La conférence et le synode que tint ensuite tout le clergé hussite,
pour tâcher d'éclaircir les dogmes, n'aboutirent à rien. On ne put
s'entendre, les uns y portant trop d'emportement, les autres trop
d'hypocrisie. Le parti calixtin, persistant dans sa résolution d'avoir
un roi, envoya en ambassade deux _grands_, deux _nobles_, deux consuls
de la bourgeoisie, et deux ecclésiastiques de l'Université (Jean
Cardinal, et Pierre l'Anglais), à Wladislas Jagebon, roi de Pologne,
pour lui offrir la couronne de Bohème. Les _modérés_ eurent la
mortification bien méritée d'être éconduits. En vain il exposèrent leurs
griefs contre Sigismond, alléguant que les nations polonaise et bohème
devaient faire cause commune, Sigismond étant l'ennemi de la _langue
slave_, et ayant déjà causé de grands dommages à la Pologne; _Sa
Sérénité_ le roi de Pologne, qui craignait à la fois le saint-siège et
l'empereur, les paya de défaites, s'effraya de leurs _quatre articles_,
et finit, après les avoir promenés de conférences en conférences, par
leur promettre sa protection pour les réconcilier avec Sigismond et avec
le pape. Les mandataires du juste-milieu bohème subirent en outre
la honte d'être logés en Pologne dans _des endroits séquestrés et
inhabités_; parce que, comme le pape avait décrété d'interdiction tous
les lieux souillés par leur présence, le _peuple aurait été privé du
service divin_ là où ils auraient séjourné.
Pendant ce temps, les Taborites continuaient leur guerre de partisans,
et les troupes impériales entretenaient leur fureur par des provocations
féroces. Les capitaines des garnisons de Sigismond faisaient des
sorties, entraient à cheval dans les églises calixtines, massacraient
les communiants, et faisaient boire le vin des calices à leurs chevaux.
De leur côté, les Praguois enlevèrent le château de Conraditz, après que
la garnison eut capitulé et se fut retirée à cheval. La forteresse fut
brûlée.
Dès les premiers jours de l'année 1421, Ziska sortit de Prague pour
aller visiter _ses bons amis et ses beaux-frères_; c'est ainsi qu'il
appelait les moines. Il faut répéter ici que cette guerre aux couvents
ne manquait pas de périls, et que Ziska y perdit beaucoup de monde. On
ne les prenait déjà plus à l'improviste; tous s'étaient mis en état de
défense, et soutenaient de véritables sièges. Les nonnes mêmes, appelant
les troupes impériales à leur secours, faisaient bonne résistance, et
subissaient les horreurs de la guerre. On les noyait dans leurs fossés,
on les pendait aux arbres de leurs jardins. Beaucoup de ces infortunées,
dit-on, moururent de peur avant que l'implacable main des Taborites se
fût appesantie sur elles, ou de misère et de froid, en fuyant à travers
les bois et les montagnes.
Ziska passait sans interruption et sans repos d'une conquête à l'autre.
La ville royale de Mise[26] se rendit à lui volontairement. C'était la
patrie de Jacobel, qui l'avait convertie au hussitisme. La forteresse
de Schwamberg capitula après six jours de siège. Rockisane, patrie du
fameux Jean Rockisane, qui devait bientôt jouer un grand rôle dans cette
révolution, fut conquise. Chotieborz et Przelaucz eurent le même sort.
Cottiburg se défendit; plus de mille Taborites y périrent. Commotau fut
livrée par une sentinelle allemande, qui tendit son chapeau par un
trou de la muraille, pour qu'on le lui remplit d'argent. Les Taborites
châtièrent sa lâcheté après en avoir profilé, et l'immolèrent le
premier. Ziska avait été aigri durant le siège de cette ville par les
bravades des femmes, qui s'étaient montrées nues sur les murailles pour
l'insulter. Précédemment, plusieurs Taborites et deux de leurs prêtres y
avaient été brûlés. Il fit passer deux ou trois mille citoyens au fil de
l'épée, et cette fois n'épargna ni femmes ni enfants. On fit brûler
les gentilshommes, les prêtres, et bon nombre d'ouvriers. Les femmes
taborites se chargèrent de l'exécution des femmes catholiques, «sans
même épargner les femmes grosses.» Cette ville d'_Iduméens_ et
d'_Amalécites_, comme disaient les Taborites, fut traitée avec toute la
fureur que comportaient leurs sinistres prophéties. Un historien raconte
avoir vu, plusieurs siècles après, des traces étranges de cette affreuse
tragédie. «Dans le cimetière de cette ville, dit-il, il y a une si
prodigieuse quantité de dents humaines, que, quand il pleut surtout, on
peut amasser dans la terre amollie des _dents toutes pures_. Si vous
enfoncez le doigt dans la terre, vous y trouverez des _essaims de
dents_. Et même dans les fentes des murailles, où elles sont mêlées au
ciment. Cela vient, m'a-t-on dit, de ce que ceux qui ont été massacrés
là n'ont point été inhumés, etc.»
[Note 26: Ou Mtiti.]
Apres Commotau, les Taborites prirent Beraun, et s'y conduisirent avec
plus de douceur; Ziska commanda d'épargner le sang. Les prêtres ne
furent brûlés qu'après avoir refusé pendant tout un jour d'embrasser le
hussitisme. Un jour de patience, c'était beaucoup pour les vainqueurs,
à ce qu'il paraît. Les habitants de Melnik envoyèrent des députés pour
faire leur soumission et accepter les articles du taborisme. Broda fut
traitée comme Commotau, pour avoir été ennemie jurée de Jean Huss.
Kaurschim, Kolin, Chrudim et Raudniiz se rendirent et firent profession
de foi taborite. Les habitants furent les premiers à brûler leurs
églises, à ruiner leurs couvents, à massacrer leurs moines, et à jeter
leurs prêtres dans la poix ardente.
De là Ziska marcha vers la montagne de Cuttemberg, dans le Baehmer-Wald.
C'es là que les années précédentes, et récemment encore, les ouvriers
des mines, qui étaient presque tous Allemands et du parti de
l'empereur[27], avaient persécuté les Taborites. Ils se les achetaient
les uns aux autres pour avoir le plaisir de les tuer. On donnait cinq
florins pour un prêtre, et un florin pour un séculier. On en avait jeté
dix-sept cents dans la première mine, treize cents dans la seconde,
et autant dans la troisième. «C'est pourquoi, dit un historien, on a
toujours célébré l'office des martyrs en ce lieu, le 8 avril, sans que
personne ait pu l'empêcher, jusqu'en 1621.»
[Note 27: Ils jouissaient des grands privilèges accordés aux
ouvriers et aux paysans de cette frontière depuis l'an 1040, pour
l'avoir vaillamment défendue contre l'empereur Henri III. Ils ne
payaient pas d'impôts, avaient un sénat particulier, etc.]
En apprenant l'approche du vengeur, ceux de Cuttemberg allèrent
au-devant de lui, avec un prêtre qui portait l'Eucharistie. Ils se
mirent tous à genoux pour demander grâce, et ils l'obtinrent. Quoi qu'on
en ait dit, Ziska était dirigé en tout par les conseils de la politique,
et ne se livrait à ses ressentiments que lorsqu'ils lui paraissaient
nécessaires au succès de son oeuvre. Les mines d'argent de Cuttemberg
étaient le trésor du royaume; et Ziska, d'accord avec ceux de Prague,
résolut de conserver cette province. Un prêtre taborite reprocha aux
Cuttembergeois leur conduite passée, les exhorta à n'y plus retomber,
et leur signifia les conditions de la paix. Tous ceux qui voudraient
changer de religion seraient traités en frères; tous ceux qui ne le
voudraient pas auraient trois mois pour vendre leurs biens et se retirer
où bon leur semblerait. Il est triste de dire que la clémence de Ziska
ne lui profita pas, et qu'il fut forcé de l'abjurer plus tard. Il
est évident que, dans la marche politique qu'il s'était tracée, tout
mouvement de pitié devenait une faute.
Vers cette époque, Ziska commença à sentir son autorité débordée par le
zèle farouche de ses Taborites. Il les avait dominés jusque-là avec une
grande habileté. Aux approches du premier siège de Prague, lorsque la
nation ne connaissait pas encore bien ses forces, et voyait arriver,
avec une rage mêlée de terreur, la nombreuse armée de Sigismond, Ziska,
comprenant bien que le zèle religieux de Tabor pouvait seul donner
l'élan nécessaire à une résistance désespérée, avait favorisé cet élan,
et avait paru le partager entièrement. A cette époque de fièvre
et d'angoisse, on l'avait vu revêtir le caractère de prêtre, afin
d'imprimer plus d'autorité à son commandement. Il s'était fait taborite
en apparence. Il avait administré lui-même la communion, il avait prêché
et prophétisé comme les apôtres de Tabor et des villes sacrées. Après
la défaite et la fuite de l'empereur, et durant les conférences pour
religion dont nous avons parlé plus haut, Ziska avait vu son influence
dans les affaires et dans les conseils de Prague, très-ébranlée par son
essai de taborisme. Il en avait été réprimandé par le clergé calixtin;
et sans se prononcer contre les articles taborites incriminés, il avait
adhéré, plutôt sous main qu'ostensiblement, aux quatre articles dont
les Hussites modérés ne voulaient point sortir. Depuis cette époque,
il demeura calixtin, et se fit toujours dire les offices _selon les
missels_ et administrer la communion par un prêtre calixtin, qui ne
le quittait pas et qui officiait auprès de sa personne en habits
sacerdotaux. Rien n'était plus opposé aux idées et aux sympathies des
Taborites; et cependant, soit qu'il mît un art infini à leur faire
accepter cette conduite, soit qu'ils sentissent le besoin de ce chef
invincible, ils n'avaient point murmuré. Peut-être aussi étaient-ils
trop divisés en fait de principe pour former une sédition de quelque
importance. Mais, à mesure que l'adhésion des villes et le progrès de
leur propagande leur donnèrent de l'assurance, un élément de révolte
se manifesta dans leurs rangs. Les historiens ont presque tous donné
indifféremment le nom de Picards à la secte qui s'était introduite au
sein du taborisme, vers l'année 1417. Le moine Prémontré Jean en était
un des plus ardents apôtres, et nous verrons bientôt qu'il essaya
d'ébranler le pouvoir illimité du redoutable aveugle.
Ziska, sentant qu'un ferment de discorde s'était introduit parmi les
siens, résolut de le combattre énergiquement. La capitulation de
Cuttemberg n'avait pas été observée très-fidèlement par les Taborites
de Prague; on avait maltraité plusieurs catholiques, en dépit de la loi
jurée. A Sedlitz, dans le district Czaslaw, Ziska voulut épargner les
bâtiments d'un superbe monastère, et défendit à ses gens de l'endommager
en aucune façon. Cependant un d'entre eux y mit le feu durant la nuit.
Ziska procéda, dit-on, pour découvrir et châtier cette désobéissance,
avec sa ruse et sa cruauté accoutumées. Il feignit d'approuver
l'incendie et de vouloir récompenser l'une bonne somme d'argent celui
qui viendrait s'en vanter à lui. Le coupable se nomma. Ziska lui compta
l'argent, et le lui fit avaler fondu; ensuite il décréta de fortes
peines contre ceux qui mettraient désormais le feu sans son ordre.
On peut croire, d'après cette mesure, qu'en plus d'une occasion ses
intentions de vengeance à l'égard des vaincus avaient été outrepassées,
et qu'il n'avait pas toujours été aussi obéi qu'il avait voulu le
paraître. Cependant il se borna, pour cette fois, à faire périr à Tabor
quelques-uns de ces Picards qui murmuraient contre lui; et, entraînant
ses Taborites dans une nouvelle course, il leur fit ou leur laissa
détruire encore plus de trente monastères. Enfin, réuni à ceux de
Prague, il prit Jaromir avec beaucoup de peine, et la traita fort
durement, parce que ses habitants avaient déclaré vouloir se rendre aux
Calixtins de Prague, et non à lui.
Pendant ce temps, Jean le Prémontré détruisait aussi des monastères:
à Prague, il dispersa violemment la communauté des religieuses de
Saint-Georges, qu'on avait épargnées jusque-là parce qu'elles étaient
toutes filles de qualité. Ailleurs, il brûla les couvents et les
moines. Dans un autre couvent de femmes, à Brux, sept nonnes ayant été
massacrées au pied de l'autel, la légende rapporte que la statue de la
Vierge détourna la tête, et que l'enfant Jésus, qu'elle portait dans son
giron, lui mit le doigt dans la bouche.
Enfin la ville de Boleslaw se rendit à ceux de Prague, et le seigneur
catholique Jean de Michalovitz, à qui l'on enleva dans le même temps
une bonne forteresse, fut repoussé avec perte, après avoir tenté de
reprendre Boleslaw.