«Nous ne saurions, dit Condillac, nous rappeler l'ignorance dans

laquelle nous sommes nés: c'est un état qui ne laisse pas de trace après

lui. Nous ne nous souvenons d'avoir ignoré que ce que nous nous

souvenons d'avoir appris; et, pour remarquer ce que nous apprenons, il

faut déjà savoir quelque chose... Dire que nous avons appris à voir, à

entendre, à goûter, à sentir, à toucher paraît le paradoxe le plus

étrange: il semble que la nature nous a donné l'entier usage de nos sens

à l'instant même qu'elle les a formés[19].»

[19] _Traité des sensations_, t. III des _Œuvres_ _complètes_,

p. 47.

C'est pour essayer de se rendre compte de la génération première de nos

idées que Condillac a imaginé sa statue. Ou plutôt, l'invention n'est

pas de lui. Dans la dédicace de son ouvrage à Mme la comtesse de Vassé,

il lui rappelle délicatement la part qu'y a prise une personne qui lui

était chère, ajoutant qu'il invoque sa mémoire pour jouir tout à la fois

et du plaisir de parler d'elle et du chagrin de la regretter; et il

souhaite que ce monument perpétue le souvenir de cette amitié mutuelle

et de l'honneur qu'il aura eu d'avoir part à l'action de l'un et de

l'autre.

Cette personne à laquelle Condillac reporte tout l'honneur de

l'invention est Mlle Ferrand. «Elle m'a éclairé, dit-il, sur les

principes, sur le plan et sur les moindres détails; et j'en dois être

d'autant plus reconnaissant, que son projet n'était ni de m'instruire ni

de me faire faire un livre et qu'elle n'avait d'autre dessein que de

s'entretenir avec moi de choses auxquelles je prenais quelque

intérêt... Si elle avait pris elle-même la plume, cet ouvrage prouverait

mieux quelles étaient ses volontés. Mais elle avait une délicatesse qui

ne lui permettait même pas d'y penser. Contraint d'y applaudir, quand je

considérais les motifs qui en étaient le principe, je l'en blâmais

aussi, parce que je voyais dans ses conseils ce qu'elle aurait pu faire

elle-même. Ce traité n'est donc que le résultat de conversations que

j'ai eues avec elle, et je crains bien de n'avoir pas toujours su

présenter ses pensées sous leur vrai jour... La justice que je rends à

Mlle Ferrand, je n'oserais la lui rendre si elle vivait encore.

Uniquement jalouse de la gloire de ses amis, elle n'aurait point reconnu

la part qu'elle a eue à cet ouvrage; elle m'aurait défendu d'en faire

l'aveu, et je lui aurais obéi...[20].»

[20] _Traité des sensations_, t. III des _Œuvres_, p. 54.

En lisant ces sentiments un peu compliqués, exprimés dans un style

harmonieusement cadencé, on dirait une page des _Confessions_ de

Jean-Jacques Rousseau. Ce qu'était Mlle Ferrand, l'Égérie des

philosophes du dix-huitième siècle, il est assez difficile de le dire,

les contemporains en ayant peu parlé. Grimm a écrit d'elle un peu

dédaigneusement: «Mlle Ferrand était une personne de peu d'esprit, d'un

commerce assez maussade, mais elle savait la géométrie.»

Le même auteur nous apprend que ces deux dames, dont la célébrité n'a

pas égalé celle des femmes du dix-huitième siècle que leurs mœurs trop

souvent ont recommandées aux malignités de l'histoire, vivaient ensemble

au faubourg Saint-Germain, en un lieu appelé Saint-Joseph, et qu'elles

avaient donné asile, pendant trois ans, dans leur maison au Prétendant,

échappé d'Angleterre, l'infortuné Charles-Édouard, auquel le traité

d'Aix-la-Chapelle avait enlevé le droit de résider en France. Sa

maîtresse, la princesse de Talmont, demeurait dans la même maison. Fort

amoureux, l'héritier des Stuart se renfermait, pendant le jour, dans une

petite garde-robe de Mme de Vassé, le soir, derrière une alcôve de Mlle

Ferrand; et il y avait fort à point un escalier dérobé par lequel il

descendait la nuit chez la princesse. Tout cela semblait plus animé que

la statue et n'avait que des rapports éloignés avec la métaphysique et

la géométrie. Grimm ajoute sans méchanceté que Mlle Ferrand laissa une

partie de sa fortune à l'abbé de Condillac. En retour, il a perpétué son

nom, qu'on accolera longtemps à l'hypothèse de la statue. Mais c'est la

preuve en même temps que cette supposition fameuse était bien plutôt un

procédé d'étude qu'une théorie philosophique.

Au reste, l'_Avertissement_ nous prévient que, pour que l'expérience

réussisse, «il est très important de se mettre exactement à la place de

la statue; qu'il faut commencer d'exister avec elle, n'avoir qu'un seul

sens, quand elle n'en a qu'un; n'acquérir que les idées qu'elle

acquiert; ne contracter que les habitudes qu'elle contracte: en un mot,

il faut n'être que ce qu'elle est. Elle ne jugera des choses comme nous,

que quand elle aura tous nos sens et toute notre expérience; et nous ne

jugerons comme elle, que quand nous nous supposerons privés de tout ce

qui lui manque.»

Tout cela est fort ingénieux: son plan une fois adopté, l'auteur le suit

pas à pas, analysant très subtilement les différentes connaissances qui

viennent peu à peu à l'enfant par les sens, à commencer par l'odorat

seul, pour passer ensuite à l'ouïe et au goût, réunis à l'odorat, et

arriver au toucher,--le seul sens qui juge par lui-même des objets

extérieurs,--et terminer par la vue qui, jointe au toucher, permet de

juger la distance, la situation, la figure, la grandeur des corps.

Mais aucune de ces opérations ne serait possible si, en dehors des sens

proprement dits, l'homme n'avait une intelligence douée de la faculté de

comparaison et surtout de la mémoire, sans laquelle la liaison des idées

ne se ferait jamais. Et puis le défaut de l'hypothèse de Condillac est

qu'il raisonne comme si sa statue n'avait d'abord qu'un seul sens, qu'il

les lui donne arbitrairement les uns après les autres, tandis que

l'enfant naît et grandit avec tous ses sens, dont les diverses

opérations se font souvent simultanément et servent ensemble à la

formation des idées comme de l'intelligence elle-même. Aucune part n'est

faite non plus à l'éducation et au commerce de chaque jour avec nos

semblables. Pour connaître les idées que l'homme-statue acquiert par

les sens, il faudrait non seulement que chaque sens opérât séparément,

mais aussi que le sujet ne subît aucune influence étrangère. Or, on est

beaucoup plus pourvu des idées que les autres nous donnent que de celles

que nous acquérons nous-mêmes; de même qu'il y a beaucoup de choses que

nous ne saurions pas, si on ne nous les avait pas enseignées. Nous

sommes donc très riches par les biens héréditaires ou par ceux que nous

avons reçus de nos auteurs, et peut-être très pauvres par ceux que nous

avons acquis personnellement. Et en tout cas, il nous est très difficile

de démêler l'origine des uns et des autres.

Quant aux idées morales, elles peuvent à la rigueur venir aussi des

sens, à condition que la statue ne soit pas un être inanimé, et que l'on

s'adresse à une conscience personnelle, à un moi, à une âme

individuelle. Mais le passage de la sensation passive et accidentelle à

la volonté active et persévérante est assurément plus difficile à

expliquer que ne semble le croire Condillac, en dépit de son analyse

très ingénieuse des différentes sensations, de leur comparaison et de

leurs rapports.

Il l'a compris, du reste, lui-même; car dès la première édition de son

_Traité des sensations_ qui est de 1754, à Londres et à Paris, comme il

était d'usage, il a eu soin d'ajouter à la fin de son second volume une

_Dissertation sur la liberté_[21].

[21] _Traité des sensations_, t. III des _Œuvres_, p. 423.

Assurément c'est là, comme il le dit, une de ces questions sur

lesquelles on a le plus écrit et qui sera très propre à montrer les

avantages de sa méthode. Comment entend-il la résoudre? C'est toujours

la statue qu'il envisage: «Lorsqu'elle a plusieurs désirs, elle les

considère par les moyens de les satisfaire, par les obstacles à

surmonter, par les plaisirs de la jouissance et par les peines

auxquelles elle est exposée. Elle les compare sous chacun de ces égards.

La réflexion vient les balancer, et au lieu de chercher l'objet qui

offre le plaisir le plus vif, elle observe celui où il y a le plus de

plaisir avec le moins de peine et qui, ôtant toute occasion de repentir,

peut contribuer au plus grand bonheur... Mais pour donner lieu à la

délibération, il faut que les passions soient dans un degré qui laisse

agir les facultés de l'âme... Et il suffit de lui supposer quelque

connaissance des objets parmi lesquels elle doit choisir; il suffit que

l'expérience lui ait fait voir une partie des avantages et des

inconvénients qui leur sont attachés, qu'elle lui confirme dans mille

occasions qu'elle peut résister à ses désirs, et que lorsqu'elle a fait

un choix, il était en son pouvoir de ne pas le faire... Ce pouvoir

emporte deux idées: l'une qu'on ne fait pas une chose, l'autre qu'il ne

manque rien pour la faire. Dès que notre statue se connaît un pareil

pouvoir, elle se conçoit libre...

«Si, ayant un besoin, elle ne connaissait encore qu'un seul objet propre

à la soulager et ne prévoyait aucun inconvénient à en jouir, elle s'y

porterait non seulement sans délibérer, mais même sans en avoir le

pouvoir; car elle n'aurait pas de quoi délibérer. Elle ne serait donc

pas libre. L'expérience lui montre-t-elle de nouveaux objets qui peuvent

aussi la satisfaire? Elle a, dans les avantages et les inconvénients

qu'elle y découvre, de quoi délibérer. Elle est libre.

«Les connaissances la dégagent donc peu à peu de l'esclavage auquel ses

besoins paraissaient d'abord l'assujettir; elles brisent les chaînes qui

la tenaient dans la dépendance des objets...»

Et il conclut que la liberté consiste dans les déterminations qui sont

une suite des délibérations que nous avons faites, dès que nous avons eu

le pouvoir de les faire. C'est bien là, selon son expression, «un

exemple sensible de la faiblesse de ces raisonnements,» quand ils

s'appliquent à des faits d'observation morale. Si la liberté humaine

n'est qu'une perpétuelle balance entre les jouissances les plus

agréables et celles qui peuvent satisfaire nos sens avec le moins de

danger, en nous fournissant aussi peu de motifs que possible de

«repentir», il faut avouer que notre état n'est pas très supérieur à

celui des animaux, auxquels l'instinct, à moins que ce ne soit

l'expérience, enseigne quels sont les aliments qui peuvent leur être

profitables ou nuisibles. Peut-être Condillac ajoutera-t-il que la

crainte du châtiment et la connaissance des lois répressives est un

puissant élément de délibération pour sa statue, qui devra bien aussi

considérer les peines et les récompenses éternelles, si tant est qu'elle

puisse en avoir seulement la notion.

Mais il est certain qu'une semblable «liberté» exclut toute idée de

devoir, de responsabilité morale, de justice sociale, et que les

philosophes, autres que ceux qu'on appelait alors les «athéistes», ne

pouvaient guère s'en contenter. Mais jamais Condillac n'a voulu

envisager les conséquences de ses doctrines, et dans ses autres

enseignements il n'a cessé de respecter et même de professer les

principes sur lesquels reposait la société au milieu de laquelle il

vivait.

Ses contemporains ne s'en aperçurent pas davantage. Il y avait alors

deux grandes revues bibliographiques,--comme nous dirions

aujourd'hui,--toutes les deux rédigées dans l'esprit le plus opposé;

l'une, qui n'a été connue qu'un peu plus tard, la _Correspondance de

Grimm et de Diderot_; l'autre, qui paraissait chaque mois, le _Journal

de Trévoux_, rédigé par les Jésuites. Il y est rendu compte du _Traité

des sensations_ l'année même de sa publication, avec quelques critiques

de détail, mais sans qu'il y soit fait allusion à la révolution

philosophique que cet ouvrage préparait ou constatait. Mais Condillac

trouva des adversaires du côté où il devait le moins s'y attendre. Une

querelle avait surgi entre lui et Diderot à l'occasion même de la

publication du _Traité des sensations_.

Dans sa _Lettre sur les aveugles_ (Londres, 1747, in-8º), adressée à Mme

de Puisieux, sa maîtresse d'alors, Diderot ne cesse de recommander, en

faisant des éloges presque exagérés, les deux premiers ouvrages de son

ami: l'_Essai sur l'origine des connaissances humaines_ et le _Traité

des systèmes_. Il prétendait dans cet écrit que le sens du toucher est

particulièrement développé chez les aveugles et que la surface du corps

n'a guère moins de nuances pour eux que le son de la voix; mais la

morale n'est pas la même: ils n'ont aucune idée de Dieu, ne voyant pas

les merveilles de la nature. Peut-être les tendances matérialistes, qui

firent que sur la dénonciation, dit-on, de Mme de Saint-Maur, Diderot

fut poursuivi et enfermé à Vincennes, séparèrent-elles un peu les deux

amis. De plus, Diderot publia bientôt une _Lettre sur les sourds et

muets_, dans laquelle il était question d'un «muet de convention,» sorte

de statue organisée supérieurement comme nous, et aussi d'une société de

cinq personnes dont chacune n'aurait qu'un seul sens. Trois ans après,

Condillac donnait dans son _Traité des sensations_ la célèbre hypothèse

de la statue, à laquelle tous les sens successivement procurent la

connaissance que peut acquérir un individu bien constitué. Diderot

prétendit que Condillac lui avait volé son idée.

On aurait pu répondre, même sans invoquer la déclaration de Condillac

relative à Mlle Ferrand, que dans les conversations hebdomadaires de ces

dîners du _Panier fleuri_, il avait dû être question de ce moyen de

démontrer l'origine des idées, et que l'invention était pour le moins

commune.

Au reste, cette hypothèse de l'homme,--statue ou non,--sur lequel on

expérimente successivement les impressions produites par les sens, a été

imaginée par Buffon et par Bonnet aussi bien que par Condillac et

Diderot. Soit cette cause, soit une autre, la _Correspondance de Grimm_

attaqua vivement le _Traité des sensations_ et son auteur. Une première

fois, Grimm écrivait: «Il y aurait beaucoup à dire si on remontait à

l'origine de la réputation de l'abbé de Condillac... Il n'a pas

beaucoup d'idées à lui...»[22]. Et quelques mois plus tard, dans une

étude très développée, l'auteur de la _Correspondance_ s'exprimait

ainsi: «Vous ne trouverez pas dans ce _Traité_ ces traits de génie,

cette imagination sublime et brillante, admirable jusque dans ses

écarts, ces lueurs qui nous font entrevoir des lumières que vous ne

découvririez jamais, cette hardiesse enfin qui caractérisent l'œuvre

d'un Buffon ou d'un Diderot... M. l'abbé de Condillac a cité deux ou

trois pages de la _Lettre sur les sourds_ à la fin de son _Traité_, et

il faut convenir qu'il y a plus de génie dans ces quelques lignes que

dans tout le _Traité des sensations_.»

[22] _Correspondance de Grimm et de Diderot._ Edit. Tourneux, t.

II, Paris, 1877, in-8º, p. 738.

La passion est ici trop manifeste. Il perce aussi dans la suite de

l'article une tendance matérialiste et athée, que les auteurs

accuseront de plus en plus et qui les séparera encore de Condillac:

«Comme quand on est de bonne foi, ajoute-t-il, on ne peut pas se

dissimuler que rien n'est démontré à un certain point, je voudrais que

nos philosophies n'attachassent point, à leur méthode d'appliquer la

manière dont se font nos sensations, un plus haut degré de certitude

qu'elle n'en a réellement.» Et il termine en disant: «Le petit traité

(sur la Liberté) que M. l'abbé de Condillac a ajouté à son ouvrage n'est

pas digne de lui, et il n'est rien moins que philosophique.»

Ces appréciations n'étonnent point de la part de Diderot, qui dira en

mourant: «Le premier pas vers la philosophie, c'est l'incrédulité[23].»

[23] C. AVEZAC-LANGUE, _Diderot et la société du baron

d'Holbach_, 1875, in-8º, chap. Ier.

Les physiologistes modernes ont fait aux démonstrations de Condillac des

objections plus graves. Très lié avec les savants de l'époque, croyant

posséder avec eux le dernier mot de la science, Condillac ne pouvait

soupçonner que des déductions philosophiques, reposant tout entières sur

l'observation, seraient battues en brèche par la science elle-même, par

la physiologie la plus élémentaire.

C'est Flourens qui, dans son beau livre _De la vie et de

l'intelligence_, démontre que tous les philosophes qui ont affirmé que

l'intelligence tenait à la sensibilité et qu'elle était la sensibilité

elle-même, comme Locke, Condillac, Helvétius, n'ont jamais rien su, ni

rien pu savoir d'exact sur ce point. L'expérience seule devait nous

apprendre que l'organe où réside la sensibilité--la mœlle épinière et

les nerfs, n'est pas celui où réside l'intelligence,--les lobes ou

hémisphères cérébraux; que l'organe de la sensibilité ne sert en rien à

l'intelligence et que l'organe de l'intelligence est précisément dénué

de toute sensibilité, est impassible[24].

[24] P. FLOURENS, _De la vie et de l'intelligence_. Paris,

Garnier, 1859, in-12, p. 36 et 47.

L'intelligence commence par la perception; de la perception naît

l'attention; de l'attention, la mémoire; de la mémoire, le jugement; du

jugement, la volonté. Cela se suit et s'enchaîne. Sans la perception, il

n'y aurait pas attention; sans l'attention, il n'y aurait pas mémoire;

sans mémoire, il n'y aurait pas de jugement; sans jugement, il n'y

aurait pas de volonté. Et tout cela, c'est l'intelligence. Mais il faut

séparer absolument la sensibilité de la perception. Ce qui le prouve,

c'est que quand on enlève à un animal le cerveau proprement dit,--lobes

et hémisphères cérébraux,--l'animal perd la vue. Mais, par rapport à

l'œil, rien n'est changé: les objets continuent à se peindre sur la

rétine; l'iris reste contractile; le nerf optique est parfaitement

sensible. Cependant l'animal ne voit plus. Il n'y a plus vision, quoique

tout ce qui est sensation subsiste; il n'y a plus de vision, parce qu'il

n'y a plus de perception. Le percevoir, et non le sentir, est donc le

premier élément de l'intelligence.

La perception est partie de l'intelligence; car elle se perd avec

l'intelligence, et par l'ablation du même organe; et la sensibilité

n'est point partie de l'intelligence, puisqu'elle subsiste après la

perte de l'intelligence et l'ablation de l'organe. La volonté fait

partie de l'intelligence, comme la perception. Comme la perception, elle

se perd avec l'intelligence, et comme la perception par l'ablation du

même organe,--les lobes ou hémisphères cérébraux[25].

[25] FLOURENS, _ibid._, p. 77 à 79.

Ainsi, aux diverses époques et selon la marche de ses progrès, la

science prête son appui à la philosophie, ou combat ses conclusions; et

il est aussi dangereux pour la raison de se laisser mener par la

physiologie, que de s'appuyer sur des hypothèses ou des entités purement

imaginatives.

Il y aurait cependant quelque injustice à reprocher à Condillac de

n'avoir pas tenu compte de découvertes qui n'ont été faites que

longtemps après lui. Au reste, il ne faut pas s'exagérer la portée des

arguments de Flourens. La sensibilité qui subsiste après l'ablation des

hémisphères cérébraux, de quelle nature est-elle? Est-elle encore cette

sensibilité dont parle Condillac et de laquelle il veut faire sortir

toute la vie mentale? Ne se réduit-elle pas à une sorte d'irritabilité

nerveuse, semblable à celle de la grenouille dont on a tranché la tête?

On peut appeler sensibilité cette irritabilité quasi mécanique; mais la

sensation proprement dite, celle dont Condillac entend parler, elle ne

se produit pas sans une élaboration centrale qui a son siège dans le

cerveau. Il n'y a pas, à vrai dire, sensation visuelle, si l'excitation

n'est transmise jusqu'aux lobes occipitaux, ni sensation auditive, si

l'ébranlement venu de la périphérie ne gagne les parties postérieures de

la première et de la deuxième circonvolution temporale.

D'ailleurs, le système de la sensation transformée a rencontré chez les

philosophes modernes des objections plus graves.

La sensation, à l'état pur, n'est pas une réalité, mais une abstraction.

Condillac parlant de la sensation détachée du sujet qui la supporte et

qui la produit, part donc d'une chose morte, d'un concept sans vie. La

sensation n'est donnée qu'avec le sujet et par le sujet. Aussi, placé

dès le début hors du moi actif et vivant, c'est-à-dire hors du réel, le

philosophe s'en éloigne d'autant plus qu'il avance davantage dans son

étude. Il veut faire l'histoire de l'âme et il n'en esquisse que le

roman. La sensation de transformer, dit-il, cela n'est qu'un mot: une

sensation reste une sensation et ne devient pas autre chose parce que

d'autres sensations l'accompagnent ou lui succèdent. La transformation

est imaginée, comme le fait primitif de la sensation avait été imaginé

lui-même. Comment Condillac peut-il alors tirer de ce fait toutes nos

facultés? Sa construction est fantaisiste, comme la base sur laquelle il

l'a posée. Parti d'un fondement hypothétique, il donne de nos facultés

des définitions arbitraires: ainsi, il reste d'accord avec lui-même,

s'il ne l'est pas avec la réalité. Son système pourrait, par exemple,

expliquer la mémoire, si cette faculté n'était que «la suite de

l'ébranlement sensitif prolongé»; mais l'explication se détruit, quand

on constate que le fait de mémoire n'est que la sensation

réapparaissant et reconnue par le sujet. Si nous suivons dans toute sa

logique le système imaginé par Condillac, il nous laisse en présence

d'une poussière de sensations qui viennent nous ne savons d'où,

puisqu'il n'y a plus de causes, et qui se lient nous ne savons comment,

puisqu'il n'y a plus de substances. Au lieu de prendre l'esprit dans sa

réalité concrète et vivante pour tâcher d'en démêler les éléments,

d'aller du sujet à ses états divers, il est parti d'un phénomène

abstrait, et ne pouvant plus trouver l'être, il s'est enfoncé dans

l'abstraction. C'est l'objection fondamentale que lui a faite le

vigoureux penseur Maine de Biran, quand, par l'expérience intérieure, il

a retrouvé le moi réel et vivant, se faisant ainsi le chef incontesté de

la réaction philosophique du commencement du dix-neuvième siècle.

Ce vice de méthode a amené Condillac à une singulière contradiction. Il

revient sans cesse dans ses écrits sur l'analyse et la synthèse,

proclamant que la méthode analytique est la seule bonne, la seule fondée

sur la nature et faisant de cet axiome sa principale découverte.

Cependant, comme le remarque, après d'autres, un philosophe moderne un

peu oublié[26], il ne s'interdit pas très souvent de faire usage de la

synthèse: en particulier dans son _Traité des sensations_, il essaye de

refaire l'homme de toutes pièces, en donnant successivement à sa statue

chacun des cinq sens par une opération éminemment synthétique; et les

défauts qu'on relève dans son ouvrage tiennent précisément à l'emploi de

la synthèse dans un sujet qui y répugne. Une bonne synthèse doit partir

d'un élément vraiment primitif. La sensation de Condillac n'est pas cet

élément; elle n'est primitive que par hypothèse: il ne l'a pas observée

et il n'a pas pu l'observer; il l'a imaginée _a priori_, lui le partisan

de la seule méthode expérimentale! La sensation à l'état pur n'est pas

une réalité, mais une abstraction. Ce qui est donné d'abord, c'est une

réalité complexe, une synthèse vivante; la sensation n'est qu'un point

de vue abstrait pris sur cette synthèse.

[26] _Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les

caractères de la critique philosophique_, par A.-A. COURNOT.

Paris, Hachette, 1851, t. II, p. 93.

En essayant de faire l'histoire des idées philosophiques de Condillac,

il était sans doute nécessaire de s'appesantir un instant sur le plus

important de ses écrits, ce _Traité des sensations_, qui a si longtemps

constitué seul sa gloire dans le monde intellectuel d'une époque qui

l'adopta sans le discuter.

Condillac: sa vie, sa philosophie, son influence · 第 2 / 10 段