bonnes moeurs dans cette cour où, la première, elle attira les femmes et

les jeunes filles. Louis XII était fier de lui envoyer les ambassadeurs

qu'elle recevait avec sa grâce royale et son éloquente parole. Elle

protégea les lettres, les arts[386].

[Note 386: Voir le chapitre précédent.]

Mais au milieu de toutes ces qualités, Anne de Bretagne était impérieuse

et ne souffrait pas la contradiction; elle était passionnée dans ses

ressentiments et elle y apportait la ténacité de la vieille race

bretonne. Lorsqu'une femme, belle, séduisante, aimée, a au service de

ses haines une influence politique, que devient pour elle l'intérêt

de ce pays au milieu duquel d'ailleurs elle se considère comme une

étrangère!

L'ennemie d'Anne de Bretagne, Louise de Savoie, anima aussi de ses

passions ses actes politiques. Lorsque, pour la cause de François

d'Angoulême, le maréchal de Gié a encouru l'inimitié de la reine, Louise

de Savoie compte parmi les faux témoins qui accusent le fidèle soutien

de son fils: C'est qu'au prix de cette lâcheté elle conquiert la faveur

de la reine. C'est pour son fils, sans doute, qu'elle boit cette honte,

car cette femme profondément corrompue a un grand amour au coeur, et

c'est avec la plus vive exaltation que, dans son journal, elle nomme son

fils «mon roi, mon seigneur, mon César et mon Dieu[387].» Mais cet amour,

ce n'est que l'instinct qui se fait entendre au coeur même des fauves;

ce n'est pas l'amour intellectuel que connaît la mère chrétienne et qui

fait d'elle la mère éducatrice par excellence. Au lieu d'élever vers le

bien l'âme de son fils, Louise de Savoie la pervertit.

[Note 387: _Journal de Louise de Savoie_, date du 25 _de janvier_

1501.]

Elle se sert tantôt de son influence sur François Ier, tantôt de son

pouvoir de régente, pour faire triompher ses vives tendresses ou ses

implacables ressentiments. Du duc de Bourbon qu'elle aime, elle fait un

connétable de France; et du nouveau connétable qui dédaigne son amour,

elle fait un persécuté qui devient un traître à la patrie.

Pour perdre Lautrec, gouverneur du Milanais, elle s'empare des deniers

que lui envoyait le surintendant Semblançay; et elle laisse ainsi

échapper à la France le duché de Milan. Et comme Semblançay déclare que

c'est la reine mère qui a pris cette somme, Louise de Savoie poursuit de

sa haine le surintendant. Cinq années après, François Ier sacrifie à sa

mère le noble vieillard qu'il appelait son père et qui a administré les

finances sous les deux règnes précédents et sous le sien. Il laisse

Louise de Savoie ourdir avec son digne complice, le chancelier Duprat,

le procès qui se terminera par un sinistre spectacle: le vieux

surintendant pendu au gibet de Montfaucon!

A un moment de sa vie pourtant, Louise de Savoie eut, à l'intérieur et

à l'extérieur[388], une politique utile à la France: c'est que, régente

alors pendant la captivité de François Ier, son devoir se trouva

d'accord avec son amour maternel. Pour délivrer son fils, c'est avec une

haute habileté diplomatique qu'elle détache l'Angleterre de l'alliance

de Charles-Quint. Nous savons avec quel sublime dévouement la fille de

Louise, Marguerite d'Angoulême, travailla, de son côté, au salut du

royal et bien-aimé captif. La mission qu'elle remplit en Espagne, ainsi

que ses autres apparitions si discrètes dans le domaine de l'histoire,

furent, comme nous le disions, les effets du sentiment unique qui fit de

sa vie un long acte d'amour fraternel. Mais dans cette âme généreuse

et vraiment française, cette tendresse, tout exclusive qu'elle fut, ne

l'aveugla jamais sur les besoins du pays, et Marguerite ne la fit

servir qu'au bonheur et à la gloire de la France, à la pacification des

esprits, au soulagement de toutes les infortunes[389].

[Note 388: M. Mignet, _Rivalité de François Ier et de Charles-Quint_.]

[Note 389: Voir le chapitre précédent.]

Si, pour délivrer François Ier, Louise de Savoie avait dignement

concouru avec sa fille au relèvement de la France, le dernier traité

auquel la reine mère mit la main, fut une honte pour notre pays: c'était

le traité de Cambrai qui, préparé par Louise de Savoie et par Marguerite

d'Autriche, fut nommé _la paix des Dames_, et qui, abaissant la France

aux pieds de Charles-Quint, infligeait à notre patrie la plus cruelle

des humiliations: le sacrifice de tous ses alliés «à l'ambition et à la

vengeance impériales[390].»

[Note 390: A. Trognon, _Histoire de France_, t. III.]

Nommerons-nous maintenant les favorites des Valois? Triste influence que

celle qu'eurent dans nos annales ces dangereuses sirènes! C'est pour

plaire à Mme de Chateaubriand que François Ier a donné à Lautrec, frère

de celle-ci, le gouvernement du Milanais; et l'incapacité de ce général

s'est jointe à la trahison de la reine mère pour faire perdre cette

conquête à la France. La duchesse d'Étampes sous François Ier, Diane

de Poitiers sous Henri II, remplissent de leurs créatures les hautes

charges du royaume. S'il n'est pas prouvé que Mme d'Étampes ait trahi

la France pour Charles-Quint, il est malheureusement vrai que Diane de

Poitiers décida Henri II à conclure le traité de Cateau-Cambrésis qui,

après des combats où notre pays avait dignement répondu à son antique

renommée, lui imposa des conditions aussi humiliantes que s'il avait

été vaincu. C'est que la paix est nécessaire à Diane: les Guises, ses

créatures, s'élèvent trop haut à son gré; et pour contrebalancer

leur pouvoir, elle a besoin de voir revenir à la cour Montmorency et

Saint-André, prisonniers en Espagne.

Détournons nos regards de ces femmes que de royales faiblesses rendent

souveraines. Levons les yeux jusque sur le trône, et voyons surgir la

figure énigmatique et terrible de Catherine de Médicis.

Elle ne semble pas née pour le crime, cette femme qui se montre d'abord

la tendre belle-fille de François Ier, la patiente épouse d'un prince

qui est l'esclave d'une vieille femme, puis l'inconsolable veuve de ce

mari infidèle, la mère qui se dévoue à ses enfants avec d'autant plus

d'amour que l'espérance de la maternité lui a été longtemps refusée.

On a dit d'elle que si elle n'avait pas eu à subir la redoutable épreuve

du pouvoir, elle aurait pu ne laisser après elle que le parfum des

vertus domestiques[391].

[Note 391: Imbert de Saint-Amand, _les Femmes de la cour des Valois.]

Avant la mort de Henri II, Catherine n'était qu'en de rares

circonstances sortie de sa retraite pour exercer une action publique.

Le roi, son mari, partant pour l'expédition d'Allemagne, l'avait nommée

régente, mais en restreignant son pouvoir. Plus tard, après que le

désastre de Saint-Quentin fait redouter que l'ennemi n'entre dans

Paris, la reine a, en l'absence de son mari, un mouvement d'une noble

spontanéité. Elle se rend à l'Hôtel de Ville, ou au Parlement d'après

une autre version. Les cardinaux, les princes, les princesses la

suivent. Avec une persuasive éloquence, elle demande un subside de

trois cent mille livres qui permette au roi de soutenir la guerre. Elle

l'obtient, et sa reconnaissance se traduit en paroles d'une exquise

douceur[392]. Par cette intervention que lui dictent le péril du pays et

les plus purs sentiments domestiques, Catherine est vraiment dans ses

attributions de femme et de reine. Aux premiers temps de son veuvage,

la reine mère s'ensevelit dans son deuil. Le moment n'est pas venu pour

elle de prendre le pouvoir. La belle et intéressante Marie Stuart,

adorée de son jeune époux, le gouverne avec ses oncles de Guise.

Catherine de Médicis attend.

[Note 392: Brantôme, _Premier livre des Dames_, Catherine de Médicis;

les histoires de France de MM. Guizot et Henri Martin.]

François II meurt. Son jeune frère Charles IX lui succède. La reine mère

est régente. Heure fatale que celle où Catherine prend le pouvoir! Il ne

s'agit plus ici de céder à un magnanime mouvement pour demander au cour

de la France le secours qui permettra de repousser l'étranger. C'est

une autre guerre, une guerre fratricide qui va déchirer le sein de

la France. Les luttes religieuses qui grondent sourdement vont

faire explosion, soulevant les passions populaires et ravivant dans

l'aristocratie les révoltes féodales. Pour diriger l'État dans ces

graves conjonctures, îe gouvernement n'est représenté que par une femme

douée d'une merveilleuse habileté, habituée par l'épreuve à une longue

dissimulation, mais qui, dépourvue de principes supérieurs, ne se laisse

guider que par les impressions de la peur, par l'intérêt de sa famille,

et enfin par l'amour du pouvoir, ce sentiment qui dominera chez elle

avec d'autant plus de force qu'il a été plus longtemps comprimé dans une

âme orgueilleuse. Déjà, sous François II, quelque réservée que fût son

attitude, elle avait, dans une lettre adressée à son gendre Philippe II,

laissé entrevoir son caractère altier. Ce qui la rendait hostile à

la convocation des États généraux, c'était la pensée que, par leurs

réformes, ils la réduiraient «à la condition d'une chambrière.» A ce

moment déjà, la vanité égoïste l'emportait chez elle sur toute pensée

patriotique. Pendant la minorité de Charles IX, l'intérêt de l'État et

celui de sa famille s'accordant, Catherine exerce sur les partis une

action modératrice, peu ferme malheureusement, mais qui s'unit à la

généreuse tolérance du chancelier de l'Hôpital, le noble magistrat qui,

sous François II déjà, a dû à la reine mère son élévation.

Si, par une politique incertaine, indécise, la reine se sert tour à

tour de chaque parti pour contenir l'autre, c'est que tous deux lui

paraissent redoutables. La neutralité lui est d'autant plus facile que

la religion n'est pour elle qu'un moyen politique. On connaît le mot

qu'elle prononça quand les premières nouvelles de la bataille de Jarnac

lui firent croire au triomphe des protestants: «Eh bien! nous prierons

Dieu en français.»

Après avoir conclu le traité d'Amboise qui mécontente également

catholiques et huguenots, Catherine suit une politique généreuse que

ses intérêts lui commandent. Elle unit les deux partis dans une pensée

patriotique et donne à leur belliqueuse ardeur un but vraiment français:

la recouvrance du Havre que leurs querelles ont livré à l'Anglais. La

reine elle-même conduit l'armée. Avec la grâce et la dextérité qui

font d'elle une admirable écuyère, elle monte à cheval «s'exposant aux

harquebusades et canonnades comme un de ses capitaines, voyant faire

tousjours la batterie, disant qu'elle ne seroit jamais à son ayse

qu'elle n'eust pris ceste ville et chassé ces Anglois de France,

haussant plus que poison ceux qui la leur avoient vendue. Aussy fit elle

tant qu'enfin elle la rendit françoise[393]»

[Note 393: Brantôme, _l. c._ Catherine déploya le même courage devant

Rouen assiégé. Id., _id_.]

C'est encore une sage mesure que prend Catherine lorsque, exerçant à

la majorité de son fils une autorité plus grande que jamais, elle fait

voyager le jeune roi pendant deux années dans les provinces, surtout

dans celles qu'enflamme le plus l'ardeur des luîtes religieuses.

Catholiques et huguenots se pressent aux fêtes du voyage, ces fêtes où

se déploient tous les enchantements d'une cour brillante. Mais Catherine

a déjà commencé à employer pour soutenir sa cause une force peu

avouable: l'_escadron volant_ de ses cinquante filles d'honneur

qui déploient toutes leurs séductions pour attirer à la reine les

personnages les plus influents des deux causes.

De ce voyage entrepris dans un but élevé, résulte pour Catherine une

politique nouvelle. Elle a constaté l'infériorité numérique du parti

huguenot: c'est assez pour qu'elle n'ait plus à le ménager. Lorsque,

sur la Bidassoa, le duc d'Albe lui a donné de sanguinaires conseils, la

reine était préparée à les recevoir.

Catherine de Médicis apportera dans la violence la même dissimulation,

les mêmes atermoiements que dans la modération. C'est dans l'ombre

qu'elle dirigera ses premiers coups, non sans tenter encore des

démarches pour la paix. Jetant enfin le masque, elle fait renvoyer

L'Hôpital, elle défend sous peine de mort l'exercice du culte

protestant. Mais son habileté est mise en défaut, et la France

catholique n'est pas prête pour la lutte. Seuls, les protestants sont

sous les armes.

Dans la lutte qui s'engage, la reine mère n'a en vue ni la défense de

la religion, ni même l'intérêt du roi. Ce qu'elle cherche dans cette

guerre, c'est le moyen de faire briller le duc d'Anjou, son fils

préféré. Elle avance et recule tour à tour. Après avoir fait confisquer

les biens de Coligny, après avoir mis à prix la tête de l'amiral, elle

accueille ses propositions de paix lorsqu'il marche sur Paris. Le traité

de Saint-Germain est signé.

Catherine se souvient-elle toujours de l'avis que lui avait naguère

donné le duc d'Albe: «Un bon saumon vaut mieux que cent grenouilles?»

Est-ce pour mieux prendre Coligny dans ses filets qu'elle s'est

rapprochée de lui? Il semble difficile de prononcer en pareille matière:

rien ne ressemble plus à la fausseté que cette indécision qui fait

passer d'une résolution à une autre. Quoi qu'il en soit, c'est bien

à cette période de la vie de la reine que peut s'appliquer ce mot de

Charles IX à Coligny: «C'est la plus grande brouillonne de la terre.»

L'ascendant que l'amiral prend sur le roi devient pour lui une sentence

de mort. La reine mère ne souffrira pas qu'une influence étrangère lui

enlève sa domination. Catherine tente de faire assassiner Coligny.

L'amiral n'est que blessé et cet événement redouble la filiale

vénération que le roi lui témoigne. Les Guises seuls sont accusés de

cette tentative de meurtre; mais si la grande victime guérit, la reine

se sent perdue.

C'est alors qu'avec son complice, Henri d'Anjou, elle ourdit la trame de

la Saint-Barthélemy. Avec quel art perfide elle cherche à surprendre

le consentement du roi! Elle connaît ce caractère faible, violent,

orgueilleux. Elle montre à Charles IX l'amiral armant contre lui les

huguenots; elle lui rappelle qu'une fois, dans son enfance, lui, le roi,

a dû fuir devant ces «sujets révoltés.» Enfin, elle frappe le dernier

coup: elle nomme à son fils les véritables assassins de l'amiral: «Les

huguenots demandent vengeance sur les Guises. Eh bien! vous ne pouvez

sacrifier les Guises; car ils se disculperont en accusant votre mère et

votre frère!... et ils nous accuseront à juste titre.... C'est nous qui

avons frappé l'amiral pour sauver le roi! Il faut que le roi achève

l'oeuvre, ou lui et nous sommes perdus!...»

D'abord ivre de fureur, Charles tombe dans un profond accablement.

Cependant il résiste toujours: «Mais mon honneur!... mais mes amis!

l'amiral!» Ces mots entrecoupés trahissaient les angoisses du malheureux

prince. Et Catherine poursuivait son oeuvre infernale. Après avoir

demandé à son fils la permission de se séparer de lui, elle lui jette

cette insultante parole: «Sire, est-ce par peur des huguenots que vous

refusez?» Sous cet outrage le roi bondit: «Par la mort Dieu, puisque

vous trouvez bon qu'on tue l'amiral, je le veux; mais aussi tous les

huguenots de France, afin qu'il n'en demeure pas un qui puisse me le

reprocher après. Par la mort Dieu, donnez-y ordre promptement[394].»

[Note 394: Henri Martin, _Histoire de France_, t. IX.]

Ces mots, prononcés dans le délire de la fureur, sont l'arrêt de mort

des protestants qui s'endorment dans la fausse sécurité que leur inspire

le mariage du roi de Navarre avec la soeur de Charles IX. La jeune

mariée ignore les sinistres projets qui auront leur dénouement le

lendemain. Catherine sacrifie maintenant jusqu'à sa fille à son

ambition! Malgré les larmes de la duchesse de Lorraine, soeur de

Marguerite, elle envoie la jeune femme auprès de son mari afin

d'éloigner tout soupçon. Elle l'expose ainsi aux représailles des

huguenots[395]; mais que lui importe! Voilà ce que la politique a fait de

cette mère autrefois si pleine de sollicitude pour ses enfants!

[Note 395: Marguerite de Valois, _Mémoires_.]

C'est la nuit. Bientôt la cloche du Palais va annoncer les sanglantes

matines de Paris. Le roi et ses deux conseillers, Catherine et le duc

d'Anjou, sont au portail du Louvre, vers Saint-Germain-l'Auxerrois.

Ils vont assister au prélude de l'horrible tragédie dont ils sont les

auteurs. Suivant une version, Charles IX se serait senti faiblir, et

alors la reine mère, pour prévenir un contre-ordre, aurait avancé le

signal et fait sonner la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois.

D'après le duc d'Anjou, une autre scène aurait eu lieu. En entendant un

coup de feu tiré dans la nuit, les trois complices, pris d'épouvante,

auraient mesuré les effroyables proportions de leur crime, et tous trois

auraient donné un contre-ordre, venu trop tard: la boucherie avait

commencé[396]. Si le récit du duc d'Anjou est exact, il concorde bien avec

le caractère vacillant de la reine mère.

[Note 396: Henri Martin, _l. c._]

Tandis que Catherine, entraînant le roi à une fenêtre, le repaissait

de la vue du sang, une douce et pure jeune femme dormait dans son

appartement du Louvre: c'était la reine de France, Élisabeth d'Autriche.

Elle ignorait tout, et lorsqu'à son réveil elle apprit ce qui se

passait: «Helas! dit-elle soudain, le roy, mon mary, le sçait-il?--Ouy,

Madame, répondit-on, c'est luy-mesmes qui le fait faire.--O mon Dieu!

s'escria-t-elle, qu'est cecy? et quels conseillers sont ceux-là qui

luy ont donné tel advis? Mon Dieu! je te supplie et te requiers de luy

vouloir pardonner: car, si tu n'en as pitié, j'ay grande peur que ceste

offense luy soit mal pardonnable.» Et soudain demanda ses heures et se

mit en oraison, et à prier Dieu la larme à l'oeil[397].»

[Note 397: D. Brantôme, _Second livre des Dames_, passage transposé au

_Premier livre_ par quelques éditeurs.]

Cette pieuse jeune femme qui supplie le Christ d'être miséricordieux aux

bourreaux, voilà le seul spectacle qui nous repose de tant d'horreurs.

Avec Élisabeth d'Autriche, nous entendons l'unique protestation qui,

dans ce palais souillé, fasse vibrer la voix de l'Évangile. Grâce à

Dieu, cette protestation était due à une femme, à une femme restée

femme, et que nous aimons à opposer à la femme politique qui imprimait

sur la race des Valois la tache sanglante que rien ne saurait effacer de

l'histoire, mais que les pleurs et les prières d'Élisabeth essayaient

d'effacer devant Dieu.

Catherine de Médicis a sacrifié la paix de l'État, le sang des Français,

à sa peur, à son égoïsme, enfin à sa préférence maternelle pour le duc

d'Anjou. Devenu roi, c'est, par un juste retour de la Providence, ce

fils même qui la châtiera. Elle l'a reproduit à son image, elle lui a

donné son égoïsme, sa dissimulation; il retournera contre elle les vices

qu'elle lui a inculqués[398]. Il l'éloignera de ses conseils. Elle le

verra déshonorer la royauté par sa lâche attitude; cette royauté que

Charles IX a fait nager dans le sang, Henri III la plongera dans

la boue. Catherine de Médicis est réduite à reporter ses dernières

espérances sur la Ligue que dirigent les mortels ennemis de ce fils tant

aimé naguère. Mais avec la Ligue, elle a une lointaine perspective de

domination. La duchesse de Lorraine est sa fille, et si un fils de cette

princesse succède à Henri III, l'aïeule pourra encore gouverner. Dans la

tumultueuse journée des Barricades, c'est Catherine qui négocie la paix

avec le duc du Guise: dernière consolation qui reste à son amour-propre

tant humilié d'ailleurs! Mais bientôt Henri III fait assassiner les

Guises; et le cardinal de Bourbon, fait prisonnier, jette à la face

de Catherine la responsabilité de tous ces malheurs. Bouleversée, la

vieille reine meurt de saisissement.

[Note 398: A. Trognon, _Histoire de France_, tome III.]

Suivant la remarque d'un historien moderne, Catherine de Médicis, quand

ses intérêts ne s'y opposaient pas, avait voulu poursuivre un double

but qu'il ne lui fut pas donné d'atteindre: l'abaissement de la maison

d'Autriche, l'abaissement de la féodalité. Mais en poursuivant ce

but par des moyens bas et perfides, en le subordonnant surtout à ses

passions, à son égoïsme, elle le manqua[399].

[Note 399: Henri Martin, _Histoire de France_, tome IX.]

Qu'est-ce que Catherine de Médicis a donné à la France? Deux

assassins,--c'étaient ses fils,--et la Saint-Barthélemi,--c'était son

oeuvre. Que de crimes lui eussent été épargnés, que de deuils et de

hontes eussent été épargnés à la France si elle n'avait jamais eu entre

les mains l'arme du pouvoir!

Au XVIe siècle, la violence est le caractère dominant de l'influence

qu'exercent les femmes. Cette violence ne fût-elle pas dans leur

caractère, elle y est mise par les luttes auxquelles elles sont mêlées.

En voici une, douce et généreuse entre toutes: Anne d'Este, femme du

duc François de Guise. Après la conspiration d'Amboise, elle n'a pu

supporter l'horrible spectacle auquel la cour se délecte: le supplice

des conspirés. Elle s'éloigne en sanglotant, et comme la reine mère

lui demande pourquoi elle se livre à une telle douleur: «J'en ay,

respondict-elle, toutes les occasions du monde. Car je viens de voir la

plus piteuse tragédie et estrange cruauté à l'effusion du sang innocent,

et des bons subjects du roy que je ne doubte point qu'en bref un grand

malheur ne tombe sur nostre maison, et que Dieu ne nous extermine de

tout pour les cruautés et inhumanités qui s'exercent[400].» C'est une

fervente catholique qui pleure sur les huguenots persécutés; c'est une

épouse, une mère qui redoute le châtiment que la Providence fait tomber

sur les persécuteurs; et c'est peut-être aussi une fille qui se souvient

de sa mère: la duchesse de Guise était née d'une protestante: Renée de

France, duchesse de Ferrare.

[Note 400: Regnier de la Planche, _Histoire de l'Estat de France_.]

Lorsque le duc François prépare des mesures rigoureuses contre Orléans,

la généreuse duchesse va vers lui pour le fléchir. Mais en allant la

voir dans un château situé près du camp, le duc est frappé par un

assassin. Il est transporté auprès de sa femme. A cet aspect, l'épouse a

un cri de vindicative douleur. François de Guise lui rappelle qu'à Dieu

seul appartient la vengeance, et, dans son admirable mort de héros

chrétien, il n'a que des paroles de miséricorde et de paix. Mais la

duchesse, elle, ne pardonne pas. Ce n'est plus la femme magnanime qui

détourne ses regards d'une sanglante exécution et qui intercède pour des

vaincus. Non, c'est une épouse tout entière à la vengeance de son mari.

Le supplice de l'assassin ne lui suffit pas: derrière Poltrot de Méré,

elle voit Coligny, qui n'a pas fait commettre le crime cependant, mais

qui en connaissait le projet et n'en a pas empêché l'exécution. Même

remariée au duc de Nemours, la duchesse de Guise poursuit la vengeance

de son premier mari. Elle est la complice de la reine mère pour la

tentative d'assassinat qui précède la Saint-Barthélemi. Un de ses fils

juge que de sa propre main elle tuerait l'amiral!

Elle apporte dans sa tendresse maternelle toute la passion de son âme.

Elle anime Henri de Guise, son fils, dans l'oeuvre qu'il poursuit:

la formation de la Ligue. Quand les Guises sont assassinés, elle est

prisonnière, et cependant elle jette à Henri III toutes les malédictions

qu'une mère peut fulminer contre les meurtriers de ses fils. Rendue à la

liberté pour être une messagère de paix auprès des chefs de la Ligue,

elle leur transmet les propositions dont elle est chargée, mais lorsque

son fils, le duc de Mayenne, lui demande si elle lui conseille de les

accepter, elle l'exhorte à ne prendre conseil que de son coeur et de sa

conscience. Il la comprend[401]!

[Note 401: Brantôme, _Second livre des Dames_.]

Et sa fille, la duchesse de Montpensier, l'âme de la Ligue! Elle s'est

vantée de porter à la ceinture les ciseaux qui devaient donner à Henri

III, successivement roi de Pologne et roi de France, une troisième

couronne! Quand ses frères ont été assassinés, elle fait plus. C'est

elle qui arme le bras de Jacques Clément. Et sa mère et elle, parcourant

dans leur carrosse les rues de Paris, annoncent elles-mêmes au peuple la

bonne nouvelle: l'assassinat du roi. La duchesse de Montpensier a donné

auparavant un chef à cette Ligue qu'avait exaltée le spectacle de sa

douleur fraternelle. C'est elle qui a cherché à Dijon Mayenne, son

frère, et elle l'a conduit à Paris en triomphe. S'il l'avait écoutée, il

aurait saisi la couronne de France.

Même farouche énergie chez les femmes des huguenots. Elles ne savent

pas seulement mourir avec héroïsme, elles animent à la lutte les

combattants. Qui décide Coligny à vaincre l'horreur que lui inspire la

guerre civile? Une femme, une femme d'un grand coeur cependant, mais

qu'anime l'ardent esprit des sectaires. Une nuit l'amiral est réveillé

par les sanglots de sa compagne, Charlotte de Laval: «Je tremble de peur

que telle prudence soit des enfans du siècle, et qu'estre tant sage pour

les hommes ne soit pas estre sage à Dieu qui vous a donné la science de

capitaine: pouvez-vous en conscience en refuser l'usage à ses enfans?...

L'espee de chevalier que vous portez est-elle pour opprimer les affligez

ou pour les arracher des ongles des tyrans?... Monsieur, j'ai sur le

coeur tant de sang versé des nostres; ce sang et vostre femme crient au

ciel vers Dieu... contre vous, que vous serez meurtrier de ceux que vous

n'empeschez point d'estre meurtris.»--«Mettez la main sur vostre sein,

répondit l'amiral, sondez à bon escient vostre constance, si elle pourra

digerer les desroutes generalles, les opprobres de vos ennemis et ceux

de vos partisans, les reproches que font ordinairement les peuples

quands ils jugent les causes par les mauvais succez, les trahisons des

vostres, la fuitte, l'exil en païs estrange...; vostre honte, vostre

nudité, vostre faim, et, ce qui est plus dur, celle de vos enfans:

tastez encores si vous pouvez supporter vostre mort par un bourreau,

après avoir veu vostre mari trainé et exposé à l'ignominie du vulgaire:

Et pour fin vos enfans infames vallets de vos ennemis... Je vous donne

trois semaines pour vous esprouver; et quand vous serez à bon escient

fortifiée contre tels accidens, je m'en irai périr avec vous et avec nos

amis.»--L'Admiralle repliqua, Ces trois semaines sont achevées, vous ne

serez jamais vaincu par la vertu de vos ennemis, usez de la vostre; et

ne mettez point sur vostre teste les morts de trois semaines: Je vous

somme au nom de Dieu de ne nous frauder plus, ou je serai tesmoin contre

vous en son jugement[402].»

[Note 402: D'Aubigné, _Histoires_, t. I, livre III, ch. II.]

Certes, Charlotte de Laval soutenait une funeste cause; mais comment ne

pas admirer la scène superbe que nous a fait connaître d'Aubigné!

Dans le parti huguenot encore, la reine de Navarre, Jeanne d'Albret,

fille de Marguerite d'Angoulême et femme d'Antoine de Bourbon; Élisabeth

de Roye, mariée au prince de Condé, encouragent leurs époux à embrasser

ouvertement et activement le protestantisme[403]. Lorsque Antoine de

Bourbon revient au catholicisme et qu'il veut contraindre sa femme à

suivre son exemple, elle résiste. Il l'éloigne de lui et lui prend son

fils pour le faire élever dans la religion catholique; mais, avant de

partir, Jeanne adjure l'enfant de ne point aller à la messe, le menaçant

de le renoncer pour son fils s'il lui désobéit. Dans les seigneuries des

Pyrénées qui lui restent soumises, elle prête son appui aux protestants

de la Guyenne. Bientôt elle devient veuve. Sa foi intolérante éclate

avec violence, elle interdit l'exercice du culte catholique dans son

royaume de Navarre, elle chasse les prêtres.

[Note 403: Duc d'Aumale, _Histoire des princes de Condé_, tome I.]

Son fils, Henri de Navarre, n'a pas quinze ans et déjà elle l'arme de sa

main, elle le conduit à La Rochelle auprès du prince de Condé. Elle-même

soutient énergiquement la lutte.

Après l'assassinat du prince de Condé, Jeanne se montre dans une

plus touchante attitude. Elle amène devant les huguenots réunis à

Tonnai-Charente, son fils et son neveu, le fils de la victime; et les

présente à cette armée comme les vengeurs de Condé. La harangue qu'elle

leur adresse joint à une énergie virile la séduction qu'exercent les

larmes d'une femme. Son fils jure d'être fidèle à la cause proscrite,

et le serment du jeune prince est répété par les voix enthousiastes

des soldats. Henri est proclamé chef de l'armée, et Jeanne consacre ce

souvenir par une médaille d'or portant la double effigie de la mère et

du fils. «_Pax certa, victoria integra, mors honesta_.» Paix assurée,

victoire entière, mort honorable, disait la légende: noble devise que,

plus tard, devait rappeler à son fils une autre mère, l'une des héroïnes

que la maison de Rohan donna au siège de La Rochelle. Cette devise était

digne de cette fière Jeanne d'Albret qui, alors que le mariage de son

fils avec la soeur du roi de France était négocié, déclarait éloquemment

qu'elle sacrifierait sa vie à l'État, mais non pas l'âme de son fils à

la grandeur de sa maison. Elle se trompait dans la croyance à laquelle

elle se dévouait, mais dans ce siècle où tant de passions égoïstes

étaient en jeu, elle obéissait du moins à ce principe qui met au-dessus

de toutes les ambitions humaines les intérêts de l'âme immortelle. En

déplorant les erreurs de Jeanne d'Albret, n'oublions pas que nous devons

Henri IV à une mère qui lui apprit à devenir un grand homme en le

nourrissant de la lecture de Plutarque; redisons, avec d'Aubigné,

qu'elle n'avait «de femme que le sexe, l'ame entière aux choses

viriles, l'esprit puissant aux grands affaires, le coeur invincible aux

adversitez[404],» et ajoutons cependant qu'avec Charlotte de Laval et

Élisabeth de Roye, elle n'apparut dans la vie politique de la France que

pour attiser le feu de la guerre civile.

[Note 404: D'Aubigné, _Histoires_, tome II, livre I, ch. II.]

Ce n'était pas seulement dans les luttes religieuses que la violence se

rencontrait chez les femmes. Cette violence se respirait dans l'air.

A une époque où les combats singuliers devenaient une plaie pour la

France, on vit la veuve d'un gentilhomme tué en duel, poursuivre avec

une implacable persévérance la mort du meurtrier. Celui-ci est traîné au

supplice, et, à ce moment même, la grâce royale le sauve. Alors la veuve

va se jeter aux pieds du roi, et, lui présentant son petit enfant:

«Sire, dit-elle, au moins puis que vous avez donné la grâce au meurtrier

du père de cet enfant, je vous supplie de la luy donner dès cette heure,

pour quand il sera grand, il aura eu sa revenche et tué ce malheureux.»

«Du depuis, à ce que j'ay ouy dire, la mere tous les matins venoit

esveiller son enfant; et, en lui monstrant la chemise sanglante qu'avoit

son père lorsqu'il fut tué, et luy disoit par trois fois: «Advise-la

bien: et souviens-toi bien, quand tu seras grand, de venger cecy:

autrement je te deshérite.»--«Quelle animosité!» s'écrie Brantôme. Mais

pourquoi s'en étonnait-il? Ne voyait-il pas ses contemporaines se jouer

de la vie des hommes, fût-ce même pour satisfaire un caprice insensé?

L'une, en passant devant la Seine, laisse tomber son mouchoir à l'eau et

le fait chercher par M. de Genlis «qui ne sçavoit nager que comme une

pierre.» Une autre jette son gant au milieu des lions que François Ier

fait combattre devant la cour, et elle prie le vaillant M. de Lorges

de le lui rapporter. Celui-ci y va bravement, mais si la dame de

ses pensées a éprouvé son courage, elle a, du même coup, perdu son

affection, s'il faut en croire la tradition suivant laquelle il lui

aurait jeté son gant au visage. Brantôme dit avec raison que ces femmes

eussent mieux fait de se servir de leur pouvoir pour envoyer leurs

chevaliers sur un glorieux champ de bataille. Ainsi fit Mlle de Piennes,

l'une des filles d'honneur de la reine. Pendant que Catherine de Médicis

encourage de sa présence les opérations du siège de Rouen, Mlle de

Piennes donne son écharpe à M. de Gergeay. Il se fait tuer en la

portant. A la bataille de Dreux, M. des Bordes, envoyé à un poste

périlleux, dit en y allant: «Ha! je m'en vais combattre vaillamment pour

l'amour de ma maistresse, ou mourir glorieusement.» «A ce il ne faillit,

car, ayant percé les six premiers rangs, mourut au septiesme...»

Un autre gentilhomme déclarait qu'il se battait bien moins pour le

service du roi ou par ambition «que pour la seule gloire de complaire à

sa dame.»

Ce sont là de ces traits que nous a souvent offerts le moyen âge et que

nous aimons à retrouver dans cette cour païenne des Valois qui n'avait

guère de chevaleresque que ses brillants dehors. Ainsi que le juge

Brantôme, les belles et honnêtes femmes aiment les hommes vaillants,

qui, seuls, peuvent les défendre, et les hommes braves aiment, eux

aussi, les femmes courageuses qui n'ont jamais manqué au pays de Jeanne

d'Arc et de Jeanne Hachette. Même à cette époque d'affaissement moral,

la France continuait à enfanter des héroïnes. Les femmes faisaient «les

actes d'un homme,... montoient à cheval,... portoient le pistolet à

l'arçon de la selle, et le tiroient, et faisoient la guerre comme un

homme.» Si le triste champ de bataille des guerres religieuses fut

témoin de ce courage guerrier, la lutte contre l'étranger lui donna un

plus digne emploi. Les femmes de Saint-Riquier et celles de Péronne

imitent glorieusement Jeanne Hachette et ses compagnes. Mme de Balagny

concourt vaillamment à la défense de Cambray et meurt de chagrin quand

elle voit tomber au pouvoir de Charles-Quint la ville qu'elle regarde

comme sa principauté. Suivant une autre version, elle se serait tuée:

le suicide ternirait alors la mort de cette héroïne. En expirant, elle

disait à son mari: «Apprens donc de moy à bien mourir et ne survivre ton

malheur et ta dérision.»--«C'est un grand cas, dit Brantôme, quand une

femme nous apprend à vivre et mourir[405].»

[Note 405: Brantôme, _Second livre des Dames_.]

Le règne réparateur de Henri IV ferme les plaies des guerres civiles et

rend la France prospère à l'intérieur, respectée à l'extérieur. Mais ce

grand prince est assassiné, et la régence du royaume est confiée à une

femme qui, par l'étroitesse de ses idées, le peu d'élévation de son âme,

la faiblesse et la violence de son caractère, est indigne de soutenir

l'héritage politique de Henri IV, et qui remplacera la fermeté absente

par l'entêtement d'un esprit aveuglé.

Au moment où Marie de Médicis devient veuve, un terrible soupçon pèse

sur elle: on ne la croit pas étrangère à l'assassinat du roi. Elle

pleure son mari cependant; mais, avant tout, elle cherche à assurer son

pouvoir de régente, et, pour y parvenir, elle relève la féodalité que

domptait Henri IV, elle comble d'honneurs et d'argent les grands du

royaume et leur livre le trésor royal que la sage administration de

Sully avait enrichi. Par ses prodigalités, la régente contiendra-t-elle

au moins les grands seigneurs? Non, elle les exaspère par la faveur

exorbitante qu'elle a accordée à un aventurier italien marié à sa femme

de chambre. Complètement étranger au métier des armes, cet aventurier,

Concini, le nouveau marquis d'Ancre, est maréchal de France. Cette femme

de chambre, Léonora Galigaï, trafique honteusement de tous les emplois.

Par trois fois les princes se révoltent, et si, la seconde fois, la

reine trouve assez d'énergie pour marcher avec le jeune roi à la

rencontre des rebelles, ceux-ci ont trouvé dans la première de leur

révolte et trouveront encore dans la troisième, les titres les plus

puissants pour obtenir de nouvelles faveurs.

Marie de Médicis détruit aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur,

l'oeuvre de Henri IV, et ses sympathies sont, acquises à cette maison

d'Autriche dont le feu roi a poursuivi l'abaissement.

Louis XIII fait assassiner Concini. La maréchale d'Ancre est exécutée;

Marie de Médicis, éloignée de la cour. Luynes, le favori du roi, a

remplacé Concini. Cette fois encore, les princes se révoltent; mais,

cette fois, la reine est leur appui, et elle va plonger le pays dans la

guerre civile. Après une escarmouche, la paix se rétablit. La mère et le

fils se réconcilient.

Le duc de Luynes meurt. Marie de Médicis reprend quelque influence,

et ce n'est pas tout d'abord pour le malheur du pays. Elle ramène au

pouvoir l'évêque de Luçon, Richelieu, qu'avant sa disgrâce elle avait

fait nommer secrétaire d'État et qui l'a suivie dans sa retraite. Tant

que son protégé ne lui porte pas ombrage, elle s'associe à la politique

vraiment nationale de Richelieu, et sacrifie au ministre jusqu'à ses

sympathies espagnoles. Mais bientôt l'irascible princesse regrette la

toute-puissance de Richelieu et se plaint de son ingratitude. Assez

influente alors pour que le roi, avant de partir pour l'expédition

d'Italie, lui confie la régence des provinces situées au nord de la

Loire, elle n'a pu réussir cependant à empêcher une guerre qui lui est

pénible. Plus tard, elle voudra la paix à tout prix avec la maison

d'Autriche. Mais l'influence de Richelieu l'emporte heureusement pour

que cette paix soit faite à l'honneur de la France.

Contre le ministre, Marie de Médicis a trouvé une alliée dans sa

belle-fille Anne d'Autriche. Au retour de la guerre d'Italie, Louis

XIII, dangereusement malade, est entouré des tendres soins de sa mère

et de sa femme: toutes deux profitent de la reconnaissance du roi pour

perdre le cardinal. Marie de Médicis touche à son triomphe, et quand,

revenue à Paris, elle reçoit dans son palais du Luxembourg la visite

de Louis XIII, elle tente un dernier assaut. Tout à coup elle voit

apparaître à la porte de sa chambre la robe rouge du cardinal. Sa colère

éclate plus violente que jamais. Marie de Médicis somme le roi de

choisir entre la reine, sa mère, et le cardinal: le ministre, l'homme de

vieille race, qu'elle ose nommer un valet.

Le lendemain, la reine mère a reçu les premiers gages de la faveur du

roi: le maréchal de Marillac, son protégé, est nommé au commandement de

l'armée d'Italie. Le chancelier de Marillac, le successeur que Marie de

Médicis veut donner à Richelieu, reçoit, lui seul, l'ordre de suivre

à Versailles le roi qui s'y rend. La foule des courtisans se porte au

Luxembourg.

Mais le soir, on apprend que le cardinal a ressaisi son influence sur

Louis XIII, et les courtisans abandonnent le Luxembourg pour le Louvre.

C'est la fameuse journée des Dupes.

Toute à sa vengeance, la reine mère intrigue même avec l'ambassadeur

d'Espagne. Exilée à Moulins, elle se réfugie dans les Pays-Bas. Elle y

est rejointe par son fils préféré, Gaston d'Orléans, bien digne d'elle

par l'esprit d'intrigue, de révolte, mais bien plus coupable qu'elle.

Malgré ses graves défauts, Marie de Médicis n'eut pas, du moins, comme

Gaston, la lâcheté de livrer ses amis à Richelieu. Mise en demeure de le

faire, elle ne voulut pas acheter à ce prix la cessation de son exil.

Elle eut d'ailleurs des amis qui répondirent à sa fidélité par un

dévouement qu'ils payèrent de leur existence: le maréchal de Marillac,

le duc de Montmorency.

Richelieu qui faisait remonter jusqu'à l'exilée la responsabilité des

complots ourdis contre sa vie, Richelieu fut inflexible pour elle. Une

humble démarche qu'elle fit auprès du roi, et même auprès du ministre,

pour rentrer en France, ne fut pas plus accueillie que les interventions

diplomatiques qu'elle mit en mouvement. Elle mourut dans l'exil, dans la

pauvreté, mais, à ce moment suprême, elle voyait de plus haut les choses

de ce monde. Ce n'est plus une ambitieuse qui s'agite dans les intrigues

politiques, dans les passions mesquines qui ont troublé la France: c'est

une femme chrétienne qui meurt dans d'humbles sentiments et qui pardonne

à Richelieu même[406].

[Note 406: Trognon, _Histoire de France_, t. IV.]

Pendant la vie de Louis XIII, Anne d'Autriche a été, comme sa

belle-mère, associée à plus d'un complot tramé contre Richelieu. Elle a

même trahi la France pour renverser le cardinal. Et cependant, lorsque,

après la mort de Louis XIII, elle est devenue régente, elle s'arrête,

dit-on, devant le beau portrait de Richelieu par Philippe de Champaigne,

et prononce ces paroles: «Si cet homme vivait, il serait aujourd'hui

plus puissant que jamais!»

Et lorsque les anciens amis d'Anne d'Autriche, ceux qui ont souffert

pour elle la prison, l'exil, reviennent et croient triompher avec elle,

la régente les écarte, et c'est au continuateur de Richelieu qu'elle

accorde sa confiance.

Est-ce seulement parce qu'en prenant le pouvoir, la reine a compris que

de graves responsabilités s'imposaient à elle, et qu'elle se devait

avant tout, sinon à cette France qu'elle avait trahie, au moins à ce

jeune roi, à ce fils bien-aimé dont il lui fallait conserver l'héritage?

Je crois que l'amour maternel put avoir cette influence sur Anne

d'Autriche, mais je crois aussi que si Mazarin n'avait pas été là pour

la guider avec toute la puissance que donne une affection partagée, Anne

d'Autriche aurait été exposée à n'avoir d'autre histoire que celle d'une

Marie de Médicis.

Tout en reconnaissant que pour la gloire de la France, Anne d'Autriche

fit sagement de suivre les inspirations de Mazarin, il est permis

de regretter la dureté avec laquelle elle sacrifia à ce ministre

quelques-uns des amis qui s'étaient dévoués à elle dans sa disgrâce. Il

est vrai que pour dédommager plusieurs d'entre eux des emplois qu'elle

leur refusait, elle leur prodigua des largesses dont le Trésor faisait

malheureusement les frais. On pourrait encore dire pour atténuer

l'ingratitude de la régente, que la haine persévérante que ses anciens

amis gardaient à Mazarin, ne pouvait qu'irriter sa royale amie. Mais le

manque de reconnaissance n'était pas pour Anne d'Autriche un défaut

de fraîche date. A moins qu'une grande passion n'occupât son coeur,

l'égoïsme y dominait facilement. A l'époque où elle était persécutée,

elle ne recula pas plus pour se sauver elle-même, devant l'abandon de

ceux qui exposaient leur vie pour la défendre, qu'elle ne recula devant

le sacrilège en faisant un faux serment sur l'Eucharistie. Il y avait

dans son caractère un bizarre mélange de grandeur et de bassesse,

d'ingratitude et de dévouement.

Mazarin ne connut que ce dévouement qui ne cessa de s'élever à la

hauteur de l'épreuve. La reine lui en donna un premier témoignage quand

il vit son existence menacée par le complot de Beaufort: ce fut à ce

moment que la régente se déclara pour son ministre en danger.

En s'associant à la sage politique de Mazarin, Anne d'Autriche contribua

puissamment à la grandeur de notre pays. «La France, dit M. Cousin, ne

compte pas dans son histoire d'années plus glorieuses que les premières

années de la régence d'Anne d'Autriche et du gouvernement de Mazarin,

tranquille au dedans par la défaite du parti des Importants, triomphante

sur tous les champs de bataille, de 1643 à 1648, depuis la victoire

de Rocroy jusqu'à celle de Lens, liées entre elles par tant d'autres

victoires et couronnées par le traité de Westphalie[407]». Comment

rappeler aujourd'hui sans une profonde tristesse que c'est à la régence

d'Anne d'Autriche que nous devons le traité qui donna l'Alsace à la

France!

[Note 407: Cousin, _la Jeunesse de Mme de Longueville_.]

A ces belles et radieuses années de la Régence succèdent des temps de

trouble. Après les généreuses émotions de la guerre extérieure, voici

les intrigues et les luttes civiles de la Fronde.

Au début de la guerre civile, la figure d'Anne d'Autriche prend un

relief extraordinaire. Dans ses qualités comme dans ses défauts apparaît

une énergique personnalité. La vivacité du sentiment, toujours quelque

peu compromettante pour l'administration politique des femmes, peut,

aux heures de crise où les mesures ordinaires ne suffisent pas, leur

inspirer les fières attitudes, les résolutions héroïques qui les font

triompher dans la lutte. Ce n'est pas à l'art de la politique qu'est

due cette gloire, c'est à l'inspiration du coeur, et c'est pourquoi les

femmes apparaissent généralement si grandes dans les périls publics ou

privés. Anne d'Autriche eut dans la Fronde une âme vraiment royale.

Cette princesse, naguère si humble et si humiliée devant Richelieu, est

maintenant une vraie fille des rois d'Espagne «bien digne de ses grands

aïeux», c'est une reine à qui «le sang de Charles-Quint» donne «de la

hauteur[408]», et qui, suivant l'expression de Mazarin, est «vaillante

comme un soldat qui ne connaît pas le danger».

[Note 408: Mme de Motteville, _Mémoires_.]

Toutefois, dans cette généreuse attitude même, elle se laisse emporter

par la passion au delà de la mesure; et si l'on a pu dire qu'elle seule

montra alors de la noblesse et du courage, on doit ajouter que ses

emportements irritèrent la révolte.

Profondément imbue du principe du pouvoir absolu, Anne d'Autriche ne

souffre pas que, dans des questions de finance qui, à vrai dire, ne

regardent pas le Parlement, l'autorité royale soit limitée et contrôlée

par des gens de robe, «cette canaille», a-t-elle dit avec cette violence

de langage que nous retrouverons plus d'une fois sur ses lèvres.

L'orgueil de la reine paraît l'emporter jusque sur l'amitié qu'elle a

vouée à Mazarin: elle semble rebelle aux conseils du prudent ministre,

et va même jusqu'à flétrir du nom de lâcheté cet esprit de conciliation.

Mais ne nous y méprenons pas. N'est-ce pas la discrète Mme de Motteville

qui nous dit que le cardinal encourageait secrètement l'ardeur de la

reine pour mieux faire ressortir sa propre modération[409]? Ici encore

Anne d'Autriche était d'intelligence avec lui. C'était pour lui qu'elle

s'exposait. Si l'allégation de Mme de Motteville est vraie, il faut

convenir que les sentiments de Mazarin ne répondaient guère, en cette

circonstance, à la générosité de la reine, et que la fable de _Bertrand

et Raton_ eut ici une application anticipée qui faisait plus d'honneur à

la princesse qu'à son ministre.

[Note 409: Mme de Motteville, _Mémoires_, 1648.]

La nouvelle de la victoire de Lens a encore exalté l'orgueil d'Anne

d'Autriche. Elle mène son fils à Notre-Dame pour le _Te Deum_ célébré

devant soixante-treize drapeaux ennemis déposés devant l'autel. Le

régiment des gardes forme la haie sur le passage du cortège royal et a

reçu l'ordre de demeurer sous les armes. Après avoir demandé à Dieu de

bénir les projets qu'elle médite, la reine sort de la cathédrale et

dit tout bas au lieutenant de ses gardes: «Allez, et Dieu veuille vous

assister[410]».

[Note 410: Id., _Id_.]

L'entreprise commandée par la régente, est l'exil de trois magistrats,

l'arrestation du conseiller Broussel et de deux présidents du Parlement.

Anne d'Autriche est de retour au Palais-Royal. Elle y apprend que Paris

se soulève pour réclamer la délivrance du populaire Broussel.

A pied, à travers la foule mugissante, un évêque, avec son rochet et son

camail, se fraye un passage jusqu'à la résidence royale: c'est Paul de

Gondi, le coadjuteur de Paris, le futur cardinal de Retz. Anne comprend

qu'il désire la voir céder au mouvement insurrectionnel qu'elle le

soupçonne d'avoir encouragé, et la colère de la souveraine lui fait

oublier sa dignité: «Vous voudriez que je rendisse la liberté à

Broussel! Je l'étranglerais plutôt avec ces deux mains, et ceux qui...»

Et ces mains royales menaçaient le coadjuteur. Il était temps que le

cardinal ministre intervînt!

Chargé par Mazarin de négocier la paix moyennant la délivrance de

Broussel, le coadjuteur a réussi à calmer l'émeute. Mais quand il

revient au palais pour annoncer à la régente le succès de sa mission, et

la prie de souscrire aux promesses de Mazarin; quand le maréchal de

la Meilleraye, qui l'a accompagné, atteste le grand service que le

coadjuteur a rendu à la reine, Anne d'Autriche n'a d'autre parole de

reconnaissance que cette moqueuse recommandation: «Allez vous reposer,

monsieur, vous avez bien travaillé!» Ce fut une faute, une grande faute.

Jusque-là, bien que Gondi n'eût guère d'autre vocation que celle du

conspirateur, il était demeuré fidèle à la reine. Mais déjà blessé par

la mordante ironie de la princesse, il apprend qu'un coup d'État se

trame pour le lendemain et le menace des premiers. Anne d'Autriche a

fait d'un de ses amis un puissant conspirateur.

Elle peut le comprendre, le lendemain, devant les douze cents barricades

qui obstruent les rues de Paris. Au bruit de la mousqueterie, le

Parlement en corps, précédé de ses huissiers, se dirige vers le

Palais-Royal pour réclamer ceux de ses membres qui lui ont été enlevés.

«Vive le Parlement! vive Broussel!» crie le peuple qui ouvre les

barricades aux magistrats.

Tout tremble à la cour, excepté la reine qui, superbe de courroux,

tient tête à l'orage et répond avec hauteur à la harangue du premier

président.

Elle cède enfin à la pression qu'exercent sur elle Mazarin, le

chancelier Séguier et l'admirable président Molé. Elle veut bien

remettre Broussel en liberté si le Parlement consent à reprendre ses

séances.

Le Parlement quitte la reine pour se rendre au Palais-de-Justice. Mais

il est arrêté dans sa marche par les insurgés qui ne se contentent pas

des promesses de la régente. Ce qu'ils veulent, c'est Broussel lui-même.

Devant les furieuses menaces qui ont succédé à une ovation enthousiaste,

des magistrats s'enfuient. Molé ramène au Palais-Royal ceux qui ne l'ont

pas abandonné et qui forment le plus grand nombre. Il expose à la reine

les dangers qui la menacent et qui planent jusque sur la tête de son

fils. Le courage d'Anne d'Autriche croît avec le péril. Elle se refuse à

abaisser devant l'insolence du peuple la majesté royale.

Alors, dans le cercle de la reine, une parole s'éleva pour l'avertir des

dangers que son opiniâtreté faisait courir au trône: cette voix était

celle d'une grande victime des révolutions, Henriette-Marie, cette

fille de Henri IV qui allait être bientôt la veuve du roi d'Angleterre,

Charles Ier! Elle dit à la reine de France que la révolution

d'Angleterre avait ainsi commencé. Anne d'Autriche était mère: elle

comprit la leçon. «Que messieurs du Parlement voient donc ce qu'il y a à

faire pour la sûreté de l'État», dit-elle avec une morne résignation. Et

elle ordonna la délivrance des magistrats prisonniers, le rappel de ceux

qu'elle avait exilés.

Malgré ces concessions, l'énergie de la princesse ne fléchissait

pas. Pendant l'orageuse soirée du lendemain, alors que tous ceux qui

l'entourent sont en proie à la terreur, elle reste calme, héroïque; et

à sa fierté de race se joint un sentiment plus touchant. Mère et

chrétienne, elle espère dans le Dieu qui bénit les petits enfants: «Ne

craignez point, dit-elle, Dieu n'abandonnera pas l'innocence du roi; il

faut se confier à lui[411]».

[Note 411: Mme de Motteville, _Mémoires_, 1648.]

Bientôt, à Saint-Germain, une humiliation suprême lui est imposée. Elle

a cru, mais en vain, pouvoir s'appuyer sur l'épée de Condé. Alors, avec

des larmes d'indignation, elle signe un acte qui consacre les décisions

du Parlement et qu'elle appelle «l'assassinat de la royauté».

L'agitation, un moment calmée, se produit encore. Cette fois la régente

a obtenu l'appui de Condé. Elle s'est de nouveau rendue à Saint-Germain,

et de là, elle envoie au Parlement l'ordre de se retirer à Montargis.

Condé assiège Paris.

Maintenant, le cardinal s'associe ouvertement à l'inflexible résistance

de la reine. Anne d'Autriche sort victorieuse de l'épreuve, et quand,

après la paix de Rueil, nous la voyons rentrer dans Paris, Mazarin, si

impopulaire jusque-là, Mazarin est auprès d'elle et partage l'accueil

sympathique qu'elle reçoit. C'était là un de ces brusques revirements

dont le peuple de Paris a donné tant d'exemples. On en vit un nouveau

témoignage le jour où la régente se rendit à Notre-Dame. Les harengères,

«qui avoient tant crié contre elle», se jetaient sur elle dans des

transports d'amour et de repentir; elles touchaient sa robe et furent

près de l'arracher de son carrosse[412].

[Note 412: Mme de Motteville, _Mémoires_, 1649.]

Condé, l'ennemi de Mazarin, s'aliène la régente par sa hauteur. Elle se

réconcilie avec le coadjuteur, et, forte de son alliance avec la

vieille Fronde, elle fait arrêter Condé, son frère de Conti, le duc de

Longueville, son beau-frère. Alors naît une nouvelle Fronde: la révolte

suscitée par les partisans des princes. Anne d'Autriche demeure

intrépide, elle accompagne le jeune roi et Mazarin à Bordeaux qui a pris

le parti des rebelles. Mais la paix que lui imposent ses nouveaux alliés

froisse son orgueil; elle aussi, employant une expression de Catherine

de Médicis, elle dit qu'elle a été traitée en chambrière. Elle se sépare

des anciens frondeurs.

Le Parlement réclame la liberté des princes et l'obtient. Il réclame

aussi l'exil de Mazarin, et si la reine y consent, c'est que le cardinal

veut lui-même s'éloigner; mais elle s'apprête à quitter furtivement

Paris avec le roi. La trahison déjoue ce projet. Le coadjuteur

fait battre dans Paris le tambour d'alarme. Le peuple envahit le

Palais-Royal. Anne d'Autriche montre aux insurgés le jeune roi endormi

dans son lit. A ce doux aspect, les hommes qui avaient envahi cette

chambre avec des sentiments de fureur, n'ont que des paroles de paix et

de bénédiction. Le danger avait été grand: la reine mère n'avait eu que

le temps de faire recoucher le petit prince qui allait monter à cheval.

Mazarin exilé garde sur la régente un pouvoir absolu. C'est toujours lui

qui gouverne par elle.

Condé prend les armes contre le gouvernement. La reine mère entre

vaillamment en campagne, marche sur Mme de Longueville, la chasse de

Bourges et se dirige sur Poitiers. Mazarin rejoint Anne d'Autriche. Il

est témoin de son attitude après la déroute de Bléneau: la régente,

pleine de sang-froid et d'énergie au milieu de la cour éperdue,

n'interrompt pas même la toilette qu'elle avait commencée avant la

désastreuse nouvelle.

Pendant le combat du faubourg Saint-Antoine, sous Paris, Anne d'Autriche

est vraiment dans son rôle de femme. Tandis que le canon gronde, elle

est agenouillée devant le Saint-Sacrement, chez les Carmélites de

Saint-Denis. Elle ne quitte l'autel que pour recevoir les courriers

qui lui apportent des nouvelles du combat, et la reine de France a des

larmes pour tous ceux qui sont tombés, amis ou ennemis.[413]

[Note 413: Mme de Motteville, _Mémoires_, 1652.]

Anne devait voir Mazarin s'éloigner une seconde fois; mais cet exil

n'était pas de longue durée et n'était destiné qu'à hâter la conclusion

de la paix. Condé, le duc d'Orléans, son allié, demandèrent à envoyer

leurs députés au roi. Mais la régente refusa avec hauteur, «s'étonnant

qu'ils osassent prétendre quelque chose avant d'avoir posé les armes,

renoncé à toute association criminelle et fait retirer les étrangers;»

les étrangers dont le vainqueur de Rocroy avait accepté la criminelle

alliance!

En 1653, la Fronde était vaincue. L'autorité royale triomphait. En dépit

de quelques imprudences, Anne d'Autriche avait, nous l'avons rappelé,

joué le rôle le plus noble dans cette guerre civile. A la paix, elle

rentre dans l'ombre. Son fils est majeur. Mazarin exerce hautement le

pouvoir jusqu'à sa mort, événement après lequel Louis XIV gouverne par

lui-même[414].

[Note 414: Trognon, _Histoire de France_]

La petite-fille de Charles-Quint avait fidèlement servi la politique

anti-espagnole de Henri IV et de Richelieu. Elle avait achevé, à

l'intérieur du pays, l'oeuvre de ces deux grands génies: la victoire de

la royauté sur la féodalité. Mais nous savons que ce fut Mazarin qui la

dirigea dans l'exercice du pouvoir, et que les qualités personnelles

qu'elle déploya dans sa régence étaient non des qualités politiques,

mais des qualités morales: le courage qui brave le danger, la foi qui

soutient dans le péril, l'amour maternel, et cette tendresse dévouée,

généreuse, qu'Anne d'Autriche n'apporta, il est vrai, que dans une seule

amitié.

Elle eut dans l'âme plus de hauteur que de véritable grandeur. Cette

hauteur avait pour origine la fierté du sang, et préparait Anne

d'Autriche à représenter dignement ce pouvoir absolu qui était encore

nécessaire à la France pour dompter la féodalité. La reine mère en légua

la tradition à son fils, et quand Louis XIV disait: «L'État c'est moi,»

il était bien réellement le fils d'Anne d'Autriche.

Le jeune roi dut aussi à sa mère ces traditions de courtoisie

chevaleresque qui contribuèrent à l'éclat de son règne. Ce n'est pas la

moindre gloire d'Anne d'Autriche que d'avoir donné à la France un Louis

XIV.

L'exemple de cette princesse a démontré, une fois de plus, que la

femme a besoin d'être elle-même dirigée lorsqu'elle tient les rênes du

gouvernement. Les contemporaines d'Anne d'Autriche furent une vivante

leçon de ce que devient la femme lorsque, dans les choses de la

politique, elle est, ou mal conseillée, ou livrée à ses propres

impressions. Nulle des conspiratrices de la cabale des Importants ou

des luttes de la Fronde n'est conduite par la raison d'État. L'amour,

l'amitié, la haine, tels furent les mobiles qui entraînèrent ces femmes

à fomenter la guerre civile, à trahir même leur pays pour l'étranger.

Pour rendre cette trahison moins odieuse, elles n'avaient pas, comme

certaines reines, l'excuse d'être elles-mêmes étrangères de naissance.

Le plus pur sang de France coulait dans leurs veines.

Entre toutes les femmes qui apparaissent dans les troubles de la

régence, une seule attire notre sympathie: c'est cette noble et

touchante princesse de Condé, qui ne se mêle courageusement à la

lutte que pour servir la cause d'un cher prisonnier; l'époux qui l'a

dédaignée!

Quant aux autres femmes de la Fronde, malgré les talents qu'elles ont

déployés, je ne peux voir en elles que des aventurières. Si le long

repentir de la duchesse de Longueville nous fait oublier que, jetée dans

la Fronde par son amour pour La Rochefoucauld, elle y entraîna jusqu'à

un Condé, jusqu'à un Turenne, comment accorder une semblable indulgence

à une duchesse de Chevreuse? Je me sépare ici, à regret, de l'illustre

écrivain aux yeux duquel est apparue comme une héroïne et un grand

politique, la femme audacieuse qui, pour nous, n'est que la pire des

intrigantes: celle qui met la politique au service de ses volages

amours.

Ce n'est ni l'amour ni l'intrigue politique qui jettent Mlle de

Montpensier dans les luttes civiles: c'est le désir, romanesque de jouer

à l'héroïne. C'est ainsi que, s'introduisant seule par la brèche dans

Orléans, elle conquiert la ville par cet acte de bravoure. C'est ainsi

que, dans le combat du faubourg Saint-Antoine, elle tirera le canon de

la Bastille.

Une brillante étrangère, la princesse palatine, Anne de Gonzague, nous

apparaît dans ces guerres civiles, non à travers la fumée des combats,

mais dans les mystérieux arcanes de la diplomatie. Pour délivrer Condé,

c'est elle qui a réuni la nouvelle Fronde à l'ancienne. Condé libre,

elle lui a donné des conseils de modération: c'est qu'alors Mazarin l'a

regagnée. Depuis, elle demeure fidèle au cardinal et sert même par son

intervention diplomatique les intérêts de la France. Mais, en réunissant

les deux Frondes, elle avait contribué à fomenter les troubles, à

amener cette nuit d'émeute pendant laquelle Anne d'Autriche montra

aux Frondeurs son fils endormi et à la suite de laquelle Mathieu Molé

prononçait, avec douleur, cette parole: «M. le Prince est en liberté, et

le roi, le roi notre maître, est prisonnier!»

Mais il me tarde de quitter les femmes de la Fronde. Quelques-unes,

d'ailleurs, ont déjà été peintes par la main d'un maître. Et, à ces

aventurières, ou à ces intrigantes qui, en semant la guerre civile, ont

contribué aux misères du peuple, je vais opposer les femmes qui se sont

généreusement dévouées à soulager ces mêmes misères.

Dès 1635, la guerre avec la maison d'Autriche avait fait connaître à la

Lorraine les fléaux que la Fronde ramena surtout pour la Champagne et la

Picardie. Rien de plus effroyable que le tableau, que les contemporains

nous ont tracé de la misère qui désola ces trois provinces. On vit alors

ce que c'était que ces guerres «soit civiles, soit étrangères où, disait

Fléchier, le soldat recueille ce que le laboureur avait semé...» Et

l'orateur sacré ajoutait: «Souvenez-vous de ces années stériles, où,

selon le langage du prophète, le ciel fut d'airain et la terre de

fer[415].»

[Note 415: Fléchier, _Oraison funèbre de madame Marie-Magdeleine de

Wignerod, duchesse d'Aiguillon_.]

La dysenterie, la gale, la peste se joignent à la guerre et à la famine.

Fuyant leurs demeures occupées par la soldatesque étrangère, les paysans

meurent dans les bois ou sur les grands chemins, ou bien, rentrant

dans leurs villages après le départ de l'ennemi, ils retrouvent leurs

demeures pillées, brûlées, leurs champs dévastés. Abattus par la

maladie, dépouillés jusqu'à la chemise, ils n'ont d'autre lit que la

terre, d'autre matelas que de la paille pourrie et n'osent, dans leur

état de nudité, se soulever de cette horrible couche. Leur nourriture,

c'est l'herbe, ce sont les racines des champs, c'est l'écorce des

arbres; les lézards, la terre même, tout leur est bon. S'il leur reste

quelques haillons, ils les lacèrent pour les avaler; et, à défaut de ces

étranges aliments, ils se rongent les bras et les mains «et meurent dans

ce désespoir.» D'autres disputent aux loups les restes d'une hideuse

curée: les débris pourris des chiens et des chevaux; ou bien, eux-mêmes

seront, fût-ce avant qu'ils n'expirent, la pâture des bêtes de proie.

Vivants et morts gisent pêle-mêle. L'enfant qui a survécu, est demeuré

sur la mère qui est morte, bien certainement en lui donnant sa dernière

bouchée de nourriture.

En Lorraine, à Saint-Mihiel, dit un missionnaire, «il y en a plus de

cent qui semblent des squelettes couverts de peau, et si affreux que, si

Notre-Seigneur ne me fortifiait je ne les oserais regarder; ils ont la

peau comme du marbre basané, et tellement retirée que les dents leur

paraissent toutes sèches et découvertes, et les yeux et le visage tout

refrognés. Enfin, c'est la chose la plus épouvantable qui se puisse

jamais voir.»

Toutes les classes participent à cette misère. Le noble compte parmi

les pauvres honteux. Le curé s'attelle à une charrue pour remplacer le

cheval qui manque. L'homme qui ne peut se plier à la honte de mendier

son pain est trouvé mort sur sa couche pour n'avoir pas osé «demander sa

vie!»

Les orphelins sont abandonnés; les jeunes filles, exposées à quelque

chose de plus terrible que la mort, le déshonneur. Les unes sont près

de succomber à l'effroyable tentation; d'autres se cachent dans des

cavernes pour fuir la brutalité des soldats. Les églises sont pillées,

les prêtres persécutés, dépouillés.

En Lorraine, les soldats eux-mêmes, pressés par la faim et la maladie,

sont couchés le long des routes et sur les grands chemins, sans

assistance religieuse, «sans consolation humaine[416].»

[Note 416: Lettres des prêtres de la Mission, recueillies dans la _Vie

de saint Vincent de Paul_, par le lazariste qui s'abrita sous le nom

d'Abelly. Sur l'origine de cet ouvrage, voir le livre récent de M.

Chantelauze, _Saint Vincent de Paul et les Gondi_.]

Pendant la Fronde, des masses d'émigrants arrivent à Paris et ajoutent

le fardeau de leur misère au poids des calamités qui écrasent la ville.

Tels furent les désastres dans lesquels la guerre étrangère et la guerre

civile plongèrent quelques parties de la France. Mais, au milieu de

toutes ces calamités, une armée se lève, l'armée de la charité! Saint

Vincent de Paul la commande, et les femmes marchent à l'avant-garde.

Les dames de la Charité de Paris donnent leur or, elles quêtent pour

les provinces désolées. Saint Vincent de Paul et ses collaboratrices

recueillent près d'un million six cent mille livres qui sont distribuées

dans la Lorraine et jusque dans l'Artois ravagé par la guerre. Pendant

les malheurs amenés par la Fronde, ces nobles femmes envoient à la

Champagne et à la Picardie plus de seize mille livres par mois[417].

L'imminence du danger provoquait les plus grands sacrifices, et les

généreuses femmes qui avaient eu à souffrir personnellement de la ruine

générale, calculaient, non leurs ressources, mais les misères qu'il

fallait soulager. Leur présidente, la duchesse d'Aiguillon, qui, avec

Mlle de Lamoignon et Mme de Hersé, la protectrice spéciale des pauvres

soldats, a recueilli des sommes immenses pour les victimes de la guerre,

la duchesse d'Aiguillon vend jusqu'à une partie de son argenterie. Mme

de Miramion vend son collier de perles pour nourrir les pauvres de

Paris. Elle leur fait distribuer plus de deux mille potages par jour.

Charité bien digne de la sainte femme qui, à Paris encore, fera

subsister les pauvres pendant les plus rigoureux hivers et à qui l'on

devra, en 1682, l'origine des fourneaux économiques[418].

[Note 417: _Vie de saint Vincent de Paul_, citée plus haut; _Lettres_

de saint Vincent de Paul, publiées par les prêtres de la Mission, 1882.

333. Lettre à M. Martin, supérieur à Turin, 20 juillet 1656.]

[Note 418: Bonneau-Avenant, _Mme de Miramion_, et _la Duchesse

d'Aiguillon_.]

Le 11 février 1649, M. Vincent éloigné de Paris, écrivait aux Dames de

la Charité, dans une lettre récemment publiée: «De vérité il semble que

les misères particulières vous dispensent du soin des publiques, et que

nous aurions un bon prétexte, devant les hommes, pour nous retirer de ce

soin; mais certes, mesdames, je ne sais pas comment il en irait

devant Dieu, lequel nous pourrait dire ce que saint Paul disait aux

Corinthiens... «Avez-vous encore résisté jusqu'au sang?» ou pour le

moins avez-vous encore vendu une partie des joyaux que vous avez? Que

dis-je? Mesdames, je sais qu'il y en a plusieurs d'entre vous (et

je crois le même de tant que vous êtes) qui avez fait des charités,

lesquelles seraient trouvées très grandes, non seulement en des

personnes de votre condition, mais encore en des reines[419].»

[Note 419: Saint Vincent de Paul, _Lettres_, 135.]

En d'autres circonstances encore, les femmes se privent de leurs joyaux.

Anne d'Autriche qui a appelé saint Vincent de Paul dans ses conseils,

Marie-Anne Martinozzi, princesse de Conti, donnent de tels exemples.

Pour les provinces désolées, cet or, ces perles se convertissaient en

pain, en vêtements, en médicaments, en outils même[420]. En soulageant

les misères de l'heure actuelle, on prévoyait l'avenir. On donnait

aux laboureurs du grain, des haches, des serpes, des faucilles; aux

paysannes, du chanvre, des rouets. On recueillait les orphelins, on leur

enseignait un état. Les jeunes filles étaient préservées du déshonneur

dans les pieux abris qui s'ouvraient à elles. Les pauvres honteux

recevaient, avec des secours, les hommages de respect qui leur rendaient

moins amer le pain de l'aumône. Les églises et leurs pasteurs étaient

secourus.

[Note 420: Les maisons des Dames de la Charité étaient devenues

d'immenses magasins.]

Les femmes dont nous énumérons les bienfaits et qui composaient ce qu'on

appelait l'Assemblée générale des Dames de la Charité, formaient comme

un conseil supérieur chargé de recueillir, de centraliser et de répartir

les dons de la charité. Ce n'était cependant pas dans ce but que

l'Assemblée générale avait été instituée.

Au début de sa carrière, quand saint Vincent de Paul évangélisait les

campagnes par ces missions dont sa première collaboratrice, Mme de

Gondi, avait inspiré la fondation, il avait établi dans les campagnes

des confréries de la Charité, composées de femmes qui allaient assister

spirituellement et corporellement les pauvres malades. L'oeuvre se

propagea, et de 1629 à 1631, s'établit dans presque toutes les paroisses

de Paris et des faubourgs. La mission de ces confréries était toute

paroissiale.

Une femme de bien, la présidente Goussault, eut la pensée de créer

une compagnie de dames qui aurait spécialement le soin des malades de

l'Hôtel-Dieu. Elle soumit le projet de cette création à M. Vincent qui

l'agréa. Les plus grandes dames de France se firent gloire d'appartenir

à cette association. Ceignant un tablier, les nobles infirmières

allaient porter aux femmes malades des secours, des consolations, des

enseignements, et leur donnaient avec affection le nom de soeurs.

Ce fut ainsi que se constitua l'Assemblée générale des dames de la

Charité. Plus tard elle agrandit sa mission. Nous l'avons vue se charger

de l'assistance des provinces désolées que ses bienfaits sauvèrent. A

l'assemblée générale et extraordinaire qui se tint au Petit-Luxembourg,

chez la duchesse d'Aiguillon, le 11 juillet 1657, saint Vincent de Paul

rendit un éclatant hommage à ses dévouées collaboratrices: «C'est une

chose presque sans exemple, dit-il, que des dames s'assemblent pour

assister des provinces réduites à l'extrême nécessité, en y envoyant de

grandes sommes d'argent, et de quoi nourrir et vêtir une infinité de

pauvres de toute condition, de tout âge et de tout sexe. On ne lit point

qu'il y ait jamais eu de telles personnes associées qui, d'office, comme

vous, mesdames, aient fait quelque chose de semblable[421]».

[Note 421: Abelly, _l. c._]

Les attributions de l'Assemblée de Charité s'étendent de plus en plus.

À la visite de l'Hôtel-Dieu, à l'assistance des provinces désolées, se

joignent d'autres charges.

La charité et le patriotisme s'unissaient dans les bienfaits que les

Dames de la Charité répandaient sur les victimes de la guerre et des

fléaux qui l'avaient suivie. Le patriotisme trouve aussi son compte dans

l'oeuvre apostolique qu'elles accomplissent en favorisant les missions

étrangères qui vont porter au loin, avec la connaissance de l'Évangile,

le nom de la France. La duchesse d'Aiguillon est là encore au premier

rang, et ses principales collaboratrices sont Mme de Miramion, Mme de

Lamoignon[422].

[Note 422: Pour Mlle de Lamoignon, voir les vers que lui a consacrés

Boileau. _Poésies diverses_, xvi. (Éd. Berriat-Saint-Prix.)]

Mme d'Aiguillon a une grande part à la fondation du séminaire des

Missions étrangères. La duchesse crée des missions dans l'Extrême

Orient, un séminaire à Siam. Elle achète les consulats de Tunis et

d'Alger; elle suscite la fondation d'un hôpital dans cette dernière

ville pour y recueillir les Français malades et abandonnés. Enfin

reprenant la pensée d'une autre femme de grand coeur, Mme de

Guercheville, elle établit une colonie française et catholique au

Canada[423], cette Nouvelle-France qui, aujourd'hui, garde plus que

jamais à la mère-patrie malheureuse, un amour dévoué, enthousiaste,

chevaleresque.

[Note 423: Fléchier, _Oraison funèbre de Mme d'Aiguillon_;

Bonneau-Avenant, _la Duchesse d'Aiguillon_. Ce dernier écrivain nomme

une humble cabaretière, Marie Rousseau, qui seconda la duchesse

d'Aiguillon dans la fondation de cette colonie.]

Voilà ce que les femmes du XVIIe siècle ont fait pour le salut des

provinces dévastées, pour la grandeur de la France et la gloire de

l'Église. Leurs bienfaits ne s'arrêtent pas là.

Saint Vincent avait fondé un hôpital pour les pauvres vieillards. Les

dames de la Charité, notamment la duchesse d'Aiguillon, le pressèrent

de donner plus d'extension à cette oeuvre. Devant les quarante mille

mendiants qui, à Paris, peuplaient _onze cours de miracles_, il fallait

un immense dépôt de mendicité. Ce fut saint Vincent qui eut à modérer

ici le zèle de ses collaboratrices; mais il ne refusa pas ses conseils à

la duchesse d'Aiguillon qui fonda la Salpêtrière avec le concours de

la reine, de Mazarin et des princesses. A un moment où les ressources

manquèrent à l'hôpital, Mme de Miramion, âgée, malade, quêta plus de

cinquante mille francs en un mois pour soutenir cette création.

Comme le vieillard délaissé, l'enfant abandonné a rencontré dans les

dames de la Charité, des mères tendres et secourables. Est-il nécessaire

de rappeler le triste sort de ces enfants trouvés que l'on déposait à la

Couche, ce hideux local de la rue Saint-Landry où une veuve, assistée

d'une ou de deux servantes, recevait ces pauvres petits êtres? Il ne

se passait guère de jour que l'on n'en recueillît un. Les ressources

manquaient pour donner des nourrices à ces enfants. Les uns mouraient de

faim; d'autres étaient tués par des soporifiques que les servantes leur

faisaient prendre pour se débarrasser de leurs cris en les endormant.

«Ceux qui échappaient à ce danger, étaient ou donnés à qui les venait

demander, ou vendus à si vil prix, qu'il y en a eu pour lesquels on n'a

payé que vingt sous. On les achetait ainsi, quelquefois pour leur faire

teter des femmes gâtées, dont le lait corrompu les faisait mourir;

d'autres fois pour servir aux mauvais desseins de quelques personnes qui

supposaient des enfants dans les familles... Et on a su qu'on en avait

acheté (ce qui fait horreur) pour servir à des opérations magiques et

diaboliques; de sorte qu'il semblait que ces pauvres innocents fussent

tous condamnés à la mort, ou à quelque chose de pire, n'y ayant pas un

seul qui échappât à ce malheur, parce qu'il n'y avait personne qui

prît soin de leur conservation. Et ce qui est encore plus déplorable,

plusieurs mouraient sans baptême, cette veuve ayant avoué qu'elle n'en

avait jamais baptisé, ni fait baptiser aucun».

Ainsi parle un compagnon de la vie apostolique du saint; et celui-ci

même racontait que depuis cinquante ans, on n'avait pas entendu dire

qu'un seul enfant trouvé eût vécu!

La femme française dans les temps modernes · 第 10 / 19 题