flattait les écrivains et qui à ce moment même accueillait favorablement
Jean-Jacques Rousseau, auquel on pardonnait ses inconséquences.
Condillac semble être demeuré son ami assez intime, très disposé à lui
venir en aide. Rousseau avait quitté l'Ermitage et Mme d Épinay; il
allait se retirer à Montmorency sous l'égide des Luxembourg. C'était en
1756 ou 1757: Condillac lui fait part d'une proposition assez
singulière, mais qui pouvait donner quelque profit. Il s'excuse d'abord
de ce qu'il ne peut aller le voir «dans le bois de Montmorency» et il
lui envoie des observations de M. de Buffon sur ceux de ses ouvrages où
il est question d'histoire naturelle; puis il poursuit:
«Je connais une personne qui est dans le cas de faire des discours
publics. Voudriez-vous, dans l'occasion, vous charger de cette besogne.
On vous communiquera le sujet, le lieu des discours, et même à peu près
ce qu'on aura à dire. Il est bon de vous prévenir que cette personne
n'est pas dans le cas de faire de longs discours: il ne s'agira que
d'une vingtaine de lignes. Celui dont il s'agit est un homme d'esprit
qui n'est pas dans l'habitude d'écrire. C'est un grand admirateur de
tout ce que vous avez donné au public: il est, d'ailleurs, de nos amis
depuis bien des années. J'ai pensé que vous pourriez quelque peu vous
amuser à haranguer les bois.»
Cette «personne» était vraisemblablement le duc de Nivernois, ami des
philosophes, des économistes, philanthrope lui-même, qu'avaient dû
séduire les utopies sociales de Rousseau. Mais le projet n'eut pas de
suites, et les ressources vinrent d'ailleurs. Condillac ajoutait:
«On a dit à Mme de Chenonceaux qu'on avait fait une brochure de votre
article _Économie_. En avez-vous connaissance et savez-vous où elle se
trouve? C'est une question qu'elle m'a chargé de vous faire. Adieu,
Monsieur, je vous embrasse; ayez de l'amitié pour moi, et comptez qu'il
est dans la ville d'assez honnêtes gens pour aimer beaucoup et vos
talents et votre personne [31].»
[31] _J.-J. Rousseau. Ses amis et ses ennemis._ Correspondances
publiées par M. STRECKEISEN-MOULTOU, 1861, in-8º, t. 1er, p. 515.
Mme de Chenonceaux était cette Rochechouart qui avait épousé le fils du
fermier général Dupin, dont Rousseau avait été un instant précepteur.
C'est dans ce milieu un peu compromettant qu'on vint chercher l'auteur
du _Traité des sensations_ pour l'envoyer dans une petite cour
italienne. [Blank Page]
CHAPITRE V
L'ÉDUCATION DE L'INFANT DE PARME
(1758-1767)
On sait par quelles laborieuses négociations la fille aînée de Louis XV,
Louise-Élisabeth de France, mariée à quinze ans à un infant d'Espagne,
fils de Philippe V, devint duchesse de Parme et de Plaisance. Son mari,
dom Philippe, l'un des enfants d'Élisabeth Farnèse, était indolent et
peu intelligent; il laissait volontiers sa femme prendre toutes les
responsabilités et toutes les initiatives. Celle-ci, au contraire, avait
l'esprit ouvert, une grande application à ses devoirs de souveraine, des
dispositions à la diplomatie et un souci constant de ses intérêts. Elle
venait souvent à la cour de France; et ni la chasse, ni le jeu, ni les
théâtres, ni les arts ne la détournaient de ses préoccupations
personnelles. Elle était à Paris en 1757, et assista l'année suivante à
la chute du cardinal de Bernis et aux débuts de la faveur de Choiseul.
Très anxieuse de l'avenir de son jeune fils Ferdinand et désirant lui
ménager un établissement plus brillant que celui de Parme, elle veut lui
faire donner une éducation moins arriérée que celle des princes
espagnols. Ce n'est point qu'elle ne soit bonne chrétienne et qu'elle
néglige ses devoirs de conscience; mais elle n'a point la piété austère
de sa mère, Marie Leczinska, et il lui arrive même de parler assez
légèrement de la «prêtraille» italienne. D'autre part, elle n'a aucune
tendresse pour les jésuites. Elle cherche à Paris un précepteur qui
réponde à ses désirs et elle écrit à son mari:
«J'espère dans deux mois avoir un bon sujet pour notre fils. Ainsi il
n'y a qu'à laisser le père Fumeron[32]; mais il ne faut pas encore lui
faire rien dire là-dessus; et j'espère que nous aurons un très bon
sujet[33].»
[32] Le P. Fumeron était gouverneur du jeune prince, qui avait
pour sous-gouverneur M. de Kéralio, qu'on conserva.
[33] Lettres du 7 novembre 1757. _Le Gendre de Louis XV_, par M.
Casimir STRYENSKI, 1904, in-8º.
Ce «très bon sujet», qu'on mit du reste quelques mois à trouver, ce fut
l'abbé de Condillac, qui s'était acquis depuis quelques années dans la
philosophie et la science une réelle illustration. Il avait eu soin,
comme nous l'avons vu, de ne froisser aucune conviction et se déclarait
nettement spiritualiste; mais, pour succéder à un jésuite, le choix de
ce demi-ecclésiastique était bien un peu audacieux.
«L'abbé de Condillac partira lundi, écrivait Élisabeth à l'Infant, de
Versailles, le 14 mars 1758; je suis persuadée que tu en seras content,
c'est étonnant le bien que tout le monde en dit[34].»
[34] _Une Fille de France_, par M. L. DE BEAURIEZ, 1887, in-12.
En dehors de la faveur de la reine dont nous avons parlé, Condillac fut
singulièrement recommandé pour ce poste par le duc de Nivernois, ancien
ambassadeur à Rome, et aussi par Duclos qui, Breton, était resté très
lié avec son compatriote le sous-gouverneur du jeune prince, M. de
Kéralio.
L'abbé de Condillac se mit donc en route dans le courant de mars 1758
pour se rendre auprès de son élève. Sa nomination produisit quelque
scandale, car il y avait à peine quatre ans que le _Traité des
sensations_, publié pourtant sans fracas, bouleversait un peu les idées
reçues, sans qu'on sût encore quelle influence aurait cette révolution
philosophique. «Malgré ce livre que l'on dit un peu métaphysique,
écrivait encore l'Infante à son mari[35], nous n'aurons, je crois, rien
à nous reprocher sur ce choix ni en ce monde, ni en l'autre.»
Malheureusement la duchesse de Parme ne devait pas suivre longtemps
l'éducation de son fils. Très fatiguée par la besogne écrasante qu'elle
s'imposait et qui s'accrut encore à la mort de son beau-frère, le roi
d'Espagne, Ferdinand VI, quand elle s'acharna aux négociations
infructueuses du mariage de sa fille avec l'archiduc Joseph, la pauvre
Louise-Élisabeth se sent mortellement frappée et elle adresse à son fils
des conseils qui sont empreints d'une élévation morale peu commune.
Condillac dut les méditer avec d'autant plus d'admiration qu'ils étaient
animés d'un amour pour la France et pour le roi qui pouvait consoler son
exil. Ces considérations, qui annoncent le pacte de famille,
précédèrent de bien peu la mort de la fille bien-aimée de Louis XV.
«Babet», après quelques symptômes inconnus, que les médecins du temps
soignèrent par les saignées ordinaires, fut enlevée par la petite vérole
à Paris le 6 décembre 1759; et c'est le roi lui-même qui dut annoncer la
fatale nouvelle à son gendre. Dom Philippe resta écrasé par la perte de
sa femme; il n'avait jamais vécu que sous la direction assez rude de sa
mère, ou sous l'égide non moins dominante de Louise-Élisabeth; il laissa
désormais agir son premier ministre Guillaume du Tillot, marquis de
Felino, qui, en dépit de son obscure origine, exerça sur le duché de
Parme une influence civilisatrice que jamais n'avaient eue les Farnèse
et dont leurs successeurs ne surent pas profiter. Imbu des idées
philosophiques nouvelles, il devait s'entendre avec l'abbé de Condillac,
qui de plus avait retrouvé à Parme un de ses compatriotes dauphinois,
Feriol, puis Duclos, historiographe de France, et d'Argental, le fécond
romancier, qui allait devenir l'ami de Voltaire, conseiller d'honneur au
Parlement de Savoie et plénipotentiaire du duc. Ces précurseurs de la
Révolution ne dédaignaient pas les faveurs princières!
[35] _Une Fille de France_, p. 147.
Il y rencontra aussi, mais plus tard, au milieu de 1760, un autre
Français, bien oublié aujourd'hui, un Bordelais, non sans valeur, et qui
eut dans son existence des vicissitudes très diverses. C'était Alexandre
Deleyre[36], d'abord élève des jésuites et ayant été sur le point
d'entrer dans la compagnie, devenu assez vite libre penseur. Arrivé à
Paris où il connut Duclos et Diderot, il écrivit pour l'_Encyclopédie_
le fameux article sur le _Fanatisme_, en même temps qu'il composait les
vers des romances dont Jean-Jacques Rousseau faisait la musique. Après
avoir été secrétaire des carabiniers du comte de Gisors, gendre du duc
de Nivernois, il fut nommé attaché à l'ambassade de France à Vienne,
puis désigné comme bibliothécaire de l'Infant de Parme dont Condillac
était précepteur en titre. Il s'était marié non sans difficultés, le duc
de Nivernois ayant été obligé de faire lever l'interdiction que le curé
avait mise à la célébration de cette union à cause de l'écrit sur le
_Fanatisme_. Bien peu de temps après son arrivée à Parme, l'abbé de
Condillac parlait de lui à leur protecteur commun dans une lettre
inédite, qui comportait ces préalables explications. Auparavant Deleyre
mandait à Rousseau: «Il faut aller à la cour du prince de Parme. Vous
estimez M. l'abbé de Condillac, son précepteur. Vous lui direz ce que
vous pensez de moi; j'espère que cela ne nous brouillera pas
ensemble[37].»
[36] Né en 1726, mort en 1797.--Ses lettres adressées de Parme à
J.-J. Rousseau ont été publiées par M. STRECKEISEN-MOULTOU, t.
1er.
[37] _J.-J. Rousseau. Ses amis et ses ennemis_, t. Ier, p. 201.
Voici la lettre du 3 juin 1761 au duc de Nivernois[38]:
Je juge bien du chagrin que vous éprouvez au sujet des Messieurs de
Mirabeau, car je fais comme vous faites. Autant vous voulez leur
rendre service, autant toutes les démarches sont difficiles et
délicates. Je n'ai lu que la préface du marquis; mais les choses y
sont dites avec une franchise qui ne peut manquer de révolter les
esprits. Ces sortes d'ouvrages produisent du bien et du mal. Les
auteurs sont ceux qui paraissent le moins à plaindre: le courage
qu'ils ont montré les console de leur disgrâce. Je plains davantage
leurs amis, quand ils pensent comme nous. En vérité, Monsieur le
duc, vous avez bien à vous plaindre de ceux que vous aimez: tantôt
ils manquent de santé, tantôt de conduite. J'ai peur que cela ne
prenne trop sur vous; mais songez que vous en avez à Parme qui se
portent bien et dont la besogne va toujours de mieux en mieux. Je
fais de l'exercice tous les jours, et le gouverneur, qui est une
mauvaise tête, dit que je suis un fou, parce que je me promène
quand il ne fait pas de soleil. M. et Mme Deleyre sont plus
raisonnables; ils marchent et je marche avec eux. Tous vous offrent
leur respect. J'ai mis M. Deleyre à l'histoire d'Angleterre.
L'Infant vous répondra par l'ordinaire prochain.
Nous sommes charmés des bonnes nouvelles que vous nous donnez de
Mme la duchesse et de Mme de Gisors[39] et de Rochefort.
Adieu, Monsieur le duc, songez de temps en temps à votre santé et à
votre besogne; et ce sera une distraction, car vous vous y
intéressez...
[38] Autogr. Archives de famille.
[39] Le comte de Gisors était mort très jeune en 1758.
Le marquis de Mirabeau, si connu par ses aventures judiciaires, avait
quitté la Provence et était venu s'établir en 1742 à Paris où il s'était
lié avec les Encyclopédistes et surtout avec les Économistes dont
Quesnay sera le chef d'école. Il fréquentait les salons à la mode et
l'hôtel de Nivernois. Le livre qui a fait sa réputation, _l'Ami des
hommes_, avait été publié secrètement en 1756, soi-disant à Avignon;
mais l'édition qui fut surtout répandue est celle en trois volumes
in-4º, qui parut de 1758 à 1760. Elle fit scandale par les attaques sans
modération que prodiguait l'auteur contre le gouvernement établi et
particulièrement contre les droits féodaux ou les privilèges de l'ordre
de la noblesse, auquel il se piquait pourtant d'appartenir. Il était à
la fois agriculteur, libre-échangiste, partisan de la décentralisation
et de l'abolition des rentes. Condillac partageait assurément une grande
partie de ses idées; mais il trouvait qu'il les présentait avec une
violence qui dépassait les bornes.
Il était dans la même situation vis-à-vis de Deleyre. Ce dernier avait
publié une _Analyse de la philosophie de Bacon_ et avait collaboré avec
Suard à des mélanges historiques. Condillac voulut lui faire rédiger un
cours d'histoire moderne pour l'Infant; mais Deleyre se livra à des
appréciations si immodérées que le précepteur ne put utiliser le
travail, «son esprit éminemment judicieux», dit un biographe de Deleyre,
ne pouvant se résoudre à sanctionner une trop maladroite audace[40].
Tant que, dans une situation modeste, l'écrivain voulut poursuivre «le
triomphe de la philosophie sur les préjugés», le danger fut médiocre;
mais la Révolution survenant, Deleyre se déchaîna: il devint jacobin et
se fit nommer par son pays député à la Convention. Il y vota la mort du
roi, et, plus heureux que ses amis de la Gironde, put échapper à la
tourmente, de sorte qu'on le retrouve en 1795 au Conseil des Cinq-Cents
et même à l'Académie des sciences morales et politiques, alors la
seconde classe de l'Institut. Il était resté huit ans à Parme et avait
même obtenu du duc une pension viagère de 200 livres.
[40] Notice sur Alexandre Deleyre par Joachim Le Breton, lue en
1797 à l'Institut.
Condillac avait quarante-huit ans; il passa en Italie les dix plus
belles années de sa vie. Et si dom Ferdinand ne devint pas un prince
éclairé et ressembla trop à son père, on ne saurait s'en prendre au
précepteur. Rarement éducateur s'imposa pour son élève un semblable
travail. Les seize volumes du _Cours d'études_, dont nous aurons à
parler bientôt, en témoignent suffisamment. Mais l'Infant était
dissimulé, faible, timide et versatile. Il haïssait le travail, et s'en
rapportait à son père d'abord, à ses ministres ensuite, si bien qu'il
fit peu d'honneur à son maître.
Condillac lui avait témoigné toutes les sortes de dévouement. A la fin
de 1764, le jeune prince avait été atteint de la petite vérole: on le
fit inoculer par le fameux Genevois Tronchin. L'abbé lui prodigua les
soins les plus paternels et prit la maladie. On le crut mort. Le 10 et
le 11 décembre 1764, Voltaire annonce la nouvelle au comte d'Argental et
à Damilaville: «Condillac est mort de la petite vérole _naturelle_.»
Cela voulait dire qu'il n'avait point été inoculé par ces médecins comme
Omer, que le patriarche de Ferney poursuivait de tous ses sarcasmes.
«L'abbé de Condillac, ajoute-t-il, revenait en France avec une pension
de 10 000 livres et l'assurance d'une grosse abbaye. Il allait jouir du
repos et de la fortune. Il meurt, et Omer est en vie. Nous perdons là un
bon philosophe[41].» On trouve plus de détails dans une curieuse lettre
de Deleyre à Jean-Jacques Rousseau, datée de Parme même, le 18 février
1795:
«Je vous annonçais par ma dernière lettre que M. l'abbé de Condillac
était attaqué de la petite vérole: il a été près d'un jour à l'agonie,
au point qu'on avait déjà commencé à tendre en deuil l'église où on
devait l'enterrer. Mais il y a deux mois qu'il se promène. Je vous parle
de sa maladie, parce qu'il y a montré la plus grande force d'âme. Dans
les moments qu'il croyait les derniers, il ne s'est occupé qu'à dicter
une lettre vraiment philosophique pour le jeune prince qu'il instruit.
Ensuite, il a demandé qu'on le laissât mourir tranquillement. Sa fermeté
stoïque est des plus exemplaires. Elle a fait beaucoup d'impression sur
tous les esprits. Mais on y aspirerait inutilement avec un caractère
sensible et différent du sien... Sa petite vérole, quoique de la pire
espèce, ne lui a causé aucun fâcheux accident. Sa vue même, qu'il avait
très délicate, comme vous savez, n'en a point souffert[42].»
[41] _Correspondance de Voltaire._ Édit. Beuchot, t. LXII, p. 123
et 125.
[42] Deleyre à Rousseau, STRECKEISEN-MOULTOU, t. Ier, p. 246.
Voltaire prit la chose plus gaiement. Détrompé par d'Alembert, il dément
la nouvelle qu'il avait propagée, et mande avec son esprit ordinaire à
son ami Bordes, de Lyon: «Vous savez à présent que l'abbé de Condillac
est ressuscité; et ce qui fait qu'il est ressuscité, c'est qu'il n'était
pas mort. Dieu merci, voilà un philosophe que la nature nous a conservé.
Il est bon d'avoir un lockiste de plus dans le monde, lorsqu'il a tant
d'asinistes, de jansénistes...[43].»
[43] Ferney, 4 janvier 1765. _Correspondance_, t. LXII, p. 164.
Rousseau avait observé à cette occasion que Condillac eût mérité les
honneurs rendus au médecin, puisqu'il s'était exposé davantage.
Quand l'éducation fut terminée, dom Philippe, toujours en bons termes
avec son beau-père, demanda à Louis XV une abbaye en France comme
récompense pour Condillac. Cette abbaye fut Mureau, au diocèse de
Toul[44]. A peine lui fut-elle accordée que l'abbé remercia le roi par
une lettre adressée au duc de Praslin:
Parme, 16 février 1765[45].
Monsieur,
Je sais que je vous dois la grâce que le Roi vient de me faire,
honteux de n'avoir point mérité par moi-même votre protection; ma
vanité trouve un dédommagement, lorsque je pense que je la dois à
l'estime dont M. le duc de Nivernois m'honore; à ce titre, elle
m'était assurée. Je désire, Monsieur le Duc, que vous me permettiez
de regarder vos bienfaits comme un droit à votre estime, et de
rechercher les occasions de vous faire ma cour, et de vous prouver
la reconnaissance que je conserverai toute ma vie. Si vous me
refusiez ces dernières grâces, vous ne m'auriez fait du bien qu'à
demi.
Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant
serviteur.
CONDILLAC.
[44] L'abbaye de Mureau (_Miræ-Vallis_), de l'ordre des
Prémontrés, était située aux confins des duchés de Bar et de
Lorraine, près Neufchâteau. _Gallia Christiana_, t. XIII, p.
1161.
[45] Affaires étrangères. _Parme_ 27, f. 27.
Condillac était resté à Parme pour assister au mariage de la sœur de
son élève avec le prince des Asturies. Il avait accompagné à Alexandrie
l'Infant dom Philippe qui fut atteint subitement de la petite vérole. On
crut d'abord la maladie sans gravité. Le représentant de la France à
Parme écrivait à Praslin, ministre des affaires étrangères: «L'Infant
m'a appelé ce matin et m'a dit: Ne voilà-t-il pas une jolie aventure
pour un homme de mon âge? Je lui ai répondu que l'abbé de Condillac, qui
était bien plus vieux que lui, s'était tiré d'une petite vérole
affreuse. Son Altesse Royale m'a dit, en effet, que cet exemple devait
rassurer.»
Trois jours après, le 18 juillet 1765, l'Infant mourait, comme mourut
plus tard le roi Louis XV. Les familles royales étaient singulièrement
frappées par ce terrible mal, aujourd'hui disparu.
L'abbé de Condillac prolongea encore quelques mois, bien qu'il n'eût
plus de rôle à jouer près d'un jeune prince qui s'exerçait assez mal à
son métier de souverain. Voulant revenir à Paris, pour y vivre
tranquille au milieu de ses amis, il cherchait un logement, et il
s'était adressé pour se renseigner au duc de Nivernois, d'autant que
c'était dans le quartier du Luxembourg, très avant sur la rive gauche,
qu'il désirait s'établir. Le duc lui avait indiqué une maison que l'abbé
trouvait trop chère. De là une correspondance dont nous avons pu
retrouver deux lettres fort curieuses, moins par ce qu'elles nous
apprennent que par le ton général indiquant bien le caractère des
personnages et leurs habitudes de vie:
/* 6 décembre 1766.
_A Monsieur le Duc de Nivernois._
Monsieur, */
Quatre-vingts ou 100 louis pour un appartement! Et puis vous me
demandez combien de monde j'aurai avec moi. Quelle idée, Monsieur
le duc, vous vous faites d'un philosophe! Il me semble que je suis
déjà à Paris, parlant de mes gens et de ma maison. Cependant
j'arriverai seul avec un homme qui courra la poste devant moi et
que je laisserai pour prendre deux laquais. Après y avoir bien
réfléchi avec l'Ogre[46], j'irai descendre dans un hôtel garni, où
n'étant qu'en passant, je crois que je serai bien pour 20 écus ou
trois louis par mois. Nous autres gens d'église nous ne sommes pour
nos aises avoir; il ne faut pas que j'oublie le temps que je n'en
avais pas, et que, pour vouloir aujourd'hui en avoir trop, je me
mette dans le cas de n'en avoir pas assez. Est-ce que, pour 12 ou
1 300 livres, je ne trouverai pas un appartement non meublé et
honnête, et pour 2 000 écus ne pourrai-je pas me meubler
convenablement pour l'essentiel? J'aime mieux quelques bouteilles
de vin de plus dans ma cave et moins de magnificence dans mes
meubles et mon logement. D'ailleurs, Monsieur le duc, je ne vois de
clair dans mon revenu que mon abbaye, et 1 000 écus que j'ai
d'ailleurs. Ce qu'on me donnera ici ne me paraît pas un fond bien
sûr pour l'avenir, et puis je ne sais pas ce qu'on me donnera: car
je n'ai point demandé à M. du Tillot comment il me traîtera. Si
l'Infant don Philippe vivait, je pourrais avoir des prétentions et
dire ce que je prétends. Je le ferais, parce que la chose serait
plus juste qu'intéressée; mais vous sentez qu'aujourd'hui cette
corde-là est, de toutes celles de mon clavier, celle que je
toucherai le moins; je demanderai cependant à M. du Tillot ce qu'il
veut faire, afin de savoir à quoi m'en tenir; et dans ma première
lettre j'aurai l'honneur de vous dire quelle sera ma fortune.
L'Ogre, qui vous offre ses regrets, a reçu votre lettre du 21
novembre et je viens de remarquer que celle à laquelle je réponds
est du 1er du même mois: je la reçois cependant aujourd'hui; je ne
sais où elle s'est arrêtée. J'ai reçu il y a huit jours celle que
vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14; je m'étais bien douté
que mes questions sur mon inconnue, que je connais, vous
divertiraient.
Nous attendons M. Duclos: il sera certainement prévenu, et si à son
arrivée je suis encore ici, j'y contribuerai de mon mieux. J'en ai
prévenu l'Infant et je lui ai fait part de l'intérêt que vous y
prenez.
M. de la House m'a dit que M. de Guer occupe dans la rue de Condé
une maison de garçon, toute boisée et de 1300 livres de loyer, et
qu'il veut la quitter. Peut-être pourrait-elle me convenir. Si vous
avez l'occasion de voir ce que c'est, je vous en serai obligé.
Voilà une longue lettre où il n'est question que de moi, de ma
maison et de mes gens. Si je comptais moins sur vos bontés, je la
jetterais au feu; mais je vous l'envoye telle qu'elle est et je
vous prie d'agréer mes excuses.
Abbé DE CONDILLAC[47].
Parme, 6 décembre 1766.
[46] L'_Ogre_, c'est M. de Kéralio.
[47] Aut. Archives de famille.
Le duc répondit le 26 décembre:
Vrayment, mon cher abbé, ç'auroit été un trésor pour tous que ce
logement de M. de Guer dont vous a parlé M. de la House, tout
boisé, dans la rue de Condé, à 1 500 livres de loyer; c'étoit un
trésor; mais ne vous en réjouissez pas; car voicy le fait: ce n'est
point un apartement, mais une maison entière, très petite à la
vérité et propre à un garçon. M. de Guer croit qu'il sera obligé de
la quitter, parce que le propriétaire veut la vendre, au lieu d'y
faire des réparations convenables et urgentes dont elle a besoin.
Enfin le prix du loyer qu'en donne M. de Guer est 2 600 livres et
non pas 1 500. Vous voyés que notre Ministre n'a rien exagéré dans
son récit, il s'en faut bien; mais vous voyés, par le détail exact
que je viens de vous faire, qu'il n'y a rien qui vous convienne. Je
crois toujours vous avoir fait moy une vraie trouvaille dans ce
petit appartement au Luxembourg dont je vous ay parlé et sur lequel
j'attends votre réponse. Je suis très intimement convaincu que vous
ne sauriés mieux trouver à tous égards.
J'ai reçu hier la lettre que l'Ogre m'a écrite le 13 de ce mois et
j'y répondray _al solito_, par l'ordinaire prochain. Il me dit que
vous devés partir vers le milieu de janvier, et j'en infère que
vous pouvés encore recevoir cecy à Parme. Je l'adresse pourtant à
l'Ogre à tout hasard. Je suis non surpris, mais très content et
édifié, de l'arrangement utile, honorable et distingué que le Sully
de Parme a fait pour votre retraite. Nous vous en faisons, Mad. de
Rochefort et moy, notre compliment tendre et sincère en vous
embrassant de tout notre cœur. Cela nous a fait pleurer à nouveau
la pauvre Mad. du Chatel. Comme elle y aurait été sensible! Comme
elle aurait joui de votre accroissement d'honneur, de fortune et de
bonheur! Nos sentiments suppléent bien aux siens, mon cher abbé;
Votre éminente Grognerie doit _en rester plus que persuadée_, comme
disent les Italiens...
Adieu, mon cher abbé, nous nous portons comme de coutume,
c'est-à-dire très passablement, et nous vous aimons comme de
coutume, c'est-à-dire beaucoup. Ne manqués pas de faire mille
tendres compliments à l'Ogre de Mad. de Rochefort. Portés-vous bien
dans vos courses, et tachés de vous souvenir que je ne pourray pas
vous écrire, si vous ne me donnés pas des adresses.