IX.

La conférence et le synode que tint ensuite tout le clergé hussite,

pour tâcher d'éclaircir les dogmes, n'aboutirent à rien. On ne put

s'entendre, les uns y portant trop d'emportement, les autres trop

d'hypocrisie. Le parti calixtin, persistant dans sa résolution d'avoir

un roi, envoya en ambassade deux _grands_, deux _nobles_, deux consuls

de la bourgeoisie, et deux ecclésiastiques de l'Université (Jean

Cardinal, et Pierre l'Anglais), à Wladislas Jagebon, roi de Pologne,

pour lui offrir la couronne de Bohème. Les _modérés_ eurent la

mortification bien méritée d'être éconduits. En vain il exposèrent leurs

griefs contre Sigismond, alléguant que les nations polonaise et bohème

devaient faire cause commune, Sigismond étant l'ennemi de la _langue

slave_, et ayant déjà causé de grands dommages à la Pologne; _Sa

Sérénité_ le roi de Pologne, qui craignait à la fois le saint-siège et

l'empereur, les paya de défaites, s'effraya de leurs _quatre articles_,

et finit, après les avoir promenés de conférences en conférences, par

leur promettre sa protection pour les réconcilier avec Sigismond et avec

le pape. Les mandataires du juste-milieu bohème subirent en outre

la honte d'être logés en Pologne dans _des endroits séquestrés et

inhabités_; parce que, comme le pape avait décrété d'interdiction tous

les lieux souillés par leur présence, le _peuple aurait été privé du

service divin_ là où ils auraient séjourné.

Pendant ce temps, les Taborites continuaient leur guerre de partisans,

et les troupes impériales entretenaient leur fureur par des provocations

féroces. Les capitaines des garnisons de Sigismond faisaient des

sorties, entraient à cheval dans les églises calixtines, massacraient

les communiants, et faisaient boire le vin des calices à leurs chevaux.

De leur côté, les Praguois enlevèrent le château de Conraditz, après que

la garnison eut capitulé et se fut retirée à cheval. La forteresse fut

brûlée.

Dès les premiers jours de l'année 1421, Ziska sortit de Prague pour

aller visiter _ses bons amis et ses beaux-frères_; c'est ainsi qu'il

appelait les moines. Il faut répéter ici que cette guerre aux couvents

ne manquait pas de périls, et que Ziska y perdit beaucoup de monde. On

ne les prenait déjà plus à l'improviste; tous s'étaient mis en état de

défense, et soutenaient de véritables sièges. Les nonnes mêmes, appelant

les troupes impériales à leur secours, faisaient bonne résistance, et

subissaient les horreurs de la guerre. On les noyait dans leurs fossés,

on les pendait aux arbres de leurs jardins. Beaucoup de ces infortunées,

dit-on, moururent de peur avant que l'implacable main des Taborites se

fût appesantie sur elles, ou de misère et de froid, en fuyant à travers

les bois et les montagnes.

Ziska passait sans interruption et sans repos d'une conquête à l'autre.

La ville royale de Mise[26] se rendit à lui volontairement. C'était la

patrie de Jacobel, qui l'avait convertie au hussitisme. La forteresse

de Schwamberg capitula après six jours de siège. Rockisane, patrie du

fameux Jean Rockisane, qui devait bientôt jouer un grand rôle dans cette

révolution, fut conquise. Chotieborz et Przelaucz eurent le même sort.

Cottiburg se défendit; plus de mille Taborites y périrent. Commotau fut

livrée par une sentinelle allemande, qui tendit son chapeau par un

trou de la muraille, pour qu'on le lui remplit d'argent. Les Taborites

châtièrent sa lâcheté après en avoir profilé, et l'immolèrent le

premier. Ziska avait été aigri durant le siège de cette ville par les

bravades des femmes, qui s'étaient montrées nues sur les murailles pour

l'insulter. Précédemment, plusieurs Taborites et deux de leurs prêtres y

avaient été brûlés. Il fit passer deux ou trois mille citoyens au fil de

l'épée, et cette fois n'épargna ni femmes ni enfants. On fit brûler

les gentilshommes, les prêtres, et bon nombre d'ouvriers. Les femmes

taborites se chargèrent de l'exécution des femmes catholiques, «sans

même épargner les femmes grosses.» Cette ville d'_Iduméens_ et

d'_Amalécites_, comme disaient les Taborites, fut traitée avec toute la

fureur que comportaient leurs sinistres prophéties. Un historien raconte

avoir vu, plusieurs siècles après, des traces étranges de cette affreuse

tragédie. «Dans le cimetière de cette ville, dit-il, il y a une si

prodigieuse quantité de dents humaines, que, quand il pleut surtout, on

peut amasser dans la terre amollie des _dents toutes pures_. Si vous

enfoncez le doigt dans la terre, vous y trouverez des _essaims de

dents_. Et même dans les fentes des murailles, où elles sont mêlées au

ciment. Cela vient, m'a-t-on dit, de ce que ceux qui ont été massacrés

là n'ont point été inhumés, etc.»

[Note 26: Ou Mtiti.]

Apres Commotau, les Taborites prirent Beraun, et s'y conduisirent avec

plus de douceur; Ziska commanda d'épargner le sang. Les prêtres ne

furent brûlés qu'après avoir refusé pendant tout un jour d'embrasser le

hussitisme. Un jour de patience, c'était beaucoup pour les vainqueurs,

à ce qu'il paraît. Les habitants de Melnik envoyèrent des députés pour

faire leur soumission et accepter les articles du taborisme. Broda fut

traitée comme Commotau, pour avoir été ennemie jurée de Jean Huss.

Kaurschim, Kolin, Chrudim et Raudniiz se rendirent et firent profession

de foi taborite. Les habitants furent les premiers à brûler leurs

églises, à ruiner leurs couvents, à massacrer leurs moines, et à jeter

leurs prêtres dans la poix ardente.

De là Ziska marcha vers la montagne de Cuttemberg, dans le Baehmer-Wald.

C'es là que les années précédentes, et récemment encore, les ouvriers

des mines, qui étaient presque tous Allemands et du parti de

l'empereur[27], avaient persécuté les Taborites. Ils se les achetaient

les uns aux autres pour avoir le plaisir de les tuer. On donnait cinq

florins pour un prêtre, et un florin pour un séculier. On en avait jeté

dix-sept cents dans la première mine, treize cents dans la seconde,

et autant dans la troisième. «C'est pourquoi, dit un historien, on a

toujours célébré l'office des martyrs en ce lieu, le 8 avril, sans que

personne ait pu l'empêcher, jusqu'en 1621.»

[Note 27: Ils jouissaient des grands privilèges accordés aux

ouvriers et aux paysans de cette frontière depuis l'an 1040, pour

l'avoir vaillamment défendue contre l'empereur Henri III. Ils ne

payaient pas d'impôts, avaient un sénat particulier, etc.]

En apprenant l'approche du vengeur, ceux de Cuttemberg allèrent

au-devant de lui, avec un prêtre qui portait l'Eucharistie. Ils se

mirent tous à genoux pour demander grâce, et ils l'obtinrent. Quoi qu'on

en ait dit, Ziska était dirigé en tout par les conseils de la politique,

et ne se livrait à ses ressentiments que lorsqu'ils lui paraissaient

nécessaires au succès de son oeuvre. Les mines d'argent de Cuttemberg

étaient le trésor du royaume; et Ziska, d'accord avec ceux de Prague,

résolut de conserver cette province. Un prêtre taborite reprocha aux

Cuttembergeois leur conduite passée, les exhorta à n'y plus retomber,

et leur signifia les conditions de la paix. Tous ceux qui voudraient

changer de religion seraient traités en frères; tous ceux qui ne le

voudraient pas auraient trois mois pour vendre leurs biens et se retirer

où bon leur semblerait. Il est triste de dire que la clémence de Ziska

ne lui profita pas, et qu'il fut forcé de l'abjurer plus tard. Il

est évident que, dans la marche politique qu'il s'était tracée, tout

mouvement de pitié devenait une faute.

Vers cette époque, Ziska commença à sentir son autorité débordée par le

zèle farouche de ses Taborites. Il les avait dominés jusque-là avec une

grande habileté. Aux approches du premier siège de Prague, lorsque la

nation ne connaissait pas encore bien ses forces, et voyait arriver,

avec une rage mêlée de terreur, la nombreuse armée de Sigismond, Ziska,

comprenant bien que le zèle religieux de Tabor pouvait seul donner

l'élan nécessaire à une résistance désespérée, avait favorisé cet élan,

et avait paru le partager entièrement. A cette époque de fièvre

et d'angoisse, on l'avait vu revêtir le caractère de prêtre, afin

d'imprimer plus d'autorité à son commandement. Il s'était fait taborite

en apparence. Il avait administré lui-même la communion, il avait prêché

et prophétisé comme les apôtres de Tabor et des villes sacrées. Après

la défaite et la fuite de l'empereur, et durant les conférences pour

religion dont nous avons parlé plus haut, Ziska avait vu son influence

dans les affaires et dans les conseils de Prague, très-ébranlée par son

essai de taborisme. Il en avait été réprimandé par le clergé calixtin;

et sans se prononcer contre les articles taborites incriminés, il avait

adhéré, plutôt sous main qu'ostensiblement, aux quatre articles dont

les Hussites modérés ne voulaient point sortir. Depuis cette époque,

il demeura calixtin, et se fit toujours dire les offices _selon les

missels_ et administrer la communion par un prêtre calixtin, qui ne

le quittait pas et qui officiait auprès de sa personne en habits

sacerdotaux. Rien n'était plus opposé aux idées et aux sympathies des

Taborites; et cependant, soit qu'il mît un art infini à leur faire

accepter cette conduite, soit qu'ils sentissent le besoin de ce chef

invincible, ils n'avaient point murmuré. Peut-être aussi étaient-ils

trop divisés en fait de principe pour former une sédition de quelque

importance. Mais, à mesure que l'adhésion des villes et le progrès de

leur propagande leur donnèrent de l'assurance, un élément de révolte

se manifesta dans leurs rangs. Les historiens ont presque tous donné

indifféremment le nom de Picards à la secte qui s'était introduite au

sein du taborisme, vers l'année 1417. Le moine Prémontré Jean en était

un des plus ardents apôtres, et nous verrons bientôt qu'il essaya

d'ébranler le pouvoir illimité du redoutable aveugle.

Ziska, sentant qu'un ferment de discorde s'était introduit parmi les

siens, résolut de le combattre énergiquement. La capitulation de

Cuttemberg n'avait pas été observée très-fidèlement par les Taborites

de Prague; on avait maltraité plusieurs catholiques, en dépit de la loi

jurée. A Sedlitz, dans le district Czaslaw, Ziska voulut épargner les

bâtiments d'un superbe monastère, et défendit à ses gens de l'endommager

en aucune façon. Cependant un d'entre eux y mit le feu durant la nuit.

Ziska procéda, dit-on, pour découvrir et châtier cette désobéissance,

avec sa ruse et sa cruauté accoutumées. Il feignit d'approuver

l'incendie et de vouloir récompenser l'une bonne somme d'argent celui

qui viendrait s'en vanter à lui. Le coupable se nomma. Ziska lui compta

l'argent, et le lui fit avaler fondu; ensuite il décréta de fortes

peines contre ceux qui mettraient désormais le feu sans son ordre.

On peut croire, d'après cette mesure, qu'en plus d'une occasion ses

intentions de vengeance à l'égard des vaincus avaient été outrepassées,

et qu'il n'avait pas toujours été aussi obéi qu'il avait voulu le

paraître. Cependant il se borna, pour cette fois, à faire périr à Tabor

quelques-uns de ces Picards qui murmuraient contre lui; et, entraînant

ses Taborites dans une nouvelle course, il leur fit ou leur laissa

détruire encore plus de trente monastères. Enfin, réuni à ceux de

Prague, il prit Jaromir avec beaucoup de peine, et la traita fort

durement, parce que ses habitants avaient déclaré vouloir se rendre aux

Calixtins de Prague, et non à lui.

Pendant ce temps, Jean le Prémontré détruisait aussi des monastères:

à Prague, il dispersa violemment la communauté des religieuses de

Saint-Georges, qu'on avait épargnées jusque-là parce qu'elles étaient

toutes filles de qualité. Ailleurs, il brûla les couvents et les

moines. Dans un autre couvent de femmes, à Brux, sept nonnes ayant été

massacrées au pied de l'autel, la légende rapporte que la statue de la

Vierge détourna la tête, et que l'enfant Jésus, qu'elle portait dans son

giron, lui mit le doigt dans la bouche.

Enfin la ville de Boleslaw se rendit à ceux de Prague, et le seigneur

catholique Jean de Michalovitz, à qui l'on enleva dans le même temps

une bonne forteresse, fut repoussé avec perte, après avoir tenté de

reprendre Boleslaw.

Jean Ziska: épisode de la guerre des Hussites · 第 14 / 19 题