X.

Tant de succès firent ouvrir les yeux au parti catholique sur

l'importance et la force de la révolution. Un moment vint où, n'espérant

plus la conjurer, il résolut de l'accepter, afin de n'être point brisé

par elle. Sigismond ne pouvait inspirer d'affection à personne: il

avait mécontenté tous ses amis. Les Rosemberg furent des premiers à

l'abandonner, et une diète générale fut assemblée à Czaslaw, où presque

toute la noblesse déclara qu'elle se détachait du parti de l'empereur.

Quant à la religion, les Hussites, qui voulaient des gages, eurent bon

marché de ces consciences si orthodoxes, et leur firent accepter leur

quatre articles calixtins sans difficulté. Mais à ces quatre articles

ils en ajoutaient un cinquième, qui portait l'engagement de ne

reconnaître pour roi que l'élu de la diète nationale. Les villes de

la Moravie, à qui on avait écrit d'adhérer à ces cinq articles ou de

s'attendre à la guerre, envoyèrent des députés à cette diète pour faire

savoir qu'elles se rangeraient aisément aux quatre premiers, mais que le

cinquième était grave et demandait le temps de la réflexion. Ces actes

officiels fout assez voir que la foi catholique était peu brillante

à cette époque; que Rome n'était plus qu'une puissance temporelle,

représentée par l'empereur plus que par le pape, et que si l'on n'eût

craint une lutte politique avec ces potentats, on se fût volontiers

raillé des décisions des conciles.

On ne nous dit pas si Ziska fut présent à cette diète, mais il est

certain qu'il y donna les mains, et qu'il ne rejeta pas l'alliance

des seigneurs catholiques contre Sigismond. Le gros des Taborites se

laissait guider par lui; mais les Picards, et ceux qui avaient été

exaltés par eux et qui s'intitulaient déjà nouveaux Taborites ou

Taborites réformés, l'en blâmèrent ouvertement. Ces Taborites picards

étaient assez nombreux à Prague. Partout ailleurs ils eussent été sous

la main terrible de Ziska. A Prague, ils pouvaient se glisser encore

inaperçus entre les divers partis. Jean le Prémontré les échauffait

de sa parole ardente et de son zèle fougueux. Il déclamait contre

l'alliance avec les catholiques, signalait les Wartemberg et les

Rosemberg surtout, comme capables de toutes les lâchetés et de toutes

les trahisons, prédisait qu'ils perdraient la révolution et vendraient

la Bohème au premier souverain qui voudrait acheter leur vote et leurs

armes: la suite des événements prouva bien qu'il ne s'était pas trompé.

Malgré ces protestations, les catholiques furent acceptés, et, à leur

tour, ils protestèrent contre Sigismond et contre l'Église. Conrad,

archevêque de Prague, celui qui avait récemment couronné l'empereur,

embrassa solennellement le Hussitisme et rompit avec Rome. Ulric de

Rosemberg, cet athée superstitieux qui avait des visions, qui avait déjà

abjuré deux fois, la première pour Jean Huss et la seconde pour Martin

V, ce traître qui avait servi sous Ziska, et ensuite sous Sigismond,

présida la diète avec l'archevêque, et proclama, en son propre nom et au

nom de tous les membres du clergé et de la noblesse, les quatre articles

calixtins et la déchéance de l'empereur au trône de Bohème. Il y a

cependant des réserves perfides dans cette déclaration. Il y est dit

textuellement qu'on défendra les quatre articles «envers et contre

tous,» _à moins que peut-être on ne nous enseigne mieux par l'Écriture

sainte, ce que les docteurs de l'académie de Prague n'ont encore pu

faire_. A propos de la déchéance de Sigismond, il est dit encore: «Que

de notre vie, _à moins que Dieu par quelque fatalité secrète ne semble

le vouloir ainsi_, nous ne recevrons Sigismond, parce qu'il nous a

trompés, etc.»

Cette convention fut faite au nom de Prague, des _citoyens de Tabor_, de

toute la noblesse des villes, etc. Sans rien statuer pour l'avenir, le

parti catholique et le juste-milieu, qui s'entendaient tacitement pour

avoir un roi étranger, élurent vingt personnes _intègres et graves_ pour

administrer le royaume _pendant la vacance_; quatre consuls des villes

de Prague représentant la bourgeoisie, cinq _seigneurs_ représentant

la grandesse de Bohème, sept _gentilshommes_ représentant la petite

noblesse, etc. A la tête des gentilshommes était nommé Jean Ziska, et le

nombre des représentants de cette classe montre qu'elle était la plus

nombreuse et la plus influente. Il était dit que ces _régents_ auraient

plein pouvoir; mais la foule de réticences et de cas réservés qui suit

cet article montre la mauvaise foi des catholiques; ce sont autant de

portes ouvertes pour s'échapper quand le vent de la fortune fera flotter

les étendards de ces nobles vers un autre point de l'horizon. En cas de

division dans le conseil des régents, la diète constituait deux prêtres

comme conseils. L'un de ces deux prêtres dictateurs mourut de la peste

en voyage; l'autre, Jean de Przibam, dès qu'il fut de retour à Prague,

eut affaire au terrible moine Jean, qui l'accusa d'avoir outrepassé

son mandat de député, et le fit condamner et chasser de la ville. Le

Prémontré avait alors beaucoup d'influence à Prague. Peu de temps après,

il accusa de trahison Jean Sadlo, gentilhomme qui avait livré les

Bohémiens aux Allemands dans un combat, et l'ayant appelé à comparaître

sous de bonnes promesses, il le fit saisir de nuit et décapiter dans la

maison de ville de la vieille Prague. Les catholiques et les Calixtins

qui commençaient à s'inquiéter du Prémontré, espèce de Montagnard à

la tête d'un club de Jacobins, firent de grandes lamentations sur le

meurtre de Jean Sadlo, et le revendiquèrent dans les deux camps comme un

membre fidèle de leur communion; ce qui ne prouve pas beaucoup en faveur

de la loyauté de ce Jean Sadlo.

Pendant que ces événements se passaient à Prague, Sigismond députait des

ambassadeurs à la diète de Czaslaw. Ils eurent beaucoup de peine à s'y

faire admettre, et ayant commencé leur discours par de longues louanges

de l'empereur, ils furent brusquement interrompus par Ulric de

Rosemberg, qui se montrait alors des plus acharnés contre son maître:

«Laissez cela, leur dit-il, et nous montrez vos lettres de créance.» La

lettre de l'empereur était mêlée de fiel et de miel. Il offrait la paix,

son amitié, presque la liberté des cultes, la réparation des injures

et des dommages commis par son armée: tout cela aux catholiques et au

juste-milieu. Mais il donnait à entendre qu'il sévirait avec rigueur

contre les Taborites, et menaçait, si on ne les abandonnait à sa colère,

d'amener en Bohème _ses voisins et ses amis: quand même_, ajoutait

il, _nous saurions que cela ne se pourrait faire sans que vous en

souffrissiez des pertes irréparables pour vous et votre postérité, et

sans un déshonneur qui vous exposerait aux railleries mordantes du reste

du monde_. Cette lettre maladroite et dure irrita tous les esprits. On

eût peut-être sacrifié les Taborites, si on eût pu prendre confiance à

la parole de Sigismond; mais on le connaissait trop: il avait eu le tort

de se montrer. La réponse de la diète fut belle et fière.

«Très-illustre prince et roi, puisque votre auguste Majesté nous promet

d'écouter nos griefs et nous invite à les lui faire connaître, les

voici:--Vous avez permis, au grand déshonneur de notre patrie, qu'on

brûlât maître Jean Huss, qui était allé à Constance avec un sauf-conduit

de Votre Majesté. Tous les hérétiques ont eu la liberté de parler au

concile; il n'y a eu que nos excellents hommes à qui on l'ait refusée.

Vous avez fait brûler maître Jérôme de Prague, homme de bien et de

science, qui y était allé également sous la foi publique. Vous avez fait

proscrire, frapper d'anathème et excommunier la Bohème, et vous avez

fait publier cette bulle d'excommunication à Breslaw, à la honte et à la

ruine de la Bohème; car vous avez excité et ameuté contre nous tous les

pays circonvoisins, comme contre des hérétiques publics. Les princes

étrangers que vous avez déchaînés contre nous ont mis la Bohême à feu

et à sang, sans épargner ni âge, ni sexe, ni condition, ni séculier, ni

religieux. Vous avez fait tirer par des chevaux et brûler à Breslaw Jean

de Crasa, notre concitoyen, parce qu'il approuvait la communion sous les

deux espèces. Vous avez fait trancher la tête à des citoyens de Breslaw

pour une faute qui, à la vérité, avait été commise contre Wenceslas,

mais qui avait été pardonnée. Vous avez aliéné le duché de Brabant, que

Charles IV votre père avait acquis par de rudes travaux (_Herculeis

laboribus_). Vous avez engagé la Marche de Brandebourg sans le

consentement de la nation. Vous avez fait transporter hors du royaume la

couronne impériale, comme pour nous exposer aux railleries et aux mépris

de l'univers. Vous avez emporté les saintes reliques qui nous faisaient

honneur, les divers joyaux amassés par nos ancêtres et légués aux

monastères. Vous avez aliéné, contre nos droits et coutumes, la _mense

royale_[28] et tout l'argent qui y était destiné à l'entretien des veuves

et des orphelins. En un mot, vous avez violé et enlevé tous nos titres,

droits et privilèges, tant en Bohème qu'en Moravie; et, par cette

raison, vous êtes cause de tous nos désordres publics. C'est pourquoi

nous prions Votre Majesté de nous restituer toutes ces choses et d'ôter

de dessus nous tous ces opprobres; de rendre à la nation, les trois

provinces qui en ont été détachées à l'insu des trois ordres du royaume;

de rapporter la couronne de Bohême, les choses sacrées de l'empire, les

joyaux, la mense, les lettres publiques, les diplômes et tout ce qui a

été soustrait; d'empêcher les nations voisines, et surtout celles qui

sont comprises dans la Bohême (la Moravie, la Silésie, le Brabant, la

Lusace et le Brandebourg), de nous troubler et de répandre notre sang.

Nous prions aussi Votre Majesté de nous faire savoir sa résolution

_claire et nette_, à l'endroit des quatre articles dont nous sommes

absolument résolus de ne pas nous départir, non plus que de nos droits,

constitutions, privilèges et bonnes coutumes, etc.»

[Note 28: C'était un trésor public dont le roi ne pouvait disposer

qu'en faveur des pauvres.]

Il paraît que cette pièce a en latin un cachet de grandeur ou, pour

mieux dire, de _grandesse_ imposante qui montre ce que la haute

seigneurie de Bohème avait été jadis, plutôt que ce qu'elle était

désormais. Ces grands qui invoquaient leurs antiques privilèges, et qui

faisaient consister l'honneur de la patrie dans leurs joyaux et dans

leurs parchemins, ne voyaient pas par où ils étaient sérieusement

menacés; et en disputant à l'empereur les franchises de la nation, ils

ne sentaient pas que la nation, désabusée de tout prestige, n'était

plus là pour les leur faire reconquérir au prix de son sang. Le peuple

voulait ces franchises pour lui-même, et non plus seulement pour ces

grands et pour ces monastères qu'il écrasait et dévastait pour son

propre compte. Le peuple voulait faire partie de ce corps respectable

qu'on appelait le royaume; et la haute noblesse, en ne donnant

pas sincèrement les mains à son admission, ne faisait, en bravant

l'empereur, qu'une inutile provocation. Il eût fallu opter. Elle crut

pouvoir se soutenir par elle-même contre l'ennemi du dehors et contre

celui du dedans. Les Taborites et les Picards protestèrent tout bas; et

au jour du danger, les nobles ne purent recouvrer leurs privilèges qu'en

s'humiliant et en s'avilissant sous les pieds de l'empereur.

Sigismond répondit encore une fois qu'il était innocent de la mort de

Jean Huss et de Jérôme de Prague, et que son intercession en faveur de

la Bohème lui avait valu au concile des _choses fort dures à digérer;_

que ce n'était pas la Bohème en elle-même qui avait été flétrie et

condamnée, mais de _mauvaises gens_ qui avaient pillé, brûlé, etc.; en

d'autres termes, que la noblesse n'avait pas été compromise dans la

proscription et pouvait se réhabiliter, grâce à lui; mais que ces

mauvaises gens, c'est-à-dire le peuple et ses apôtres, devaient être

châtiés et déshonorés à la face du monde. L'empereur prétendait n'avoir

emporté la couronne, les titres, les joyaux et les reliques que pour

les soustraire aux outrages; que d'ailleurs ces mêmes grands qui lui

reprochaient cette action comme un vol, l'y avaient autorisé eux-mêmes,

de leurs conseils et de leurs sceaux. Il comptait remettre à l'arbitrage

des princes _ses voisins et ses amis_ les désordres et les dommages dont

on l'accusait en Bohème. Il concluait en promettant à la grandesse une

augmentation de privilèges, en reprochant avec amertume au peuple la

destruction de Wisrhad, des temples augustes et des belles églises de

Prague, et en le menaçant de la colère de ses amis, c'est-à-dire de

l'invasion étrangère, s'il ne respectait l'église de Saint-Weit et la

forteresse de Saint-Wenceslas.

Pendant qu'on parlementait ainsi, Sigismond, comptant toujours sur ses

armées, fit entrer en Bohème vingt mille Silésiens qui massacraient

hommes et femmes, coupaient les pieds, les mains et le nez aux enfants.

Aussi lâches que féroces, ils prirent la fuite sur la seule nouvelle

que Ziska marchait contre eux. Les paysans et les troupes taborites des

villes voisines, s'étant rassemblés à la hâte, voulurent les poursuivre

jusqu'en Silésie. Mais le seigneur Czinko de Wartemberg, celui que le

moine Jean avait déjà désigné comme un traître, entra en composition

avec les ennemis, et défendit à ses gens d'incommoder leur retraite.

Ambroise, curé calixtin de Graditz, souleva le peuple contre Czinko; et

les paysans l'auraient assommé avec leurs fléaux ferrés, s'il ne se

fût retiré au plus vite. Ambroise écrivit à Prague pour l'accuser de

trahison, et vraisemblablement le Prémontré se hâta de prêcher contre

lui. Il est probable qu'on eût pu conquérir la Silésie sans la défection

de ce Wartemberg. Mais les grands justifièrent leur collègue, et le

juste-milieu passa condamnation.

Jean Ziska: épisode de la guerre des Hussites · 第 15 / 19 题