Mais ce fut certainement dans cette partie du faubourg Saint-Germain
qui avoisinait l'hôtel du duc de Nivernois, ancienne demeure du maréchal
d'Ancre, restaurée par l'architecte Peyre et le sculpteur Rameau,
située, comme l'on sait, dans le commencement de ce qui est aujourd'hui
la rue de Tournon. L'abbé était un assidu de cette maison si
hospitalière, dont deux écrivains distingués de ce temps ont retracé
agréablement le souvenir[48]. Il y rencontrait la comtesse de Boufflers
et son fils, les Choiseul, les Ségur, la maréchale de Mirepoix, le
cardinal de Bernis, l'abbé Barthélemy, Saint-Lambert, Beaumarchais.
[48] _Le Duc de Nivernais_, par Lucien PÉREY, 2 vol. (1891) et
_la Comtesse de Rochefort et ses amis_, par M. DE LOMÉNIE (1870),
in-8º.
A la pension que lui accorda libéralement le ministre du Tillot
s'arrêtèrent les relations de Condillac avec Parme. Il faut pourtant
observer que lui, comme M. de Kéralio, occupaient en Italie une
situation particulière. Dans les instructions diplomatiques données par
Choiseul au baron de la Houze, successeur de Rochechouart, comme
représentant de la France, qui sont datées de Versailles du 5 octobre
1766, on lit la phrase suivante:
«Parmi les Français qui résident à Parme, il y en a qui, par leur
naissance ou par leurs emplois, méritent que le Ministre du Roi leur
marque des attentions particulières, tels sont le bailly de Rohan, le
sieur de Kéralio et l'abbé de Condillac. Le baron de la Houze tâchera de
se concilier leur confiance, de manière que, sans affecter aucune
curiosité indiscrète, il puisse être informé par eux de ce qui pourrait
se passer d'intéressant dans l'intérieur de la cour de l'Infant[49].»
[49] _Recueil des Instructions, etc._ Naples et Parme. Paris,
1873, in-8º, p. 213.
La politique, pourtant fort active, qui évoluait autour du duché de
Parme et de la Savoie, ne semble pas avoir jamais préoccupé Condillac;
mais Kéralio, qui avait déjà été chargé de diverses missions, resta plus
longtemps en Italie; et quand il rentra en France, par une singulière
rencontre, il obtint la jouissance viagère du petit Luxembourg, se
retrouvant à la fois près de son vieil ami et près de son protecteur le
duc de Nivernois. [Blank Page]
CHAPITRE VI
RETOUR A PARIS
L'ACADÉMIE FRANÇAISE
LE _COURS D'ÉTUDES_
A peine réinstallé à Paris et tout glorieux encore de la mission qui lui
avait été confiée, Condillac fut élu à l'Académie française, en
remplacement de l'abbé d'Olivet. Il y avait peu de liens communs entre
son prédécesseur et lui, si ce n'est le culte de la langue française et
peut-être aussi les souvenirs d'un état que l'abbé d'Olivet avait
abandonné moins vite que lui, après un noviciat de dix ans chez les
Jésuites. Mais l'historien de l'Académie, très célèbre en son temps,
avait été avant tout un classique et un homme de tradition. A coup sûr,
il n'avait point partagé les idées de Condillac et surtout ses
relations: son éloge pouvait être fait d'une façon plus compétente par
son élève, l'abbé Batteux[50]. Le nouvel académicien se borna sur son
prédécesseur à des phrases banales. Selon la mode d'alors, qui avait
valu un si grand succès à Buffon à l'occasion de son discours sur le
style, Condillac prit une thèse personnelle qu'il développa, comme une
sorte de manifeste, dans des pages qui ne manquent pas d'éloquence et
dont le ton général indique très clairement combien les idées qui furent
celles de la Révolution étaient déjà répandues parmi les esprits
éclairés de l'époque. Après quelques mots de compliments nécessaires,
Condillac trace à larges traits un tableau des progrès de l'esprit
humain depuis la barbarie jusqu'à nos jours, en passant par l'époque
romaine, par le moyen âge, les Croisades, la Renaissance. Il y aurait
beaucoup à dire sur ces jugements rapides, dont quelques-uns étonnent,
comme l'affirmation que «l'érudition aveugle éteignit le goût qui
commençait avec Marot et que les lettres ne pouvaient pas renaître dans
un siècle fait pour admirer Ronsard».
[50] C'est l'abbé Batteux qui reçut Condillac au nom de
l'Académie, le 22 décembre 1768. Son discours ne nous apprend
rien de particulier.
Naturellement, après l'apothéose de Richelieu, viennent celles de Louis
XIV et de Louis le Bien-Aimé, avec cette restriction, cependant, que
«l'érudition n'était pas encore sans ténèbres et que la saine critique
était à naître»; car on paraissait «refuser aux modernes la faculté de
penser», et on apercevait trop tard «la lumière qui se répandait» et
dont on avait besoin pour étudier avec profit.
C'est toujours l'idée chère au dix-huitième siècle, que le dix-neuvième
a aussi singulièrement exaltée, qu'avant «les philosophes» ou avant
«les critiques» on était incapable de connaître la vérité: ce que
Condillac avait proclamé un peu naïvement et sans modestie au
commencement de son discours: «Après avoir essayé de faire l'analyse des
facultés de l'âme, j'ai tenté de suivre l'esprit humain dans ses
progrès. D'un côté, j'ai observé ces temps de barbarie, où une ignorance
stupide et superstitieuse couvrait toute l'Europe; et de l'autre, j'ai
observé les circonstances qui, dissipant l'ignorance et la superstition,
ont concouru à la renaissance des lettres: deux choses qui s'éclairent
mutuellement lorsqu'on les rapproche.»
Nous avons retrouvé dans les papiers de Condillac l'exemplaire de ce
discours, édité par la veuve Regnard, imprimeur de l'Académie française,
avec les corrections que l'auteur y a faites. C'est sur l'éloge de Louis
XV, le _Bien-Aimé_, que portent les plus importantes suppressions. Il y
avait pourtant là quelques souvenirs particuliers dignes d'intérêt.
«J'ai été, disait-il, le témoin des épanchements de l'âme paternelle du
roi: l'honneur que j'ai eu d'être chargé de l'instruction d'un de ses
petits-fils m'en a rendu en quelque sorte le confident. Que j'aimerais à
mettre sous les yeux les détails intéressants de leur commerce! Vous y
verriez le Monarque sensible répandre tour à tour les plus sages
conseils pour la conduite et les plus touchantes consolations dans les
malheurs».
A la fin de cette même année 1768, l'abbé de Condillac figure parmi les
dix-huit philosophes que le baron de Gleichen présenta au jeune roi de
Danemark[51]; mais le 17 avril 1770, il ne se trouve plus parmi les
dix-sept réunis chez Mme Necker pour élever une statue à Voltaire[52].
Et pourtant jusqu'au bout Voltaire avait été un de ses admirateurs; il
avait approuvé hautement sa nomination à l'Académie. Il écrivait alors à
La Harpe: «Nous avons perdu un très bon académicien dans l'abbé
d'Olivet: il était le premier homme de Paris pour la valeur des mots;
mais je crois que son successeur, l'abbé de Condillac, sera le premier
homme de l'Europe pour la valeur des idées. Il aurait fait le livre de
l'_Entendement humain_, si M. Locke ne l'avait pas fait et, Dieu merci,
il l'aurait fait plus court[53].» Et quelques jours après sa réception,
il disait: «Je trouve beaucoup de philosophie dans le discours de M.
l'abbé de Condillac. On dira peut-être que son mérite n'est pas à sa
place dans une compagnie consacrée uniquement à l'éloquence et à la
poésie; mais je ne vois pas pourquoi on exclurait d'un discours de
réception des idées vraies et profondes, qui sont elles-mêmes la source
cachée de l'éloquence.»
[51] _Correspondance de Grimm_, t. VIII (15 décembre 1768), p.
213.
[52] _Correspondance de Grimm_, t. XI, p. 15.
[53] Lettre du 31 octobre 1768. _Œuvres complètes de Voltaire_,
édit. Garnier, 1882, in-8º, t. XIV de la _Correspondance_, p.
151.
Peu assidu aux séances, très retiré du monde, Condillac se consacra
désormais à la rédaction et à l'impression de son _Cours d'études pour
l'instruction du prince de Parme_[54], qu'il avait obtenu la permission
de publier et au sujet duquel il éprouva même quelques ennuis de la part
de l'humeur changeante de la Direction de la librairie[55].
[54] Le vol. _Ital._ 1550 au département des manuscrits de la
Bibliothèque nationale contient (fol. 238 à 260) des variantes et
corrections autographes faites par Condillac sur les épreuves de
son édition du _Cours d'études_, imprimée à Deux-Ponts.
[55] Le _Cours d'études_ parut à Parme et à Paris de 1769 à 1773,
non sans difficulté; car un instant il fut interdit en France.
_Correspondance, etc._, t. XI, p. 109 (août 1775).
Ce _Cours d'études_ est une œuvre considérable, qui ne comprend pas
moins de seize volumes, et même dix-sept, si on compte le traité _De
l'étude de l'histoire_, qui est attribué à l'abbé de Mably[56]. Un long
«discours préliminaire» expose le plan de Condillac et la façon dont il
entend l'exécuter. Ici encore, le philosophe se retrouve avec son
système raisonné et ses idées personnelles. «La méthode que j'ai suivie,
dit-il, paraîtra nouvelle, quoique dans le fond elle soit aussi ancienne
que les premières connaissances humaines. Il est vrai qu'elle ne
ressemble pas à la manière dont on enseigne; mais elle est la manière
même dont les hommes se sont conduits pour créer les arts et les
sciences. Pour faire usage, dans l'éducation, de l'unique méthode à
laquelle nous devons tout ce que nous avons appris, il faut d'abord
faire connaître à un enfant les facultés
de son âme et lui faire sentir le besoin de s'en servir. Si l'on
réussit à l'un et à l'autre, tout deviendra facile; car, au lieu
d'imaginer autant de principes, autant de règles qu'on en distingue dans
les arts et dans les sciences, on n'aura plus qu'à observer avec
lui[57].»
[56] _Correspondance littéraire de Grimm et Diderot._ Édit.
Tourneux, t. X, p. 331, 333 (janvier 1774). Le manuscrit de cet
ouvrage se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal, no 3222.
[57] Condillac affirme que les premières leçons de métaphysique,
débarrassées de l'ancien langage des écoles, sont accessibles à
l'intelligence d'un enfant de sept à huit ans, que l'on a rendu
capable de quelque attention. «Après qu'on lui a fait comprendre
de quelle manière notre esprit acquiert des idées et comment nous
les exprimons par des mots, il n'est plus effrayé par ces
expressions abstraites de substantif, de genre, de nombre, dont
il est aisé de lui rendre l'acception aussi familière que celle
des termes les plus communs, et alors il peut suivre sans
beaucoup de peine les procédés du langage.» Par la même raison,
Condillac établit qu'il ne faut faire commencer l'étude des
langues anciennes, du latin particulièrement, qu'à dix ou douze
ans, parce que «avant d'entreprendre l'étude d'une nouvelle
langue, il faut savoir la sienne et surtout avoir assez de
connaissance pour n'être arrêté que par les mots». Et il
conseille ensuite d'apprendre beaucoup de mots à l'enfant, avant
de l'ennuyer par la syntaxe et les règles.
Ces observations, Condillac les fit chaque jour avec son élève, essayant
de redevenir enfant pour lui. Quand il l'eut fait réfléchir sur les
moindres actes de sa vie, il passa aux lectures des meilleurs écrivains,
pour lui donner des modèles du beau et les lui rendre familiers. C'est
alors que, pour le soutenir dans ses recherches, il lui composa une
_Grammaire_, bientôt suivie de _l'Art de penser_, _l'Art d'écrire_ et
_l'Art de raisonner_, qui, dit-il, «ne sont dans le fond qu'un seul et
même art». En effet, quand on sait penser, on sait raisonner, et il ne
reste plus, pour bien parler et pour bien écrire, qu'à parler comme on
pense et à écrire comme on parle. Toutes ces études avaient pour but de
former l'esprit du jeune prince et de le préparer à d'autres
connaissances; et c'est alors qu'il lui fit étudier l'histoire.
«Je considère l'histoire, poursuit-il, comme un recueil d'observations
qui offre aux citoyens de toutes les classes des vérités relatives à
eux... Un prince doit apprendre à gouverner son peuple: il faut donc
qu'il s'instruise en observant ce que ceux qui ont gouverné ont fait de
bien et ce qu'ils ont fait de mal; et cette étude, par conséquent,
embrasse tout ce qui peut contribuer au bonheur et au malheur des
peuples...; toutes les choses qui ont concouru à former les sociétés
civiles, à les perfectionner, à les défendre, à les corrompre, a les
détruire.»
Aussi, tantôt il ne fait connaître que la suite des événements, pour en
indiquer «le fil»; tantôt il les développe avec toutes les circonstances
qui se sont transmises jusqu'à nous, lorsque ce sont des «germes où se
préparent des révolutions.» Il divise l'histoire en périodes, qui
chacune se termine par une révolution dont il expose la cause et les
conséquences.
L'enfant pouvait ainsi se porter vers l'étude avec un esprit exercé. Il
connaissait les facultés de son âme; il avait observé les sociétés dans
leur origine: son goût s'était formé par la lecture, et les découvertes
des philosophes avaient achevé de développer sa raison. Tout s'était
fait avec la même méthode et les mêmes principes, puisque tous les arts
se confondent en un seul.
Cela étant, il semble inutile d'analyser ici les quatre volumes qui ont
pour titre: _la Grammaire_, _l'Art de penser_, _l'Art d'écrire_, _l'Art
de raisonner_. On y retrouverait toutes les idées que Condillac a
développées dans ses autres ouvrages[58].
[58] Après les avoir résumés, La Harpe conclut en disant de leur
auteur: «C'est l'esprit le plus juste et le plus lumineux qui ait
contribué, dans ce siècle, aux progrès de la bonne
philosophie.»--LA HARPE, _Philosophie du dix-huitième siècle_, t.
II, p. 187 et suiv.
Les études historiques se trouvaient tout à fait en dehors de ses
précédents travaux; aussi lui ont-elles coûté des recherches
considérables.
L'_Histoire ancienne_ comprend six volumes: elle commence à l'histoire
des Hébreux et des Grecs pour embrasser toute la longue période qui
s'étend jusqu'à la chute de Constantinople et de l'empire d'Orient. Une
grande part est faite--et c'était une nouveauté considérable pour le
temps--aux institutions, aux lois et à leur influence sur le
développement de la population. Quelques vues originales sont
heureusement présentées: on y trouve des jugements intéressants sur les
grands hommes ou ceux que la tradition a regardés comme tels. Pour n'en
citer qu'un, résumant son opinion sur Auguste, qu'il appelle Octavius,
il observe que «César ne dut son élévation qu'à lui-même, tandis que
l'autre dut la sienne aux circonstances, et il les trouva si favorables,
qu'il se fût épargné bien des cruautés, s'il eût eu plus de courage ou
de talents. Il dut ses soldats à l'adoption du dictateur, le besoin que
la République eut de lui à la conduite inconsidérée d'Antoine...
Octavius a régné. Il fallait donc qu'il fût loué: et nous ignorerions sa
vie, s'il eût été possible de la faire oublier. Cruel, perfide et lâche,
il a eu encore les superstitions des petites âmes.» Ces dernières
considérations étaient à l'adresse de son élève, aussi bien que le livre
XIe intitulé: _La Prévoyance est nécessaire aux souverains. Comment elle
s'acquiert._ Mais ce qui s'adresse au public et ce qui caractérise
l'œuvre, ce sont les chapitres où il est traité de la passion des
Romains pour les arts, pour la science, pour le spectacle; de leurs
occupations, de l'urbanité romaine, du goût persistant pour la
philosophie, pour la jurisprudence, etc.; toutes réflexions que nous
serions tentés de croire très personnelles, si Condillac n'était pas
contemporain de l'auteur des _Considérations sur les causes de la
grandeur des Romains et de leur décadence_.
Même observation pour l'_Histoire moderne_, qui comprend également six
volumes et va jusqu'à la paix d'Utrecht, embrassant tout ce qu'il faut
savoir de l'histoire de l'Europe pour bien comprendre l'histoire de la
France. Mais la dernière partie de l'ouvrage est une véritable apologie
de la science et de la philosophie du dix-huitième siècle, digne de
rivaliser avec le _Discours préliminaire de l'Encyclopédie_.
S'adressant au jeune prince de Parme, il lui disait: «Sans vous parler
de toutes les erreurs, je vous en ai fait connaître assez pour vous
faire voir comment on se trompe: sans vous parler de toutes les vérités,
il s'agit actuellement de vous faire voir comment on doit se conduire
pour être assuré d'en trouver... Rappelez-vous, Monseigneur, le temps où
vous avez vu les sociétés commencer et où les hommes encore sans
expérience voyaient la terre comme une surface plane et les cieux comme
une voûte à laquelle tous les astres étaient attachés. Ce sont ces
hommes ignorants qui ont su se mettre tout à coup dans le chemin de la
vérité: car vous les avez vus commencer par observer la terre et les
cieux.» Tout réside dans une «bonne méthode» pour conduire l'esprit.
Repoussant le scepticisme représenté pour lui par Bayle, Condillac veut
bien reconnaître que «les erreurs de Descartes étaient un pas vers la
vérité». Puis, il exalte ce qu'il appelle «le commencement de la vraie
philosophie»; les découvertes de Kepler, Copernic, Galilée, Newton
surtout; les progrès de l'algèbre et de l'optique, de la géométrie, de
l'astronomie; il compare l'avancement des sciences à celui des lettres,
et termine par les progrès de la politique: beau sujet d'études pour un
jeune prince, idées généreuses qui se répandaient dans les cours
d'Europe, justement à l'époque où tous les États étaient sous le
pouvoir des plus mauvais rois et des pires gouvernements.
Il ne semble pas que Condillac, malgré ses soins si persévérants et sa
méthode nouvelle, ait réussi à faire de son élève un monarque modèle.
Dès l'année qui suivit son départ définitif de Parme, Voltaire écrivait
à d'Alembert: «J'apprends que le prince passe la journée à voir des
moines et que sa femme, Autrichienne et superstitieuse, sera la
maîtresse.» C'est cependant contre ce danger particulier que l'abbé de
Condillac avait essayé de le prémunir. Dans une page très curieuse de
son _Cours d'études_, il écrit en parlant de la religion: «On est
également condamnable lorsqu'on nie les choses, parce qu'on ne les a pas
vues, ou parce qu'on ne les comprend pas, et lorsqu'on croit légèrement,
sans avoir examiné l'autorité de ceux qui les rapportent. Un esprit sage
évitera donc l'une et l'autre de ces extrémités. Tous ne sont pas
obligés de raisonner sur la religion, mais tous sont obligés de
l'étudier avec humilité. Il faut qu'un prince soit à cet égard plus
instruit qu'un simple particulier, puisqu'il est dans l'obligation de
donner l'exemple.
«Vous ne sauriez être trop pieux, Monseigneur; mais si votre piété n'est
pas éclairée, vous oublierez vos devoirs pour ne vous occuper que de
petites pratiques. Parce que la prière est nécessaire, vous croirez
toujours devoir prier; et, ne considérant pas que la vraie dévotion
consiste à remplir votre état, il ne tiendra pas à vous que vous ne
viviez dans votre cour comme dans un cloître. Les hypocrites se
multiplieront autour de vous. Les moines sortiront de leurs cellules;
les prêtres quitteront le service de l'autel pour venir s'édifier à la
vue de vos saintes œuvres... Vous prendrez insensiblement leur place,
pour leur céder la vôtre: vous prierez continuellement, et vous croirez
faire votre salut; ils cesseront de prier, et vous croirez qu'ils font
le leur. Étrange contradiction, qui pervertit les ministres de l'Église,
pour donner de mauvais ministres à l'État.»
Autant que les dévots, Condillac redoutait les flatteurs et les
incapables. Dans un autre passage de son _Histoire moderne_, après un
magnifique éloge de Rosny et de Henri IV, il disait: «Je tremble,
Monseigneur, quand j'y pense: car des États aussi petits, aussi
tranquilles, aussi soumis que ceux de Parme ne donnent de puissance que
ce qu'il faut précisément pour s'endormir...»
Il y aurait encore plus d'une observation piquante à faire après avoir
lu ce _Cours d'études_, revu tout à loisir par l'abbé de Condillac: ce
serait, par exemple, de noter le goût du moment et les auteurs les plus
en vogue chez ceux qui alors se piquaient de bel esprit; sous ce
rapport, l'auteur de _l'Art d'écrire_ était un vrai professeur de
littérature française. Parmi les écrivains que recommande Condillac, les
uns sont bien oubliés aujourd'hui, les autres gardent une gloire
immortelle, mais dont l'éclat varie un peu avec le temps. Ainsi le
«poète» le plus souvent cité est Despréaux,--comme on disait encore au
dix-huitième siècle,--d'abord pour son _Lutrin_, et, ce qui se comprend
mieux, pour les _Épîtres_, les _Satyres_ et _l'Art poétique_; puis
viennent quelques tragédies de Corneille, quelques comédies de Molière
et de Regnard, toutes les pièces de Racine dont il importe de
«recommencer la lecture une douzaine de fois» et qu'il faut apprendre
par cœur; _la Henriade_ et l'_Essai sur la poésie épique_ de Voltaire.
A côté de ces chefs-d'œuvre si connus, Condillac place les _Tropes_ de
M. du Marsais, _l'Origine des_ _lois_ de Goguet, l'ouvrage de la
marquise du Châtelet sur Newton, la _Préface_ de Cotes, la belle épître
de M. de Voltaire sur le grand philosophe anglais, le _Traité de la
sphère_ de M. de Maupertuis, la _Géométrie_ de M. Le Blond.
Pour l'instruction religieuse, à laquelle Condillac attache beaucoup
d'importance, il ne sort pas de trois livres: le _Catéchisme_ de l'abbé
Fleury, la _Bible_ de Royaumont, le _Petit Carême_ de Massillon. Et il
faut les «recommencer bien des fois». Fénelon, Bossuet surtout,
n'existaient plus alors comme écrivains; ils n'ont retrouvé crédit, avec
Bourdaloue, qu'au milieu du siècle dernier.
C'était bien là l'opinion moyenne de l'époque, ce que devaient penser et
pratiquer les honnêtes gens. Sauf en philosophie, Condillac n'est pas un
novateur: ce qu'il a toujours cultivé le plus, c'est le bon sens. Il ne
se lasse pas d'y faire appel.
Une sorte de volume complémentaire du _Cours d'études_ est intitulé: _De
l'étude de l'histoire_. Il forme le tome XXI de l'édition complète des
œuvres de Condillac; et, comme il n'a ni avertissement ni préface et
qu'il est conçu dans le même moule, pour ainsi dire, que les autres, il
devrait être attribué au même auteur, si le panégyriste de l'abbé de
Condillac, son ami de la dernière heure, M. d'Autroche, ne nous avait
appris qu'il est de son frère l'abbé de Mably.
«Le _Cours d'études_, dit-il, est terminé par une savante dissertation
sur _l'Étude de l'histoire_, bien faite pour servir de sanctuaire à ce
vaste monument. L'illustre auteur des _Entretiens de Phocion_ a voulu
coopérer à l'instruction de l'auguste disciple de son frère, par ce
morceau précieux, qui renferme, avec les principes les plus purs de la
justice et de la morale, un tableau précis de tous les gouvernements
modernes. Tout y respire ce même courage pour dire la vérité, ce même
zèle pour les mœurs, ce même amour pour les hommes. L'on regrette
toutefois que l'érudit auteur, trop épris des coutumes, des lois et de
la pauvreté des anciennes républiques de la Grèce, s'obstine à vouloir
faire revivre ces temps antiques parmi nous, sans observer que la forme
de nos gouvernements presque tous monarchiques ou arbitraires, l'étendue
des divers États de l'Europe, les nouveaux rapports, que les progrès de
la navigation ont ouverts entre les hommes pour la facilité du commerce
et la multiplication de l'or et de l'argent, rendent inapplicables de
nos jours la plus grande partie des principes de Solon et de Lycurgue.
Il est fâcheux que M. l'abbé de Mably, plus occupé de la théorie que de
la pratique de la science du gouvernement, se soit plutôt attaché à
prouver que tout citoyen doit obéir au magistrat et le magistrat aux
lois, qu'à indiquer à l'Infant les bonnes lois que ses États avaient
droit d'attendre de lui pour leur avantage et leur prospérité.»