théories de Mably, accueillies du reste avec réserve et faites siennes
par Condillac non sans corrections[59]. Il y a pourtant, sur la richesse
et le luxe, les conséquences fatales qu'ils entraînèrent pour les États
depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, des observations très profondes,
qu'il serait singulièrement utile de méditer, et aussi un tableau de la
plupart des gouvernements de l'Europe au milieu du dix-huitième siècle,
d'autant plus intéressant, que les éléments ne s'en trouvent qu'assez
épars, et que quelqu'un qu'on interrogérait sur le régime politique
particulier de la Suisse, de l'Italie, des Provinces-Unies, de L'empire
d'Allemagne, de l'Angleterre, de la Suède, de la Pologne ou de Venise au
milieu du dix-huitième siècle serait peut-être très embarrassé pour
répondre exactement du premier coup.
[59] On raconte que Mably ayant présenté au prince de Parme les
vertus de Lacédémone avec une rudesse toute républicaine,
Condillac dut adoucir le passage, comme il avait corrigé les
travaux de Deleyre.
L'ouvrage tout entier traite de ce que nous appellerions aujourd'hui la
politique: on y retrouve beaucoup d'idées émises par Montesquieu et par
toute l'école philosophique de l'époque.
Une observation générale termine le _Cours d'études_; et bien qu'elle
ait été répétée plus d'une fois par les professeurs ou les précepteurs,
même à d'autres qu'à des princes, elle mérite d'être signalée dans les
termes précis où Condillac l'a présentée:
«Quand nous sortons des écoles, nous avons à oublier beaucoup de choses
frivoles, qu'on nous a apprises; à apprendre des choses utiles, qu'on
croit nous avoir enseignées; et à étudier les plus nécessaires, sur
lesquelles on n'a pas songé à nous donner de leçons.
«De tant d'hommes qui se sont distingués depuis le renouvellement des
lettres, y en a-t-il un seul qui n'ait été dans la nécessité de
recommencer ses études sur un nouveau plan?... Nous passons notre
enfance à nous fatiguer pour ne rien apprendre que des choses qui sont
inutiles; et nous sommes condamnés à attendre l'âge viril pour nous
instruire réellement...
«C'est à vous, Monseigneur, à vous instruire désormais tout seul. Je
vous y ai déjà préparé et même accoutumé. Voici le temps qui va décider
de ce que vous devez être un jour; car la meilleure éducation est celle
que nous nous donnons nous-mêmes. Vous vous imaginez peut-être avoir
fini; mais c'est moi, Monseigneur, qui ai fini; et tous, tous avez à
recommencer[60].»
[60] Dernier chapitre de l'_Histoire moderne_, t. XX, des
_Œuvres_, p. 540.
On sait que, les idées espagnoles ayant prévalu chez l'Infant avec tous
les préjugés de race, d'aussi sages conseils restèrent sans profit.
C'est du moins l'honneur de Condillac de les avoir donnés très
simplement et très courageusement. [Blank Page]
CHAPITRE III
CONDILLAC ÉCONOMISTE
Nul doute que le séjour de Condillac dans l'Orléanais et l'acquisition,
en 1773, de la terre de Flux n'aient été l'occasion pour lui de
s'intéresser aux études d'économie politique. Dans un éloge très
développé, prononcé aussitôt après sa mort devant la Société royale
d'agriculture d'Orléans, M. de Loynes d'Autroche raconte la venue du
philosophe dans la province. «Pour se dérober au spectacle affligeant de
la corruption toujours croissante de la capitale, M. l'abbé de Condillac
se choisit vers la fin de ses jours une retraite champêtre dans notre
pays: c'est là que rendu à la nature qu'il aimait, il coulait des jours
aussi paisibles, aussi purs que son cœur; c'est dans cet asile, embelli
par son goût, qu'il aimait à recevoir et qu'il recevait avec une
cordialité si vraie, une satisfaction si engageante de véritables
amis...»
Le Trosne, le conseiller au siège présidial d'Orléans,--un des premiers
adeptes de la «secte» économiste,--son collègue dans la magistrature, M.
de la Gueule de Coince, l'abbé de Reyrac, le chanoine de Loynes de Talcy
en faisaient partie, ainsi que Claude d'Autroche lui-même. Ce dernier
était un admirateur passionné des lettres classiques, le futur
traducteur des _Odes_ d'Horace, grand voyageur, que les richesses
artistiques de l'Italie avaient séduit et qui était déjà assez connu
pour être reçu par Voltaire à Ferney lors de son retour en France.
Propriétaire de vastes domaines en Sologne et du beau château de la
Porte, qui domine tout le val de Loire, il avait orné ses jardins de
statues mythologiques, qui s'y trouvaient encore il y a cinquante ans,
et il n'était pas éloigné des idées nouvelles, prisant la vertu des
républiques antiques. Au reste, l'intendant de la province, M. de
Cypierre, baron de Chevilly, passait aussi pour un novateur, tout comme
Turgot, qui allait devenir ministre, comme Lavoisier, qui appliquait à
la chimie la méthode même de Condillac, comme Dupont de Nemours ou
l'abbé Baudeau. D'Autroche et l'abbé de Condillac, qui avait trente ans
de plus que lui, se firent nommer le même jour membres ordinaires de la
Société royale d'agriculture d'Orléans, le 5 février 1776, sous la
présidence de M. Laisné de Sainte-Marie, un physiocrate déterminé. M.
l'abbé de Condillac remplaçait M. Mannau[61].
[61] Manuscrits de Dom Gérou, à la bibliothèque publique
d'Orléans, M. 487, t. Ier, p. <sc>LXXXIII</sc>.
Cette Société d'agriculture avait été établie par arrêt du Conseil
d'État du 18 juin 1762, en même temps qu'un certain nombre d'autres.
Elles devaient, dans l'esprit du gouvernement, former une sorte de
fédération et se communiquer réciproquement leurs travaux: il y en avait
une par généralité. La plus ancienne, celle de Bretagne, est de 1754.
Elle correspondait avec Orléans, aussi bien que celles de Paris, Rouen,
Nantes, Bordeaux. Chacune exposait les progrès réalisés dans la région;
et il est très curieux de voir, dès cette époque, préconiser l'emploi de
la marne, l'établissement des prairies artificielles, les soins de la
vigne.
Mais à cela ne se bornaient pas les travaux de la Société d'Orléans.
Elle embrassait les questions d'intérêt général et réclamait, pour les
campagnes, la diminution des fêtes chômées, la répression du
vagabondage, la réforme de la taille. Sortant un peu de ses
attributions, elle avait rédigé, dès le mois d'août 1762, un mémoire sur
l'abolition de toutes les prohibitions mises à l'entrée et à la sortie
des céréales, sur la liberté du commerce des grains, mémoire que
l'intendant libéral, M. de Cypierre, devait adresser au contrôleur
général[62]. Elle alla plus loin et fonda en 1765 un concours pour
récompenser les meilleurs écrits sur des sujets d'économie politique
qu'elle indiquerait, et elle offrit en 1773 un prix de 600 livres à
l'auteur qui aurait le mieux répondu à cette question: «Quel serait
l'avantage et le désavantage d'une nation qui rendrait, la première, une
liberté et une immunité complètes à son commerce?» On voit que dans
l'esprit de la Société, les doctrines du libre-échange n'avaient rien
d'effrayant[63]. Il faut ajouter que Malesherbes, un autre Orléanais,
et Turgot étaient alors en faveur près du pouvoir, et qu'à la cour, non
sans opposition, on les laissait appliquer leurs idées.
[62] Registres de la Société royale d'agriculture d'Orléans.
Archives du Loiret.
[63] Lettre du secrétaire perpétuel à M. de Cypierre du 2 mars
1773.
M. d'Autroche, dans sa notice sur Condillac, établit d'une façon assez
intéressante et à coup sûr très juste,--si on fait la part de la
phraséologie de l'époque,--la genèse des doctrines économiques dont le
médecin du feu roi, Quesnay, avait été naguère l'initiateur.
«La philosophie, si accoutumée à se passionner pour des nouveautés, ou
des erreurs, jalouse peut-être que cette science ne fût pas son ouvrage,
ne la regardait qu'avec mépris, ou du moins avec indifférence. Les
choses en étaient à ce point lorsque Louis XV mourut: la nation sembla
sortir alors de son long accablement. Le rayon de l'espérance que parut
suivre son jeune et nouveau monarque commença à la ranimer et à lui
rendre moins étrangères les questions qui touchaient au bonheur public.
On s'en occupa donc davantage: on discuta, on discuta plus; et, la
vérité triomphant de toutes ces choses, on vit la liberté du commerce
des grains, si combattue, cesser d'être un fantôme et marcher sans
entraves, revêtue du Sceau de l'Autorité.
«On peut juger aisément que M. de Condillac ne pouvait rester spectateur
inutile de tous ces débats...[64].»
[64] _Éloge de M. l'abbé de Condillac_, prononcé le 18 janvier
1781, p. 73.
En effet, devenu campagnard, Condillac s'était intéressé à ces
questions. Et comme il avait l'idée fixe de mettre toute science et
toute philosophie à la portée du vulgaire, il entreprit de constituer à
l'économie politique sa formule et, comme il disait toujours, «sa
langue».
C'est l'année même de son entrée à la Société d'agriculture, en 1776,
qu'il fit paraître _le Commerce et le Gouvernement considérés
relativement l'un à l'autre_, un volume, avec l'indication ordinaire du
lieu de publication: Amsterdam et Paris. Il se qualifiait sur le titre
de «membre de l'Académie française et de la Société royale d'agriculture
d'Orléans». Et, d'après la couleur du papier et les caractères
typographiques, il est à peu près certain que le livre fut imprimé à
Orléans, chez un éditeur très connu à cette époque, Couret de
Villeneuve. L'exemplaire de l'édition originale, que nous possédons,
porte le nom, à la première page, de Mme de Sainte-Foy.
L'ouvrage se divise en deux parties. Fidèle à son système, Condillac
repousse en principe toute définition de l'économie politique. «Si,
dit-il, au début de son livre, en définissant, on a l'avantage de dire
en une seule proposition tout ce qu'on veut dire, c'est qu'on ne dit
pas tout ce qu'il faut, et que souvent on ferait mieux de ne rien
dire[65].» Mais, mettant toujours l'homme au premier rang et appliquant
la psychologie aux besoins de l'homme vivant en société, il ne considère
la richesse et l'échange qu'au point de vue des services rendus et des
moyens propres à procurer l'abondance. Il se place dans le monde moderne
tel qu'il est constitué; mais il n'entend pas, comme les physiocrates,
imposer un gouvernement de son choix. Tous les gouvernements sont bons
qui laissent pratiquer la liberté. Aussi Condillac, de même qu'il avait
fait pour la philosophie, n'envisage l'économie politique que
relativement à la satisfaction des nécessités humaines, la dégageant des
principes de morale sociale, qui échappent à son observation.
[65] _Le Commerce et le Gouvernement_, 1re partie, chap. Ier, p.
24.
Il était donc très à son aise pour ramener à la sensation l'origine de
la science économique, qui est d'essence très positive.
La sensation étant le fait générateur de l'action et du développement de
l'esprit humain, elle donne à l'individu les facultés dont il use pour
satisfaire ses besoins, rechercher le plaisir, éviter la peine, en un
mot pour vivre. On dit qu'une chose est utile, lorsqu'elle sert à
quelques-uns de nos besoins, et qu'elle est inutile, lorsqu'elle ne sert
à aucun ou que nous n'en pouvons rien faire. Son utilité est donc fondée
sur le besoin que nous en avons. D'après cette utilité, nous l'estimons
plus ou moins: c'est-à-dire que nous jugeons qu'elle est plus ou moins
propre aux usages auxquels nous voulons l'employer. Or, cette estime est
ce que nous appelons _valeur_. Dire qu'une chose vaut, c'est dire
qu'elle est, ou que nous l'estimons bonne à quelque usage. La valeur
des choses est donc fondée sur leur utilité, ou, ce qui revient au même,
sur le besoin que nous en avons, ou, ce qui revient encore au même, sur
l'usage que nous en pouvons faire.
On donnera ainsi, dans un sens, de la valeur à des choses auxquelles,
dans un autre, on n'en donnait pas. Au milieu de l'abondance, on sent
moins le besoin, parce qu'on ne craint pas de manquer. Par une raison
contraire, on le sent davantage dans la rareté et dans la disette. Or,
puisque la valeur des choses est fondée sur le besoin, il est naturel
qu'un besoin senti donne aux choses une plus grande valeur, et qu'un
besoin moins senti leur en donne une moindre. La valeur des choses croît
donc par la rareté et diminue par l'abondance.
Tout cela est d'une évidence qui nous semble aujourd'hui bien primitive.
Mais il faut observer que l'économie politique était alors dans
l'enfance et que personne n'avait encore rédigé son acte de naissance.
«Chaque science, dit Condillac au début de son livre, demande une langue
particulière, parce que chaque science a des idées qui lui sont propres.
Il semble qu'on devrait commencer par faire cette langue; mais on
commence par parler et par écrire, et la langue reste à faire. Voilà où
en est la science économique: c'est à quoi on se propose de
suppléer[66].»
[66] _Le Commerce et le Gouvernement_, t. XXV des _Œuvres_, p.
7.
Le genre humain avait perdu ses titres: M. de Montesquieu les lui a
rendus! C'était un peu le travers du dix-huitième siècle de croire que
rien n'était connu avant lui. Les philosophes prétendaient régénérer le
monde; et, sur ce point, l'abbé de Condillac était bien de leur école.
C'est peut-être cette naïve confiance dans son génie qui lui a permis
de rendre de véritables services à la science, en se donnant comme
l'homme de deux ou trois idées, dont il recommençait, sans se lasser, la
très élémentaire démonstration.
_Le Commerce et le Gouvernement_ est l'application à une science
nouvelle--la science économique--des principes qu'il a développés dans
tous ses autres ouvrages. N'étant pas économiste, il a voulu se rendre
compte d'une matière inconnue pour lui: il y a appliqué sa puissance
d'analyse et la clarté naturelle de son esprit, et il a écrit un livre
qui n'est qu'un manuel, dans lequel est résumée toute la doctrine. Aucun
auteur n'est cité, aucun nom propre n'est prononcé; c'est une suite de
chapitres qui traitent du prix des choses, des marchés ou échanges, du
commerce, des salaires, du droit de propriété, de la monnaie, de la
circulation de l'argent, du change, du prêt à intérêt, de la vente des
blés, de l'emploi des terres, du luxe, de l'impôt, des richesses
respectives des nations.
Quelques morceaux sont tout à fait neufs pour le temps, comme ceux sur
le prêt à intérêt et le mécanisme du change. Il y a parfois des vues
originales; et, bien qu'étant, comme tout le monde alors, un peu
physiocrate, Condillac se sépare de la «secte» sur certains points.
Produire, dit-il, c'est donner de nouvelles formes à la matière:
«Lorsque la terre se couvre de productions, il n'y a pas d'autre matière
que celle qui existait auparavant, il y a seulement de nouvelles
formes, et c'est dans ces formes que consiste toute la richesse de
la nature. Les richesses naturelles ne sont donc que différentes
transformations[67].»
[67] _Le Commerce_, chap. IX, p. 73.
Sans doute, il n'est d'autre source de la matière que la terre; mais la
matière n'acquiert d'utilité que pour nous, ne devient richesse que par
une suite de modifications dues à l'action combinée de la nature et du
travail humain, ou bien du travail humain seul. La terre abandonnée à
elle-même produit surtout des choses inutiles. Ce n'est qu'à force
d'observations et de travail que nous venons à bout d'empêcher certaines
productions et d'en faciliter d'autres. C'est donc principalement au
travail du cultivateur que nous devons l'abondance des richesses
naturelles qui satisfont nos besoins ou servent de matières premières
aux arts. Aussi, dans l'agriculture, comme dans l'industrie et le
commerce, l'agent productif par excellence, c'est le travail. La nation
la plus utile sera donc celle où il y aura le plus de travaux dans tous
les genres[68].
[68] _Le Commerce_, 1re partie, chap. XXIX, p. 302.
Ces observations si vraies offensèrent les physiocrates. Leur doctrine
était tout d'une pièce; leur prophète avait un caractère sacré; les
disciples s'empressèrent de le défendre. L'un des plus acharnés fut
l'abbé Baudeau, qui, dans les _Nouvelles Éphémérides du citoyen_, ne
consacra pas moins de deux numéros à combattre l'importun qui venait
troubler leur domination incontestée.
«Le nom d'économiste, dit-il, est, je crois, dans le moment présent, un
titre qu'il ne faut pas donner à ceux qui le refusent, mais uniquement à
ceux qui l'acceptent. En agir autrement, c'est s'exposer à calomnier les
uns et les autres et par conséquent à commettre une lourde injustice.
Les vrais économistes sont faciles à caractériser par un seul trait que
tout le monde peut saisir. Ils reconnaissent un maître (le docteur
Quesnay), une doctrine (celle de la _Philosophie rurale_ et de
l'_Analyse_ économique_),_des livres classiques (la _Physiocratie_),
une formule (le _Tableau économique_), des termes techniques, absolument
comme les antiques lettrés de la Chine[69].
[69] Année 1776, t. IV et V: «Observations économistes à M.
l'abbé de Condillac sur son livre _Du commerce et du
gouvernement_.»
«Ce corps de doctrine que nous avons adopté, ce maître que nous suivons,
ces livres fondamentaux que nous développons, cette formule à laquelle
nous sommes attachés, ce système enfin (car c'en est un, puisqu'il
consiste dans un enchaînement méthodique de principes et de
conséquences), ce système est-il véritable, est-il erroné? Est-il pour
le souverain et pour le peuple une source de prospérité ou de ruine?
C'est le temps qui le fera voir, c'est la postérité qui le jugera.»
Il n'est pas permis de sortir de la grande maxime de Quesnay: «Que le
souverain et la nation ne perdent jamais de vue que la terre est
l'unique source des richesses et que c'est l'agriculture qui les
multiplie[70]!»
[70] _Maximes générales du gouvernement économique d'un royaume
agricole_; troisième maxime.
Plus calme et plus raisonnée fut la réfutation que tenta un collègue de
Condillac à la Société d'agriculture d'Orléans, son ami Le Trosne,
devenu avocat du roi au présidial, l'élève du grand Pothier. Il
l'attaqua d'abord dans une courte brochure (1776); puis, l'année
suivante, il publia tout un volume intitulé: _De l'Intérêt social par
rapport à la valeur, à la circulation et au commerce intérieur et
extérieur_.
Quelques-unes des critiques qu'il présentait semblaient assez
justifiées. Condillac avait prétendu qu'un échange suppose deux choses:
production surabondante, «parce que je ne puis échanger que mon
surabondant», et consommation à faire, «parce que je ne fais l'échange
qu'avec quelqu'un qui fait le commerce». Le Trosne observe que dans une
société formée, où il y a une grande concurrence de vendeurs et
d'acheteurs, toutes les marchandises obtiennent une valeur qui est assez
constante pour ne point dépendre du besoin particulier d'un contractant;
et que, d'autre part, le surabondant est très nécessaire pour répondre
aux besoins de la société, l'entrepreneur de culture qui produit plus de
blé qu'il n'en faut pour sa consommation étant très assimilable au
marchand qui achète de la marchandise pour la revendre, à l'horloger,
par exemple, qui a des montres surabondantes pour ses clients[71]. Puis,
une longue discussion s'élève entre eux pour savoir si les échanges se
font «valeur égale pour valeur égale», ou si l'échange est la source
d'un avantage réciproque pour chacun des contractants. On invoque
l'opinion de Turgot; et Condillac finit par admettre que, dans une
société où l'échange est la condition de la vie commune, la valeur est à
la fois l'estime particulière que chacun fait des choses et l'estime
générale que la société en fait elle-même dans les marchés.
[71] Nous avons beaucoup utilisé pour ce chapitre un ouvrage
récent intitulé justement: _Condillac économiste_ (Paris,
Guillaumin, 1903, in-8º). L'auteur, M. Auguste LEBEAU, a traité
le sujet avec compétence et en ne négligeant aucune source
d'information.
Enfin, Le Trosne reproche à Condillac d'être partisan de l'impôt unique
sur la propriété foncière, d'après cette idée que tous les citoyens sont
salariés les uns des autres, à l'exception des propriétaires, et que si
l'industrie et le commerce augmentaient réellement la masse des
richesses, on pourrait admettre d'autre part que le commerce réduirait
le salaire et le profit[72].
[72] _Le Commerce_, 1re partie, chap. XXVIII, p. 291, 394, 299.
A quoi le physiocrate, qui aurait dû cependant, selon Quesnay, soutenir
que la terre est la seule source de la richesse, objecte que l'artisan,
dont l'industrie est autant productive que celle du colon, doit
contribuer lui aussi à la dépense publique[73]. Et M. d'Autroche ajoute
qu'il y a une injustice criante à taxer le laboureur propriétaire en le
forçant à abandonner un héritage qu'il aurait tant d'intérêt et de
moyens d'améliorer au profit de sa famille[74].
[73] LE TROSNE, _De l'intérêt social, etc._, édition des
_Physiocrates_, 1846, in-8º, chap. V: «Examen de la doctrine de
M. l'abbé de Condillac...».
[74] _Éloge de M. l'abbé de Condillac_, p. 79.
Toute la seconde partie de l'ouvrage de Condillac est consacrée à
démontrer la nécessité de la liberté commerciale. «Nous avons vu,
dit-il, comment les richesses, lorsque le commerce jouit d'une liberté
entière et permanente, se répandent partout. Elles se versent
continuellement d'une province dans une autre. L'agriculture est
florissante: on cultive les arts jusque dans les hameaux; chaque citoyen
trouve l'aisance dans un travail de son choix; tout est mis en valeur,
et on ne voit pas de ces fortunes disproportionnées qui amènent le luxe
et la misère.
«Tout change à mesure que différentes causes portent atteinte à la
liberté du commerce. Nous avons parcouru ces causes: ce sont les
guerres, les péages, les douanes, les maîtrises, les privilèges
exclusifs, les impôts sur la consommation, les variations des monnaies,
l'augmentation des mines, les emprunts de toutes espèces de la part du
gouvernement, la police des grains, le luxe d'une grande capitale, la
jalousie des nations, enfin l'esprit de finance qui influe dans toutes
les parties de l'administration.
«Alors, le désordre est au comble. La misère croît avec le luxe; les
villes se remplissent de mendiants; les campagnes se dépeuplent, et
l'État, qui a contracté des dettes immenses, ne semble avoir encore de
ressources que pour achever sa ruine[75].»
[75] _Le Commerce et le Gouvernement_; conclusion, p. 527-528.
Toutes ces considérations, présentées comme des suppositions, sont en
réalité la peinture fort exacte de l'état des choses à l'époque même et
de l'influence que le commerce et le gouvernement peuvent avoir l'un sur
l'autre. Une troisième partie, annoncée par l'auteur, n'avait plus de
raison d'être: son livre présentait un tout complet, digne de retenir
l'attention par la diversité des sujets traités.
Peut-être après avoir constaté la valeur des travaux de Condillac sur
ces questions nouvelles pour lui, comme elles l'étaient alors pour la
plupart, trouvera-t-on exagéré le jugement de J.-B. Say dans son
_Traité d'économie politique_: «Condillac a cherché à se faire un
système particulier sur une matière qu'il n'entendait pas; mais il y a
quelques bonnes idées à recueillir parmi le babil ingénieux de son
livre.»
Il y avait mieux que cela; car, sur certains points, le «système
particulier» de Condillac était singulièrement en avance sur son temps,
puisque son ouvrage parut en France avant celui d'Adam Smith, en
Angleterre, la _Recherche sur la nature et les causes de la richesse des
nations_, qui devint le véritable évangile de l'économie politique.
J.-B. Say déclare, du reste, que depuis Adam Smith, les autres
économistes, physiocrates ou non, n'existaient pas. Il ne faut plus
parler de Quesnay, Le Trosne, Mercier de la Rivière, Cantillon, Graslin,
Condillac: «Leurs erreurs ne sont pas ce qu'il s'agit d'apprendre, mais
ce qu'il faut oublier.»
Les contemporains ne furent pas toujours plus équitables. Grimm, qui n'a
pas oublié ses rancunes ou celles de Diderot, écrivait, non sans ironie,
dans sa _Correspondance_:
«Ce livre a fait grand bruit d'abord pour avoir été arrêté par la
Chambre syndicale des libraires et imprimeurs. La confrérie doit se
féliciter que les lumières du gouvernement agricole aient trouvé enfin
un vengeur plus illustre que les Rouland, les Baudeau et toute leur
triste cohorte.