Et, après ces ingénieuses démonstrations, le philosophe se croit en

droit de dire que tout se découvre, tout s'explique, quand on est docile

aux leçons de la nature et de l'analogie. C'est en rétrogradant vers les

idées fondamentales qui sont le germe de la science qu'on peut la

parcourir tout entière. Si les inventeurs écrivaient comment ils font

des découvertes, ils sauraient comment ils peuvent en faire encore. Mais

alors, que devient le génie, ou cette faculté créatrice à laquelle les

hommes crurent tant devoir? «Le génie, répond Condillac, est un esprit

simple qui trouve ce que personne n'a su trouver avant lui. La nature,

qui nous met tous dans le chemin des découvertes, semble veiller sur

lui, pour qu'il ne s'en écarte jamais; il commence par le commencement;

et il va devant lui: voilà tout son art.»

On trouve ce qu'on ne sait pas dans ce qu'on sait; car l'inconnu est

dans le connu, et il n'y est que parce qu'il est la même chose que le

connu. Aller du connu à l'inconnu, c'est donc aller du même au même,

d'identité en identité. Une science entière n'est qu'une longue suite de

propositions identiques, appuyées successivement les unes sur les

autres, et toutes ensemble sur une proposition fondamentale, qui est

l'expression d'une idée double. Le génie le plus puissant est obligé de

parcourir, une à une, toute la série des propositions identiques, sans

jamais franchir aucun intervalle. Le passage d'une proposition identique

à une autre, c'est le raisonnement. Le raisonnement n'est qu'un calcul;

donc les méthodes du calcul s'appliquent à toute espèce de raisonnement;

et il n'y a qu'une méthode pour toutes les sciences. Or les opérations

du calcul étant mécaniques, le raisonnement l'est aussi. Et dire que le

raisonnement est mécanique, c'est dire qu'il porte sur les mots, sur les

signes; donc, une suite de raisonnements, ou une science, n'est qu'une

langue. Elle se compose d'idées générales, qui sont représentées par des

signes, des mots, des noms; et il importe que toutes ces démonstrations

soient justes.

Telle est, en substance, la théorie de la _Langue des calculs_. Bien que

ces idées soient contenues en germe dans tous ses ouvrages, jamais

Condillac n'a été plus hardi dans l'affirmation, plus certain de son

système, plus dédaigneux des observations, jusqu'à effrayer son plus

fidèle disciple par des «paradoxes». Peut-être les parties de ce livre

qui n'ont pu être achevées contenaient-elles les développements

nécessaires pour démontrer et faire accepter une doctrine si nouvelle.

En tout cas, l'auteur s'était efforcé de réaliser le plan que quarante

ans plus tôt il avait indiqué dès les premières pages qu'il ait écrites:

«Il me parut qu'on pouvait raisonner en métaphysique et en morale avec

autant d'exactitude qu'en géométrie; se faire aussi bien que les

géomètres des idées justes; déterminer, comme eux, le sens des

expressions d'une manière précise et invariable[88].»

[88] Introduction de l'_Essai sur l'origine des connaissances

humaines_.

Il eût été intéressant de lui voir tenir parole jusqu'au bout et

appliquer son système à la morale.

CHAPITRE IX

L'INFLUENCE DE CONDILLAC SUR LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE.--L'APOGÉE ET

LE DÉCLIN DE SON ÉCOLE.

Quand, en 1780, Condillac mourut, retiré à la campagne et presque ignoré

de ses contemporains, sa philosophie était déjà devenue classique. On

avait oublié Descartes, dont les doctrines, magnifiquement développées

par un Bossuet, un Fénelon ou un Malebranche semblaient cadrer à

merveille avec la théologie chrétienne; mais les catholiques ne s'en

étaient jamais montrés très enthousiastes. Au contraire, personne ne

songeait à découvrir, dans la philosophie de l'auteur du _Traité des

sensations_, des conséquences perverses, la morale et la religion ayant

été toujours respectées par lui et ne semblant alors aucunement

intéressées dans ses théories métaphysiques.

Tous les collèges enseignaient cette doctrine simple, facile à

comprendre, bien adaptée à la clarté de l'esprit français et développée

dans une langue correcte et élégante qui s'adressait au bon sens, bien

plus qu'à l'imagination. Et comme l'instruction publique était alors,

sans exception, confiée à des mains ecclésiastiques, tous les disciples

de Condillac sortirent des collèges de jésuites, d'oratoriens, de

doctrinaires, qui faisaient en même temps l'éducation, sans le savoir,

des futurs auteurs de la Révolution. Qu'on prenne au hasard les noms des

hommes politiques qui avaient trente ans en 1789, on ne trouvera parmi

eux que des «sensualistes» ou plutôt, comme on disait alors, des

«idéologues». C'est ce qu'on a appelé d'un terme plus vague «la

philosophie du dix-huitième siècle». Sans l'avoir jamais cherché,

Condillac en fut le chef; et il l'est resté dans l'histoire, parce que

tous les penseurs de ce temps ont commencé par se réclamer de lui.

L'extraordinaire succès de son système ne laisse pas que d'étonner

aujourd'hui. Cette philosophie, qui devait aboutir bientôt au

matérialisme avec Condorcet, Helvétius et tant d'autres, n'était pas

seulement en vogue en Angleterre, où Locke l'avait mise au jour:

l'archidiacre portugais Louis-Antoine Vernei la faisait agréer à Coïmbre

et dans les écoles de Castille; et deux jésuites espagnols, victimes du

comte d'Aranda, réfugiés en Italie, Antoine Eximeno et Arteaga, la

défendaient dans des livres imprimés à Madrid en 1789, comme les fameux

_Investigaciones filosoficas, sobre la Belleza Ideal considerada como

objeto de todas las_ _artes de imitacion_, d'Arteaga. Eximeno développe

ces idées dans son livre: _Del origen y reglas de la Musica_. Il y

attribue le sentiment des beaux-arts à un instinct ou sensation innée,

imprimé en nous originellement par l'auteur de la nature. Cet instinct

se développe par la répétition d'impressions venues du dehors[89].

[89] François ROUSSEAU, _Règne de Charles III d'Espagne_, 2 vol.

in-8º, 1907, t. II, p. 331.

De même, Mme de Dino nous apprend, dans ses _Souvenirs_, que sa mère, la

duchesse de Courlande, lui avait donné pour précepteur l'abbé Piattoli,

laïque, malgré son titre, un peu libertin et tout à fait incrédule. «Il

estimait Condillac un guide plus sûr que l'évangile,» et sans attaquer

en rien le dogme catholique, il enseignait la métaphysique

encyclopédiste[90]. C'était l'habitude alors dans toutes les familles

aristocratiques et jusque dans les cours d'Europe de goûter cette

philosophie facile, qui se recommandait de la nature et de l'humanité

pour excuser la corruption croissante des mœurs.

[90] Duchesse de DINO, _Chronique_, 1908, in-8º, t. Ier, p. 139,

et Appendice III; Correspondance de Piattoli.

L'influence de Condillac fut donc très grande sur ses contemporains; non

seulement Rousseau lui emprunta beaucoup d'idées; mais Diderot,

d'Alembert, tous les encyclopédistes: Helvétius et Broussais, dont il

repoussait le matérialisme, d'Holbach, dont il répudiait l'athéisme,

Cabanis et Condorcet, dont il ne partageait point les doctrines, prirent

comme base sa psychologie et sa logique, que tout le monde acceptait

comme des vérités qui ne se discutaient plus. Non moins utiles furent

ces enseignements pour les savants, qui ne se séparaient pas beaucoup

alors des philosophes. Lavoisier, pour créer la chimie moderne, employa

la méthode féconde de l'analyse et, pour en répandre l'enseignement, il

s'appliqua à en bien déterminer le langage et à en simplifier les

définitions et les nomenclatures. Vicq-d'Azyr, le successeur de Buffon à

l'Académie française, n'hésite pas à rapporter à la méthode

condillacienne une grande part des progrès qu'il fit faire à l'anatomie.

Condillac avait été longuement et justement apprécié dans le _Cours de

littérature_ composé pour les séances du _Lycée_ qui fut établi à Paris

quelques années avant la Révolution. Voulant faire ensuite un «plan

sommaire d'éducation publique», M. de La Harpe publia son projet dans le

_Mercure de France_ de janvier 1791. Arrivant aux deux années de

philosophie, il déclare sans hésitation qu'il en changera entièrement le

système et le langage: «Plus de cahiers de logique, de métaphysique, de

morale en mauvais latin; ce malheureux latin, mal appliqué, a perpétué

dans les écoles la funeste habitude de parler sans s'entendre. Parlons

français; nous serons forcés d'avoir du sens. Un extrait bien fait de la

_Logique de Port-Royal_ et de _l'Art de penser_ du P. Lamy suffirait

pour mettre les jeunes gens au fait des procédés et des règles du

raisonnement; pour la métaphysique, Locke et Condillac, les deux seuls

philosophes chez qui l'on trouve ce qu'il nous est possible de savoir

sur l'entendement humain et ce qu'il y a de plus probable sur les

générations intellectuelles; pour la morale, le _Traité des devoirs_ de

Cicéron: il contient tout. Quant à Descartes, ajoute-t-il, il n'est plus

permis d'en revenir à ses «rêveries»; et ce qu'il y a de bon dans ce

philosophe est assez connu pour que tout professeur instruit «puisse

apprendre à son disciple à le séparer de la mauvaise physique.»

Dans la réorganisation de l'enseignement public à la fin de la fin de

la Révolution, Lakanal, Volney, Deleyre, Garat ne connaissent pas

d'autre philosophie. La Harpe, plus littérateur que métaphysicien et

devenu l'adversaire fougueux des idées révolutionnaires, fait grâce à

Condillac, sur le compte duquel il n'a pas changé d'opinion, regardant

ses ouvrages comme nécessaires[91].

[91] «C'est, dit-il, un philosophe bien supérieur à la plupart

des collaborateurs de l'_Encyclopédie_. La saine métaphysique ne

date en France que des ouvrages de Condillac.»--_Philosophie du

dix-huitième siècle_, t. Ier, p. 122.

Destutt de Tracy n'était pas un philosophe: il avait commencé par porter

l'épée en servant sous le général La Fayette. Député à l'Assemblée

Constituante, emprisonné aux Carmes par la Terreur, il se consola de la

politique en lisant les ouvrages de Locke et de Condillac. Entré dans

l'Institut reconstitué, il se mit à étudier la formation et la

génération des idées: de là, ses _Éléments d'idéologie_. Dans ce livre,

il établit que la faculté de penser consiste à éprouver une foule

d'impressions, de modifications, auxquelles on donne le nom général

d'idées ou de perceptions. Toutes ces perceptions pourraient être

nommées sensations. Et ainsi, penser, c'est sentir. Mais ces pensées ou

perceptions peuvent être divisées en quatre classes, qui se rapportent à

nos quatre facultés élémentaires: la sensibilité proprement dite, la

mémoire, le jugement et la volonté. Le souvenir, le jugement et les

désirs dérivent de la sensation et ne sont que les divers modes de la

sensibilité. Nos idées composées ou générales se forment à l'aide de ces

facultés et nous permettent en même temps d'avoir connaissance de notre

propre existence. Et ce système philosophique s'alliait chez Destutt de

Tracy aux idées politiques les plus modérées, les plus libérales, les

plus contraires au désordre moral, qui régnait alors et qu'il a

courageusement combattu.

Garat professait les mêmes opinions; mais il se laissa toujours guider

par les événements. Suard, quand il arriva à Paris, lui avait fait

connaître d'Alembert, Rousseau, Condillac, Buffon, Diderot. Le mouvement

des idées le mena à la Révolution, dont il accepta tout et excusa tout,

jusqu'à faciliter le coup d'État parlementaire du 31 mai contre ses

propres amis de la Gironde. La tourmente passée, il reprit

tranquillement l'enseignement de la philosophie de Condillac, ayant de

plus accepté de l'Empire charges et honneurs. C'est lui auquel Napoléon

disait toutes les fois qu'il le rencontrait à sa cour: «Eh bien,

monsieur Garat, comment va l'idéologie?»

Très analogue comme caractère fut Alexandre Deleyre, qui se souvenant de

ses années de collaboration intime à Parme avec le précepteur de

l'Infant, et ne voulant plus tenir compte de ses propres erreurs pendant

la Révolution, vint augmenter encore le nombre de ces adeptes de

Condillac qui lui avaient été plus compromettants que profitables.

Cabanis était représentant de Paris aux Cinq-Cents; c'est en cette

qualité qu'en l'an VII il réclama l'érection de monuments pour Descartes

et Montesquieu, pour Mably et Condillac. Dans son mémoire à la seconde

classe de l'Institut sur l'_Histoire physiologique des sensations_, il

continue la tradition, qu'il reproduit encore dans son ouvrage sur les

_Rapports du physique et du moral_.

Un autre disciple convaincu et raisonné de Condillac fut François

Thurot. Celui-là est un vrai universitaire, professeur à la Faculté des

lettres à Paris jusqu'en 1823. Son dernier ouvrage: _De l'entendement et

de la raison_, ou _Introduction à la philosophie_, est de 1830. C'est

lui qui s'élève avec indignation contre le mot de «sensualisme» qui,

appliqué à la doctrine philosophique, n'est pas même français. «Les

femmes et les gens du monde, dit-il, étrangers à ces sortes de

spéculations, jugent de la signification de ce terme par son analogie

avec les mots _sensuel_ et _sensualité_, s'imaginant que les auteurs

qu'on appelle «sensualistes» ont composé des ouvrages obscènes ou

licencieux...»

Avec tant de soutiens, les habitudes et les traditions sont difficiles à

détruire. Tous les livres classiques étaient faits par des disciples de

Condillac. En 1834, s'imprimait chez Brunot-Labbé, libraire de

l'Université, un livre intitulé _la Logique complète de Condillac_,

suivie de celle de Dumarsais, _à l'usage des jeunes gens_. En 1842, le

_Traité des systèmes_, _l'Art de penser_ et _la Logique_ étaient encore

compris dans les livres désignés pour l'enseignement de la philosophie.

Il fallut tous les efforts et toute l'éloquence de Cousin pour en

triompher: et le mot _sensualisme_, qu'il fit adopter, lui fut en effet

très utile, comme principal argument.

Pierre Laromiguière, né en Rouergue, était non seulement élève des

jésuites, mais il entra dans la congrégation, où on l'employa comme

régent de quatrième et de troisième, à Moissac et à Lavaur; puis, en

1777, il professe la philosophie à Toulouse et va de là à Carcassonne et

au collège militaire de la Flèche. Ayant même autrefois correspondu avec

Condillac, il adopta et conserva ses méthodes. Si Condillac avait voulu

se choisir un disciple, il n'aurait pu en trouver un plus capable de le

comprendre et de le goûter. Celui-là était beaucoup plus philosophe et,

si l'on veut, beaucoup plus amoureux de philosophie. Muni de fortes

études ecclésiastiques que la Révolution lui fit abandonner, il avait

été un des brillants disciples de Garat. Entré de bonne heure dans

l'Université impériale et déjà membre de l'Académie des sciences morales

et politiques, il professa la philosophie à la Faculté des lettres de

Paris de 1811 à 1813. Il avait commencé par se faire l'éditeur très

enthousiaste de _la Langue des calculs_ et il avait publié en 1810 le

petit volume intitulé les _Paradoxes de Condillac_. Un de ses premiers

écrits, le _Discours sur la langue du raisonnement_, fut justement

composé à propos de _la Langue des calculs_.

Personne plus que Laromiguière ne s'est appliqué à défendre les opinions

spiritualistes de Condillac. Deux chapitres entiers de ses _Leçons de

philosophie_ sont consacrés à cette démonstration et ont pour titre:

«_Le Système de Condillac, loin de favoriser le matérialisme,

l'anéantit_[92].» Son raisonnement est, d'ailleurs, assez solidement

établi. Il y a bien peu de philosophie, dit-il, dans ceux qui refusent

l'existence à tout ce qui n'est pas matière, opinion fondée uniquement

sur le principe superficiel qu'imaginer et concevoir sont une même

chose. On ne peut imaginer, il est vrai, que des êtres étendus; mais on

peut concevoir des êtres inétendus, immatériels; en tout cas, on n'a pas

le droit d'en nier la réalité. La réalité des choses est indépendante de

ce que peuvent ou ne peuvent pas notre imagination et notre

intelligence. Et il donne, sous forme d'anecdote, l'exemple de ce roi de

Siam auquel un Hollandais, dans lequel il avait toute confiance,

racontait un jour que dans son pays en hiver on marchait sur l'eau. Cet

Oriental, qui ne savait pas ce que c'était que la glace, le chassa comme

un imposteur. Son esprit se refusait à concevoir la congélation, que

connaissent si bien les habitants du Nord.

[92] _Leçons de philosophie_, 6e édit., t. Ier, neuvième et

dixième leçons.

Au reste, très imbu des doctrines sensualistes, Laromiguière commença

par vouloir réduire le raisonnement à n'être qu'une opération purement

grammaticale, autrement dit à faire dériver la pensée des mots, tandis

que c'est elle qui les crée et que le langage n'a que le devoir de les

traduire. Il ne suivit cependant pas Condillac jusqu'au bout et affirma

que la pensée existait antérieurement à tout signe et indépendamment de

tout langage. Aussi, toutes les facultés premières générales, au lieu de

les faire dériver de la sensation, Laromiguière les attribue à

l'attention qui, avec la comparaison et le raisonnement, constitue,

selon lui, l'entendement. L'entendement et la volonté sont réunis par

lui sous le nom de pensées. Mais, dans la génération des idées, les

facultés de l'âme jouent un rôle que ne leur reconnaît pas Condillac.

Et c'est ainsi qu'il fut conduit, par la méthode expérimentale,

appliquée par Reid et Dugald-Stewart, à l'étude de l'esprit humain et

devint un adepte de la philosophie écossaise. Son enthousiasme se

communiqua à un de ses jeunes auditeurs, Victor Cousin, qui raconte que

ce fut lui qui «l'enleva à ses premières études, qui lui promettaient

des succès paisibles, pour le jeter dans une carrière où les

contrariétés et les orages ne lui ont pas manqué».

On pourrait en dire autant de Royer-Collard, qui avait commencé aussi

par la philosophie de Condillac, et qui, selon la légende bien connue,

se promenant sur les quais à la recherche d'un maître moins usé, le

trouva un jour dans l'étalage d'un bouquiniste, en achetant un volume

dépareillé des _Essais de philosophie_ de Thomas Reid[93].

[93] Jules SIMON, _Victor Cousin_, 1891, in-12.

Quoi qu'il en soit, ce qui aux yeux d'honnêtes gens comme Laromiguière,

Royer-Collard ou M. Cousin lui-même, fit le plus de tort à Condillac,

c'est que ses contemporains, comme ses successeurs, regardaient

l'idéologie, ou la science des idées considérées en elles-mêmes comme de

simples phénomènes de l'esprit humain, et que l'idéologie, alliée de la

Révolution française, était née et avait grandi avec elle. Leurs

représentants se trouvaient être les mêmes hommes à la Convention et à

l'Institut, tous faisant partie de la société d'Auteuil, chez Mme

Hélvétius. Sous ce rapport, Condillac, resté spiritualiste et chrétien,

a pu sans doute partager les idées de ses propres adversaires. Mais il

n'est pas juste de dire, avec le _Dictionnaire des sciences

philosophiques_, «qu'il n'y a plus aujourd'hui de partisans avoués de la

doctrine de Condillac et que son dernier représentant est descendu dans

la tombe avec M. Destutt de Tracy[94]».

[94] Art. _Condillac_ et art. _Destutt de Tracy_.

Sans parler des Suisses qui restèrent fidèles, avec Bonnet, à la

philosophie du dix-huitième siècle[95], à l'Université de Strasbourg,

comme à l'Académie de Berlin, au début du dix-neuvième siècle, on

étudiait encore Bossuet et Maupertuis, Hume et Condillac. En Angleterre

même, en dépit des Écossais, la philosophie nouvelle se réclamait aussi

des théories de la sensation. Stuart-Mill[96] remarque qu'en France,

pendant presque tout le dernier siècle où l'Université enseignait la

philosophie à toutes les classes aisées, «la doctrine officielle était

la philosophie surannée de Royer-Collard, de Jouffroy et de Cousin,

ignorant presque entièrement les travaux étrangers, enseignée par de

simples médiocrités dont le grand maître avait peuplé toutes les

chaires de l'État». La culture scientifique, personnifiée alors par

Comte, se détournait de ces doctrines «étrangères à la philosophie», et

véritablement indignes des découvertes nouvelles. Le mérite de Taine,

dans son livre sur l'_Intelligence_, est d'avoir voulu renouveler la

psychologie en présentant «le premier essai sérieux pour remplacer par

quelque chose de mieux la philosophie officielle[97]».

[95] Art. _Bonnet_, par M. PICAVET, dans la _Nouvelle

Encyclopédie_.

[96] _Dissertation and Discussion_, t. IV, p. 117.

[97] Th. RIBOT, _Revue philosophique_, t. VI, 1877, p. 45.

M. Taine reprit donc la tradition de Locke et de Condillac; il se

proposa d'analyser les idées et les signes, d'étudier les phénomènes

avant les facultés, de rentrer dans les faits, en dédaignant les

développements littéraires et les descriptions de fantaisie. Il montra,

non sans verve et sans malice, combien l'école spiritualiste était

restée sans influence et sans autorité près des savants. Aussi

revint-il au dix-huitième siècle, faisant sa part à l'idéologie, à

l'analyse verbale, à la psychologie empirique, repoussant les hypothèses

sur l'âme et sa nature; ce qui est purement la métaphysique, avec

laquelle la psychologie, science naturelle, n'a rien de commun. Un de

ses chapitres ne traite-t-il pas «De l'acquisition du langage chez les

enfants[98]?» C'est ce qu'il avait déjà établi dans son spirituel

pamphlet sur les _Philosophes français_, qui fit scandale en 1857. Rien

d'étonnant si nous avons depuis vu quelques jeunes philosophes prendre

Condillac pour sujet de thèses et d'études, sans se laisser arrêter par

la forme assurément vieillie de ses travaux.

[98] _Revue philosophique_ de janvier 1876, p. 3.

De nos jours encore, des savants comme Littré ont dit très haut les

services que la philosophie de Condillac leur a rendus; et on a écrit

un livre entier pour établir l'influence du _Traité des sensations_ sur

la psychologie anglaise contemporaine, celle de Herbert Spencer, de

Bain, de Hamilton et de Stuart Mill[99].

[99] _Condillac et la psychologie anglaise contemporaine_, par M.

Léon DEWAULE, Paris, Félix Alcan, 1891, in-8º.

M. Dewaule a observé très justement que la philosophie de

Condillac est beaucoup moins systématique que l'on a voulu le

prétendre et qu'elle a embrassé tout l'ensemble des connaissances

de l'esprit humain. Ce qui a donné prise contre lui à une critique

trop facile, c'est le procédé extérieur, l'artifice de l'écrivain

qui, pour rendre plus sensibles et plus attrayantes les déductions

du philosophe, a eu recours à la fiction de la statue. On a vu là

une hypothèse qui n'avait rien de scientifique, tandis que ce

n'était en réalité qu'une allégorie analogue à la caverne de

Platon, propre à frapper l'imagination. On lui a retourné le

reproche qu'il avait fait lui-même aux philosophes qui abusent des

comparaisons et des métaphores, et on en a conclu qu'il ne tenait

pas un compte suffisant de la pensée. Au contraire, après avoir

attaché à la genèse, au fait primordial, qui est selon lui la

sensation, une importance que personne n'avait établie aussi

nettement, il a ramené à l'esprit et à ses opérations, à son

activité spontanée, l'origine successive de toutes nos facultés.

La loi de l'association et de l'habitude développe ensuite ce

germe, qui est l'état de conscience au delà duquel on ne peut

remonter. Mais sans l'esprit, sans l'âme, la sensation serait sans

effet, et Condillac peut ainsi être regardé comme un idéaliste.

(_Conclusion_, p. 305 à 307.)

D'où est donc venue la décadence de cette hégémonie incontestée?

Il est certain que lorsque Royer-Collard eut découvert Reid et les

Écossais, que Laromiguière eut tenté une évolution,--que Cousin avec son

ardeur et son éloquence transformera en une école toute nouvelle,

séduisante par son éclectisme même et répondant très heureusement aux

idées politiques du moment,--il fallut renoncer à cette philosophie dont

on attaquait beaucoup plus les conséquences que les principes.

Maine de Biran, d'abord condillacien, ne commença à abandonner la

philosophie sensualiste qu'en 1805; «il souleva alors le joug» et se

forma une théorie très personnelle, tout entière fondée sur

l'observation interne et l'étude très délicate et très élevée de la

conscience.

Condillac: sa vie, sa philosophie, son influence · 第 8 / 10 段