Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées.
L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
CONDILLAC
[Illustration]
CONDILLAC
_SA VIE, SA PHILOSOPHIE
SON INFLUENCE_
PAR
LE COMTE BAGUENAULT DE PUCHESSE
CORRESPONDANT DE L'INSTITUT
[Illustration]
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE--6e
1910
_Tous droits réservés_
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
_A LA MÉMOIRE_
_de ma bien-aimée mère,_
_Marie-Joséphine DE BOISRENARD,_
_morte à Puchesse, le 30 octobre 1896._
PRÉFACE
L'abbé de Condillac, si populaire pendant plus d'un demi-siècle où il
représenta presque à lui seul la philosophie française, mérite
assurément de figurer parmi les grands écrivains de notre pays. On sait
peu de chose sur lui en dehors de ses ouvrages qui furent longtemps
célèbres. Le hasard de son affection pour une nièce lui fit acheter pour
elle une terre dans l'Orléanais. La fille de cette nièce épousa au
milieu de la Révolution un gentilhomme du pays, dont le père, ancien
gouverneur de Chambord, avait pu passer tout le temps de la Terreur près
de Beaugency. Petit-fils de Louis-Joseph Bodin de Boisrenard et de
Marie-Benoîte Métra de Sainte-Foy, j'ai pu recueillir sur mon
grand-oncle des traditions orales, des pièces autographes, des
portraits, des actes authentiques et nombre de livres lui ayant
appartenu. De cet ensemble a été composée cette notice qui, dénuée de
toute prétention philosophique, n'a d'autre but que de rappeler la
mémoire d'un auteur assurément très remarquable par sa simplicité, sa
précision, la pureté de sa langue, l'influence qu'il a exercée sur son
époque. Condillac n'est point un esprit original; il n'invente rien.
Mais doué d'une intelligence très observatrice et très réfléchie, il
s'assimile facilement toutes les idées de son temps: il ne les devance
pas; mais il les expose très clairement avant que tout le monde ne les
ait comprises et acceptées. Au déclin du règne de Descartes, il se met à
la tête des adversaires du grand philosophe français, adopte et
présente les idées de Locke, en pousse à l'extrême les conséquences.
Très attaché à la foi monarchique, il semble marcher d'accord avec tous
les ennemis de la société d'alors. Déiste et même catholique, il se
défend du matérialisme; mais son système philosophique y conduit les
autres; il abandonne Paris quand il entrevoit la conséquence des
doctrines que professaient ses amis. Arrive le mouvement économique de
la fin du dix-huitième siècle, la vogue de Quesnay, de Turgot, de
Lavoisier, des physiocrates: Condillac épouse leurs doctrines, d'autant
que, dans la solitude de la campagne, il est devenu un passionné
d'agriculture, dont-il encourage tous les progrès; mais en même temps,
il laisse son frère Mably attaquer les bases du gouvernement et préparer
la Révolution, qu'il aperçoit non sans terreur dans un avenir prochain.
Précepteur d'un prince, il avait pris sa petite part des abus de
l'ancien régime, ayant été vingt ans titulaire d'une abbaye en Lorraine
dont il touchait les revenus et administrait les biens, sans jamais
avoir daigné s'y rendre.
Et de même, sa philosophie répondait bien à son temps, par son apparence
scientifique et par son absence de toute sanction morale. Une société
corrompue n'aime pas qu'on lui rappelle qu'elle a des devoirs. Et quand
elle a renversé ou oublié tous les principes sous lesquels elle avait
longtemps vécu, un enseignement philosophique clair, élégant, facile à
comprendre est bien ce qui convient aux nouvelles générations. De là, le
succès presque involontaire de la philosophie de Condillac. Il fallut
pour la détrôner tout le mouvement allemand venu à la suite de Kant et
la réaction spiritualiste qui commença sous la Restauration avec
l'éclectisme de Cousin. Mais ce néo-cartésianisme n'eut d'autre durée
que celle d'un enseignement universitaire imposé aux maîtres et aux
élèves. Le moindre changement d'orientation devait laisser le champ
libre à de nouvelles doctrines, si multiples et si diverses qu'on serait
bien embarrassé de dire aujourd'hui quelle est la vraie école de
philosophie française.
Condillac devait gagner une nouvelle notoriété à ce mouvement d'idées.
Depuis quelques années, on revient sinon à sa philosophie, du moins à
l'étude de ses ouvrages. On a remis son _Traité des sensations_ dans le
programme des examens pour les grades universitaires. De nombreux
travaux, français et étrangers, des thèses de doctorat ont pris pour
sujet ses théories philosophiques. Il est devenu en quelque sorte un
classique, et il a sa place marquée dans l'histoire de la langue et de
la littérature. Au fond, l'esprit humain, quelque variés que soient ses
moyens, quelques génies qu'il produise, ne saurait s'écarter des deux
grandes lignes qui depuis Platon et Aristote, saint Anselme et saint
Thomas, Descartes et Bacon ont toujours été suivies par les penseurs: le
rationalisme ou l'empirisme, le spiritualisme ou le matérialisme,
l'idéal ou la réalité, les deux principes ou les deux passions qui
dominent le monde.
CHAPITRE PREMIER
L'HOMME--SES ORIGINES--SA VIE
Nous n'avons sur l'abbé de Condillac que quelques souvenirs de famille;
mais ils sont intéressants à relever. Son histoire tient en peu de
pages, sa vie ayant été celle d'un philosophe ennemi du bruit, modeste à
l'excès, à la fois novateur et respectueux des vieilles traditions, très
imbu des idées de son siècle, sans en pratiquer les mœurs.
La famille Bonnot est originaire du Briançonnais. A la fin du
dix-septième siècle, deux Bonnot figurent dans les registres de d'Hozier
dressés à l'occasion de l'ordonnance sur le fait des armoiries, du 1er
juillet 1701; ce sont Gabriel Bonnot, capitaine du château et de la
ville de Briançon, greffier des insinuations au diocèse de Vienne, et
Jean Bonnot, conseiller et procureur du roi des fermes au département du
Dauphiné[1]. Leurs armoiries sont de sable, à un chevron d'or et au chef
d'argent chargé de trois roses de gueules.
[1] Bibliothèque nationale. D'HOZIER, Pièces originales, 413.
Un de leurs descendants, Gabriel Bonnot, d'abord receveur des tailles,
puis écuyer, conseiller du roi, secrétaire de la chancellerie près le
Parlement, est qualifié vicomte de Mably, et il habitait Grenoble dès
1680. Il acquit le 28 septembre 1720, pour le prix de 120 000 livres,
d'André Gondoin, les domaines de Condillac et de Banier près de Romans.
Il est mort en 1727. De sa femme, Catherine de la Coste, il laissa cinq
enfants: Jean Bonnot de Mably; Gabriel, qui est connu sous le nom de
l'abbé de Mably, le célèbre publiciste né en 1709, mort en 1785;
Étienne, qui prit le nom de Condillac, quand son père eut acheté cette
terre; François, appelé Bonnot de Saint-Marcellin, qui fut maire de
Romans de 1755 à 1768, et Anne, mariée à Philippe de Loulle, seigneur
d'Arthemonay, conseiller au Parlement de Grenoble[2]. L'aîné, Jean,
conseiller du roi, prévôt général de la maréchaussée du Lyonnais, Forez
et Beaujolais, avait épousé, en 1728, Antoinette Chol de Clercy. Il
habitait Lyon, place Louis-le-Grand, paroisse d'Ainay. Il avait confié
l'éducation de ses enfants à Jean-Jacques Rousseau, et nous aurons tout
à l'heure occasion de parler de ce singulier précepteur.
[2] _Notes historiques sur la famille Bonnot et la succession de
Condillac_. Valence, 1905, pet. in-4º.
Quant à Étienne, il naquit à Grenoble, paroisse Saint-Louis, le 30
septembre 1714. Son enfance fut très maladive. Il avait atteint l'âge de
douze ans qu'il ne savait pas encore lire, la faiblesse de ses yeux lui
ayant interdit jusque-là toute espèce d'application. L'étude devenant
compatible avec sa santé, on chargea un bon curé de l'instruire. Le
jeune homme, doué de dispositions heureuses, fit en peu de temps des
progrès très rapides. Son père étant mort de bonne heure, en 1727, on
l'envoya à Lyon chez son frère aîné. Là, il recommença lui-même son
éducation, réfléchissant sur les leçons qu'il avait reçues, méditant
beaucoup et parlant si peu qu'on le regardait comme un esprit simple[3],
qu'il fallait laisser dans sa solitude.
[3] On lit dans l'_Emile_, liv. II: «J'ai vu dans un âge assez
avancé un homme qui m'honorait de son amitié passer dans sa
famille et chez ses amis pour un esprit borné; cette excellente
tête se mûrissait en silence. Tout à coup il s'est montré
philosophe, et je ne doute pas que la postérité ne lui marque une
place honorable et distinguée parmi les meilleurs raisonneurs et
les plus profonds métaphysiciens de son siècle.» Rousseau
écrivait cette appréciation en 1761 ou 1762.
C'est alors qu'il rencontra Jean-Jacques Rousseau, qui venait d'entrer
comme précepteur chez le grand-prévôt de Lyon (1739). Rousseau était âgé
de vingt-huit ans. Il avait passé neuf ou dix années chez Mme de Warens,
dans cette situation douteuse dont il a révélé lui-même toutes les
turpitudes. Chassé des Charmettes, une certaine dame d'Eybens, de
Grenoble, dont le mari était lié avec M. de Mably, lui proposa
l'éducation de deux jeunes garçons, qu'il se croyait très apte à
diriger. Il y échoua radicalement; et sa violence, ses caprices, ses
emportements, aussi bien que la faiblesse naturelle de son caractère, en
furent la cause. Il passait d'un excès à l'autre avec des enfants dont
l'humeur était très difficile. L'un, âgé de huit à neuf ans, appelé
Sainte-Marie, avait l'esprit ouvert et beaucoup de malice; le cadet,
nommé Condillac, comme son oncle, était têtu, musard et inappliqué. Les
élèves tournèrent très mal, et Rousseau avoua que son manque de
sang-froid et de prudence leur nuisit beaucoup. Mais lui-même ne
tournait pas mieux. Il avait été recommandé particulièrement à Mme de
Mably, qui essayait de le former «au ton du monde»; mais gauche, honteux
et sot, il finit par devenir--selon sa coutume--amoureux d'elle, et, dès
que Mme de Mably s'en aperçut, «elle ne se trouva pas d'humeur à faire
les avances». Alors, il se mit à voler. Il convoita «un certain petit
vin blanc d'Arbois, très joli», en prit des bouteilles à la cave, qu'il
cacha dans sa chambre, alla acheter des brioches chez un boulanger de
Lyon, et revint faire sa petite bombance en cachette, tout en lisant
quelques pages de roman. M. de Mably, prévenu par un domestique, fit
retirer la clef de la cave. Et Rousseau, voyant qu'on n'avait plus
confiance en lui, s'en alla. Il veut bien constater que M. de Mably
était un très galant homme, qui, sous un aspect un peu dur, avait une
véritable douceur de caractère et une rare bonté de cœur. «Il était
judicieux, équitable, et, ce qu'on n'attendrait pas d'un officier de
maréchaussée, très humain[4].»
[4] _Confessions_, 1re partie, liv. VI.--En outre, deux lettres
de Rousseau, l'une de mars ou avril 1740 à M. d'Eybens, l'autre
du 1er mai 1740 à Mme la baronne de Warens, donnent ses
impressions sur le séjour chez les Mably, à Lyon, rue
Saint-Dominique. En voici un extrait: «Madame ma très chère
maman, me voici enfin arrivé chez M. de Mably, c'est un très
honnête homme, à qui un très grand usage du monde, de la cour et
des plaisirs a appris à philosopher de bonne heure, et qui n'a
pas été fâché de me trouver des sentiments assez concordans aux
siens. Jusqu'ici je n'ai qu'à me louer des égards qu'il m'a
témoignés. Il entend que j'en agisse chez lui sans façon, et que
je ne sois gêné en rien. Vous devez juger qu'étant livré à ma
discrétion, je m'en accorderai en effet d'autant moins de
libertés, les bonnes manières pouvant tout sur moi; et si M. de
Mably ne se dément point, il peut être assuré que mon cœur lui
sera sincèrement attaché...»
Rousseau n'était resté qu'une année chez les Mably.
Soit que Condillac n'ait pas connu ces médiocres histoires domestiques,
soit qu'il n'y eût attaché que peu d'importance, il n'entretint jamais
que de bons rapports avec Jean-Jacques Rousseau, dont il parlait plus
tard comme d'un homme méritant moins l'indignation que la pitié. Il
accepta même, lors de ses premiers écrits, comme nous le verrons tout à
l'heure, que Jean-Jacques l'aidât à trouver un éditeur. Après avoir
passé ainsi un certain nombre d'années, toujours plongé dans ses
réflexions et incertain de son avenir, son autre frère, l'abbé de Mably,
qui commençait à se faire un nom parmi les écrivains de l'époque,
l'emmena à Paris et le plaça dans un séminaire. Ses études de théologie
terminées, on lui fit embrasser, sans vocation, l'état ecclésiastique.
Condillac fut ordonné prêtre; mais on prétend qu'il ne dit qu'une seule
fois la messe dans sa vie. Il ne cessa pourtant jamais de porter la
soutane et garda toujours une tenue morale parfaite.
Il sentait le besoin de refaire ses classes, trouvant très insuffisant
l'enseignement tel qu'on le donnait de son temps. «La manière
d'enseigner, dit-il, se ressent encore des siècles d'ignorance, et on
est obligé de recommencer ses études sur un nouveau plan quand on sort
des écoles!» Mais il n'était pas partisan de la «table rase»: il
entendait étudier même ceux des philosophes dont il ne partageait pas
les opinions, ne serait-ce que pour éviter de tomber dans leurs erreurs.
«Si nous avions précédé, ajoutait-il, ceux qui se sont égarés, nous nous
serions égarés comme eux.»
Adversaire résolu de Descartes, il n'en a pas moins gardé une partie de
sa «Méthode»; et, tout en combattant sa théorie sur l'origine des idées,
il se prétend aussi spiritualiste que lui.
Les Allemands et les Anglais ne lui sont connus que par des traductions;
car il avoue ne pas savoir les langues étrangères. Mais Locke, qu'il
regarde comme son maître, avait été traduit par Coste, et les _Éléments
de la philosophie_ de Newton avaient été publiés par Voltaire en 1741.
Bacon était pour lui un sujet d'admiration; il aimait aussi Berkeley,
tout en réprouvant son scepticisme. Et quant à Leibniz, ce fut par le
latin qu'il l'aborda, lui et ses commentateurs.
C'est alors qu'il fit la connaissance de Diderot[5], retrouvant à Paris
Rousseau, qui n'avait que trois ans de plus que lui.
[5] Peut-être se rencontrèrent-ils chez Suard qui réunissait les
littérateurs débutants et pourvoyait le salon de Mme Geoffrin,
avant de devenir le plus pur des réactionnaires.
«Je m'étais lié, dit l'auteur des _Confessions_, avec l'abbé de
Condillac, qui n'était rien, non plus que moi, dans la littérature, mais
qui était fait pour devenir ce qu'il est aujourd'hui. Je suis le
premier, peut-être, qui ait vu sa portée et qui l'ait estimé ce qu'il
valait. Il paraissait aussi se plaire avec moi, et tandis qu'enfermé
dans ma chambre, rue Saint-Denis près l'Opéra, je faisais mon acte
d'_Hésiode_, il venait quelquefois dîner avec moi, tête-à-tête, en
pique-nique. Il travaillait à l'_Essai sur l'origine des connaissances
humaines_, qui est son premier ouvrage. Quand il fut achevé, l'embarras
fut de trouver un libraire qui voulût s'en charger. Les libraires de
Paris sont arrogants et durs pour tout homme qui commence; et la
métaphysique, alors très peu à la mode, n'offrait pas un sujet bien
attrayant. Je parlai à Diderot de Condillac et de son ouvrage, je leur
fis faire connaissance. Ils étaient faits pour se convenir; ils se
convinrent. Diderot engagea le libraire Durand à prendre le manuscrit de
l'abbé; et ce grand métaphysicien eut du premier livre, et presque par
grâce, cent écus qu'il n'aurait peut-être pas trouvés sans moi. Comme
nous demeurions dans des quartiers fort éloignés les uns des autres,
nous nous rassemblions tous trois, une fois par semaine, au
Palais-Royal, et nous allions dîner ensemble à l'hôtel du _Panier
fleuri_.»
_L'Essai sur l'origine des connaissances humaines_ est de 1746, divisé
en deux parties, avec pagination séparée, mais du même millésime. Nous
ne savons si le libraire Durand en fut l'éditeur; mais selon l'usage du
temps, le livre porte simplement l'indication: A Amsterdam, chez Pierre
Mortier, sans nom d'auteur.
Puis vient, le _Traité des systèmes_ paru en 1749, une année après
l'_Esprit des_ _lois_, dont à coup sûr Montesquieu puisa l'inspiration
en Angleterre, comme avait fait Condillac. L'ouvrage eut, pour ses
doctrines métaphysiques, tant de succès près des philosophes que
l'_Encyclopédie_, qui se publiait au même moment, lui prit, sans y rien
changer, des pages entières qui formèrent les articles _Divination_ et
_Systèmes_.
L'abbé devint à la mode; il noua des relations avec les écrivains et
pénétra même dans les salons. Sans parler de Mlle Ferrand et de Mme de
Vassé, dont nous nous occuperons plus tard, il vit Mme d'Épinay, Mlle de
la Chaux, Mlle de Lespinasse. Diderot le mit en rapports avec Duclos,
l'abbé Barthélemy, Cassini, d'Holbach, l'abbé Morellet, Helvétius,
Grimm, Voltaire enfin, qui parle de lui souvent dans ses lettres. Ses
écrits étaient cités et commentés par l'abbé de Prades et l'abbé
Gourdin, qui se les renvoyaient dans leurs polémiques; par les
encyclopédistes, qui lui firent de fréquents emprunts jusque dans le
célèbre _Discours préliminaire_. Il était enfin nommé membre de
l'Académie de Berlin dès 1752, en même temps que Fontenelle.
Marmontel et l'abbé Morellet racontent dans leurs _Mémoires_ que
Condillac s'était lié avec d'Alembert, qu'il rencontrait ainsi que
Turgot chez Mlle de Lespinasse. Plus tard, d'après Ginguené, Cabanis le
retrouva dans la société de Mme Helvétius, avec Franklin, Thomas et ce
même Turgot, devenu un des chefs des économistes; et c'est à ce moment
que Condillac se mit à s'intéresser à leurs doctrines.
Il est assez difficile de savoir quels rapports Condillac eut avec Mme
de Tencin. Quand il arriva à Paris, elle avait quitté le Dauphiné depuis
trente ans, ayant eu, à la cour du Régent et ailleurs, des succès qui
tenaient de très près au scandale. Mais, au milieu de ses désordres,
elle n'avait cessé d'aimer, de cultiver, de protéger les lettres. Ses
«mardis» étaient à la mode. Fontenelle et La Motte en avaient été les
premiers ornements; et ils avaient présenté leur amie au Palais-Royal.
Elle avait fait promptement fortune, obtenant du Régent, pour son frère,
un évêché, une ambassade, la pourpre romaine. Puis elle s'était entourée
de tout ce qu'il y avait de gens distingués par l'intelligence; et
l'époque n'en était pas avare. Duclos, l'abbé Prévost, Marivaux,
Montesquieu, Helvétius[6], Marmontel étaient ses hôtes habituels; il s'y
joignait les deux abbés frères Mably et Condillac, ses compatriotes,
d'autant que Mably avait été le rédacteur attitré du cardinal pendant
son ministère.
[6] Garat a écrit dans ses _Mémoires_: «Je me suis entretenu avec
Condillac dans la maison d'Helvétius.»
A la mort de la marquise de Lambert (1733), l'hôtel de Mme de Tencin
devint un vrai bureau d'esprit. Mme Geoffrin y fréquentait, dans
l'espoir de recueillir la succession de «ce royaume». A la galanterie
d'antan avait succédé une véritable austérité, où, sous l'égide de
l'intelligente maîtresse de maison, tout le monde trouvait sa place,
sauf Voltaire, qui ne lui pardonna jamais de l'avoir fait échouer une
première fois à l'Académie française, et de s'être moqué de sa passion
pour Mme du Châtelet. On parlait toujours convenablement de la religion
dans ce salon et même on n'y détestait pas les jésuites. Cette attitude
devait convenir à Condillac, qui avait refusé de se compromettre avec
les encyclopédistes et qui réservait dans tous ses ouvrages ses
convictions chrétiennes. Mais Mme de Tencin mourut en 1749, à l'instant
où le jeune philosophe commençait à peine à se faire connaître; et, si
elle favorisa ses débuts, rien d'étonnant à ce qu'il n'ait pas occupé
une première place dans sa «ménagerie».
Deux ans après le _Traité des systèmes_, en 1754, paraissait le _Traité
des sensations_, cette fois avec le nom de l'auteur, «à Londres», il est
vrai, mais «se vendant à Paris chez de Bure». Un tableau du chevalier
Lemonnier, connu sous l'appellation d'_Une soirée chez Madame Geoffrin
en 1755_, reproduit assez fidèlement les physionomies de presque tous
les personnages connus du siècle, au nombre de cinquante-quatre, avec
une clé indicatrice, qui rend les ressemblances plus faciles à
reconnaître. Condillac figure là, non loin de Buffon, de d'Alembert, de
Diderot, de Mlle de Lespinasse et du duc de Nivernois. Très choyé par la
reine Marie Leczinska, il fut recommandé par elle comme précepteur de
son petit-fils l'infant de Parme, et quitta la France pour aller remplir
ses fonctions en 1758. Il resta huit ou neuf ans en Italie et revint à
Paris en janvier 1767. L'année suivante, l'abbé d'Olivet étant mort, il
fut nommé membre de l'Académie française et fut reçu solennellement le
jeudi 27 décembre 1768. Mais il n'assistait guère aux séances et prenait
peu de part aux travaux de la Compagnie, tant il fuyait le bruit et
l'éclat. Aussi ne contracta-t-il point de relations intimes avec les
illustres personnages qu'il rencontrait chez Mme Geoffrin ou chez le
marquis de Condorcet. Le duc de Nivernois semble avoir été sa seule
liaison, d'après les fragments que nous avons conservés de leur
correspondance.
On le sollicita vainement d'entreprendre l'éducation des trois fils du
dauphin, qui furent Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Bientôt même,
il résolut de quitter Paris et de se réfugier à la campagne. Il avait
une nièce qu'il affectionnait particulièrement, fille de son frère le
grand-prévôt, Antoinette-Jeanne Bonnot de Mably, mariée en 1755 à
Jean-Pierre-Marie Métra de Rouville, chevalier, seigneur de
Sainte-Foy-l'Argentière, mousquetaire noir de la garde du roi.
Malheureuse en ménage, elle avait fini par se séparer judiciairement en
1771. Le 28 avril 1773, l'abbé de Condillac lui fit don d'une somme de
75 000 livres pour acheter le château et la terre de Flux, paroisse de
Saint-Firmin de Lailly, au bailliage de Beaugency. Il y vécut près
d'elle les dernières années de sa vie[7], cherchant un refuge contre le
flot montant de désordre et d'immoralité dont il avait eu à Paris le
spectacle sous les yeux. Économiste autant que philosophe, il s'était
affilié à la Société royale d'agriculture d'Orléans, qui comptait parmi
ses membres Le Trosne, Lavoisier; il s'intéressait à la terre et
suivait les progrès de la culture dans ce val de Loire que les crues du
fleuve enrichissaient et ruinaient tour à tour.
[7] Lettre de Mably.--Voir à l'_Appendice_.
A Flux, il pouvait, selon ses goûts, vivre dans la retraite. Toujours
grave, pensif, préoccupé, il méditait et écrivait, lisant peu, soit pour
ménager sa vue, soit qu'il se persuadât avoir parcouru, dans ses études,
tout le cycle des connaissances humaines. D'un abord froid, d'une
conversation lourde et peu animée, il était humain et compatissant
envers les pauvres, qu'il cherchait à arracher à la misère par le
travail. Son extérieur était simple, sans affectation: il ne voulait
chez lui que l'ameublement le moins luxueux, ne s'accordant que le
nécessaire.
Jamais il ne parlait de la religion qu'avec respect. Dans la petite
chapelle du château, il faisait célébrer l'office divin les dimanches
et jours de fêtes et obligeait tous les gens de sa maison à y assister,
donnant lui-même l'exemple avec le précepte. La bibliothèque assez
considérable, composée pour sa nièce, contenait les travaux de tous les
publicistes du dix-huitième siècle, y compris les œuvres indispensables
alors de Voltaire et de Rousseau. Mais il ne manquait pas une occasion
de blâmer chez Voltaire son esprit satirique et cet odieux mépris pour
toutes les choses respectables, qui sapait, avec la même légèreté, la
foi, les mœurs, la patrie elle-même. Mais il était beaucoup plus
indulgent pour Rousseau, d'Alembert et La Harpe.
Mme de Sainte-Foy avait deux filles: l'une d'elles voulait entrer en
religion dans le couvent voisin des Ursulines de Beaugency: son oncle
chercha à l'en dissuader. Il prévoyait la dissolution des ordres
religieux et la fermeture des communautés, même de femmes, et disait
que les vocations ne tarderaient pas à être brusquement interrompues.
Jeanne-Marie-Antoinette Métra de Sainte-Foy, qu'on appelait Mlle de
Rouville, et en religion la mère Chantai, dut subir le sort que
Condillac lui avait prédit. Elle quitta l'habit religieux et se réfugia
à Flux, chez sa sœur, qui avait épousé Louis de Boisrenard, ancien
officier au régiment de Guyenne. Lors de la vente des biens nationaux,
elle racheta même de ses deniers le beau couvent de Beaugency, qui
subsiste encore, dominant la Loire, et qui est récemment revenu à sa
famille.
Condillac avait coutume d'aller chaque année passer quelque temps à
Paris. Au printemps de 1780, il y fit son dernier voyage. S'étant senti
malade, il voulut revenir au plus vite et partit en poste. Arrivé à Flux
le 31 juillet et se voyant perdu, il demanda un prêtre. Ce fut le
vicaire de Lailly, depuis curé de cette paroisse, qui l'administra. Le
philosophe lui déclara qu'il tenait à mourir dans la religion
catholique, et qu'il demandait à être enterré dans le cimetière du
village, comme un simple vigneron, sans monument et sans inscription. Sa
volonté a été accomplie; et le cimetière ayant été changé de place, il
ne reste plus aucun vestige du lieu où il repose[8].
[8] Voir, à l'_Appendice_, son acte de décès tiré des registres
paroissiaux de Lailly. Condillac devait être resté en très bonnes
relations avec tout le clergé catholique, à voir le nombre assez
inusité de prêtres de Beaugency et du voisinage qui assistèrent a
ses obsèques. Il y en a jusqu'à sept qui sont cités dans le
registre et quelques-uns venaient d'assez loin.
Il mourut dans la nuit du 2 au 3 août 1780 d'une maladie appelée alors
fièvre putride-bilieuse. Il avait raconté à ses nièces, en s'alitant,
qu'il connaissait son mal, que quelques jours auparavant il avait
déjeuné chez Condorcet, qui lui avait fait prendre une tasse de mauvais
chocolat, et que depuis ce temps il n'avait cessé de souffrir[9]. Il
est vrai qu'il avait toujours détesté Condorcet.
[9] En dehors de l'éloge de Condillac par M. de Loynes
d'Autroche, dont nous parlerons plus loin, un autre de ses
compatriotes orléanais, l'abbé de Reyrac, prieur-curé de
Saint-Maclou, l'auteur du fameux _Hymne au soleil_, qui devait
mourir l'année suivante (21 décembre 1781), composa un _Chant
funèbre_, en vers, sur l'auteur du _Traité des sensations_. Cette
œuvre médiocre se trouve conservée dans un recueil contemporain
intitulé: _Esprit de Mably et de Condillac_, par M. BÉRANGER,
citoyen de Toulon, professeur émérite d'éloquence au collège
d'Orléans, censeur royal, 1789, in-8º t. II, p. 9.
Condillac laissa en mourant des papiers manuscrits à Mme de Sainte-Foy,
en demandant qu'ils ne soient ouverts que quelque temps après sa mort.
Au moment de la Révolution, craignant les perquisitions politiques, sa
nièce déposa ces papiers à 1 hospice de Beaugency. Beaucoup plus tard,
M. de Boisrenard fit ouvrir le paquet et n'y trouva que des morceaux
d'ouvrages déjà connus et imprimés, sauf tout un grand travail sur la
langue française, que le petit-neveu de l'auteur offrit en 1852 à la
Bibliothèque nationale et qui s'y trouve aujourd'hui sous les nos fr.
9090-96, autrefois Suppl. fr. 4657-1-5. Ce sont cinq beaux volumes petit
in-folio intitulés: _Dictionnaire des synonimes de la Langue française_,
mais qui présentent en réalité un dictionnaire français complet, avec
définitions, acceptions diverses, exemples, dont la copie est très
correcte et contient en marge de nombreuses notes de l'écriture même de
Condillac. L'ouvrage est tout prêt à imprimer; et il en serait digne, si
la science n'avait fait depuis, en linguistique particulièrement, des
progrès dont la constatation serait sans doute trop redoutable.
CHAPITRE II
LES PREMIERS OUVRAGES DE PHILOSOPHIE
L'_Essai sur l'origine des connaissances humaines_ parut en 1748.
L'auteur était âgé de trente-quatre ans. Il y avait dix années qu'il
étudait à Paris. Ses relations le plaçaient au milieu de tout ce monde
avide de nouveautés qui fut celui de l'Encyclopédie. Un grand mouvement
scientifique agissait puissamment sur l'opinion. Condillac le spécialisa
pour lui-même sur un point unique. Il avait connu par des traductions la
philosophie anglaise; il avait lu les auteurs en possession de la
renommée, dont il fera bientôt une si vive critique; il avait réfléchi
surtout et voulait se faire sur chaque chose une doctrine raisonnée,
tout comme Descartes dont il combattait les principes; il mettait dans
ses idées la clarté, la précision, la logique dont son esprit était
naturellement doué, et il y ajoutait la prétention un peu vaniteuse de
ne dépendre de personne.
Jusqu'alors, disait-il, la métaphysique a souffert «des égarements de
ceux qui la cultivaient». Il est indispensable pourtant d'étudier les
philosophes, ne serait-ce que pour «profiter de leurs fautes». Car «il
est essentiel pour quiconque veut faire par lui-même des progrès dans la
recherche de la vérité de connaître les méprises de ceux qui ont cru lui
en ouvrir la carrière». Ce sont donc ceux qui semblaient le plus
éloignés de la vérité qui lui ont été le plus utiles. «A peine, dit-il,
eus-je connu les routes peu sûres qu'ils avaient suivies, que je crus
apercevoir les routes que je devais prendre. Il me parut qu'on pouvait
raisonner en métaphysique et en morale avec autant d'exactitude qu'en
géométrie; se faire aussi bien que les géomètres des idées justes;
déterminer, comme eux, le sens des expressions d'une manière précise et
invariable; enfin, se prescrire, peut-être mieux qu'ils n'ont fait, un
ordre assez simple et assez facile pour arriver à l'évidence[10].»
[10] _Essai sur l'origine des connaissances humaines_, t. 1er des
_Œuvres_, p. 2.--Nous citons toujours l'édition de Paris 1798,
en 23 volumes in-8º. Elle est meilleure que la réimpression en 21
volumes faite en 1821-22 et précédée d'une très médiocre notice
de M. A.-F. Théry. Les ouvrages de Condillac, dans le _Catalogue
général de la Bibliothèque nationale_, 1907, t. XXXI, ne
comprennent pas moins de sept colonnes.
Toute la philosophie de Condillac est dans cette déclaration qui précède
son premier livre. De ce jour, jusqu'à la fin de sa carrière,--puisque
la _Logique_ est de 1778-1780 et que la _Langue des calculs_ n'a été
publiée qu'après sa mort,--il ne fera que développer la même thèse; il
sera l'homme d'une seule idée. Il est inutile de chercher à percer tous
les mystères, il faut voir les choses comme elles sont; toute entreprise
spéculative est une chimère; l'observation et l'expérience suffisent.
«J'ai trouvé, ajoute-t-il, la solution de tous les problèmes dans la
liaison des idées, soit avec les signes, soit entre elles.»
Les péripatéticiens ont entrevu cette vérité; mais «aucun n'a su la
développer». Bacon est peut-être le premier qui l'ait aperçue. Enfin,
Locke l'a saisie et «il a l'avantage d'être le premier qui l'ait
démontrée». Son ouvrage pourtant est «gâté par les longueurs, les
répétitions et le désordre qui y règnent» et il s'est trop arrêté à
combattre «l'opinion des idées innées», tandis qu'il suffit de détruire
indirectement cette erreur.
Telles sont dans son _Introduction_ les déclarations du jeune écrivain.
Pour un début, elles ne manquaient point d'audace. Sa doctrine
paraissait s'appuyer sur le mépris de ses devanciers. Il ne semble pas
qu'elle ait beaucoup séduit au premier moment; mais, à force de la
répéter, il l'imposa. Le titre même était tout un manifeste, l'auteur
disant fièrement: _Ouvrage où l'on réduit à un seul principe tout ce qui
concerne l'entendement humain_.
Quel était ce «principe» nouveau, que Locke lui-même n'avait pas adopté?
C'était de tirer toutes les opérations de l'âme d'une simple perception;
c'était de rejeter une proposition vague, une maxime abstraite, une
supposition gratuite, et de s'en tenir à une expérience constante, dont
toutes les conséquences seront confirmées par de nouvelles expériences.
Donc, la perception est «l'impression occasionnée dans l'âme par
l'action des sens». Mais Locke, ajoute Condillac, a passé trop
légèrement sur l'origine de nos connaissances, et c'est la partie qu'il
a le moins approfondie. «Il suppose, par exemple, qu'aussitôt que l'âme
reçoit des idées par les sens, elle peut à son gré les répéter, les
composer, les unir ensemble avec une variété infinie, et se faire toutes
sortes de notions complètes. Mais il est constant que, dans l'enfance,
nous avons éprouvé des sensations longtemps avant d'en savoir tirer des
idées. Ainsi, l'âme n'ayant pas dès le premier instant l'exercice de
toutes ses opérations, il était essentiel, pour développer mieux
l'origine de nos connaissances, de montrer comment elle acquiert cet
exercice et quel en est le progrès. Il ne paraît pas que Locke y ait
pensé, ni que personne lui en ait fait le reproche, ou ait essayé de
suppléer à cette partie de son ouvrage; peut-être même que le dessein
d'expliquer la génération des opérations de l'âme, en les faisant naître
d'une simple perception, est si nouveau, que le lecteur a de la peine à
comprendre de quelle manière je l'exécuterai[11].»
[11] Introduction à l'_Essai_, p. 15.
L'opération par laquelle notre conscience, par rapport à certaines
perceptions, les augmente si vivement, qu'elles paraissent les seules
dont nous ayons pris connaissance, il l'appelle attention.
Lorsque les objets attirent notre attention, les perceptions qu'ils
occasionnent en nous se lient avec le sentiment de notre être et avec
tout ce qui peut y avoir quelque rapport. De là il arrive que, non
seulement la conscience nous donne connaissance de nos perceptions, mais
encore, si elles se répètent, elle nous avertit souvent que nous les
avons déjà eues, et nous les fait connaître comme étant à nous, ou
affectant un être qui est constamment le même, _nous_.
La conscience est donc le sentiment qui donne à l'âme la connaissance de
ses perceptions et qui l'avertit du moins d'une partie de ce qui se
passe en elle[12].
[12] _Essai_, 1re partie, chap. 1er.
Ce n'est point une faculté spéciale: perception et conscience ne doivent
être prises que pour une seule opération sous deux noms. Nous sentons
notre pensée, nous la distinguons de ce qui n'est pas elle. Mais, pour
qu'il y ait conscience, il faut changement d'état, c'est-à-dire un
contraste ou choc mental; autrement dit, la conscience consiste dans la
perception d'une différence: et c'est surtout dans l'action que se
manifeste cette perception. On peut observer, comme l'a fait M. Dewaule,
que Condillac a ici devancé les psychologues anglais du dix-neuvième
siècle, Hamilton, Bain, Herbert Spencer, qui ont repris ses idées en les
développant[13]. L'attention, s'appuyant sur la conscience, donne
encore naissance à plusieurs autres opérations: l'imagination, qui
retrace les objets qu'on a déjà vus, et la mémoire, qui nous donne une
idée abstraite de la perception; la liaison que l'attention met entre
nos idées[14]. Puis, la manière d'appliquer de nous-mêmes notre
attention tour à tour sur divers objets, ou aux différentes parties d'un
seul, est ce qu'on appelle réfléchir. On voit sensiblement comment la
réflexion naît de l'imagination et de la mémoire[15].
[13] _Condillac et la Psychologie anglaise contemporaine_, par M.
Léon DEWAULE, Paris, 1904, in-8º, p. 50.
[14] _Essai_, section seconde, chap. II, p. 55.
[15] _Essai_, p. 78, chap. V. _De la Réflexion_.
Condillac établit ainsi l'unité de principe qu'il avait annoncée; et
toute la seconde partie de son ouvrage est consacrée à une théorie qui
lui est propre et qu'il reproduira dans tous ses ouvrages, celle du
langage considéré comme l'instrument indispensable de la pensée
humaine. Il ne se borne pas à signaler les rapports généraux de la pensée
et des signes, il montre quelles opérations de l'esprit seraient
impossibles sans le secours du langage:
«Aussitôt qu'un homme commence à attacher des idées à des signes qu'il a
lui-même choisis, on voit se former en lui la mémoire. Celle-ci acquise,
il commence à disposer par lui-même de son imagination et à lui donner
un nouvel exercice; car, par le secours des signes qu'il peut rappeler à
son gré, il réveille, ou du moins il peut réveiller souvent les idées
qui y sont liées. Dans la suite, il acquerra d'autant plus d'empire sur
son imagination, qu'il inventera davantage de signes, parce qu'il se
procurera un plus grand nombre de moyens pour l'exercer. Voilà où l'on
commence à apercevoir la supériorité de notre âme sur celle des bêtes;
car il est constant qu'il ne dépend point d'elles d'attacher leurs
idées à des signes arbitraires...»
Dans cette partie de son livre fort différente de la première qu'il a
intitulée: «Du langage et de la méthode», Condillac fait appel à
l'histoire, à l'érudition, aux littératures même, pour étudier l'origine
et les progrès du langage; il examine successivement la prosodie des
langues anciennes, la déclamation, la musique, les mots et leur
signification, l'écriture, le génie des langues. Il y a là des
observations, très curieuses pour le temps, et des vérités de toutes les
époques. Le caractère des langues est selon lui une raison de la
supériorité des écrivains; et, faisant un retour sur notre grand siècle
littéraire, il écrit:
«Le moyen le plus simple pour juger quelle langue excelle dans un plus
grand nombre de genres, ce serait de compter les auteurs originaux de
chacune. Je doute que la nôtre eût par là quelque désavantage[16].»
[16] _Essai_, seconde partie, chap. XV. _Du génie des langues_,
p. 1.
Ces travaux sur le langage et sur les signes n'ont pas sans doute été
étrangers au style si clair, si plein d'expressions justes, si bref et
si concis que Condillac s'était formé. Rien de plus contraire à notre
manière de traiter un sujet que le procédé habituel de Condillac. Ses
ouvrages sont courts, mais divisés en livres, chapitres, paragraphes,
d'une ordonnance parfaite. Aucun développement pouvant séduire l'esprit
ou le cœur, aucun artifice de composition. C'est une suite de
théorèmes, qui s'enchaînent et se démontrent les uns après les autres
avec une précision toute mathématique. Il ne s'adresse jamais qu'à la
raison. C'est le triomphe de la Logique.
Le _Traité des systèmes_, qui parut en 1749, était pour un jeune homme
une entreprise encore plus hardie. Ce livre n'est autre chose qu'une
critique virulente de la philosophie qui régnait alors, dont les chefs
étaient presque contemporains, que les anciens du moins avaient
personnellement pu connaître. Sous prétexte de combattre les «systèmes
abstraits» ou «hypothétiques» et d'exalter l'expérience, l'auteur
condamne tout le dix-septième siècle avec une âpreté souvent excessive.
Selon lui, il y a trois sortes de principes abstraits en usage. Les
premiers sont des propositions générales, exactement vraies dans tous
les cas. Les seconds sont des propositions vraies par les côtés les plus
frappants et que pour cela on est porté à supposer vraies à tous égards.
Les derniers sont des rapports vagues qu'on imagine entre les choses de
nature toute différente... Ainsi, parmi ces principes, les uns ne
conduisent à rien et les autres ne mènent qu'à l'erreur.
Condillac veut faire sentir «que la philosophie et l'homme du peuple
s'égarent par les mêmes causes». Et parmi ces causes, celle sur laquelle
il revient le plus souvent, c'est qu'on ne s'entend pas sur la
signification des mots. Il en donne beaucoup d'exemples ingénieux.
Vous dites par exemple à un aveugle-né que l'écarlate est une couleur
brillante et éclatante; et le malheureux, après bien des méditations sur
les couleurs, croit apercevoir dans le son de la trompette l'idée
d'écarlate. Il avait raisonné ainsi: «J'ai l'idée d'une chose brillante
et éclatante dans le son de la trompette. L'écarlate est une chose
brillante et éclatante. Donc j'ai l'idée de l'écarlate dans le son de la
trompette».
Sans doute il ne fallait que lui donner des yeux pour lui faire
connaître combien sa confiance était mal fondée. Il en est de même de
l'idée fausse qu'on se fait en utilisant pour des choses différentes le
mot _harmonie_ et le mot _sons_. Rien n'est plus équivoque que le
langage mal employé ou les métaphores qu'on prend à la lettre et qui
font tomber dans des erreurs ridicules. Et de même, si l'on veut
entendre certains philosophes, «il faut mettre une grande différence
entre concevoir et imaginer, et se contenter d'imaginer la plupart des
choses qu'ils croient avoir conçues».
Ce n'est donc pas l'abstrait; mais c'est le concret, l'observé, qu'il
faut envisager, si l'on veut éviter le péril, et c'est pour avoir suivi
les vieux «systèmes» que les philosophes antérieurs au dix-huitième
siècle, antérieurs à Locke et à Condillac, se sont trompés.
Sans les passer tous en revue, l'auteur en examine quelques-uns et
réfute leurs doctrines avec des développements tantôt courts, tantôt
longs.
Les idées innées de Descartes semblent à peine mériter une réfutation.
Après avoir raillé sur leur nombre, sur leur évidence, Condillac conclut
«que les philosophes, en parlant de la supposition des idées innées, ont
trop mal commencé pour pouvoir s'élever à de véritables connaissances.
Leurs principes appliqués à des expressions vagues ne peuvent enfanter
que des opinions ridicules et après ne se défendront de la critique que
par l'obscurité qui doit les environner».
On doit croire que Malebranche lui était plus sympathique que Descartes:
après avoir réfuté sa vision en Dieu, il fait de lui une sorte de
portrait littéraire avec des grâces de style qui ne sont pas dans sa
manière ordinaire:
«Malebranche était un des plus beaux esprits du dernier siècle: mais
malheureusement son imagination avait trop d'empire sur lui. Il ne
voyait que par elle, et il croyait entendre les réponses de la sagesse
incréée, de la raison universelle, du verbe. A la vérité, quand il
saisit le vrai, personne ne lui peut être comparé. Quelle sagesse pour
démêler les erreurs des sens, de l'imagination, de l'esprit et du cœur!
Quelle touche, quand il peint les différents caractères de ceux qui
s'égarent dans la recherche de la vérité! Se trompe-t-il lui-même? C'est
d'une manière si séduisante, qu'il paraît clair jusque dans les endroits
où il ne peut s'entendre.»
La critique de Leibniz et des _Monades_ est une des plus pénétrantes
qu'on puisse lire. L'analyse de la première partie de l'_Éthique_ est de
même aussi exacte que complète; et son jugement sur le Spinozisme
semble, eu quelque sorte, définitif, bien qu'il soit le premier en date.
Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'ici Condillac ne s'en tient pas à
la doctrine et qu'il va jusqu'aux conséquences.
«Une substance unique, indivisible, nécessaire, de la nature de laquelle
toutes choses suivent nécessairement, comme des modifications qui en
expriment l'essence, chacune à sa manière: voilà l'univers selon
Spinoza. L'objet de ce philosophe est donc de prouver qu'il n'y a qu'une
seule substance, dont tous les êtres, que nous prenons pour autant de
substances, ne sont que les modifications; que tout ce qui arrive est
une suite également nécessaire, et que, par conséquent, il n'y a point
de différence à faire entre le bien et le mal moral.»
Un chapitre entier est consacré à l'ouvrage, bien oublié aujourd'hui,
intitulé: _De la prémotion physique, ou de l'action de Dieu sur la
création_. Il n'avait pas moins de deux volumes et était d'un certain
Père Boursier, que Condillac traite assez légèrement. «C'est grand
dommage, dit-il, que son système me soit inintelligible; c'est dommage
que l'auteur ne puisse donner aucune idée de ces êtres qu'il fait valoir
et qu'il multiplie avec tant de prodigalité.» Le principe dont il se
sert, que nous connaissons le fini par l'infini, n'est-ce pas toujours
l'erreur qu'a produite le préjugé des idées innées? Le système des
Cartésiens est peu philosophique! «Au lieu d'expliquer les choses par
des causes naturelles, ils font à chaque instant descendre Dieu dans la
machine, et chaque effet paraît produit comme par miracle.» Et comme
conclusion, Condillac s'écrie: «Que les théologiens ne se bornent-ils à
ce que la foi enseigne, et la philosophie à ce que l'expérience
apprend!»
Un exposé si pratique, si clair et si brillant par moments devait plaire
aux contemporains. Voltaire écrivait dans le _Dictionnaire
philosophique_: M. l'abbé de Condillac rendit un très grand service à
l'esprit humain, quand il fit voir le faux de tous les systèmes. Si on
peut espérer de rencontrer un chemin vers la vérité, ce n'est qu'après
avoir bien reconnu tous ceux qui crurent à l'erreur. C'est du moins une
consolation d'être tranquille, de ne plus chercher quand on voit que
tant de savants ont discuté en vain[17].»
[17] Art. _Chronologie_, t. XXXVIII des _Œuvres complètes_, p.
81.
Diderot, dans sa fameuse _Lettre sur les aveugles_, parue l'année même,
dit à Mme de Puisieux, en lui recommandant le _Traité des systèmes_, que
l'auteur «vient de donner une nouvelle preuve de l'adresse avec laquelle
il sait manier ses idées et de montrer combien il est redoutable pour
les systématiques».
D'Alembert, dans le _Discours préliminaire de l'Encyclopédie_, écrivait
que «le goût des systèmes, plus propre à flatter l'imagination qu'à
éclairer la raison, est aujourd'hui presque absolument banni de tous les
ouvrages, un de nos meilleurs philosophes, l'abbé de Condillac, semblant
lui avoir porté le dernier coup». Et il prenait dans le Traité, pour les
mettre dans l'Encyclopédie, des parties tout entières.
De nos jours les critiques ont montré moins d'indulgence. M. Cousin,
tout en pensant que cet ouvrage est «le meilleur» de Condillac, observe
qu'on est toujours plus fort quand on attaque que quand on se défend; il
signale un ton tranchant et dogmatique, qui va croissant à mesure que
l'auteur s'enfonce davantage dans un système étroit et exclusif. Et il
observe malicieusement qu'en attaquant avec raison les hypothèses
philosophiques, Condillac se prépare à lui-même le plus formel démenti
pour le jour où il aura recours, «pour mieux connaître l'homme réel, à
l'hypothèse de l'homme-statue».
Damiron, qui a particulièrement étudié l'ouvrage[18], trouve qu'il n'y
est pas tenu assez de compte du milieu historique où se sont formées les
écoles philosophiques, subissant l'influence des lieux et des temps, se
modifiant par le mouvement des idées, chacun profitant ainsi des travaux
de ses devanciers. Et il ajoute que «le _Traité des systèmes_, qui
aurait pu être une excellente introduction à l'étude de l'histoire de la
philosophie, reste un livre imparfait, d'une érudition trop fermée et
d'une critique qui n'a pas toujours elle-même l'étendue et la justesse
qu'on aurait désirées et qui en auraient fait l'autorité». C'est une
simple polémique, venant après une exposition théorique. Il est temps
que Condillac se mette à composer une œuvre personnelle. Il y consacra
cinq années.
[18] Damiron, séances des 21 et 28 décembre 1861 de l'Académie
des sciences morales et politiques.
CHAPITRE III
LE _TRAITÉ DES SENSATIONS_
L'esprit si clair et si précis de Condillac devait forcément l'amener à
présenter ses théories d'une façon saisissante, mais un peu contraire,
ce semble, aux principes mêmes de sa philosophie. Qu'il se soit fait en
France le champion de la méthode expérimentale, c'est ce qui ressort de
tous ses écrits. Bacon est son maître, aussi bien que Locke, et il vient
d'attaquer vivement l'école de Descartes et ses abstractions; mais le
jour où il veut faire éclater à tous les yeux la vérité de sa doctrine,
il a recours aux moyens qu'il a lui-même combattus et se lance dans les
hypothèses les plus difficiles à mettre d'accord avec l'expérience.
Comment prouver que les idées ne nous viennent que par les sens?
Comment déterminer la façon dont nous viennent les idées? Ce n'est pas
chose facile; car il faut nous mettre à la place d'un enfant qui vient
de naître et interroger une intelligence qui n'existe pas encore.