la science: il a le grand mérite d'expliquer avec une netteté, avec une
précision merveilleuse ce que tout le monde sait, et rien n'est plus
séduisant dans une discussion de ce genre. Les hommes du monde qui ont
le moins réfléchi sur la matière s'applaudiront intérieurement de saisir
avec tant de sagacité le principe d'un système qu'ils croyaient si
supérieur à la capacité de leurs idées...[76].»
[76] _Correspondance littéraire, philosophique et critique de
Grimm et de Diderot._ Edit. Tourneux, t. XI, p. 53 et suiv.
Beaucoup plus bienveillante est l'appréciation de La Harpe:
«Le livre de l'abbé de Condillac est l'ouvrage d'un bon esprit qui a
voulu se rendre compte à lui-même des matières dont il entendait parler
sans cesse. On peut l'appeler le livre élémentaire de la science
économique. Ce n'est pas que les disciples de cette science soient
d'accord avec lui en tout et que les maîtres n'y aient relevé même ce
qu'ils appellent des méprises et des erreurs; mais tous conviennent
qu'il a posé les mêmes principes généraux et qu'il est arrivé aux mêmes
résultats. Il a sur eux l'avantage d'une marche très méthodique et de la
clarté la plus lumineuse.»
Mais le jugement le plus intéressant, parce qu'il semble définitif, et
qu'un long espace de temps écoulé lui donne plus de prix, est celui
porté par un publiciste anglais en 1862, que Michel Chevalier accusa
plaisamment d'avoir «découvert Condillac», M. Henry Dunning Macleod[77].
[77] _The history of economics_, London, 1890, p. 692.
«L'ouvrage de Condillac, dit-il, est très remarquable et mérite
d'attirer l'attention. Il est entaché en quelques endroits des erreurs
des économistes; mais il repousse leur classement des artisans, des
manufacturiers, des marchands comme travailleurs improductifs. Il
s'élève ainsi contre la doctrine affirmant que dans l'échange, aucune
des parties ne perd ni ne gagne...
«Les ouvrages de Smith et de Condillac furent publiés la même année:
celui de Smith, en peu de temps, obtint une célébrité universelle:
celui de Condillac fut complètement oublié; cependant, au point de vue
scientifique, il est infiniment supérieur à Smith. C'est
incontestablement le plus remarquable livre qui ait été écrit sur
l'économie politique jusqu'à cette époque et il joue un rôle très
important dans l'histoire de la science. La girouette des temps lui
apporte maintenant sa revanche, car tous les meilleurs économistes
d'Europe et d'Amérique gravitent aujourd'hui autour de cette opinion que
la conception de Condillac fut la vraie conception de l'économie
politique[78]. Il recevra justice après un oubli de cent vingt ans...»
[78] L'éditeur estimé des physiocrates, M. Eug. Daire, était bien
de cet avis dès 1847, quand dans ses _Mélanges d'économie
politique_, il reproduisait _le Commerce et le Gouvernement_
comme un livre classique, en le faisant précéder d'une
remarquable notice, t. I, p. 242 à 248.
Ce que nous pouvons conclure de cet examen rétrospectif, c'est que
Condillac, contrairement à la majorité des écrivains de son temps,
appartient à l'école libérale: il est partisan de la liberté absolue
d'importation et d'exportation, source pour une nation de la prospérité
de l'industrie, du commerce, de l'agriculture même. A l'encontre de son
frère, l'abbé de Mably, il regarde le droit de propriété comme sacré,
soit qu'il provienne de la première occupation, du partage ou de
l'héritage: il combat ainsi par avance Fourier, Babeuf ou Saint-Simon;
il se déclare enfin de l'école de Turgot plus que de celle de Rousseau.
Il était assez sagace pour prévoir la Révolution; mais, s'il avait pu,
il aurait été au-devant par des réformes, que tout le monde demandait
alors et que personne ne voulut faire. [Blank Page]
CHAPITRE VIII
LES DERNIÈRES ¼UVRES PHILOSOPHIQUES
_LA LOGIQUE_
_LA LANGUE DES CALCULS_
L'année même qui suivit la mort de l'abbé de Condillac, M. d'Autroche
publiait les deux lettres suivantes qu'on avait trouvées dans ses
papiers:
_Le comte Ignace Potocki, grand notaire de Lithuanie, à M. l'abbé de
Condillac._
/* De Varsovie, le 7 septembre 1777.
Monsieur, */
Vous jouissez du privilège des hommes célèbres: connu dans les pays
les plus éloignés, vous ignorez ceux qui vous lisent et que vous
éclairez. On a toujours cherché, consulté et
quelquefois ennuyé les philosophes. Souffrez à ce titre le
désagrément de votre état. Le Conseil préposé à l'éducation
nationale m'a chargé, Monsieur, de suppléer aux livres élémentaires
pour lesquels il n'a plus jugé à propos de publier la concurrence;
de ce nombre est la Logique. Comme je connais vos ouvrages, et que
le Conseil a suivi vos principes dans le système de l'instruction
publique pour les écoles palatines, personne ne saurait mieux
remplir que vous cette importante tâche. Vous avez travaillé pour
un prince souverain: refuseriez-vous d'appliquer votre ouvrage à
l'usage d'une nation qui devrait l'être? Je vous fais part,
Monsieur, du prospectus que nous avons publié. Nous ne demandons la
confection du Livre élémentaire de Logique français que pour le
mois de décembre 1779. Le Conseil d'éducation vous assure,
Monsieur, qu'il saura également priser et récompenser votre
travail.
Si vos occupations ne vous permettaient pas d'entreprendre cet ouvrage,
vous me feriez un plaisir bien sensible de m'indiquer la personne que
vous croiriez en France, aidée de vos lumières, en état de répondre à
nos vues. Ce ne sera toujours qu'un de vos élèves: il est à souhaiter
pour l'humanité que vous en ayez dans toutes les nations.
Je suis avec une parfaite considération, etc...»
Condillac répondit sans retard:
/* Monsieur, */
Le succès de mes ouvrages passe aujourd'hui mes espérances, et la
lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sera une époque
bien glorieuse pour moi, si mes talents répondent à l'estime que
vous me témoignez et à la confiance dont le Conseil m'honore.
Certainement, je ne me refuserai pas aux vœux d'une nation dont le
sort intéresse tout homme qui dans ce siècle peut avoir encore
l'âme d'un citoyen. Quant à la récompense, je l'ai déjà reçue;
c'est l'invitation du Conseil, c'est votre lettre. On dira, si j'ai
réussi, que vous m'avez demandé cet ouvrage, que vous l'avez
approuvé et qu'il a été utile; et les nations libres ne
savent-elles pas que la plus belle des récompenses, c'est la gloire
de les avoir bien servies?
Ce n'est pas, Monsieur, que je veuille me refuser à toute autre
récompense; par un refus qui serait plus vain que généreux, je
croirais manquer au Conseil, et je vous déclare que je recevrai
avec reconnaissance le prix offert dans le programme. Je voudrais,
Monsieur, pouvoir dès à présent vous dire avec quelques détails
comment je traiterai la Logique. Il s'agit surtout de bien
déterminer l'objet que je dois me proposer; d'y rapporter toutes
les parties de l'ouvrage et de tracer un chemin court, dans lequel
des obstacles, faciles à surmonter, donneront la confiance d'en
surmonter de plus grands. Il faut encore que les jeunes gens qui
liront cette Logique paraissent plutôt la faire eux-mêmes que de
l'apprendre de moi. Les choses qu'on fait le mieux sont toujours
celles qu'on a cherchées soi-même et trouvées, et la méthode
d'invention devrait être employée exclusivement dans les écoles.
Je travaillerai d'après ces vues générales, et je finirai cet
ouvrage avant le temps pour lequel vous me le demandez, afin
d'avoir celui d'y faire les corrections et les changements que vous
jugerez nécessaires.
Je suis, etc...»
C'était le moment où la Pologne demandait à Jean-Jacques Rousseau et à
l'abbé de Mably de lui donner une constitution. Condillac, retiré dans
sa terre de Flux, se mit aussitôt à l'œuvre, et il avait terminé sa
tâche à la fin de 1779. _La Logique_ parut l'année suivante[79].
C'était, d'ailleurs, le résumé de tous ses enseignements, le dernier mot
de sa méthode applicable à toutes les sciences. Le caractère de l'œuvre
a été très exactement déterminé par une phrase de Littré: «La
philosophie de Condillac est encore au fond le guide philosophique de
plus d'un savant qui prétend s'enfermer dans le cercle de ses études
spéciales.»
[79] Son titre exact était: _La Logique, ou les premiers
développements de l'art de penser_, ouvrage élémentaire, que le
Conseil préposé aux écoles palatines avait demandé et qu'il a
honoré de son approbation. Paris, L'Esprit et Debure, 1780,
in-8º.
Avant lui, Taine avait défini d'une façon familière, mais très
saisissante toute l'entreprise des philosophes du dix-huitième siècle,
dont Condillac est resté le maître incontesté:
«Ils supposent l'esprit de l'homme plein et comblé d'idées de toutes
sortes, entrées par cent sortes de voies, obscures, confuses,
perverties par les mots, telles que nous les avons lorsque nous
commençons à réfléchir sur nous-mêmes, après avoir pensé longtemps au
hasard. Ils débrouillent ces choses; et d'un monceau de matériaux
entassés, ils forment un édifice. Ils s'en tiennent là et ne prétendent
point aller plus loin. On les nomme idéologues, et avec justice: ils
opèrent sur des idées et non sur des faits; ils sont moins psychologues
que logiciens. Leur science aboutit dès l'abord à la pratique; et ce
qu'ils enseignent, c'est l'art de penser, de raisonner, de
s'exprimer[80].»
[80] _Les Philosophes français du dix-neuvième siècle._ Paris,
Hachette, 1869, p. 17.
Il suffira donc d'analyser brièvement cet ouvrage très court, que
Laromiguière, dit-on, lut huit fois de suite, et qui peut se résumer en
quelques pages; car Condillac, sûr de lui, ne discute pas et se contente
de procéder par une suite d'affirmations[81]. Dès la première page,
l'auteur déclare qu'il ne commencera pas «cette logique par des
définitions, des axiomes, des principes». Il commencera par «observer
les leçons que la nature nous donne». Si nous pouvions retrouver chez
les enfants le premier développement de nos facultés, ce serait le
meilleur moyen d'étudier l'action de la «nature». Mais, n'étant plus des
enfants, il faut bien examiner comment nous nous conduisons nous-mêmes
pour acquérir des connaissances certaines. Pour connaître les choses, un
premier coup d'œil ne suffit pas; il importe de les observer l'une
après l'autre. L'ordre successif dans lequel on les considère doit
ressembler à l'ordre simultané qui est entre elles. Cela constitue
l'analyse, cette opération qui décompose les choses pour les recomposer.
[81] Nous renvoyons pour cette analyse, comme pour la discussion
du système entier du philosophe, à un livre qui date déjà de plus
de quarante ans: _les Théories Logiques de Condillac_, par M. L.
ROBERT, agrégé de philosophie, 1869, in-8º.
Et Condillac, qui aime beaucoup se servir d'exemples pris dans la nature
elle-même, imagine cette description d'un château qui domine une vaste
campagne et dont le paysage, confus d'abord, ne peut apparaître
exactement à un voyageur que quand il examine successivement toutes les
parties. Puis, pour faire juger de la simplicité de sa méthode, il
ajoute qu'il n'y a pas jusqu'aux petites couturières qui n'en soient
convaincues. «Car si, leur donnant pour modèle une robe d'une forme
singulière, vous leur proposez d'en faire une semblable, elles
imagineront naturellement de défaire et de refaire ce modèle, pour
apprendre à faire la robe que vous demandez. Elles savent donc l'analyse
aussi bien que les philosophes.
«La nature nous apprend à aller du connu à l'inconnu. Ainsi, lorsqu'un
homme qui n'a point étudié veut me faire comprendre une chose, il prend
une comparaison dans une autre que je connais. Il en est de même quand
nous voulons essayer la classification des êtres. L'enfant, après avoir
eu l'idée d'un arbre, trouve commode de se servir de ce nom qu'il
connaît et de l'appliquer à toutes les plantes qui paraissent avoir
quelque ressemblance avec cet arbre. Sans qu'il eût dessein de
généraliser, son idée devient tout à coup générale; car il forme,
presque naturellement, des classes d'après ses besoins, c'est-à-dire
d'après sa manière de concevoir, bien mieux que d'après la nature des
choses. Mais les genres et les espèces sont dans notre esprit beaucoup
plus que dans la nature, où tout est distinct, et nous ne les
multiplions que pour nous régler dans l'usage des choses relatives à
nos besoins[82].»
[82] _Logique_, chap. XXII, p. 43.
En observant les objets sensibles, nous nous élevons naturellement à des
objets qui ne tombent pas sous les sens. Ainsi, le mouvement est un
effet que je vois, et cet effet a une cause que je nomme force. Pour
étendre la sphère de nos connaissances, il nous faut savoir conduire
notre esprit. Et pour apprendre à le conduire, il faut le connaître
parfaitement. Condillac est ainsi amené à analyser les facultés de
l'âme; il le fait en deux chapitres, dans lesquels il déploie toutes les
ressources de son talent et même une élégance de style plus remarquable
que celle qu'il montre d'ordinaire.
Dans la seconde partie de la _Logique_, l'auteur considère «l'analyse
dans ses moyens, dans ses effets, ou l'art de raisonner réduit à une
langue bien faite».
Nos erreurs, dit-il, «ont toutes la même origine, et viennent de
l'habitude de nous servir des mots avant d'en avoir déterminé la
signification. Il n'y a donc qu'un moyen de remettre de l'ordre dans la
faculté de penser, c'est d'oublier ce que nous avons appris, de
reprendre nos idées à leur origine et de refaire, comme Bacon,
l'entendement humain[83].»
[83] Chap. XXII, p. 100 et 107.
Le langage est ainsi le vrai moyen de bien raisonner. «Non seulement
toute langue est une méthode analytique, mais toute méthode analytique
est une langue.»
Puis, vient l'énumération du langage d'action ou la sensation analysée,
du langage articulé, qui analyse la pensée. Et ces premières langues les
plus bornées sont naturellement les plus exactes. Plus tard, quand on se
mit à parler pour parler, les langues se remplirent d'imperfections; et,
l'analyse disparaissant, l'art de raisonner s'est perdu.
Il faut donc refaire sa langue. Comment? Par l'analyse. C'est l'analyse
qui fait les langues; c'est à l'analyse à déterminer les idées[84].
C'est l'analyse qui nous montre d'où viennent les idées simples et
quelles sont les idées partielles qui entrent dans une idée comparée. Il
est inutile de recourir aux définitions. La synthèse est une méthode
ténébreuse; et, quoiqu'en disent Messieurs de Port-Royal, la seule
différence qu'il y ait entre elle et l'analyse, c'est qu'elle commence
toujours mal, tandis que l'analyse commence toujours bien.
[84] _Œuvres_, t. XXII, p. 137 et 147.
Pour démontrer combien le raisonnement est simple, quand la langue est
simple, Condillac prend l'exemple de l'algèbre. «Tout l'artifice du
raisonnement algébrique consiste en deux choses: établir l'état de la
question, c'est-à-dire traduire les données dans l'expression la plus
simple et dégager les inconnues. En métaphysique, quand on demande
quelle est l'origine de la génération des facultés de l'âme, la
sensation est l'inconnue que nous avons à dégager pour découvrir comment
elle devient successivement attention, comparaison, jugement. C'est ce
que nous avons fait, quand nous avons cherché les différentes
transformations par lesquelles passe la sensation pour devenir
l'entendement. Nos raisonnements, faits avec des mots, sont aussi
rigoureusement démontrés que pourraient l'être des raisonnements faits
avec des lettres[85].»
[85] T. XXII, p. 160.
Et cet artifice est le même dans toutes les sciences.
La théorie une fois exposée, on est conduit tout droit au dernier livre
de l'auteur.
_La Langue des calculs_ est un des ouvrages les moins connus de
Condillac, ce qui s'explique par sa forme peu attrayante et à coup sûr
étrange pour ceux qui ne sont pas initiés. De plus, il est inachevé, et
il faut bien connaître toute l'œuvre du philosophe pour en comprendre
la portée. Sa première édition eut peu de succès[86]. Son introducteur,
Laromiguière, au commencement de l'écrit qu'il a intitulé: _Paradoxes de
Condillac_, se demande assez ingénument «si le talent de l'auteur,
lorsqu'il exprime ses dernières pensées, était affaibli par l'âge ou
s'il avait acquis ce degré de perfection qui ne laisse subsister aucune
trace de l'art qui le produit; si la doctrine qu'il professe n'est
qu'une déduction brillante de paradoxes, ou bien la théorie la plus
vraie, le modèle le plus parfait du raisonnement». Et il s'en rapporte
au lecteur, disant que s'il avait su répondre à ces questions, il
n'aurait jamais songé à publier cette œuvre du maître[87].
[86] _La Langue des calculs_, ouvrage posthume et élémentaire,
imprimé sur les manuscrits autographes de l'auteur. Paris, Ch.
Houel, an VI, in-8º.
[87] _Paradoxes de Condillac et Discours sur la langue du
raisonnement_, par M. LAROMIGUIÈRE, professeur de philosophie à
la Faculté des lettres de Paris (nouv. édit., 1825).
C'est cependant son analyse que nous suivrons, car c'est encore la plus
claire qui ait été faite. Condillac n'avait jamais été mathématicien,
comme Descartes et Pascal; mais il ne s'en est pas moins proposé le
problème de faire sortir la science tout entière des mathématiques de la
logique. Il a remarqué, dans les divers genres de connaissances, que la
nature elle-même nous donne les premières leçons et que toutes les
autres sont dues à l'analogie. Fort de cette observation, il prétend
enseigner l'algèbre sans avoir aucune connaissance de l'algèbre, assuré
qu'il est que l'analogie lui indiquera les développements successifs, et
qu'à l'aide de déductions il trouvera l'algèbre et toutes ses méthodes.
Il lui faut d'abord constituer la langue de cette science, puisque selon
son éternel adage «une science se réduit à une langue bien faite». Il
l'appellera _la Langue des calculs_: et il la fera, ou la trouvera par
la nature et l'analogie.
La langue des calculs admet cinq dialectes: celui des doigts, celui du
langage ordinaire, celui des chiffres et celui des lettres de
l'alphabet, qui en comprennent deux.
Le dialecte des doigts, quand il est seul, est un calcul d'action; et
c'est dans ce calcul avec les doigts que Condillac voit le premier
calcul, comme dans le langage d'action il avait vu le premier langage.
Mais si les doigts exécutent le calcul, les mots le notent et le
traduisent. En ouvrant successivement, l'un après l'autre, les doigts
des deux mains, nous nous représentons une suite d'unités depuis un
jusqu'à dix; c'est la _numération_. Si après avoir compté jusqu'à dix,
nous fermons successivement les doigts, les nombres décroîtront
successivement d'une unité. Cette opération inverse peut s'appeler
_dénumération_.
Pour porter au delà de dix la numération par les doigts, il n'y a qu'à
prendre _dix_ pour unité; et alors, en rouvrant successivement les
doigts, on forme une suite, qui s'étend jusqu'à dix fois dix, ou _cent_.
De la même manière, on formera des suites, qui s'étendront jusqu'à dix
fois cent, ou _mille_; et c'est à la noter que servent les mots.
L'habitude de la numération doit la rendre plus facile et plus rapide.
Pour compter jusqu'à cinq par exemple, au lieu d'ouvrir successivement
tous les doigts d'une main, on en pourra ouvrir deux tout d'un coup,
puis deux encore, et puis un. Cette manière de numérer prend un nom
particulier; c'est l'_addition_, qui a son opération inverse, comme la
numération; et cette opération inverse est la _soustraction_.
On ne saurait faire beaucoup d'additions qu'on ne rencontre des nombres
égaux à ajouter. Cette espèce d'addition est encore susceptible d'être
abrégée, et alors elle prend le nom de _multiplication_, dont l'inverse
est la _division_.
Le germe de la science du calcul étant dans nos doigts, c'est la nature
qui nous donne les premières leçons, puisque l'addition et la
multiplication ne sont qu'une numération, dérivant de la numération
primitive.
Mais le dialecte des doigts ne peut suffire à exécuter les opérations
compliquées qui se présentent; Condillac l'abandonne, pour ne conserver
que les noms des nombres; et, par une opération moins simple, il traite
avec ces signes de la formation des puissances, de l'extraction des
racines, des fractions, des proportions et progressions. Il rattache
d'ailleurs toutes ces opérations à celles qu'il a exécutées avec les
doigts.
Allant plus loin, il trouve que les noms sont embarrassants et expriment
trop longuement les connaissances acquises, et qu'il serait plus simple
de se servir des signes; de là les chiffres et les lettres de l'algèbre.
C'est donc l'analogie qui nous fait trouver ces nouveaux dialectes; mais
il faut en faire usage peu à peu, comme lorsqu'on doit apprendre une
langue nouvelle, et traduire d'abord dans les deux dialectes qu'on veut
étudier ce qu'on a appris avec les deux premiers. Le raisonnement dépend
ainsi du choix des signes; et les opérations qui demandent la plus
grande contraction d'esprit se font d'elles-mêmes.
Tel est le travail de méthode poussé jusqu'à sa dernière puissance qui a
fait l'objet des méditations de Condillac dans ses dernières années.
Chemin faisant, il critique nombre de termes à peine français, qui
étaient encore employés de son temps et qui sortaient absolument des
règles de l'analogie qu'il avait posées, comme des quantités _complexes_
ou _incomplexes_, des parties _aliquates_, ou des parties _aliquantes_,
des fractions _exponentielles_, des _quantités imaginaires_, etc...
Il a sur le système décimal et sa notation des observations d'une
simplicité admirable. Il établit qu'un _dixième_, un _centième_ étant
l'inverse de _dix_ et de _cent_, leurs expressions doivent être
également inverses, et puisque _dix_ s'écrit 10, _cent_ 100, un
_dixième_ doit s'écrire 01, un _centième_ 001. Mais pourquoi _dix_
s'écrit-il par l'unité suivie d'un zéro, soit: 10? Il répond en
interrogeant l'analogie et en s'adressant aux doigts. Dans ce premier
dialecte, pour exprimer 10, il faut fermer le petit doigt et tenir
ouvert le doigt suivant. Pour exprimer le même nombre avec des
caractères, il suffit de copier ceux que la main nous offre: 1
représentera un doigt ouvert; 0, que nous appelons zéro, représentera le
petit doigt fermé; et ces deux caractères accolés, 10, signifieront
_dix_. Si cette remarque est vraie pour les chiffres arabes, elle est
encore plus frappante pour les chiffres romains, qu'il suffit de
regarder pour voir que c'est l'analogie qui les a formés. _Un_, _deux_,
_trois_, _quatre_ sont représentés par I, II, III, IIII, images visibles
des doigts levés. _Cinq_ est représenté par le caractère V, copie du
pouce et de l'index levés. Et l'on sait qu'anciennement les Romains, ou
les peuples dont ils avaient emprunté les caractères, avaient adopté la
progression quintuple, puisque, après avoir compté jusqu'à _cinq_, ils
recommençaient, et disaient _cinq et un_, _cinq et deux_, VI, VII,
jusqu'à _dix_, dont la forme X exprime deux cinq.
Quant à l'origine de l'algèbre, Condillac l'attribue à l'emploi des
cailloux,--_calculus_, _caillou_,--qui sont venus en aide aux doigts.
Quand on a voulu placer les unités simples dans un tas, les dizaines
dans un autre, il a été naturel de disposer ces tas sur une même ligne
pour en faire plus facilement le compte, et dès lors l'habitude ne tarda
pas à lier les centaines avec le troisième rang, les dizaines avec le
second, et les unités simples avec le premier. Et, après avoir inventé
les caractères, on a commencé à dire, par exemple, 4 centaines, 3
dizaines, 5 unités, et pour abréger on a écrit: 4c 3d 5u. L'habitude
faisant mettre les centaines les premières, les dizaines ensuite et
enfin les unités, on aura bientôt supprimé l'annotation et mis
simplement: 435. Mais, lorsqu'il fallut faire des calculs plus
compliqués et qu'on eut à sa disposition les caractères d'un alphabet,
on se servit probablement de ces caractères pour distinguer les
cailloux: on les plaça sur chacun et on dit le caillou _a_, le caillou
_b_, le caillou _c_, ou pour abréger _a b c_, substituant de la sorte
tout naturellement la lettre aux cailloux, et formant ainsi un nouveau
dialecte.