Peut-être le jugement définitif sur cette longue controverse a-t-il été

porté incidemment par un des derniers disciples de Cousin, M. P. Janet:

«De quelque manière que l'on explique la pensée, écrivait-il un

jour[27], soit que l'on admette, soit que l'on rejette ce que l'on a

appelé les idées innées, on est forcé de reconnaître qu'une très grande

partie de nos idées viennent de l'expérience externe. Les idées innées

elles-mêmes ne sont que les conditions générales et indispensables de la

pensée; elles ne sont pas la pensée elle-même. Comme Kant l'a si

profondément aperçu, elles sont la forme de la pensée: elles n'en sont

pas la matière. Cette matière est fournie par le monde extérieur. Il

faut donc que le monde extérieur agisse sur l'âme pour qu'elle devienne

capable de penser. Il faut par conséquent un intermédiaire entre le

monde extérieur et l'âme. Cet intermédiaire est le système nerveux, qui

a pour centre le cerveau. Les images et les signes sont les conditions

de l'exercice actuel de la pensée. Le cerveau n'est pas seulement

l'organe central des sensations; il est l'organe de l'imagination et de

la mémoire, l'auxiliaire indispensable de l'intelligence.»

[27] _Revue des Deux Mondes_ du 15 juillet 1865.

A un siècle de distance, la forme seule étant modifiée, n'est-ce pas le

langage que Condillac aurait dû tenir?

CHAPITRE IV

LE _TRAITÉ DES ANIMAUX_

Un des ouvrages les plus originaux de Condillac, celui dans lequel il a

résumé une fois de plus toute sa doctrine, est son _Traité des animaux_.

Il le composa peu de temps après le _Traité des sensations_, et comme

complément à ce livre. C'est une polémique dirigée contre Descartes et

sa théorie du «méchanisme», qui réduit les bêtes au rôle de simples

automates, et contre l'hypothèse assez analogue de Buffon, qui croit que

les bêtes n'ont pas des sensations semblables aux nôtres, parce que,

selon lui, «ce sont des êtres purement matériels». Ce dernier distingue

entre les sensations corporelles et les sensations spirituelles,

accordant les unes et les autres à l'homme, et bornant la bête aux

premières. Condillac tient pour l'unité des sensations, et surtout il ne

peut comprendre ce qu'on appelle des «sensations corporelles». Et,

résumant le problème tel qu'il était posé de son temps, il écrit: «Il y

a trois sentiments sur les bêtes. On croit communément qu'elles sentent

et qu'elles pensent; les Scholastiques prétendent qu'elles sentent et

qu'elles ne pensent pas; et les Cartésiens les prennent pour des

automates insensibles. On dirait que M. de B., considérant qu'il ne

pourrait se déclarer pour l'une de ces opinions sans choquer ceux qui

défendent les deux autres, a imaginé de prendre un peu de chacune, de

dire avec tout le monde que les bêtes sentent, avec les Scholastiques

quelles ne pensent pas et, avec les Cartésiens, que leurs actions

s'opèrent par des lois purement mécaniques[28].»

[28] Première partie, chap. IV. T. IV des _Œuvres_.

Ce qu'il y a de plus singulier, c'est le grand reproche fait par

Condillac à Buffon, à savoir que l'auteur des _Études sur la nature_

manque de la qualité essentielle à un philosophe et à un naturaliste,

qui est l'observation. Et alors il se donne le facile plaisir de le

mettre en contradiction avec lui-même. «La matière inanimée, dit Buffon,

n'a ni sensation, ni conscience d'existence, et lui attribuer

quelques-unes de ces facultés, ce serait lui donner celle de penser,

d'agir et de sentir à peu près dans le même ordre et de la même façon

que nous pensons, agissons, sentons.» Or, il accorde ailleurs aux bêtes

sentiment, sensation et conscience d'existence. Donc elles doivent

penser, agir et sentir, comme nous. Il écrit encore que «la sensation

par laquelle nous voyons les objets simples et droits n'est qu'un

jugement de notre âme, occasionné par le toucher; et que si nous étions

privés du toucher, les yeux nous tromperaient, non seulement sur la

position, mais encore sur le nombre des objets.» Par conséquent,

supposer que les bêtes n'ont point d'âme, qu'elles ne comprennent point,

qu'elles ne jugent point, c'est supposer qu'elles voient en elles-mêmes

tous les objets, qu'elles les voient doubles et renversés. Or, «les

idées n'étant que des sensations», comme le déclare encore Buffon, il

est clair que tout animal qui fait ces opérations a des idées, ou, «pour

parler plus clairement (et ici Condillac revient à son système), il a

des idées, parce qu'il a des sensations qui lui représentent les objets

extérieurs et les rapports qu'ils ont à lui».

Par le même raisonnement, on dit que l'animal a de la mémoire, qu'il a

contracté l'habitude de juger à l'odorat, à la vue, et que cela

implique qu'il établit une comparaison avec des jugements antérieurs,

qu'il est capable d'expérience; ce qui n'est pas le fait des automates.

Ce qui touchait particulièrement Condillac, c'était qu'on prétendait

qu'il avait pris dans Buffon l'idée première de son _Traité des

sensations_.

Dans la seconde partie du livre, Condillac expose son «système des

facultés des animaux», les comparant à chaque moment à celles de

l'homme. Il s'efforce d'expliquer la génération des facultés chez les

bêtes, le système de leurs connaissances, l'uniformité de leurs

opérations, l'impuissance où elles sont de se faire une langue

proprement dite, leurs intérêts, leurs passions... Et il ajoute: «Le

système que je donne n'est point arbitraire: ce n'est pas dans mon

imagination que je le puise, c'est dans l'observation.» Et aussitôt, il

commence à décrire la «Génération des habitudes».

Au premier instant de son existence, un animal ne peut former le dessein

de se mouvoir. Il ne sait seulement pas s'il a un corps; il ne le voit

pas; il ne l'a pas encore touché. Cependant les objets font des

impressions sur lui; il éprouve des sentiments agréables ou

désagréables: de là naissent ses premiers mouvements. Il les compare

ensuite et les observe; et son âme apprend à rapporter à son corps les

impressions qu'elle reçoit. Les mêmes besoins déterminent les mêmes

opérations; les habitudes de se mouvoir et de juger sont contractées.

C'est ainsi que les besoins produisent d'un côté une suite d'idées et de

l'autre une suite de mouvements correspondants. Les animaux doivent donc

à l'expérience les habitudes qu'on leur croit être naturelles. Tout

occupés qu'ils sont des plaisirs qu'ils recherchent et des peines

qu'ils veulent éviter, l'intérêt seul les conduit; ils ne se proposent

pas d'acquérir des connaissances. Leurs idées forment une chaîne dont la

liaison suffit à la direction de leurs actes. «Tout y dépend d'un même

principe, le besoin; tout s'y exécute par le même moyen, la liaison des

idées. Mais les bêtes ont infiniment moins d'inventions que nous, soit

parce qu'elles sont plus bornées dans leurs besoins, soit parce qu'elles

n'ont pas les mêmes moyens pour multiplier leurs idées et pour en faire

des combinaisons de toute espèce, en un mot parce que leur intelligence

est plus restreinte et incapable de tout perfectionnement, de tout

progrès.»

De plus, les bêtes n'ont point de langage, ce grand ressort qui

contribue aux progrès de l'esprit humain. Leur instinct n'est sûr que

parce qu'il est borné: il ne remarque dans les objets qu'un petit nombre

de propriétés; il n'embrasse que des connaissances pratiques; par

conséquent, il ne fait point d'abstraction. Leur grande infériorité sur

l'homme, c'est que, n'ayant point de «raison», les animaux ne peuvent

acquérir un grand nombre de connaissances.

Et Condillac tient à en donner deux exemples, qu'on ne s'attend pas à

voir venir; car ils ressortent difficilement de l'observation et de

l'usage des sens. Au reste, ces dissertations sur la manière dont

l'homme acquiert la connaissance de Dieu et la connaissance de la

morale, avaient déjà été publiées anonymement par l'auteur dans le

recueil de l'Académie de Berlin.

La chose est assez intéressante pour que l'on y apporte un instant

d'attention, puisque le grand reproche qu'on fait à Condillac est

justement que son système métaphysique supprime toute démonstration de

l'existence de Dieu et de la morale.

Le philosophe, bien entendu, commence par une attaque contre Descartes.

«A quoi servent des principes métaphysiques qui portent sur des

hypothèses toutes gratuites? Croyez-vous raisonner d'après une notion

fort exacte, lorsque vous parlez de l'idée d'un être infiniment parfait

comme d'une idée qui renferme une infinité de réalités? N'y

reconnaissez-vous pas l'ouvrage de votre imagination, et ne voyez-vous

pas que vous supposez ce que vous avez dessein de prouver?»

Quel est donc le raisonnement de Condillac? La notion la plus parfaite,

selon lui, que nous puissions avoir de la divinité n'est pas infinie.

Elle ne renferme, comme toute idée complexe, qu'un certain nombre

d'idées partielles. Pour se former cette notion et pour démontrer en

même temps l'existence de Dieu, il est un moyen bien simple: c'est de

chercher par quels progrès et par quelle suite de réflexions l'esprit

peut acquérir cette sorte de connaissance. Le voici: un concours de

causes m'a donné la vie; par un concours pareil, les moments m'en sont

précieux ou à charge; par un autre, elle me sera enlevée; je ne saurais

douter non plus de ma dépendance que de mon existence. Les causes qui

agissent sur moi seraient-elles les seules dont je dépends? Non!... Le

principe qui arrange toutes choses est le même que celui qui donne

l'existence. Voilà la création. Elle n'est à notre égard que l'action

d'un premier principe, par laquelle les êtres de non existants

deviennent existants. Nous ne saurions nous en faire une idée plus

parfaite; mais ce n'est pas une raison pour la nier, comme les athées

l'ont prétendu....»

Une cause première, indépendante, unique, immense, éternelle,

toute-puissante, immuable, intelligente, libre et dont la Providence

s'étend à tout: voilà la notion la plus parfaite que nous puissions,

dans cette vie, nous former de Dieu.

Et allant plus loin, Condillac tranche en quelques lignes le redoutable

problème de la toute-puissance de Dieu et de la liberté humaine, en

établissant que «notre liberté renferme trois choses: 1e quelque

connaissance de ce que nous devons ou ne devons pas faire; 2e la

détermination de la volonté, mais une détermination qui soit à nous et

qui ne soit pas l'effet d'une cause plus puissante; 3e le pouvoir de

faire ce que nous voulons».

Il y a bien dans ces démonstrations quelque analogie avec la philosophie

de saint Thomas; mais il faut avouer que nous sommes loin de la méthode

d'observation et d'expérience qui semblait être celle du _Traité des

sensations_; et c'est par un long détour qu'il est possible d'établir

que l'idée de Dieu vient des sens.

Il en est de même de l'origine de la connaissance des principes de la

morale. Les deux ou trois pages que Condillac consacre a cette question

primordiale, qui a suscité de si longs débats, se rattachent en même

temps à la différence qu'il établit entre l'homme et la bête.

«L'expérience, dit-il, ne permet pas aux hommes d'ignorer combien ils se

nuiraient si chacun voulait s'occuper de son bonheur aux dépens de celui

des autres, pensant que toute action est suffisamment bonne dès qu'elle

procure un bien physique à celui qui agit. Plus ils réfléchissent, plus

ils sentent combien il est nécessaire de se donner des secours mutuels.

Ils s'engagent donc réciproquement; ils conviennent de ce qui sera

permis ou défendu, et leurs conventions sont autant de lois auxquelles

les actions doivent être subordonnées; c'est là que commence la

moralité. Dieu nous ayant formés pour la société, les lois que la

raison nous prescrit sont donc des lois que Dieu nous impose lui-même.

Il y a aussi une loi naturelle, qui a son fondement dans la volonté de

Dieu et que nous découvrons par le seul usage de nos facultés. S'il est

des hommes qui veulent la méconnaître, ils sont en guerre avec toute la

nature, et cet état violent prouve la vérité de la loi qu'ils

rejettent.»

On croirait lire du Jean-Jacques Rousseau, tant la bonté de l'homme, son

amour pour ses semblables, son obéissance aux lois de la nature forment

des axiomes dont l'énonciation dispense de toute preuve!

La façon dont Condillac prouve l'immortalité de l'âme est plus simple

encore:

«Ces principes étant établis, nous sommes capables de mérite et de

démérite envers Dieu même: il est de sa justice de nous punir ou de nous

récompenser. Mais ce n'est pas dans ce monde que les biens et les maux

sont proportionnés au mérite et au démérite. Il y a donc une autre vie,

où le juste sera récompensé, où le méchant sera puni; et notre âme est

immortelle...»

Pourquoi l'âme des bêtes ne l'est-elle pas? C'est parce qu'il n'y a

point d'obligations pour des êtres qui sont absolument dans

l'impuissance de connaître les lois. Rien ne leur étant ordonné, rien ne

leur étant défendu, les animaux sont incapables de mérite et de

démérite; ils n'ont aucun droit à la justice divine. Leur âme est donc

mortelle.

Et, pour terminer, comme il avait commencé, par une attaque contre les

rationalistes, le philosophe ajoute qu'il ne voit pas que, pour

justifier la Providence, il soit nécessaire de supposer avec Malebranche

que les bêtes sont de purs automates. Sa conclusion n'est pas moins à

retenir: «Ces principes, dit-il, sont les fondements de la morale et de

la religion naturelle; ils préparent aux vérités, dont la révélation

peut seule nous instruire, et ils font voir que la vraie philosophie ne

saurait être contraire à la foi.»

Philosophe doublé d'un linguiste, Condillac cherchait à expliquer

l'origine des idées par les mots. Il prétendait que l'entendement et la

volonté ne sont que deux termes abstraits, partageant en deux classes

les opérations de l'esprit. Nous avons des sensations que nous

comparons, dont nous portons des jugements et d'où naissent nos désirs.

Et comme les langues ont été formées d'après nos besoins, il suffit de

les consulter pour reconnaître que les premiers mots sont venus d'une

application aux seules facultés du corps. _Sentire_, sentir, n'a d'abord

été dit que du corps; et ce qui le prouve, c'est que, quand on a voulu

l'appliquer à l'âme, on a dit _sentire animo_, sentir par l'esprit.

_Sententia_ exprimait une sensation avant de s'appliquer à la pensée; et

_sensa mentis_ se rapportait à l'esprit, tandis que, dans Quintilien,

_sensus corporis_ voulait dire la sensation proprement dite, ce qu'on a

exprimé ensuite par le seul mot _sensatio_.

L'animal n'a que des sensations; l'homme seul a des idées. Ce qui sépare

la sensation de l'idée, ce n'est pas seulement une transformation, un

changement de nature. Passer de la sensation à l'idée c'est passer du

physique au métaphysique, du corps à l'esprit, de la matière à l'âme. Le

sentiment, dit Buffon, ne peut à quelque degré que ce soit produire le

raisonnement.

C'est parce qu'il a créé des idées que l'homme a des signes, qu'il a des

langues. L'animal n'a pas d'idées, et n'ayant pas d'idées, et n'ayant

pas de signés, il n'a pas de langue.

Au fond, le but de Condillac en écrivant son _Traité des animaux_ est

de prouver que son système s'applique aussi bien aux bêtes qu'à l'homme,

s'appuyant sur le mot de son adveraire lui-même que «s'il n'existait

point d'animaux, la nature de l'homme serait encore plus

incompréhensible». Mais cette «nature» des êtres, il avoue n'avoir sur

elle aucune connaissance parfaite, complète, intuitive; il ne la juge

que par les opérations, les facultés, leurs rapports, remontant des

effets à la cause, trouvant le principe par la conséquence[29].

[29] _Mémoires de Trévoux_, 1755, décembre, p. 2933.

C'est toujours le système de Locke. Condillac ajoute qu'il n'est

«passionné pour la philosophie de cet Anglais» que parce qu'on doit

l'appliquer «de manière que les matérialistes ne puissent en abuser». Et

c'est justement ce qu'ils n'ont pas hésité à faire!

Ce nouvel ouvrage donna l'occasion à la _Correspondance de Grimm_

d'attaquer un auteur qui décidément avait cessé de lui plaire. On lit à

la date de novembre 1755: «Il y a un an environ que M. l'abbé de

Condillac donna son _Traité des sensations_. Le public ne le jugea pas

tout à fait aussi favorablement que je me souviens d'avoir fait; il eut

peu de succès. Notre philosophe est naturellement froid, sévère, disant

peu de choses en beaucoup de paroles, en substituant partout une triste

exactitude de raisonnement au feu d'une imagination philosophique. Il a

l'air de répéter à contre-cœur ce que d'autres ont révélé à l'humanité

avec génie. On disait dans le temps du _Traité des sensations_ que M.

l'abbé de Condillac avait noyé la statue de M. de Buffon dans un tonneau

d'eau froide. Cette critique et le peu de succès de l'ouvrage ont aigri

notre auteur et blessé son orgueil; il vient de faire un livre tout

entier contre M. de Buffon, qu'il a intitulé: _Traité des animaux_.

L'illustre auteur de l'_Histoire naturelle_ y est traité durement,

impoliment, sans égards et sans ménagements. Quand il serait vrai que M.

de Buffon se soit peu gêné sur le _Traité des sensations_ et qu'il en

ait dit beaucoup de mal, la conduite de M. l'abbé de Condillac n'en

serait pas moins inexcusable. C'est une plaisante manière de se venger

d'un homme dont on a à se plaindre que de faire un ouvrage contre lui et

de le remplir de choses dures et malhonnêtes. Cette façon prouve

seulement peu d'éducation et beaucoup d'orgueil... M. de Buffon mettra

plus de vues dans un discours que notre abbé n'en mettra de sa vie dans

tous ses ouvrages; car, n'en déplaise à M. l'abbé de Condillac, quand on

veut être lu, il faut savoir écrire[30]...»

[30] _Correspondance littéraire_ du 1er novembre 1755. Édit.

Tourneux, t. III, p. 111.

Nous n'avons donné cette appréciation que comme un exemple de la

passion que quelques contemporains apportaient dans leurs jugements.

Mais au fond, la querelle était beaucoup plus grave. Si en trois années,

du _Traité des sensations_ au _Traité des animaux_, Diderot avait

absolument changé d'attitude vis-à-vis de Condillac, c'est que les

dissertations sur l'existence de Dieu et sur la loi morale étaient une

réponse directe à sa fameuse _Lettre sur les aveugles_. On sait que cet

écrit valut à l'auteur la lettre de cachet du 19 juillet 1749, qui

l'enferma pour trois ou quatre mois au donjon de Vincennes. On

l'accusait, dit le marquis d'Argenson, dont le frère était alors

ministre, «d'avoir écrit et imprimé pour le déisme et contre les

mœurs». Plus franc ou plus fanatique que ses amis, Diderot avait voulu

faire un vrai manifeste et il avait engagé tous les encyclopédistes avec

lui et tous ceux que l'on appelait les philosophes. Avec un grand

appareil scientifique, qui était de mode, il aboutissait non pas au

déisme, mais à l'athéisme pur, développant l'argument banal: «Si vous

voulez que je croie en Dieu, il faut que vous me le fassiez toucher.» Ni

d'Alembert, ni Maupertuis, ni l'abbé Galiani ne prétendaient aller si

loin. Voltaire, toujours prudent, écrivit à Diderot à cette occasion une

lettre entortillée, dans laquelle il finissait par défendre l'existence

de Dieu. Leur lutte contre les croyances religieuses fut une perpétuelle

hypocrisie. Ils auraient voulu entraîner avec eux Condillac: et tandis

que Diderot l'injuriait, Voltaire l'accablait de louanges.

En dépit de critiques envieux, tous ses ouvrages avaient procuré à

Condillac une véritable notoriété; leurs conclusions étaient discutées

dans les cercles philosophiques où tous les beaux esprits voulaient

alors pénétrer; le grand-maître de la pensée du siècle devait

naturellement s'y intéresser, d'autant qu'ayant été le véritable

initiateur de ce mouvement réformiste, il tenait à en rester le chef.

Ses _Lettres philosophiques_, qui dataient déjà de vingt ans,

n'avaient-elles pas ouvert la voie à tous ces travaux, aussi bien que

son séjour en Angleterre, ses traductions de Newton et de Berkeley

avaient mis à la mode des principes dont tout le monde se recommandait à

l'envi.

Mais Voltaire n'était pas en France. Retiré près de Genève, dans cette

jolie propriété créée par lui, appelée par lui _les Délices_, il tenait

table ouverte, recevait tous les voyageurs de marque: Palissot, Le Kain,

Mme d'Épinay et du Bocage, le philosophe anglais Gibbon, le jésuite

italien Bettinelli, son voisin de Genève, le conseiller François

Tronchin. Tout ce monde défilait au hasard sous la présidence de Mme

Denis.

Condillac avait envoyé à Voltaire ses ouvrages au moment de leur

publication. Celui-ci les avait lus, réservant son jugement. Au bout de

quatre ans, il veut marquer sa place dans ce mouvement philosophique,

qui semble réussir; il le fait avec son habileté, sa bonne grâce

ordinaire, ses flatteries, mêlées de quelques malices; et il écrit à

l'abbé de Condillac, qu'il n'a probablement jamais vu, car il y a

longtemps qu'il n'a séjourné à Paris. La lettre, bien que figurant dans

les diverses éditions de la _Correspondance de Voltaire_, mérite d'être

citée, du moins dans ses parties principales:

/* Aux Délices, près Genève. Avril 1755.

_A M. l'Abbé de Condillac, à Paris._ */

Vous serez étonné, Monsieur, que je vous fasse si tard des

remerciements que je vous dois depuis si longtemps; plus je les ai

différés, plus ils vous sont dus... Je trouve que vous avez raison

dans tout ce que j'entends, et je suis sûr que vous auriez raison

encore dans les choses que j'entends le moins... Il me semble que

personne ne pense, ni avec tant de profondeur, ni avec tant de

justesse que vous.

J'ose vous communiquer une idée que je crois utile au genre humain.

Je connais de vous trois ouvrages: l'_Essai sur l'origine des

connaissances humaines_, le _Traité des sensations_ et celui des

_Animaux_. Peut-être quand vous fîtes le premier, ne songiez-vous

pas à faire le second, et quand vous travaillâtes au second, vous

ne songiez pas au troisième. J'imagine que depuis ce temps-là, il

vous est venu quelquefois à la pensée de rassembler en un corps les

idées qui règnent dans ces trois volumes et de faire un ouvrage

méthodique et suivi, qui contiendrait tout ce qu'il est permis aux

hommes de savoir en métaphysique... Il me semble qu'un tel ouvrage

manque à notre nation; vous la rendriez vraiment philosophe...

Je crois que la campagne est plus propre pour le recueillement

d'esprit que le tumulte de Paris. Je n'ose vous offrir la mienne;

je crains que l'éloignement ne vous fasse peur; mais après tout, il

n'y a que 80 lieues en passant par Dijon. Je me chargerais

d'arranger votre voyage: vous seriez le maître chez moi, comme

chez vous; je serais votre vieux disciple, vous en auriez un plus

jeune dans Mme Denis, et nous verrions tous les trois ensemble ce

que c'est que l'âme. S'il y a quelqu'un capable d'inventer des

lunettes pour découvrir cet être imperceptible, c'est assurément

vous...

Voilà bien des paroles pour un philosophe et pour un malade...

En un mot, si vous pouviez venir travailler dans ma retraite à un

ouvrage qui vous immortaliserait, si j'avais l'avantage de vous

posséder, j'ajouterais à votre livre un chapitre du bonheur... Je

vous suis déjà attaché par la plus haute estime...»

L'offre était singulièrement tentante. Condillac ne l'accepta pas:

Voltaire l'aurait entraîné plus loin qu'il n'aurait voulu; et il tenait

à ne se compromettre ni avec les Encyclopédistes ni avec Voltaire.

Peut-être comprit-il la fine critique du maître écrivain qui trouvait

évidemment que, dans ses premiers livres, l'abbé de Condillac répète

souvent la même chose sous des formes diverses et que sa doctrine

demandait à être condensée? Peut-être aussi aurait-il été quelque peu

embarrassé de prouver l'immortalité de l'âme à Mme Denis? Mais, au fond,

il allait bientôt faire ce que demandait Voltaire. Son préceptorat de

Parme lui donnera l'occasion de rédiger un _Cours d'études_, qui est

bien «un ouvrage méthodique et suivi sur tout ce qu'il est permis aux

hommes de connaître».

Condillac: sa vie, sa philosophie, son influence · 第 3 / 10 段